Une langue ancrée dans la société impériale

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II. EXORDE INTERNATIONAL DE LA FRANCOPHONIE

II.2. LE VIETNAM ET LE FRANÇAIS LANGUE COLONIALE CONDAMNEE

II.2.1. Une langue ancrée dans la société impériale

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le système d’enseignement traditionnel vietnamien, l’école coloniale et la société vietnamienne de façon triangulaire. Une première associe le système d’enseignement traditionnel, la langue classique et la société vietnamienne, une seconde associe école coloniale, langue française et société vietnamienne (élargie aux coloniaux) ; une dernière, sous-jacente et en termes forts d’opposition sur le terrain géographique, dans les campagnes, et intellectuelle en milieu urbain qui réunit enseignement traditionnel, enseignement francophone et réalité du développement de la société vietnamienne. Aux temps coloniaux, la modernité ou l’occidentalisation est un refrain francophone, qualifiant au mieux, légitimant de fait l’occupation et l’action politique de la France en Indochine. Il n’en demeure pas moins que ce concept de modernité est aussi une réalité pour l’ensemble des structures pédagogiques et politiques de l’enseignement traditionnel confucéen lorsqu’il est forcé de se confronter aux institutions scolaires occidentales. Une réalité douloureuse pour le Vietnam sur laquelle les structures scolaires, universitaires millénaires du pays vont venir se briser. Sciences, techniques, médecine, pédagogie, sont les récifs mortels qui éventrent et font s’échouer (mais jamais couler) le navire plusieurs fois centenaire du système d’enseignement traditionnel vietnamien (SET) et de ses rôles sociaux et politiques. L’opposition virulente entre l’école coloniale et le système d’enseignement traditionnel permet de comprendre différemment l’apparition du français suivant les pays francophones. En Afrique, le système d’enseignement colonial n’a pas rencontré d’équivalent (étatisé et centralisé). Il a été doublement innovant suivant la forme nouvelle de transmission du savoir qu’il apporte et par son contenu. Ce n’est pas le cas au Vietnam et la situation modernisante du français se limite au contenu des enseignements rendant son impact fragile dans le temps. L’enseignement du français au Vietnam ne structure pas profondément le système social et politique car d’une part il trouve face à lui un système administratif préexistant complexe et d’autre part son action et son impact sont discutables du point de vue de leur envergure. La notion de modernisation qui s’attache alors de près à l’exportation de la langue française est particulièrement discutable pour le cas de l’Indochine même si elle demeure historiquement44.

44 « La création de cette école [le Collège Chasseloup-Laubat à Saigon en 1874] et de celles qui suivirent ne fut toutefois pas sans poser de problèmes car, au Vietnam, les colonisateurs ne se trouvaient pas sur un terrain vierge. Il existait déjà un autre type d’enseignement et un véritable système de formation d’élites »,

49 II.2.1.2. Rupture linguistique et nouvelle allégeance

Les missions catholiques, l’école coloniale et la présence de la langue française en Indochine altèrent un vieux lien de vassalité politique mais aussi intellectuel car linguistique, entre le Vietnam et la Chine. La modification du paysage linguistique vietnamien va se produire en fonction de différentes étapes. Au dix-septième siècle, les missions catholiques portugaises et espagnoles introduisent un nouvel outil linguistique au Vietnam, le quôc-ngu. En fait, pour les besoins de l’exégèse aux populations indigènes, les missionnaires occidentaux traduisent les sonorités du Han en alphabet occidental, en inventant pour l’occasion un système d’accentuation adéquat. Les missions d’évangélisation se heurtent à l’influence millénaire de la Chine sur le Vietnam. Le Han, écriture chinoise en idéogrammes, est alors présent au Vietnam depuis six siècles avant notre ère et structure la vie administrative, religieuse et intellectuelle du pays. Le système d’enseignement traditionnel vietnamien emprunté au système chinois, forme au Vietnam les cadres administratifs des empires. Les écoles du système d’enseignement traditionnel vietnamien forment une structure nationale parcourant l’empire. Les niveaux scolaires, les concours ou le recrutement administratif sont rigoureusement organisés et forment les cadres de la nation ou alphabétisent en langue chinoise avec des résultats que l’école coloniale ne parviendra jamais à atteindre, ni même à envisager. Sur le plan de la vie religieuse, la Chine est directement responsable de l’épanouissement du confucianisme.

Au Vietnam, c’est la Chine qui fait office de filtre culturel45. Sur le plan intellectuel, ou plutôt en ce qui concerne le contenu et les méthodes d’apprentissage, de transmission aux élites (principalement mais aussi au reste des individus alphabétisés en Han), l’enseignement en langue Han impose des structures fixes et transhistoriques qui s’appuient sur la reproduction fidèle des canons de la prosodie classique par les générations successives d’élèves mandarins46. En s’opposant à cette histoire commune et

NGUYEN, Van Ky, La société vietnamienne face à la modernité. Le Tonkin de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre Mondiale, p.51.

45 « Les pays sinisés s’identifient donc par l’usage séculaire de l’écriture chinoise, qui a imprégné toutes leurs traditions d’une même forme d’esprit », VANDERMEERSCH, Léon, op.cit.

46 En dépit, semble-t-il des révolutions et des évolutions successives de l’enseignement mandarinal. « Il faut ajouter que …/…l’écriture idéographique …/…constitue une langue en soi, entièrement distincte de la langue parlée …/…dont l’apprentissage (indispensable pour le futur fonctionnaire) passe largement par l’imitation… » in POTTIER, Richard, Max Weber et le confucianisme, in Approche-Asie, ss dir. LE, Huu Khoa, numéro 15, p.13.

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dès ses premiers contacts avec le Vietnam, l’Occident tentera de le défaire de gré ou de force, et c’est un euphémisme, de l’influence qu’exerce la Chine. Cette action débutée par les missionnaires catholiques puis poursuivie par l’arrivée du Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient en 1885 qui impose un système scolaire structuré et issu d’une réelle volonté politique d’enseignement colonial en 1918, portera ces fruits. Et si l’aide47 du voisin chinois demeure pendant la lutte pour l’indépendance, la libération est synonyme de nouvelles relations, avec l’URSS cette fois. La rupture entre les deux pays adjacents deviendra définitive avec la guerre sino-vietnamienne qui débute en 1979.

II.2.1.3. Le dynamisme confucéen vietnamien

Refoulé dans le sud du Vietnam, dans le nord et dans le centre, l’enseignement traditionnel doit disparaître en 1918 conformément aux nouvelles dispositions de l’Instruction Publique. Pourtant, il réapparaît régulièrement dans le système scolaire colonial soutenu par des entreprises et des écoles privées car la solidité du système éducatif traditionnel se situe dans son histoire. La formation au dixième siècle d’un Etat indépendant dans la péninsule vietnamienne, le Royaume du sud, demande pour réaliser son unité et son autonomie une administration capable de s’opposer à la domination chinoise. Cette administration se développe en fonction de trois principes structurels majeurs : elle développe le centralisme politique, recrute les élites qui formeront les corps des fonctionnaires par concours et assure leur formation par l’école confucéenne.

L‘administration mandarinale se caractérise aussi suivant des principes moraux et une éthique, l’éthique de maître Kong. L’homme d'Etat, le lettré, l’homme honnête éduqué suivant les préceptes de Confucius peut diriger l'Etat s’il assure la permanence d’une société organisée ou chacun trouve sa juste place. La doctrine confucéenne48 a connu différentes variations apportées par les écoles successives mais le contenu politique de la doctrine confucéenne s’impose à une période où, en Chine comme au Vietnam, la situation

47 Estimation de l’aide de la Chine au Vietnam pour sa guerre d’indépendance (millions $) : 1967 1968 1969 1970 Total

225 200 195 180 800

Source: PAPP, D.S, Vietnam. The view from Moscou, Peking, Washington, N.C., McFarland & Company, 1981, p.114.

48 « La quasi-totalité de la littérature confucéenne ayant été détruite au début du troisième siècle avant J.C…/… Il est donc impossible de savoir avec certitude ce qu’a pu être la pensée confucéenne originelle », POTTIER, Richard, Max Weber et le confucianisme, op.cit., p.28.

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de l'Etat mandarinal est à son apogée. Au onzième siècle, les prérogatives de l'Etat et son alliance avec les élites lettrées se renforcent alors que parallèlement l’éthique confucéenne a pour objectif de prévenir l’homme de la corruption. « L’enjeu essentiel est la réforme de la société et la mise en place d’un système éducatif conforme aux principes naturels »49 soutenant l’Etat dans son rôle de juste administrateur. Ainsi, c’est la société civile qui établit l’ordre nécessaire à la bonne gouvernance en éduquant et en contrôlant l’homme.

La philosophie confucéenne et l’administration qui s’appuie sur ses doctrines ne sont pas un ensemble monolithique et statique du point de vue de son idéologie. Son histoire retrace une adaptation aux espaces sociaux (Chine, Vietnam, Japon et l’ensemble du monde sinisé) et aux contextes historiques (domination chinoise, empire autonome, Etat administratif ou féodal). Cette adaptabilité va, dès le premier siècle de notre ère, amener à la domination du système d’enseignement traditionnel vietnamien sur les autres formes bouddhistes et taoïstes de formations privées. Dès lors la vie du royaume est rythmée par le calendrier académique50. Il assure la promotion des élites et renforce les liens existants entre les intellectuels et le pouvoir royal. De fait, il existe entre le pouvoir et les classes intellectuelles « un rapport d’échanges des services rendus »51. Le Politique légitime et rétribue le mérite et les diplômes de l’école confucéenne. Réciproquement, les lettrés confucéens légitiment l’Etat dans son rôle politique. Cet échange à l’amiable assure les pouvoirs des deux institutions. La force du pouvoir mandarinal réside non seulement dans son histoire et dans sa capacité à s’imposer dans de nombreux contextes, mais aussi dans sa capacité à dissimuler sa véritable puissance. En effet, derrière le prestige intellectuel et une grande ritualisation de l’enseignement, le système mandarinal et les écoles du système d’enseignement traditionnel confucéen ont su dissimuler un réel pouvoir financier. Cette double puissance garantit la survie du système d’enseignement traditionnel. Quand il est mis à mal par la guerre d’empire entre la Dynastie Nguyen au sud et les Trinh au nord, la Dynastie des vainqueurs des Nguyen aide considérablement à sa restauration dès le début du dix-neuvième siècle pour l’union du pays. Quand l’école coloniale française débarque

49 POTTIER, Richard, Capitalisme, protestantisme et confucianisme in Approche-Asie, ss dir. LE, Huu Khoa, numéro 13, p.32.

50 Trois niveaux d’examens et des concours internes assurent la sélection des fonctionnaires. Il s’agit des Thi Hung, les examens provinciaux qui conduisent aux Thi Hoi, les examens de la capitale. Ces derniers permettent d’atteindre le stade final pour le mandarinat, les examens du Palais, Thi Dinh. Il y a aussi les concours internes réservés aux fonctionnaires, les Thi Dong Cac.

51 TRINH VAN THAO, L’école française en Indochine, p.45.

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en Indochine sur les pas du Corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient, elle trouve alors, s’opposant à ses prérogatives, un système d’enseignement profondément ancré dans l’histoire du pays, qui structure les compétences au sein de la société vietnamienne et entretient des relations étroites avec l'Etat. Cela n'empêche pas le système de l’enseignement traditionnel, historique, dynamique et politique de connaître par ailleurs une certaine fixité dans sa pédagogie et le contenu de son enseignement qui demeure essentiellement philosophique et lettré52. Le savoir consiste avant tout à maîtriser la reproduction des formes stylistiques et la rhétorique académique. Il s’agit, pour l’élève des Pagodes, de s’imprégner des normes et de la morale. Les épreuves consistent donc à prouver sa connaissance des textes anciens mais aussi son savoir reproduire la stylistique particulière dite de Bacu (huit parties dont quatre parties principales et quatre secondaires).

Ces restrictions n’incitent pas à l’esprit d’analyse mais favorisent la reproduction au sens strict, le bachotage. Ainsi, la structuration du système d’enseignement produit des effets pervers comme la scolastique, l’absence de sens critique ou la formation d’hommes instruits mais imbus, contraires aux principes confucéens. Pourtant cette fixité relative a permis à l’école traditionnelle vietnamienne de durer jusqu’au vingtième siècle en combinant ses atouts symboliques, économiques et politiques.

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