La coopération multilatérale

In document LA FRANCOPHONIE EN ASIE Monographie de l espace social francophone de Huê ( ) (Page 125-132)

NOTICE

V. HANOI 1997 : LE SOMMET FRANCOPHONE

V.1. LA CONSTRUCTION POLITIQUE PAR LES SOMMETS

V.2.2. La coopération multilatérale

Alors qu’aura-t-il fallu pour passer de la collaboration plutôt unilatérale à la réunion internationale des Chefs d’Etats et de Gouvernements francophones ? Plusieurs facteurs sont à analyser. Dès le début des années quatre-vingt-dix, le Vietnam, pour sortir de la crise économique, suit les injonctions du Fonds Monétaire International. A l’occasion des démarches libérales qu’il entreprend, le Vietnam va adopter, lors de la dixième session de la neuvième législature, une nouvelle législation concernant les investissements étrangers sur son sol : la loi sur l’investissement étranger au Vietnam du 12 novembre 1996. Les formes d’investissement, les mesures de garanties de l’investissement, les droits et les obligations des investisseurs étrangers, la gestion étatique de l’investissement étranger forment un cadre légal et moderne pour le développement des activités francophones exogènes. Cette nouvelle loi et le décret d’application qui entrera en vigueur le premier mars 1997 témoignent de la volonté réelle du Vietnam d’entrer dans le jeu économique international. La réactivation du lien francophone jamais vraiment renié mais plutôt délaissé, va dans ce sens. Le pays devient plus attractif et plus sûr pour les investissements

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francophones d’autant que son économie peu financiarisée offre des garanties face aux fluctuations du marché asiatique largement spéculatif. En outre, l’ensemble francophone amorce un tournant réel et les principes culturels qui semblaient le guider officiellement vont être supplantés par un discours de plus en plus dirigé vers la collaboration économique entre les membres pour aboutir officiellement en novembre 2000 à un nouveau mot d’ordre: « La francophonie économique ». Par ailleurs, le continent africain, communément appelé pilier de la francophonie institutionnelle, est en crise et la présence des Etats-Unis s’accroît depuis 1995 menaçant la domination francophone. L’importance de l’Afrique noire au sein de la francophonie n’a jamais été financière125 et ce n’est pas dans ce sens qu’il faut comprendre l’appellation « pilier de la francophonie ». Si les pays francophones africains sont regroupés sous cette bannière, c’est en fonction de critères historiques et démographiques. Du point de vue historique, l’Afrique noire anciennement colonisée est le berceau de l’initiative francophone intergouvernementale. Du point de vue démographique, la région regroupe, Maghreb compris, cinquante pour cent des

«apprenant le français » en 1994 contre deux pour cent pour l’ensemble de l’Asie et de l’Océanie126. De plus, elle connaît le plus fort de taux de natalité de tous les pays francophones et augure donc d’un avenir démographique profitable à l’ensemble francophone d’autant plus qu’en Afrique noire francophone, plus de quatre-vingt-dix-huit pour cent des enfants scolarisés le sont en français. Cependant, ces atouts du continent africain au sein de la francophonie sont contrecarrés par des dysfonctionnements scolaires et économiques importants. En matière économique, au sein de l’espace francophone le produit national brut par an et par habitant des nations africaines est vingt fois inférieur à celui des pays francophones du nord127. De fait, les échanges économiques dans l’ensemble prennent une direction nord/nord et non pas nord/sud128 comme le voudrait la logique de la coopération francophone. Quant à son aspect scolaire, l’Afrique noire connaît des difficultés structurelles importantes et l’école, héritée du colonialisme, en a

125 Le budget total moyen en 2002 est de 180 millions d’euros. Il est supporté à plus de 80% par la France et le Canada.

126 L’état de la francophonie dans le monde, collectif, Haut Conseil de la Francophonie, 1994, Paris.

127 Alors que le produit national brut pour la France et le Canada dépasse les 25 000 dollars par habitant et par an, il est compris entre 180 et 1 000 dollars pour l’Afrique noire francophone. Cf. Le Rapport de la Banque Mondiale pour l’année 2000.

128 « … fait fondamental, les échanges dans l’espace francophone sont très largement dominés par les flux nord-nord qui représentent 60% du total…/…alors que les échanges nord-sud et sud-nord se montent respectivement à 20 et 18% », BARRAT, Jacques, op.cit., p.133.

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conservé un aspect fondamental : sa fonction est avant tout de former des cadres pour l’administration. Or, les pays francophones de l’Afrique subsaharienne qui se plient aux propositions du Fonds Monétaire International pour profiter de l’étalement du remboursement de leur dette extérieure ont dû considérablement réduire leur nombre de fonctionnaires. Ecole et marché de l’emploi ne sont plus dans une logique cohérente, ce qui est un facteur d’exclusion et de paupérisation des populations francophones. En outre, c’est aussi en terme d’inefficacité propre que l’école en langue française est remarquable.

Seulement cinquante pour cent de la population en âge d’être scolarisée peut avoir accès à l’enseignement alors même que celui-ci utilise un quart des dépenses budgétaires des pays.

Dans ce contexte, « les systèmes éducatifs africains apparaissent ainsi exceptionnellement coûteux et d’une rare médiocrité. Les écoles s’apparentent plus à de grandes garderies »129. Face à cet « effritement du modèle franco-africain »130, l’Asie du Sud-Est et notamment le Vietnam font actuellement figure de premiers de la classe.

L’économie vietnamienne est en pleine croissance avec une augmentation du produit intérieur brut de cinq à six pour cent par an. Officiellement le taux de scolarisation atteint quatre-vingt-onze pour cent des enfants en âge d’être scolarisés131. Et le taux de croissance de la population est supérieur à celui des pays francophones du nord et reste plus contrôlé que celui de l’ensemble des pays du sud, ce qui peut augurer d’un développement croissant pour les effectifs scolaires « francophonables » sans hypothéquer l’avenir des structures d’enseignement par un engorgement dû à une croissance démesurée des effectifs. En fait, pour l’ensemble du groupe francophone, l’Asie du Sud-Est et le Vietnam en particulier vont devenir dès les années quatre-vingt-dix une nouvelle aire de développement potentiel de la francophonie. Potentiel seulement car celui-ci est en repli depuis la fin de l’aire coloniale. Il reste un dernier aspect qui peut expliquer l’intéressement francophone institutionnel vers l’Asie. Il est le résultat de l’hétérogénéité politique de l’ensemble francophone que nous avons décrite. La France est le premier partenaire économique de l’Afrique francophone avec des échanges qui s’élèvent à plus de vingt-trois milliards d’euros. « Quatre-vingt grands groupes au travers de leurs 1300

129 BARRAT, Jacques, op.cit., p.116.

130 LEYMARIE, Philippe, Transition délicate à Abidjan, dévaluation probable du Franc CFA. Inexorable effritement du modèle franco-africain, Le Monde diplomatique, janvier 1994, p.4.

131 Taux de l’enseignement primaire : 95.63% intermédiaire : 90.11% et secondaire : 83.31%. Cf. Rapport DFIF pour l’année 2001.

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filiales et de leurs 1200 personnes y sont présents. Ils font travailler plus de 350000 personnes sur le terrain »132. L’Etat fédéral du Québec connaît des difficultés d’implantation dans le pré carré français et a longtemps été accusé d’utiliser la francophonie pour accéder au continent africain. Ainsi pour le Canada, le Vietnam offre une opportunité inédite133 en Asie au sein de la francophonie. La France, bien qu’ayant été pendant près de vingt ans le premier investisseur au Vietnam, a connu avec ce dernier des relations difficiles (résultat de la colonisation) tandis que le Canada profite de deux atouts majeurs. Du point de vue symbolique, le Canada par le biais du Québec, tout en appartenant aux pays francophones, ne fait pas partie des pays colonisateurs comme la France ou la Belgique. Aucune volonté impérialiste ne peut lui être reprochée et il n’a jamais développé avec aucun pays d’Asie du Sud-Est des relations conflictuelles qui représentent un handicap politique dans les relations internationales. Economiquement, le Canada a trois interfaces géographiques avec le monde francophone : deux via le Québec vers le continent européen et vers les pays de l’Afrique francophone et une troisième en direction de l’Asie. Cette situation de trait d’union est d’autant plus profitable que le Canada appartient au continent nord-américain et profite de ses relations commerciales avec les U.S.A voisins alors que ce dernier fait un retour triomphal au Vietnam avec la levée de l’embargo économique, la visite du président Clinton et l’ouverture de la première bourse de commerce à Hô Chi Minh-Ville. Le Sommet de Hanoi 1997 est donc un tournant politique et économique pour l’ensemble francophone institutionnel comme pour la République Socialiste du Vietnam. D’une part, les intérêts francophones, essentiellement des pays du nord, se tournent simultanément et pacifiquement vers l’Asie du Sud-Est et notamment vers le Vietnam, ouvrant pour la première fois en presque trente ans d’existence le triangle francophone Afrique/Europe/Amérique du Nord en direction de l’Asie. D’autre part, pour le Vietnam, le sommet de Hanoi marque officiellement une volonté d’internationalisation et de libéralisation de sa vie économique et culturelle. Cette volonté s’accompagne d’un retournement de l’histoire du pays. Les accords du Sud, du perdant, sont réactivés, officialisés plus qu’ils ne l’ont jamais été depuis leur signature.

Suivant les aspects que nous avons montrés, cette adhésion francophone et les accords

132 BARRAT, Jacques, op.cit., p.124.

133 KIM HAI, Les Canadiens investissent lentement mais sûrement, Le courrier du Vietnam, numéro 1965, le 3 juillet 2000, Hanoi, p.8.

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entre le Vietnam et l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie paraissent moins illégitimes et plus viables que lors de leur signature. C’est aussi l’opportunité de donner un coup de pouce à la politique de scolarisation du pays. En effet, le pays est l’un des signataires au sein de l’Association Economique des Pays du Sud-Est Asiatique de la Déclaration du millénaire. Par cette déclaration, le gouvernement du Vietnam s’est engagé à atteindre un objectif particulier : l’éducation primaire pour tous en 2015. Pourtant le taux de scolarisation qui atteint quatre-vingt onze pour cent de scolarisation en 1998 masque d’importantes difficultés comme les disparités socio-économiques et géographiques dans l’accès à l’éducation. Les succès de la scolarisation sont marqués également par des déficiences de la qualité de l’enseignement. Deux tiers des enfants inscrits dans les écoles primaires ne peuvent terminer leur scolarité et le système éducatif primaire permet de dispenser moins de la moitié du nombre d’heures d’enseignement qu’un enfant recevrait au Sri Lanka et quarante pour cent par rapport à un enfant thaïlandais. Ainsi, les résultats visés par le Ministère de l’Education et de la Technologie pour 2010, c’est-à-dire atteindre cent pour cent de scolarisation à l’école primaire, quatre-vingt pour cent pour l’école secondaire en 2005 et faire disparaître les disparités ethniques dans l’enseignement primaire et secondaire ne pourront être réalisés sans l’aide internationale. Car le chemin à parcourir est important. Un million six cent mille enfants en âge d’être scolarisés à l’école primaire doivent être inclus dans le système d’éducation vietnamien. Tâche malaisée car il s’agit des populations les plus inaccessibles qui se concentrent dans les milieux défavorisés des Hauts Plateaux des montagnes du nord, de la côte, du centre et des régions du delta du Mékong. Ces démarches, pour qu’elles aboutissent, sont synonymes de développement des structures scolaires, d’augmentation du personnel qualifié et du nombre de manuels pédagogiques et d’un effort économique. Quatre buts que le Vietnam seul ne peut pas atteindre sans faire appel à la communauté internationale. Au sein de celle-ci, en matière pédagogique la francophonie institutionnelle peut apporter des réponses concrètes à l’extension de l’éducation à plein temps, à la création de programmes et de méthodes d’éducation modernes, à l’amélioration des équipements et à une formation pédagogique pour les enseignants aussi bien théoriquement qu’en matériel pédagogique (manuels, ordinateurs). Mais le système scolaire vietnamien connaît des problèmes qui tiennent du népotisme et parfois même de la corruption. Certaines associations de lutte pour la démocratisation du Vietnam dénoncent ces faiblesses

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amplifiées par celles du niveau de l’enseignement : « Le ministère de l'éducation et de la formation vietnamien a fait savoir que seuls 11,7% des 14 000 écoles primaires du pays possèdent un niveau d'enseignement acceptable selon les normes en vigueur. Il reste encore beaucoup d'établissements dont le niveau éducatif est très loin du niveau moyen.

C'est le cas par exemple dans les villes comme Soc Trang, Ninh Thuan, Bac Lieu ou encore An Giang dont aucune école n'atteint le niveau moyen requis. Cette situation engendre des dérives hallucinantes où un élève peut passer en classe supérieure pourvu qu'il ait une moyenne générale au-dessus de 4,5/20. Certains élèves issus de la haute bureaucratie peuvent même se contenter d'une moyenne de 4/20 »134. Ce tournant politique apparaît comme un vrai défi à la fois pour le Vietnam et pour les pays francophones. Le Vietnam multiplie les alliances internationales. Il tisse des liens étroits avec les pays développés d’Asie et d’Asie du Sud-Est. Grâce à son appartenance à l’Association Economique des Pays d’Asie du Sud-Est, il entretient des relations de coopération technique, économique et culturelle (dans le domaine de la formation et de la médecine) avec l’Australie. Le Japon quant à lui est devenu depuis dix ans un des premiers bâilleurs de fonds du Vietnam. Dans ce contexte de diversification de contacts internationaux, sur décor d’anglophonie, le pays est-il en mesure d’intéresser durablement les partenaires francophones ? D’autant plus que les possibilités de contrôle international et/ou francophone de la vie économique et politique locale sont difficiles pour deux raisons : la tutelle communiste qu’exerce Hanoi sur l’ensemble du pays et l’opacité du fonctionnement des régions qui tiennent à leurs prérogatives face au pouvoir central. Par ailleurs, l’ensemble francophone du point de vue idéologique et matériel véhicule des propositions libérales en matière de citoyenneté, de démocratie, de droits de l’homme. Ces propositions et l’exemple politique démocratique des pays francophones du nord est-il compatible avec le système idéologique et politique du Vietnam actuel ? Y a-t-il risque de subversion dans l’esprit des dirigeants du Vietnam ? Et si subversion il y a par le biais de la présence du personnel francophone, par le biais des méthodes pédagogiques et des idées francophones importées et véhiculées, le pouvoir vietnamien est-il prêt à prendre ce risque, celui de faire entrer le loup dans la bergerie ? Le gouvernement de Hanoi veut-il une francophonie édulcorée, privée de son contenu idéologique et qui ne soit qu’économique ?

134 Communiqué de Presse, Association Vietnam Liberté, Paris, 1999.

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L’ensemble francophone de son côté est-il en mesure de partager équitablement entre ses membres sa présence au Vietnam ? La France est le pays francophone le mieux implanté grâce à ses relations politiques, l’Alliance française, les antennes de l’Ambassade de France, dans les principales villes du pays comme à Vinh, à Huê, à Da-Nang ou à Hô Chi Minh-Ville et par le biais de son personnel. Nous avons constaté à Huê que l’ensemble du personnel francophone (qu’il s’agisse du personnel représentant l’Ambassade, du personnel de l’Agence Universitaire de la Francophonie) est composé de coopérants français. Le personnel africain et canadien est inexistant au niveau national du Vietnam.

Le personnel belge (deux personnes au total à Huê sont en poste simultanément pour la période 1998-2022 dans les organisations francophones pour une période supérieure à huit mois) accompagne (pour un quart voire la moitié des effectifs) le personnel français. La France a su également s’implanter localement grâce à la coopération décentralisée, et les régions françaises développent avec leurs équivalents vietnamiens des relations étroites en matière d’enseignement du patrimoine, de coopération linguistique, dans le milieu médical ou l’action humanitaire. Il en va de même pour les manuels scolaires, la littérature ou la presse écrite dans son ensemble qui est de provenance française. Les arts et spectacles sont dans le même cas de figure et le Festival de HUÊ 2000 (p.320) est révélateur de cette hégémonie française dans la collaboration francophone avec le centre du Vietnam. Les pays francophones sont-ils d’accord avec cette perspective ? Les audits qu’ils imposent et leurs résultats (p.255) ne vont pas dans ce sens. Cependant, cette surreprésentation de la France au Vietnam par rapport aux autres pays francophones est aussi le résultat de l’hétérogénéité politique de cet ensemble et ne peut pas être d’emblée assimilée à une volonté d’accaparement français. Les soubresauts de la volonté politique de mettre en avant son appartenance francophone que connaît le Canada, les problèmes économiques qui parcourent l’Afrique francophone sont des handicaps. Ils obligent ces pays francophones à se reposer sur l’effort français pour leur implantation au Vietnam. En dehors de ses problèmes politiques internes la francophonie au Vietnam doit faire face à la précarité structurelle du pays. Les systèmes scolaires, universitaires et les centres de recherche sont pauvres et vétustes. De nombreuses structures sont héritées de la présence coloniale. Les centres universitaires hospitaliers sont dépourvus de matériel simple et moderne. Cette précarité est renforcée par les conditions climatiques. Fréquemment, les bibliothèques, les salles de classe, le matériel informatique sont soit endommagés soit

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détruits. Cette situation a plusieurs conséquences : le retard que prennent les programmes de formation, d’enseignement, les réalisations techniques, l’augmentation des coûts de fonctionnement. Telles sont les problématiques que rencontrent les partenaires francophones au Vietnam et l’exemple de Huê que nous avons choisi n’échappe pas à ces questionnements.

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