Un environnement historique et régional favorable

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II. EXORDE INTERNATIONAL DE LA FRANCOPHONIE

II.1. L’AFRIQUE FRANCOPHONE MODERNE

II.1.1. Un environnement historique et régional favorable

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de la langue française et de sa volonté d’expansion se trouve en Europe (en Belgique, en Suisse, au Luxembourg et en France). La rupture entre la francophonie coloniale et la francophonie moderne, suivant les mouvements historiques, a lieu à la moitié du dix-neuvième siècle. A la sortie de la seconde guerre mondiale, le Gouvernement Provisoire de la République Française, conduit par Charles de Gaulle pour libérer la France, doit aussi libérer et reconquérir ses colonies. Or, les colons fatigués par la guerre, humiliés ou discrédités par la capitulation de la France et plus tard par les scandales financiers32, endossent mal le rôle de libérateur et d’unioniste. La paix revenue en métropole, l’Union française tente de se renouveler mais ne trouve ses marques ni dans la Constitution française ni sur le terrain de la réalité politique. En Indochine par exemple, la recomposition de l’Union ne semble pas évidente du point de vue politique alors que, pour la droite comme pour la gauche française, en dépend la grandeur de la France. Dans ce contexte de l’après-guerre, la libération de l’Indochine apparaît comme le dernier acte libérateur de la France occupée. Le Général de Gaulle publie un texte d’inspiration assimilationniste composé par l’administrateur colonial Léon Pignon. Ce texte propose aux territoires indochinois la formation d’une fédération indochinoise regroupant les cinq pays dont le gouverneur général est élu à Paris. Or, la République Démocratique du Vietnam, qui n’est encore qu’un concept révolutionnaire, dont le nationalisme des élites a été encouragé tour à tour par les Japonais, les Français ou les Chinois, est créée le 25 septembre 1945. Ce décalage politique traduit clairement l’incapacité française à maintenir son influence dans les colonies d’avant-guerre. Les tractations politiques dans la péninsule indochinoise à la sortie de la guerre jusqu'à la Cinquième République sont édifiantes à cet égard. Les statuts et les accords signés sont multiples : protectorats, directs ou non, pays de l’union aux responsabilités étroites ou mal définies, affrontement entre les tendances nationalistes alimentées par l’Occident. Le cas de l’Afrique est quelque peu similaire en ce qui concerne la capacité française de susciter l'union. Au début des années soixante, Pour la France, l’Union française post-coloniale n’existe pas encore, et la Cinquième

32 « La dévaluation de la piastre paracheva la crise de l’Union Française. Fixée en 1945 à une parité officielle de 17 francs, la piastre ne valait que dix francs sur le marché libre. Cette surévaluation donnait cours à un très important trafic. En achetant des piastres contre des francs au cours du marché puis en les présentant à l’Office Indochinois des Changes…/…On réalisait un bénéfice de sept francs par piastre. Les gouvernements successifs toléraient le trafic : C’était un moyen d’arrondir la solde du CEFEO…/… ou encore d’acheter la coopération politique de Bao Daï et de ses ministres qui étaient parmi les plus gros opérateurs et s’opposaient à une dévaluation » in CESARI Laurent, L’Indochine en guerre, 1945-1993, p.87.

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République cherche, au travers des accords de Brazzaville à ressusciter l’ancienne union française par une nouvelle entente. Les principes de la nouvelle union sont semblables à ceux qui fondaient l’union coloniale d’avant-guerre avec quelques bémols. Les pays africains, asiatiques et d’outre-mer, s’ils se voient proposer une autonomie pour leurs affaires intérieures, restent en revanche sous la tutelle de la France en ce qui concerne la politique, le commerce international et les forces militaires. C'est le refus et la fin de la francophonie coloniale et militaire. Après la seconde guerre mondiale, après que les belligérants, pour favoriser leur victoire, ont favorisé les tendances nationalistes, les nouveaux pays libres cherchent une reconnaissance sur la scène des relations internationales et leurs gouvernants leur légitimité locale. En dix ans, les rôles se retournent. Le Sud victime des colonisations devient colon qui prend possession d’une langue. Les francophones y cherchent de nouveaux liens. Au sortir de la vague d’indépendance qui libère les ex-colonies françaises, ces liens doivent être resserrés. Les unités régionales, nationales et internationales sont perturbées par le départ des Européens, soit que les administrations se trouvent vidées de leurs acteurs et de leurs cadres, soit que le ciment idéologique nationaliste frontiste ait fait son temps. Une fois le colonisateur parti, les disparités économiques et les rivalités ethniques, politiques et sociales resurgissent. Les unités nationales n’ont rien d’évidentes ou de prédéterminées, elles restent à conclure. A la même époque, les USA triomphent. Ils triomphent (partiellement) dans leur volonté d’instaurer des relations internationales et nationales fondées officiellement sur l’économie classique, celle du libre échange et sur les douze points du président Roosevelt. Leur hégémonie s’accroît au travers des décolonisations. Nous pouvons alors envisager la naissance de la francophonie institutionnelle dans ce contexte politique et social. Que l’idée d’une francophonie mondiale garante internationale de la présence diplomatique d’un pays à l’échelon mondial, d’une francophonie unissant par-delà les disparités régionales, culturelles, historiques et linguistiques, provienne d’Afrique, dans son expression moderne, n’a rien en soi d’étonnant. Qui en 1970, moins de dix ans après la fin des guerres anti-coloniales et indépendantistes sont ceux qui doivent résoudre leur émancipation en dehors du cadre marxiste en conciliant des diversités culturelles impressionnantes et parfois une pénétration du français dans la société civile favorable à sa durée ? C’est donc une partie de l’Afrique qui semble la plus propice à l’apparition de la francophonie institutionnelle et moderne. C’est en Afrique noire que le besoin, tant d’unité

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politique que d’outils cognitifs réunificateurs, semble accru. Dans plusieurs pays africains, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Gabon, le français à la fin de l’indépendance profite d’un terrain favorable à sa durée.

II.1.1.2. Les acteurs africains

Au Sénégal, espace de départ de la francophonie institutionnelle actuelle, la situation du français est fréquemment qualifiée d’avantageuse : à l’indépendance, près de soixante-dix pour cent de la population parle le français33, d’autre part, six langues indigènes se pratiquent sur le territoire. Si le français demeure la seconde langue véhiculaire derrière le wolof parlé par plus de soixante-quinze pour cent de la population, nous comprenons son importance et l’importance de son utilisation nationale et internationale. Il s’agit d’une part de créer un véritable ensemble national bilingue au profit du wolof (linguistique et ethnique) et du français qui trouve son unité dans cette double réalité. Il s’agit d’autre part d’un outil qui décide de relations prioritaires. Ainsi, inscrire dans le premier article de la Constitution sénégalaise le français langue nationale, tel que l’a fait le Président Senghor, revient à décider d’un partenaire économique, d’un consommateur extérieur mais aussi d’un allié sur la scène internationale. Le panarabisme de Nasser ne peut servir en Afrique occidentale comme il sert au Moyen-Orient, en raison de la présence de religions syncrétiques. Le marxisme n’a que peu de prise sur la politique nationale, car les classes prolétariennes et ouvrières sont inexistantes en raison de l’inexistence même d’un tissu industriel suffisamment développé (dont l’impact économique serait déterminant pour l’évolution nationale). La francophonie, à l’heure des non alignés, du marxisme international et du panarabisme devient un argument politique porteur d’une identité politique et nationale. La Côte d’Ivoire partage, avec le Sénégal, deux caractéristiques principales qui justifient de l’utilisation de la langue française comme outil politique en vue du développement du pays. D’une part, tous deux possèdent le plus grand nombre de francophones d’Afrique noire, d’Afrique équatoriale et occidentale. En 1970, la Côte d’Ivoire possède officiellement près de soixante pour cent de francophones soit six

33 Les chiffres se rapportant au nombre de francophones doivent être compris avec prudence. Le français n’est pas parlé de façon homogène et identique au sein de mêmes populations. Ainsi, quand nous disons soixante-dix pour cent, il faut considérer des degrés différents de possession de cette langue qui peuvent modifier notre compréhension de la réalité du monde francophone.

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millions d'individus. D’autre part, les systèmes d’enseignement sénégalais et ivoirien, notamment à partir des années 80, imposent le français comme langue d’enseignement.

Enfin, le Gabon est le pays qui traduit le plus complètement les caractéristiques de ces trois pays africains, caractéristiques qui les pousseront à se tourner vers la communauté francophone en cours d’établissement. En effet, la composition pluriethnique, environ cinquante ethnies et autant de langues, font du français une langue véhiculaire de première importance. Sa diffusion a été, et est assurée par une scolarisation imposée en français.

D’autres pays de l’Afrique noire sont dans des situations différentes mais favorables à la francophonie politique naissante. Le Mali, le Burundi et le Togo ne sont pas remarquables par leur taux élevé de « francisants » ; pourtant l’idée d’appartenance francophone y fait son chemin. En effet, au Mali, la situation du français à l’indépendance est synonyme d’une pénétration faible au sein de la population malienne et moins de cinq pour cent de la population parlent le français. Cette situation est renforcée ou aggravée par la faiblesse du système d’enseignement (taux de scolarisation inférieur à trente pour cent et taux d’alphabétisation inférieur à vingt pour cent de la population totale) et par l’existence d’une langue véhiculaire, le mandingue, parlée par plus de quatre-vingts pour cent de la population. Cependant, deux facteurs peuvent être favorables au choix de la francophonie.

Le premier facteur est la centralité car le Mali est géographiquement le pays le plus central de l’Afrique occidentale française. Sa situation fait qu’il est pays limitrophe du Sahara, de la Mauritanie, du Sénégal, du Burkina (anciennement Haute-Volta) mais aussi sur son côté oriental du Niger puis de l’Afrique Equatoriale Française. Au sortir de la dépendance, la situation géographique du Mali demeure et ses voisins vont progressivement tenter d’élaborer une unité régionale et linguistique autour de la langue française. Le deuxième facteur est le multilinguisme. Cet environnement francophone favorise le français au Mali d’autant plus que sa population est composée de nombreuses ethnies : les Mandés (Bambara, Malinké et Sarakolé) représentent près de cinquante pour cent de la population, viennent ensuite les Peuls (dix-sept pour cent), les Voltaics (douze pour cent), les Songhais (six pour cent) puis les Moores et Touareg (dix pour cent). Bien que le bambara domine, l’unité administrative et politique du pays doit s’imposer, pour ces deux raisons (environnementale et intra nationale), sur un autre registre linguistique que le bambara, le sénouf, le sarakoe, le dogon ou l’arabe. Nous pouvons remarquer que la situation est

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radicalement différente au Vietnam où le quôc-ngu permet l’unité linguistique non problématique (sauf pour les ethnies montagnardes) de l’ensemble du pays.

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