Un souvenir n’est possible que dans un enchaînement de conscience dans lequel un présent est originairement donné implicitement, le souvenir lui-même

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relecture littéraire se construit toujours sur la souche du souvenir de la lecture première. Or comme le dit si bien Husserl :

Un souvenir n’est possible que dans un enchaînement de conscience dans lequel un présent est originairement donné implicitement, le souvenir lui-même est un acte originairement présent. Une modification-de-phantasia d’un souvenir n’est possible que dans un enchaînement-de-phantasia dans lequel une conscience-de-phantasia du présent est implicite en tant que quasi originairement donnée.

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Il est donc possible de dire que la relecture est une forme de ressouvenir dans la mesure où ils ont tous les deux à l’égard du souvenir la même relation de dépendance. En effet, de la même manière que la relecture littéraire se donne comme modification enrichissante de la lecture première en tant que souvenir de lecture, le ressouvenir est aussi construction sur et à partir du souvenir premier. De ce fait, la relecture et le ressouvenir se retrouvent sur l’autel du souvenir dont ils organisent le revivifiant et enrichissant pillage. Un pillage grâce auquel le souvenir, quoique propre au passé, demeure, acquiert une certaine actualité l’inscrivant dans le présent.

Mais il faut dire que les images de la lecture première et celles de la relecture ne sont pas stables et définitives. Au contraire, elles sont fluctuantes, changeantes : elles sont de l’ordre de la possibilité. Ainsi, les souvenirs en images que se fait le sujet-lisant à la lecture l’« Élégie pour la reine de Saba »124 par exemple, ne restent pas les mêmes pendant la lecture et pendant la relecture. Certes, elles gardent l’essence idéelle de la grandeur de la reine éthiopienne, mais elles se singularisent dans le prolongement formel que s’en fait mentalement le sujet-lisant dans la lecture et/ou dans la relecture. Ceci s’explique par le fait que les présentifications des objets désignés par les mots de ce poème donnent naissance à des réalités naturellement fluentes et fluctuantes. La relecture qui hérite des données de cette présentification première hérite donc aussi de cette instabilité. Or, la relecture elle-même est un acte de présentification a part entière. Il y a donc ici une

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̱ͺͳ̱

surprésentification

qui décuple l’obscurité et l’effacement de poème dans son être effectif et affecte, du même coup, le souvenir que s’en fait le sujet-lisant. Cependant, cette obscurité n’est pas nocive à la santé du poème senghorien, parce que sa relecture conduit à une clarification du sens, non pas dans une perspective sémantique concrète et totale, mais plutôt dans l’élan d’un effritement, d’une dispersion. Ainsi l’«Élégie pour la reine de Saba » devient chant célébrant non seulement la beauté de la femme africaine, mais aussi le métissage culturel symbolisé par le mariage de cette beauté noire avec le roi Salomon.

Cependant, cette lecture n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. Son mérité est de montrer comment le sens de ce poème senghorien se construit dans l’esquive permanente, dans la déception incessante, dans la dispersion continuelle. C’est un texte qui, s’offrant diversement à la relecture, s’effrite pour mieux se construire.

C’est dans une perspective similaire que s’inscrit le poème de Senghor intitulé « Le Kaya Magan »125. En effet, ce texte met le sujet-lisant en présence de moments de présentifications variables dans leurs intensités, non seulement durant la lecture première, mais encore et surtout pendant les relectures. Ainsi, le lecteur y est confronté à des figurations parfois distantes, dispersées, ou tellement floues qu’elles semblent inexistantes.

Mais dans tous les cas subsiste en lui la conscience que chaque lecture de ce texte le confronte à du

tout autrement

, à du

très différent

par rapport aux acquis de la lecture première et suivant l’image que prend à ses yeux le Kaya-Magan qui, entre autres, n’est ici que désignation métonymique de la chefferie africaine des Hommes et des esprits.

Plus exactement, la relecture de ces poèmes révèle que toute la force de la poésie senghorienne trouve sa source dans sa propension à l’évasion perpétuelle. En effet, ces poèmes laissent toujours le sujet-lisant découvrir, comme par surprise, des images qui lui avaient échappées, dissimulées qu’elles étaient sous quelques détails non considérés à la lecture précédente. La relecture devient de ce fait un

vu-à-nouveau

, une nouvelle rencontre donnant lieu à de nouvelles présentations. Parce que le nouvel aspect du texte que découvre le sujet-lisant le métamorphose totalement, il lui donne une visibilité autre. Ce

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̱ͺʹ̱

quelque chose

de nouveau, jusque-là inconsidéré, renouvelle de fond en comble la lecture du poème senghorien et donc sa relecture et son ressouvenir.

Ainsi, dans la relecture comme dans le ressouvenir, le souvenu n’est pas un objet qui se donne au sujet-lisant pour la première fois. Il implique toujours déjà une antériorité de l’objet dans son mode de donation. La relecture et le ressouvenir ont déjà, dans leurs charges sémantiques respectives, l’idée d’une certaine répétition, d’un retour continuel. Il y a aussi inscrit en ces deux concepts l’idée du détour, la nécessité de la médiation dans la mesure où tous les deux sont dépendantes du souvenir dans l’appréhension de leurs objets respectifs. Effectivement, dans les deux cas, l’appréhension de l’objet visé se caractérise par une certaine antériorité et aussi par une tendance à la répétition. La relecture, comme le ressouvenir, ne relève donc pas d’une imagination pure ņ visant un objet singulier dans son être au monde sans source sensible préalable ņ mais plutôt d’une imagination reproductive car elle est

ré-imagination

d’un objet imaginaire localisable dans le passé.

Il faut cependant préciser que dans la relecture et le ressouvenir, le ressouvenu n’est pas un simple

comme si

de l’objet visé. C’est, au contraire, un objet à part entière avec ses particularités et son mode d’être au monde. C’est un objet total donné à nouveau et en personne.

En définitive, la relecture littéraire n’est qu’une forme de ressouvenir qui lui-même n’est qu’une façon singulière de se souvenir. Relecture et ressouvenir sont tous les deux tributaires du passé. Cela nonobstant le fait que les deux se déploient et se manifestent

mains-tenant

donc dans le présent. Il y a donc dans la relecture et le ressouvenir quelque chose d’étranger à la réalité présente : quelque chose impliquant un détachement par rapport à la réalité présente. En d’autres mots, il y a dans la relecture et dans le ressouvenir quelque chose de l’ordre de l’irréalité. Mais alors, qu’est-ce-que l’irréalité ? Et quels rapports entretient-elle avec l’acte de lecture ? Les réponses à ces interrogations seront au centre de la prochaine articulation de cette analyse.

̱ͺ͵̱

3.4. Lecture littéraire et vie de l’irréalité

L’irréalité est cette propriété caractérisant tout apparaissant dont la présence n’est cependant pas effective. Elle caractérise cet objet dont la présence ne peut être contestée ņ parce qu’il est bien visible, perceptible ņ mais dont cependant l’être-au-monde n’est point effectif. L’irréalité est le propre de ce qui n’existe pas

en chair et en os,

ce dont l’existence n’est pas concrète. Dans l’irréalité, le phantasmé se donne tout de suite à voir comme non-réel car le phantasmé irnon-réel n’a aucune ambition d’accession au non-réel. Sa réalité est exactement celle d’exister sans pourtant accéder à une présence effective et palpable.

Autrement dit, l’objet irréel s’épanouit mieux à la frontière du réel. C’est pourquoi, il apparaît comme existant ; mais d’une existence non présente. En fait, la réalité de l’objet irréel trouve son énergie dans son absence effective. Le phantasmé de l’irréalité prospère dans la non-effectivité de sa présence au monde réel. C’est cela que souligne Eduard Marbach dans son introduction à

Phantasia, conscience d’image, souvenir

de Husserl :

Le caractère d’irréalité dans l’image (…) repose sur le fait que dans un

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