Brentano trouve les principales raisons de sa position en ce que la vivacité des phantasmata s’intensifie jusqu’à passer en sensations et conduire à des

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Ce sont par essence des deux côtés les mêmes contenus sensibles qu’aucun abîme ni quelque moment d’un genre essentiellement et fondamentalement différent ne séparent. Toutes les différences intervenant ici sont au contraire constamment intermédiaires. Ce sont principalement des différences d’intensité : en comparaison des sensations normales, les phantasmata sont des contenus sensibles d’une intensité extraordinairement basse.

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Il convient de préciser que Brentano ne récuse pas la différence entre sensation et phantasmata, ce qu’il dénonce c’est une absolutisation de cette différence qui n’est pourtant que d’ordre descriptive, et donc superficielle. Radicaliser la différence phantasmata et sensation est très nocif à l’intelligence de la notion de phantasmata qui est déjà frappée de l’instabilité et de la fugacité propres à l’objet de phantasia. Ce n’est qu’en annulant toute tentative d’endiguement sémantique entre les deux entités que, par le miroir des sensations, les phantasmata révéleront leur vrai visage. Si Brentano soutient une communauté d’essence entre sensation et perception c’est pour une raison précise. En effet, selon lui, la différence apparente entre phantasmata et sensations tient simplement à une question d’intensité. En réalité, les phantasmata sont des sensations d’intensité moindre et inversement les sensations sont des phantasmata de forte intensité. Le commerce des intensités se fait donc clairement dans les deux sens. Cette posture théorique Brentanienne est bien justifiée par Husserl :

Brentano trouve les principales raisons de sa position en ce que la vivacité des phantasmata s’intensifie jusqu’à passer en sensations et conduire à des tromperies perceptives. Et qu’à l’inverse des sensations peuvent devenir si faibles que nous nous trouvons indécis de savoir si nous sentons ou si au contraire nous phantasmons simplement.

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Cependant, même si cette mise en parallèle des phantasmata et des sensations rend possible une meilleure situation de l’action des phantasmata dans la construction de l’objet-de-phantasia, il faut se garder d’annuler complètement toute différence entre ces deux entités respectivement fondatrices de l’expérience de phantasia et de celle de la perception.

Certes, par essence, les phantasmata sont semblables aux sensations mais, il n’en demeure pas moins que ces deux entités ont des formes radicalement différentes. En

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réalité, une différence fondamentale et inépuisable distingue les phantasmata des sensations. Parce que, les sensations ne peuvent donner lieu qu’à l’appréhension des objets réels, c’est-à-dire à ceux qui existent en chair et en os. Plus exactement, les sensations ne peuvent appréhender que des stabilités, des concrétudes, des invariants. À l’opposé, ce qui caractérise les phantasmata, c’est leur aptitude à fonder l’appréhension des objets non-présents. En effet, ils n’ont d’essence et d’existence que celles construites sur la fugacité, la variabilité, l’absence, l’instabilité. Nulle sensation ne peut donc faire l’expérience du non-présent. Si cela arrive, c’est que ce non-présent a franchi la frontière séparant réalité et irréalité avant de s’habiller de l’habit concret et stable caractérisant les objets effectivement présents. De même, aucun phantasmata ne saurait fonder l’appréhension d’une présence.

Cela signifierait que cette présence aurait perdu son caractère stable rigide et évoluerait librement dans les lieux fugaces, instables et variables qui abritent toute non-présence.

C’est d’ailleurs dans le but d’une réaffirmation de ces différences fondamentales qu’abonde Husserl :

Ce sont les différences essentielles entre sensations et phantasmata. Les sensations ne peuvent faire l’expérience que d’un type d’appréhension et de caractérisation immédiates : celui de présences. Les phantasmata ne peuvent faire l’expérience que d’un type d’appréhension et de caractérisations immédiates : celui de non présences.

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Ainsi, les phantasmata ont une place essentielle dans la structure de l’objet-de-phantasia parce qu’ils sont le matériau fondateur de celui-ci. Cependant il est impossible d’avoir une intelligence des phantasmata en les approchant directement, car ils sont instables et fugaces. Pour en mesurer l’importance il faut donc les considérer dans une mise en parallèle avec les sensations : ce matériau fondateur de la perception avec lequel ils ont une essence commune. Mais ce rapprochement doit se faire prudemment. Il doit éviter la fois d’exacerber les différences entre phantasmata et sensations, mais aussi d’abolir totalement les dites différences. En vérité, les phantasmata ne sont ni pleines réalités, ni définitives néantités. Ce sont des éléments bâtisseurs évoluant à la frontière de la réalité et de l’irréalité. Mais si les phantasmata sont les constituants de base de l’objet-de-phantasia, quelle est alors le rôle de la présentification dans l’expérience d’appréhension dudit objet ? La réponse à cette question invite à amorcer la prochaine articulation de cette étude.

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2.4. La présentification : un concept fondamental

La présentification est une opération de conscience attachée à l’objet de phantasia. À ce titre, elle se caractérise par certains modes singuliers comme la vitalité, la non-vitalité, la clarté ou encore la non-clarté. Dans sa structure et son fonctionnement, la présentification est sœur de la présentation. Mais cette familiarité a des limites précises : elle n’est pas un critère d’identification entre présentification et ce que Husserl nomme la « présentation originaire »

.

Le fait est que l’intentionnalité en vigueur dans la présentification est radicalement différente de celle qui opère dans un geste de présentation. La différence se localise précisément au niveau de la nature des flux qui organisent ces différentes intentionnalités. Certes les flux qui présentent et ceux qui présentifient sont, par nature, des

moments-de-vécu

de la conscience. Cependant ces

moments-de-vécu

de la conscience ont chacun leur spécificité.

En effet, le moment-de-vécu qui organise la conscience présentante est un

vécu-de-maintenant.

Le flux de présentification est un flux présentifiant du fait qu’il donne à voir l’objet comme quasi-présent, mais sans que celui-ci soit effectivement présent. C’est un flux conduisant au saisissement indirect de l’objet dans la mesure où il donne à voir le présentifié non pas pour lui-même, mais toujours en tant que

présentifié de

. Autrement dit, le présentifié n’existe qu’en tant qu’il est représentant d’autre chose. À rebours du flux de la présentification, celui de la présentation est présentant. Parce qu’il nous donne à voir l’objet comme étant effectivement là ; un objet là pour lui-même et non en tant que représentation d’un autre qui serait non-visible. C’est dans cette perspective d’idées qu’abonde Husserl lorsqu’il affirme :

Le flux de présentification est aussi un flux-de-vécu, mais ses vécus sont présentifiants, c'est-à-dire que chacun est présentification de…. alors qu’en ce sens la présentation n’est pas présentation de… La présentation est présentante en rapport à un objet immanent qui se constitue en elle. Mais un vécu est présentifiant en un sens double, en ceci qu’il est présentification (reproduction) d’une présentation et en ceci que dans le continuum du flux-de- présentification, elle présentifie l’objet immanent tout comme la présentation rend présent un objet immanent.

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Il faut cependant se garder de voir en la présentification une copie de la présentation. Il est certes une ressemblance copiante entre un objet présenté et un objet présentifié. Mais, au-delà de cette ressemblance première, les deux objets coexistent avec des frontières rigoureusement surveillées quoique poreuses. En fait, la présentification est le mode d’appréhension qui entre systématiquement en action lorsque se pose à la conscience une question de mise en image. Cette appréhension présentifiante peut être pure, c'est-à-dire agir solitairement sans apport extérieur. Dans ce cas, les images qu’elle engendre sont des pures présentifications : c’est le cas du souvenir, par exemple. Ainsi, le « royaume de l’enfance » qui constitue le fondement de toute la poésie senghorienne est une pure présentification. La suite de cette étude tirera toutes les conséquences de cette affirmation.

Pour l’instant, il est juste à noter que la présentification peut aussi se déployer en coopérant avec la perception. Dans ce cas là, présentification et présentation, phantasmata et sensations se donnent la main pour révéler à l’être humain l’objet appréhendé. C’est en général ce qui arrive lorsque le sujet-pensant approche les œuvres d’art tels que les tableaux et les sculptures. C’est d’ailleurs en rendant compte de cette tendance de la présentification à opérer, soit solitairement, soit en action commune avec la perception, que Husserl déclare :

Il est clair en même temps que le souvenir est une forme primitive de la

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