Ah ! Que de fois as-tu fait battre mon cœur comme le léopard indompté dans sa

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1.3. De la fusion nominative

La lecture des poèmes de Senghor laisse entrevoir une vision englobante des réalités évoquées. C’est un peu comme si toutes les choses fusionnaient en un seul corps. La parole poétique senghorienne est globalisante comme l’illustre l’extrait suivant :

« Nuit d’Afrique ma nuit noire, mystique et claire noire et brillante Tu reposes accordée à la terre et les collines harmonieuses.

Ô Beauté classique qui n’est point angle, mais ligne élastique élégante

[élancée !

Ô visage classique ! Depuis le front bombé sous la forêt de senteurs et les yeux [larges obliques jusqu’à la baie gracieuse du menton et L’élan fougueux des collines des collines jumelles ! Ô courbes de douceurs

[visage mélodique !

Ô ma lionne ma beauté noir, ma nuit noire ma Noire ma Nue

Ah ! Que de fois as-tu fait battre mon cœur comme le léopard indompté dans sa

[cage étroite.

189

Comme cela se donne à voir dans cet extrait, la parole poétique de Senghor est par excellence fusionnante. C’est ainsi que, la nuit africaine n’est pas ici présentée isolement.

Au contraire, elle est offerte au sujet-lisant dans un mouvement de rapprochement et/ou d’assimilation avec le continent africain lui-même. En fait, la nuit africaine est déjà à l’image du continent africain qui, lui-même, se donne totalement à voir dans le spectacle de sa nuit. Pour ainsi dire, dans la poésie senghorienne, l’espace et le temps africains coexistent et sont présentés dans le même souffle verbal. Ce n’est pas tout, la parole senghorienne ne fusionne pas que les faits de la nature entre eux, elle fait aussi tomber les frontières corporelles entre les Hommes et la nature. Ainsi en est-il de la nuit africaine présentée sous les traits d’une femme africaine qui, elle-même, se donne à voir comme une lionne. Ce segment offre donc une vue panoramique à la fois des paysages africains, de la nuit africaine et de la femme noire qui est semblable aux espaces sublimes, mystérieux, originels et insondables de l’Afrique.

Chez Senghor, il n’y a pas de digues entre les différents éléments de l’univers. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il éprouve, pour le continent africain en tant qu’espace

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géographique, un amour semblable à celui qu’il éprouve pour la femme africaine en tant qu’individu. Pour le poète, ces deux réalités se ressemblent et dépendent l’une de l’autre.

C’est pourquoi le mouvement de sa parole les fusionne en procédant à une personnification féminisante du continent africain qui, de fait, s’offre à voir sous les traits physique de la femme africaine : «Beauté élastique (…) ligne élastique élégante élancée. »190. Dans son écoulement, la parole poétique de Senghor englobe, elle unifie. Elle fait tomber toutes les barrières entre tous les corps situés dans son champ d’opération. Cette destruction des digues fait que les propriétés des corps, différents à l’origine, fusionnent pour engendrer une réalité nouvelle, un univers totalement homogène fruit d’une synthèse harmonieuse d’hétérogénéités.

Il convient de souligner au passage que quasiment toute la poésie senghorienne se construit suivant cette structuration fusionnante. C’est ainsi que dans cette poésie, l’Afrique absente, désirée, recherchée est aussi l’Afrique éternellement présente, possédée, sinon mieux génétiquement inscrite dans le corps du poète-chercheur. De même, par ce mouvement globalisant du dire poétique, la reine de Saba ņ symbolisant la femme africaine en généralņ, l’Afrique, la princesse Belborg, l’Europe se donnent à voir sous des traits communs : ceux de l’objet après lequel soupire le poète. Autrement dit, sous les traits d’une femme aimée et aimante, présente même lorsqu’elle s’absente : c’est une nature-femme, une femme-vitale.

De la destinée de ce continent-mère dépend donc, non seulement le destin du poète, mais aussi celui de toute la communauté clanique, ethnique et/ou humaine. En vérité, c’est parce que Senghor a une conscience vive de cette destinée commune que ses poèmes pointent avec une tension amoureuse égale les univers européen et africain. En effet, le poète entretient avec ces deux continents le même rapport affectif. À ses yeux, l’opposition entre l’Europe et l’Afrique n’est que superficielle, parce qu’en réalité, unis par une seule et unique « Mer intérieure », ces deux continents sont deux « sœurs complémentaires : l’une est couleur de flamme et l’autre, sombre, couleur de bois précieux ».191

C’est d’ailleurs cette désignation englobante qui organise les mentions de Soukeïna-de-soie noire et Isabelle-la-belle en ces mots : « Un matin, donc, arrivèrent en courant Isabelle-la-belle aux yeux de transparence bleue, Soukeïna-de-soie noire, sourire de soleil

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sur les lèvres de mer !»192. C’est encore cette nomination fusionnante qui pointe la ressemblance frappante entre Kouss et Peter Pan : «Je me réveille je m’interroge, comme l’enfant dans les bras de Kouss que tu nommes Pan »193.

De même, cette tendance à fusionner par la nomination se manifeste lorsque le poète rend hommage à la fois au peuple noir, aux travailleurs noirs et à tous les travailleurs de modeste condition dans le monde. Effectivement, lorsque parcourant l’ « Élégie des Alizés », par exemple, le sujet-lisant arrive au segment délimité par la « Nuit Alizés du Royaume d’enfance » et « la floraison de nos joies »194, il peut aisément entendre un chant de gloire en hommage aux oubliés. Plus précisément, il entend un chant en l’honneur de « tous les paysans » qui « ne se contentent pas de traire, et de pousser l’âne et le dromadaire, pour ployer le genou devant la bascule » et « qui sans tour arrondissent greniers et cases Relèvent les carrés »195 de leurs « mains de labeur laboureurs ». Autrement dit, c’est ici un hommage rendu à tous ces gens qui portent sur leurs épaules le poids alimentaire du monde. Il s’agit entre autres de ces « pêcheurs » qui « revigorent filets et flottes de pirogues » et de ces

« pasteurs » qui « raniment les troupeaux sous l’Harmattan ».196

Simultanément, cet hommage constitue une dénonciation de l’injustice sociale dont sont victimes tous ceux qui exercent des métiers exigeants physiquement et moralement dans la mesure où ils ne sont jamais traités à la hauteur de la pénibilité de leurs travaux. C’est pourquoi, aux yeux de Senghor, les travailleurs modestes d’Europe, d’Asie d’Amériques et d’Afrique « qui déchantent au chant de la moisson » sont semblables à « tous les travailleurs noirs ». Par conséquent, le poète éprouve à leur égard, sans distinction, un même sentiment fraternel qui transparait dans cet hommage aux multiples couleurs : « ô tous mes frères, que je chante votre sang rouge, vos labeurs blancs mais vos joies noires ».197

La lecture de ce segment de la poésie senghorienne laisse donc entrevoir des heurts incessants entre l’engagement spécifique du poète dans le combat pour l’histoire et la dignité du peuple noir et son investissement dans la défense des droits et de la dignité de

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tous les citoyens du monde. En effet, lorsque Senghor dit : « Je chante dans mon chant tous les travailleurs noirs et tous les paysans pêcheurs pasteurs/ Qui déchantent au chant de la moisson »198, l’amplitude de son engagement s’élargit. Sa parole suit un regard qui a excédé les limites de la communauté noire pour embrasser tous ceux qui dans le monde souffrent de l’injustice sociale. Cet élargissement n’est pas une dispersion stérile. Au contraire, elle découle de la volonté de mettre en évidence les traits communs entre les conditions de vie et de travail des noirs et celles des membres d’autres communautés afin de souligner l’importance d’œuvrer ensemble à la construction d’un avenir plus harmonieux.

Ainsi, deux perspectives figuratives, au moins, se superposent fusionnellement à la lecture de ce segment poétique. En effet, c’est comme si, pendant l’expérience de lecture, tous les travailleurs modestes du monde se présentaient au voir proprement interne du sujet-lisant avec la peau noire tout en restant blancs, jaunes ou rouges. En fait, dans ce segment, le noir devient une couleur symbolique pour désigner tous ceux qui travaillent durement sans jamais recevoir de la société la récompense respectueuse qu’ils méritent.

Évidement, cette fusion est d’une profondeur telle que son fond est logiquement sombre, et donc invisible. Par conséquent, non seulement l’apparaissant qui s’offre au sujet-lisant ne se dévoile pas totalement, mais encore, la partie qui se dévoile présente une infinité de facettes. Cependant, cette diversité d’apparitions n’altère aucunement l’intégrité formelle de l’apparaissant qui conserve son unicité toute en se présentant différemment : c’est un apparaissant protéiforme.

Le même type d’apparaissant s’offre au sujet-lisant lorsqu’entre les lignes du poème senghorien il rencontre une expression comme « Nuit alizéenne, élyséenne nuit joalienne »199. En effet, il lui est difficile de se figurer nettement la nuit qui habite le poème en ce lieu précis. Parce que, Senghor instaure dans ce segment une

con-fusion

nominative entre la nuit africaine qui se distingue par une obscurité opaque, et celle d’Occident qui est généralement perforée des points lumineux engendrés par un réseau d’éclairage public développé.

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Plus exactement, en nommant ces deux nuits dans un même mouvement et avec une même énergie, le poème senghorien fusionne les espaces référentiels respectifs de ces deux nuits en une seule qui est inconnue du lecteur. Par conséquent, le sujet-lisant a du mal à se faire une figuration de ce dont il est ici question. Puisque, par expérience et suivant ses connaissances des différences entre le Sénégal et la France, il se projette en interne la nuit joalienne dans une obscurité profonde et totale, insuffisance et carence ou absence d’éclairage public obligent, alors que la nuit élyséenne est clairsemée de sources lumineuses ņ Paris étant surnommé la

« Ville-Lumière »

et les champs Élysées pouvant constituer l’épicentre lumineux du sens de ce surnom. En d’autres mots, parce que le sujet-lisant sait que, les nuits joalienne et élyséenne se donnent à voir par des images totalement différentes, il peine à se figurer la nuit qui habite le poème qu’il lit. Et même lorsque dans sa tentative figurative, il vise cette nuit au carrefour des ombres opaques de Joal et des illuminations des champs Élysées, il reste incapable de pointer cet hypothétique carrefour avec précision. Toute chose pouvant ,entre autres ,s’expliquer par le fait que la nuit du poème de Senghor est une nuit singulière, c’est la nuit première : celle d’avant toutes les nuits du temps des Hommes.

Finalement, la fusion nominative permet à Senghor de renverser les frontières entre des réalités différentes pour en donner une vision entière plus précise. Cette désignation englobante permet au poète de mettre en évidence l’existence systématique de points de contacts, même entre des éléments manifestement opposés. Plus exactement, la parole poétique senghorienne souligne l’intimité essentielle des contraires en reléguant les oppositions au rang de simples superficialités. Pour le poète, le but de cette démarche est d’annuler la nécessité de choisir entre deux univers sociaux, entre deux cultures, deux continents pour lesquels il a une égale affection : l’Afrique et l’Europe. C’est précisément pour cette raison que la parole poétique senghorienne instaure dans le sillon de son déploiement une remarquable harmonie des contraires.

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1.4. De l’harmonie des contraires

L’harmonie des contraires se manifeste dans les poèmes senghoriens parce que le poète écrit la dualité de sa propre personne. Pour lui, la parole ne saurait être uniforme. Au contraire, le verbe est toujours déjà pluriel. C’est d’ailleurs dans cette perspective d’idées que ses messages sont toujours à plusieurs facettes comme il le dit si bien en ces mots :

« Telles sont ma réponse et ma récade bicéphale : gueule du Lion et sourire du Sage ».200 En effet, Senghor est pour l’action commune de toutes les cultures du monde dans l’édification d’une

civilisation de l’universel.

Pour lui, toute dualité doit s’orienter vers la concrétisation d’une forme d’unité ; et cela dans tous les domaines. C’est précisément cette vision des choses qui va structurer son écriture dont le mouvement épouse à la fois sa volonté de valoriser et de préserver les traditions africaines et son rêve de bâtir une civilisation nouvelle, fruit d’une fusion parfaite de toutes les cultures.

C’est ainsi que, dans les poèmes senghoriens, le passé et le futur se confondent.

Effectivement, lorsque le poète tourne le regard vers le passé de son peuple et/ou vers les souvenirs de son enfance, il ne perd jamais de vue la direction d’un avenir qui reste à construire. Pour lui, le retour vers le passé n’est que prise d’élan, geste de retrait pour mieux percevoir les opportunités d’un avenir meilleur ; un avenir aussi glorieux et prestigieux que le présent et le passé. C’est suivant ce postulat que le passé et le futur sont donnés à voir en même temps dans la poésie senghorienne. Puisqu’en réalité, il n’y pas de frontières entre les deux, tout comme il n’y aucune barrière entre l’enfance et le paradis ou entre la mort et la vie. D’ailleurs, cette vision des choses est mainte fois rappelée par le poète : « Je ne sais en quels temps c’était, je confonds toujours l’enfance et l’Éden/

Comme je mêle la Mort et la Vie-un pont de douceur les relie »201.

C’est assez dire que la parole poétique senghorienne est entièrement orientée vers le métissage : vers le brassage des différences pour que surgissent des réalités nouvelles encore plus fortes. C’est une parole dont le mouvement et l’intensité visent le dépassement de toutes formes de dualité en instaurant une fusion parfaite des contraires.

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Robert Jouanny rend parfaitement compte de cette vision senghorienne du monde lorsqu’il écrit :

Le sentiment de la dualité est fondamental chez Senghor : non pas

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