La signifiance, le travail textuel de la structuration opérant dans le volume sous-jacent des pratiques de sens touche, par l’absence même de finalité, à une

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fiction. En effet, les théories de la littérarité, si elles permettent de mieux appréhender le fonctionnement du texte, paraissent inopérantes lorsqu’il s’agit de donner des informations crédibles sur le mode de déploiement de l’image obtuse dans la fiction. Cet échec constitue paradoxalement la plus brillante des réussites. Parce que, réussir à donner une formule claire de l’image obtuse c’est en réalité échouer car, étant par essence fuyante et évanescente, celle-ci ne peut être rigoureusement saisie qu’en étant pointée au loin.

Autrement dit, dès l’instant qu’une image devient nette pour le sujet-lisant, la véritable image de l’intrigue, c'est-à-dire celle de sa littérarité lui a déjà échappé. La littérarité du texte renvoyant, comme cela a déjà été souligné, à ce côté instable, indéchiffrable, insaisissable, insoumis, « il serait possible de postuler que seule la non-conformité du mouvement est gage de la littérarité de l’objet. »165 Si bien que le degré de littérarité d’un texte est proportionnel à la rapidité du mouvement à travers lequel l’image obtuse qu’elle engendre se déploie ; ce mouvement étant non linéaire et régi par l’absence totale de règle.

Cet axiome permet ainsi de renouer avec les stylistiques de l’écart, à cette différence que l’écart ici n’est plus celui d’un rapport à une norme, mais mesure des variations de changements d’images que le sujet-lisant peut se faire d’un texte de fiction en partant de l’image obvie à celle obtuse, ou de celle obtuse à celle obvie. Pendant l’expérience de lecture littéraire chaque rupture imaginale correspond donc à une mise en image particulière, et la multiplication de ces ruptures densifie la littérarité du texte. De même, l’image obtuse se construit à partir de la signifiance. Dans cette étude, la notion de signifiance est à entendre au sens qu’en donne Roland Barthes dans

Le plaisir du texte

:

La signifiance, le travail textuel de la structuration opérant dans le volume sous-jacent des pratiques de sens touche, par l’absence même de finalité, à une sorte d’érotisme final. Étant elle-même à l’instar de l’acte charnel, sa propre fin, elle n’existe que dans, par et pour le plaisir qu’elle procure : qu’est ce que la signifiance ? C’est le sens en ce qu’il est produit sensuellement.

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La signifiance organise le sens dans une perspective suspensive, celle de l’absence d’une finalité définie. Parce que seul le plaisir délimite son domaine de définition et son champ existentiel. La signifiance tient de la part charnelle du sujet. Elle est du côté du sujet-pensant, de l’être humain et non de celui de la langue ou du langage social. La

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signifiance relève de la part active du sujet-écrivant et/ou du sujet-lisant dans le processus d’élaboration de la communication littéraire. La signifiance répond donc d’une part à l’inscription de la sensualité du sujet ņ Barthes préfère ce mot à

sensibilité

ou

imaginaire

pour y introduire le corps ņ et d’autre part au caractère atopique du texte littéraire qui s’établit en chassant de lui les sociolectes et en travaillant dans le genre où il se produit.

C’est cette part sensuelle et suspensive qui fait de la signifiance le lieu de l’image obtuse. En effet comme cela a été démontré en amont de cette étude, l’image obtuse se caractérise par son instabilité, sa fluidité. Ce caractère de non-fixité tire en réalité une grande partie de son essence de la signifiance organisatrice du sens dans le texte littéraire.

De même l’image obtuse relève du sujet-lisant, elle se construit à partir de la sensualité du lecteur. Elle tient de la part charnel de celui-ci. C’est pour cela qu’elle est le lieu de la vie du texte littéraire. Effectivement, fondée sur l’infinitude de la signifiance et sur la chair du sujet-lisant, l’image obtuse est ce qui donne au texte littéraire une teneur figurative et un sens toujours renouvelé. Dans cette perspective, il est clair que la signifiance implique, outre ce qui relève du conceptuel ņ les idées et les mots ņ, tout ce qui concerne l’affectivité et donc la vie du sujet-lisant ņ l’émotion, le désir ou encore l’intention.

Puisque, comme le démontre si bien André Joly, « Seule une théorie de la signifiance qui inclut l’affectivité est capable de rendre compte de la syntaxe expressive d’une phrase »167. En d’autres mots, seule la prise en compte de la signifiance permet de rendre compte de la dimension expressive et figurative d’une phrase. Ainsi, la signifiance textuelle est la façon qu’ont les mots de signifier, non pas par référence à un univers non-verbal, mais par référence à de complexes représentations ņ influencées par l’affectivité du sujet-lisant, sa sensualité ņ déjà entièrement intégrées à l’univers langagier. Cela fait de la signifiance un lieu vivant, donc instable. D’ailleurs comme Roland Barthes, Derrida renoue avec l’idée nietzschéenne d’une signifiance infinie et indomptable.

En effet, la

Déconstruction

derridienne soutient qu’on ne saurait fixer le sens en établissant des rapports entre les mots déclarés synonymes et un concept apparemment invariable. Derrida explique que les concepts ne sont rien d’autre que des effets illusoires produits par l’interaction infinie des signifiants. Parce que ce concept n’existe que par l’illusion idéaliste que derrière les expressions linguistiques instables et volatiles, il existe

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quelque chose de stable que ces expressions dénotent. C’est d’ailleurs pourquoi Zima déclare qu’« En adoptant la perspective barthienne, on pourrait présenter la déconstruction de Derrida comme une théorie de la signifiance, d’un procès interminable de signification »168.

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In fine

, l’image obvie et l’image obtuse sont les deux types d’images qui organisent principalement la lecture littéraire. Cependant, bien qu’elles soient complémentaires et difficilement séparables - parce qu’elles se chevauchent et se lient intimement sous l’action du feu poétique - pendant l’expérience de lecture littéraire, ces deux images sont radicalement différentes. En effet, l’image obvie se caractérise principalement par l’intentionnalité et par une relative stabilité permettant la conservation de la fonction désignative ou fonction référentielle du langage. C’est une image qui se construit à partir du lexique général du texte et de sa signification dont la charge sémantique rend possible la figuration de l’univers

diégétique

. L’image obtuse, quant à elle, se caractérise par l’ombre brouillant les frontières du clair et de l’obscur ; ainsi que par l’évanescence lui donnant son caractère flottant, instable, et fuyant. C’est une image qui se fonde essentiellement sur la littérarité avec son cortège d’indéchiffrables, d’illisibilités ainsi que sur la signifiance avec ses implications approximatives, suspensive et infinies.

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Cette première partie de l’analyse a permis de montrer les similitudes existant entre l’acte de lecture littéraire et l’expérience de phantasia. Pour ce faire, elle s’est d’abord intéressée à la lecture littéraire en montrant que le mot constitue son fondement et que si l’image surgit de sous le mot c’est parce qu’ils composent tous les deux le recto et le verso du signe linguistique. De même, il a été souligné le caractère inévitable de l’implication affective du sujet-lisant pendant l’expérience de lecture. Ce qui a amené à conclure que la lecture littéraire est un processus de

Thymosynthèse

ou

Thumosynthèse

.

Ensuite, l’étude s’est attelée à examiner la phantasia en montrant que l’objet-de-phantasia est un apparaissant flottant et fluctuant constitué par des l’objet-de-phantasiai qui, eux, sont composées de phantasmata. Les phantasmata sont donc le berceau de l’instabilité, de la fugacité et de l’intermittence caractérisant l’objet-de-phantasia. Dans cette perspective, le rôle fondateur de la présentification a aussi été pointé en montrant que, sans son énergie, tous les constituants de l’objet-de-phantasia seraient d’une inactivité stérile.

Par ailleurs, il a été démontré que la lecture littéraire est un acte de phantasia, parce qu’elle s’organise comme une présentification du monde interne du texte et que le fantasmé, l’image mentale, cimente la rétention du texte-lu. De même, il a été établi que la relecture littéraire n’est finalement qu’un acte de ressouvenir. Ce qui a permis de conclure que, comme tout acte de phantasia, la lecture littéraire consacre le triomphe de l’irréalité.

Enfin, cette partie de l’étude a mis en lumière les images obvies et obtuses qui organisent principalement la lecture littéraire. Pour ce faire, il a été démontré que l’image obvie, relativement stable, est celle qui vient naturellement au sujet-lisant tandis que l’image obtuse, floue et évanescente, est celle que le sujet-lisant ne perçoit que du coin de l’œil.

Ainsi, étant donné que la lecture littéraire est un acte de phantasia, avec ce que cela implique en termes d’obscurité, d’instabilité et de fugacité, quelle lecture et/ou quelle relecture est-il possible de faire de la poésie senghorienne et de son illustration picturale ? La réponse à cette interrogation constitue l’épicentre des discussions organisant la prochaine grande articulation de cette analyse.

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PARTIE 2

DE LA PHANTASIA DANS LA LECTURE

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