En effet, la photo ne peut dissocier son image du support matériel de papier alors que l’image, projetée sur un écran est dématérialisée, impalpable,

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En d’autres mots, non seulement l’image que suscite le texte littéraire dans l’esprit du sujet-lisant tire sa crédibilité de la sensibilité et des impulsions de ce dernier à l’instant de la lecture, mais encore cette image n’est pas définitive. Elle ne reste perceptible qu’un bref moment du fait que, fondée sur des impressions de lecture, elle s’évanouie à la vitesse de la lumière comme celles-ci. Plus précisément, le rapprochement fait ici entre la vitesse de la lumière et celle de l’image rend explicitement compte de l’évanescence de cette dernière.

Ainsi, l’évanescence de l’image oblige une forme de

ré-injection

permanente par la lecture, sensiblement comme au cinéma. D’ailleurs, parlant de ce rapprochement entre le caractère évanescent de l’image obtuse du texte littéraire et celui de l’image cinématographique, Bérénice Bonhomme déclare :

L’image cinématographique oscillant entre le statut plein de représentation et l’extrême évanescence de son matériau, l’image fascine et retient. Au cinéma l’impression de surgissement et de fragilité est accentuée, puisqu’un plan chasse l’autre. Le cinéma hérite de la photographie mais la transforme.

En effet, la photo ne peut dissocier son image du support matériel de papier alors que l’image, projetée sur un écran est dématérialisée, impalpable, fugace. Mais la projection et l’animation donnent en même temps une corporéité accrue à l’image. L’image mouvante, c’est l’image instable, entre rien et tout. L’énigme qui est au centre de l’œuvre s’y appuie.

160

Cet extrait rend clairement compte du coté évanescent de l’image cinématographique et par extension celle de l’image obtuse. En effet, l’image obtuse aussi se caractérise par ce flottement entre le statut d’image nette et celui d’image ombragée, sinon disparaissante.

Cependant la disparition de l’image obtuse ne laisse pas le vide chez le sujet-lisant, car elle est tout de suite remplacée par une autre qui, bien qu’elle soit plus ou moins nette au début, s’évanouira dès que le lecteur commencera à s’en intéresser ; exactement comme au cinéma un photogramme chasse l’autre. De même, les aspects dématérialisés, impalpables et fugaces qui déterminent l’instabilité de l’image cinématographique constituent des propriétés justifiant l’évanescence de l’image obtuse. En un mot, l’évanescence qui caractérise l’image obtuse trouve sa justification dans le fait que celle-ci est une image mouvante, instable entre rien et tout, entre ombre et image nette.

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Pour paraphraser Roland Barthes, l’image obtuse est un apparaissant qui, comme « Le sens obtus ne peut se mouvoir qu’en apparaissant et disparaissant ».161 Ce jeu de présence / absence mine l’intrigue, les actions et les personnages du récit en les donnant à voir au sujet-lisant sous plusieurs facettes, différentes mais pourtant complémentaires.

L’évanescence confère à l’image obtuse son caractère furtif, instable. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’image obtuse est insaisissable, objectivement inconnaissable, donc logiquement indomptable par la raison et les postulats théoriques qui ne peuvent à la limite que la pointer au loin.

Finalement, l’ombre et l’évanescence sont les principaux traits distinctifs de l’image obtuse. Parce que, toute image étant d’abord une ombre, l’ombre est la première de toutes les images. De ce fait l’image obtuse porte déjà en elle une part d’ombre. Cependant, l’image obtuse se distingue des autres du fait que cette part d’ombre est tellement surdéterminée qu’elle enveloppe tout le corps de l’image et le rend quasi invisible. En fait c’est l’ombre qui donne à l’image obtuse son ambiguïté, son obscurité. C’est l’ombre qui confère au texte son ambiguïté littéraire en fondant l’image obtuse qui l’habite. C’est d’ailleurs pour cette raison que le sujet-lisant ne se fait jamais une image claire de l’espace diégétique. Il y a toujours en lui un flou, une part d’ombre, même à la lecture des textes dits « réalistes ». L’image obtuse se donne donc à voir dans certaine évanescence ; elle est toujours déjà en train de s’absenter au voir proprement interne du sujet-lisant. Cet être-au-monde instable et disparaissant est hérité non seulement de la dimension du rêve éveillé présidant la naissance de l’œuvre littéraire mais encore, elle découle du traitement particulier infligé à la langue dans le texte littéraire. En effet, en instaurant une crise

du sens pur

dans lequel signifiant et signifié entretienne une relation stable, le texte littéraire occasionne une instabilité sémantique faisant échouer toutes les tentatives de figuration de l’espace diégétique pendant l’acte de lecture. Plus précisément, l’image obtuse oscille continuellement entre l’apparition et la disparition parce qu’elle n’a pas de point de fixation sémantique fiable. Ainsi, l’image obtuse n’est jamais la même ; elle est fluctuante changeante pendant la lecture. Par conséquent, elle ne peut être pointée qu’au loin, sans jamais être concrètement perceptible. Mais alors, si l’image obtuse relève de la nuit totale et de la non-fixation, d’où part l’énergie rendant possible son surgissement en tant que réalité que peut percevoir le sujet-lisant pendant l’expérience de lecture littéraire ? Autrement dit, quel est le matériau fondateur de l’image obtuse ? La prochaine articulation de cette étude s’attèlera à apporter des réponses à ces interrogations.

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̱ͳͲ͸̱

4.4. Les fondements de l’image obtuse

L’image obtuse se construit sur la base de la

signifiance

et de la

littérarité

du texte littéraire. Cependant, il est sans doute plus instructif de mettre en évidence, avec l’utopie de la précision, les parts d’investissement de chacune de ces notions dans l’entreprise d’édification de l’image obtuse. Pour ce faire, l’examen tour à tour de la littérarité et la signifiance dans leurs rapports respectifs à l’image obtuse est nécessaire

D’abord, la littérarité. Il faut souligner au préalable que la définition de ce terme est en elle-même déjà problématique. Aussi faire cohabiter la notion de littérarité avec celle encore plus ambiguë d’image obtuse place inévitablement ce mouvement analytique dans une posture instable. En conséquence, il est nécessaire de préciser que cette étude entend la notion de

littérarité

dans la perspective de Eikhenbaum et Chklovski dont les efforts analytiques, portant sur l’étude de l’organisation de la fiction au sein du récit, refusent de réduire la littérarité à l’utilisation autotélique du langage et soutiennent qu’il convient aussi de l’appréhender au niveau macrostructurel. C'est-à-dire, là où le langage s’assujettit à des visées de communication, là où il aspire à transmettre des informations multiples et variées. Cependant, la communication en vigueur dans le texte littéraire fonctionne de façon spécifique non seulement parce qu’elle ne s’effectue que par la lecture, mais encore :

On a en tout cas l’impression que l’opération du décryptage ne s’érige en lecture que quand elle achoppe à une résistance du texte, cette dernière constituerait par là sa littérarité, tout comme la littérarité en tant que réserve d’illisibilité, d’indéchiffrable constituerait le lisible.

162

En d’autres termes, ce qui constitue la littérarité d’un texte c’est son côté insoumis, indéchiffrable, illisible. Pour ainsi dire, c’est sa part obtuse, inaccessible qui fait du texte une œuvre littéraire. La littérarité s’érige donc en matériau fondateur de l’image obtuse dans la mesure où cette dernière tire son inaccessibilité de la résistance, de l’illisibilité et de l’indéchiffrable qui constituent les propriétés fondamentales de la littérarité du texte.

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̱ͳͲ͹̱

Autant dire qu’il y a un lien étroit entre littérarité et paradoxe comme l’affirme si bien Michel Riffaterre en ces termes :

La nature du paradoxe littéraire est de rendre l’interprétation difficile, mais non impossible à chaque lecture. C’est cette difficulté qui fait du paradoxe un facteur de littérarité pour deux raisons : d’abord parce que les paradigmes qu’elle engendre contribuent à cette unité de forme qui distingue le texte littéraire des textes qui ne le sont pas. Ensuite parce que cette difficulté, indissociable des présupposés, reste intacte à chaque relecture et que le lecteur doit encore passer l’obstacle, même s’il connaît toute les réponses. Le paradoxe appartient ainsi à la catégorie des signes qui, exigeant des lecteurs plus d’attention, assurent la pérennité d’une lecture consciente, et protègent par conséquent l’identité du texte.

163

Autrement dit, le paradoxe est l’un des fondements de la littérarité du texte, car il engendre non seulement des paradigmes singularisant le texte littéraire, mais encore, il maintient toujours intact l’obstacle que doit surmonter le sujet-lisant au contact de celui-ci.

Ce paradoxe structurant la littérarité caractérise aussi l’image obtuse. Effectivement, cette dernière est une réalité aporétique du fait que tout en se laissant entrevoir aux yeux du sujet-lisant, elle refuse, par sa fuite, d’être rigoureusement saisie par l’entendement de ce dernier. Cela exige ainsi au lecteur plus d’attention et un effort de figuration toujours renouvelé :

« Dans cet ordre d’idées, l’image littéraire qui cherche à créer une perception nouvelle en mettant l’objet dans une perspective insolite est souvent prise comme l’élément le plus commun, le plus répandu de la littérarité. »

164

Réciproquement, la littérarité devient le lieu de cette image littéraire insolite et instable identifiée ici sous la notion d’image obtuse.

Quelque chose se joue donc dans le rapport entre l’image et le texte, dans le lien entre le figuré et l’écrit. Quelque chose que l’on perçoit bien mais dont il serait malaisé de dire avec exactitude comment cela se joue chez le sujet-lisant dans sa relation avec le texte de

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̱ͳͲͺ̱

fiction. En effet, les théories de la littérarité, si elles permettent de mieux appréhender le fonctionnement du texte, paraissent inopérantes lorsqu’il s’agit de donner des informations crédibles sur le mode de déploiement de l’image obtuse dans la fiction. Cet échec constitue paradoxalement la plus brillante des réussites. Parce que, réussir à donner une formule claire de l’image obtuse c’est en réalité échouer car, étant par essence fuyante et évanescente, celle-ci ne peut être rigoureusement saisie qu’en étant pointée au loin.

Autrement dit, dès l’instant qu’une image devient nette pour le sujet-lisant, la véritable image de l’intrigue, c'est-à-dire celle de sa littérarité lui a déjà échappé. La littérarité du texte renvoyant, comme cela a déjà été souligné, à ce côté instable, indéchiffrable, insaisissable, insoumis, « il serait possible de postuler que seule la non-conformité du mouvement est gage de la littérarité de l’objet. »165 Si bien que le degré de littérarité d’un texte est proportionnel à la rapidité du mouvement à travers lequel l’image obtuse qu’elle engendre se déploie ; ce mouvement étant non linéaire et régi par l’absence totale de règle.

Cet axiome permet ainsi de renouer avec les stylistiques de l’écart, à cette différence que l’écart ici n’est plus celui d’un rapport à une norme, mais mesure des variations de changements d’images que le sujet-lisant peut se faire d’un texte de fiction en partant de l’image obvie à celle obtuse, ou de celle obtuse à celle obvie. Pendant l’expérience de lecture littéraire chaque rupture imaginale correspond donc à une mise en image particulière, et la multiplication de ces ruptures densifie la littérarité du texte. De même, l’image obtuse se construit à partir de la signifiance. Dans cette étude, la notion de signifiance est à entendre au sens qu’en donne Roland Barthes dans

Le plaisir du texte

:

La signifiance, le travail textuel de la structuration opérant dans le volume

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