CHAP. 2 - LA PHANTASIA

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CHAP. 2 - LA PHANTASIA

Phantasia

est un terme polysémique grec utilisé pour nommer à la fois

l’imagination

,

l’apparition

, et

la faculté de se représenter

. En fait, ce mot appartient à la famille du verbe grec

Phainein

qui signifie

paraître

. Le mot

phantasia

désigne ainsi cette faculté de l’esprit à se faire apparaître intérieurement des personnages, des situations et des actions qui n’ont d’existence que spirituelle. C’est d’ailleurs dans cette perspective que le mot grec a donné en français

fantasme

qui désigne, en langage médical, l’

image hallucinatoire

donc non conforme à la réalité.

Mais quelles sont alors les spécificités de l’apparaissant-de-phantasia ?

Quels rôles jouent successivement les phantasiai et les phantasmata dans son édification ?

Et quelle est l’importance de la présentification dans l’expérience de phantasia ?

Ce sont là autant de questions auxquelles tentera de répondre cette articulation de l’étude. Pour ce faire, elle mettra d’abord en évidence les caractéristiques de l’objet-de-phantasia avant de pointer précisément les lieux d’action des l’objet-de-phantasiai et des phantasmata dans l’entreprise de son édification. Ensuite, elle examinera le rôle de la présentification dans l’expérience de phantasia.

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2.1. Les caractéristiques de la phantasia

Dans la perspective husserlienne, le monde-de-phantasia a trois caractéristiques principales : le

Flottement

, la

Fluctuation

et la

Transposition

. Il convient de les approcher de plus près. D’abord, le

Flottement

. Cette notion rend compte de la

« non localisation »

et

de la

« non individuation »

dans le monde réel de l’apparaissant-de-phantasia. En effet, l’objet réel est visible dans sa pleine présence. Il ne flotte pas dans mon imaginaire, vu qu’il est réellement présent. Ainsi, dit Husserl, le château de Berlin ne flotte pas, puisqu’il est à Berlin. En un mot, l’apparaissant-de-phantasia n’a aucune présence, aucun emplacement dans le monde réel. Il n’a aucun ancrage dans l’espace et le temps objectifs.

Il règne seulement dans un quasi-espace et un quasi-temps, autrement dit dans aucun espace, ni aucun temps. C’est pourquoi l’apparaissant-de-phantasia se caractérise aussi par une non-individuation. En fait, son déploiement dans le quasi-temps et le quasi-espace le rend inapte à la restitution d’un quelconque individu dans sa pleine présence. De ce fait, l’objet-de-phantasia se donne à voir de façon discontinue.

En effet, contrairement à l’apparition-de-perception qui se donne à voir en continue, celle de la phantasia ne s’offre que par

intermittence

, elle apparaît et disparaît continuellement. C’est que dans la phantasia, l’apparaissant se remplit et se vide de sa présence aussi vite qu’il se remplit. C’est donc parce qu’il se vide et se remplit continuellement que, dans la phantasia, l’apparaissant disparaît et ressurgit sans cesse. En fait dans la perception, le plein succède au plein continuellement, c’est pourquoi l’objet perçu est toujours là. Dans la phantasia le plein succède au vide et inversement, cela continuellement, l’apparaissant de la phantasia est donc là, sans être vraiment présent, il est dans une quasi-présence. L’objet-de-phantasia est flottant alors que celui de la perception est ancré dans la réalité. L’apparaissant-de-phantasia est libre de toute attache. C’est dans ce sens que se comprend Husserl lorsqu’il parle de l’apparaissant-de-perception et celui de phantasia en ces termes :

L’apparition externe de la perception est continue, elle remplit continuellement l’acte. L’apparition-de-phantasia est à peine là qu’elle est déjà de nouveau disparue, tout à coup elle ressurgit et cela en se jouant librement.

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Ensuite, il y a la fluctuation. Le monde-de-phantasia n’a pas de présence fixe, il n’est pas sensible ou perceptible. Les sens de l’homme ne peuvent le saisir car il est évanescent.

Il est en perpétuel mouvement, en perpétuel changement. L’univers-de-phantasia n’est pas invisible, mais il échappe à toute visibilité totale. Il se dérobe systématiquement du regard de l’homme qui essaye de le fixer. Ainsi, du monde-de-phantasia l’homme ne voit que l’ombre : trace vite effacée d’une présence effective l’instant d’avant le regard. De ce monde, les sens humains ne connaissent que les intentions vides laissées par le geste l’absence. L’être humain ne connaît du monde-de-phantasia que l’absence qu’il laisse derrière lui, une présence-absence dont l’ombre vite perçue et vite évanouie est la seule preuve. C’est cette fugacité, ces disparitions incessantes caractéristiques du monde-de-phantasia que pointe Husserl :

La réalité effective de perception et de sensation, le présent actuel, est une chose, le monde de phantasia en est une autre. Dès que je me tourne vers celui-ci, il est déjà parti, volatilisé jusqu’à ne plus laisser que des intentions vides, des ombres disparaissant légèrement dans les airs.

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Dans la phantasia, l’apparaissant n’est pas net et précis, il n’a aucune présence, il est plus proche d’une ombre, il est pâle. Cette non-présence découle d’une corporéité non pas absente, mais particulièrement variable et instable. En effet, la représentation-de-phantasia n’a pas de contenu fixe. Son contenu se vide et se charge non seulement constamment, mais aussi diversement. C’est ainsi que le monde-de-phantasia change de forme et de contenu continuellement. C’est un monde dont la présence est toujours déjà en train de s’absenter. Un monde dont la connaissance se limite à l’identification incertaine d’ombres fugaces qui en sont les traces. C’est dans cette perspective que Husserl décrit la

représentation de phantasia

comme « une apparition pâle, fluctuante, tantôt émergeant fugitivement, tantôt disparaissant, changeant ainsi si diversement de contenu »70.

Enfin, il y a la Transposition. Le saisissement par la phantasia est un geste de transport, un geste d’envol de la réalité vers un monde aérien qui s’étend juste au dessus du réel. En fait, l’univers de la phantasia se teint comme en lévitation au dessus de la réalité objective.

C’est le monde des créations de l’esprit. C’est un monde à part entière, même s’il ressemble sous certains aspects au monde objectif et réel, atteignable par la perception.

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Cependant, l’univers-de-phantasia a son mode d’être particulier. C’est un monde où les ombres ont la valeur concrète des corps, où l’absent à la valeur objective du présent. C’est le monde des données immatérielles, instables et insaisissables. Un monde dans lequel l’être humain ne peut saisir ce qui se donne à lui qu’en le perdant. Le monde-de-phantasia est un monde singulier dont le corps se déploie juste au dessus de la réalité objective.

Husserl le localise ainsi :

La phantasia ne se mêle pas à la réalité effective, mais forme un domaine en soi, le domaine des ombres. Je quitte le sol des faits donnés et je m’élance dans le domaine des airs, je me transporte dans le « monde des phantasiai », des souvenirs, des imaginations.

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La Transposition pointe cette dimension de la phantasia qui inscrit le rapport du sujet au monde dans une perspective double. En effet, le sujet-pensant en prise à l’apparaissant-de-phantasia n’est jamais totalement présent dans le monde-de-l’apparaissant-de-phantasia. Car, son corps est bien réel et séjourne effectivement dans le monde objectif. Et s’il éprouve du plaisir à séjourner dans le monde-de-phantasia, c’est que ce dernier le change peu et surtout en mieux du monde réel. Il y a ici un dédoublement du monde qui s’opère dans et/ou par le sujet. En fait, l’apparaissant-de-phantasia offre au sujet un autre monde qui fait concurrence au monde réel. Ainsi, le sujet se retrouve présent dans deux mondes différents, mais coexistants. Le monde-de-phantasia n’est donc pas totalement étranger au monde réel. Au contraire, il lui ressemble. Car l’apparaissant-de-phantasia dépend de la réalité, mais il a un mode de donation bien à lui qui le distingue du monde réel. Aussi, si le séjour dans le monde de phantasia a autant d’attraits pour le sujet-pensant, c’est précisément parce que ce dernier s’y sent libre ; il y est roi et maître absolu. Il se découvre un attribut divin : celui de la présence multiple en des endroits pluriels tout en gardant l’unité de sa propre personne.

C’est précisément dans cette direction qu’abonde Annabelle Dufourcq lorsque, décrivant le trait majeur du monde-de-phantasia, elle déclare :

[…] il ne désigne pas un radical déracinement, un exil hors du monde, mais, de manière beaucoup plus subtile, l’introduction au sein de ce monde d’une dimension nouvelle de voyage inouï et d’ubiquité.

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La Transposition renvoie donc à ce lien étroit que l’apparaissant-de-phantasia entretient avec le monde réel. En effet, bien que le monde-de-phantasia soit un monde autonome, cette autonomie73 n’interdit pas que phantasia et réalité soient liées. La transposition pointe cette tendance qu’a le monde-de-phantasia à s’abreuver aux sources du monde réel dont elle tire l’essentiel de son matériau fondamental. En fait, le monde-de- phantasia est une transposition des objets du monde réel dans une dimension de perception parallèle. Parce que les objets quasi-présents dans l’apparaissant-de-phantasia ont les traits, certes pâles et dégradés, de ceux des objets du monde réel. De même il peut arriver que les objets du monde-de-phantasia soient simplement ceux du monde réel qui se donnent à voir autrement ; sous un aspect flottant précisément. La Transposition est cette caractéristique qui met en évidence l’idée que la différence entre l’apparaissant-de-phantasia et celui du monde réel se limite simplement au mode de donation. Parce qu’il y a dans la phantasia des traces du monde réel, et réciproquement, il y a dans la perception des foyers de triomphe de la phantasia. Autrement dit, l’apparaissant-de-phantasia n’est pas séparation totale d’avec le monde réel. Il en est systématiquement l’origine et/ ou le prolongement final. C’est cette idée de coexistence intime du monde réel et de celui de phantasia que restitue clairement Annabelle Dufourcq :

Soulignons d’abord que la notion même de flottement implique un lien étrange avec les référents que sont le monde actuel et présent. C’est bien en effet le moi actuel qui se trouve transporté dans ce monde parallèle, et une part de lui doit rester dans le monde actuel faute de quoi l’objet-de-phantasia ne se donnerait pas comme flottant, déraciné. De plus le flottement est une apparition miraculeuse en suspens, l’insituable n’est donc pas radicalement étranger au monde : des objets deviennent quasi-présents, « parasitent » la perception et peuvent, en outre, être des objets du monde réel réincarnés comme flottants, changeant de mode de donation mais évoquant pourtant une possible présence réelle.

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La Transposition est, par ailleurs, la propriété de la phantasia qui caractérise le plus la littérature senghorienne. En effet, dans cette dernière elle s’illustre en abolissant toutes les frontières esthétiques et/ou thématiques. Ainsi en est-il de son « Élégie des circoncis »75 dans lequel se peint simultanément le tableau de la circoncision en tant que moment essentiel de l’initiation dans les traditions africaines, avec son cortège de révélations sacrées, et celui de l’initiation à la poésie, avec des conseils avisés à l’endroit du poète en devenir. En fait, il est difficile de savoir si, dans ce poème, la circoncision est alibi pour parler de poésie ou si c’est la poésie qui est utilisée pour instruire sur la circoncision. Les deux tableaux sont liés si étroitement qu’il est difficile de les distinguer dans les limites du texte. Senghor crée un espace dans lequel une seule voix dit simultanément deux leçons qui se réconcilient sur un point commun, celui de l’initiation :

Ah ! mourir à l’enfance, que meure se désintègre la syntaxe, que s’abîment

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