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Texte intégral

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Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Tsinoudi, I. (2010). Amour et humanisme dans l'oeuvre de Helli Alexiou (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres – Langues et Littératures, Bruxelles.

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UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES

Faculté de Philosophie et Lettres

A mour et humanisme

DANS L’ŒUVRE DE HELLIALEXIOU

Isidora

TSINOUDI Thèse présentée en vue de l’obtention du grade académique de Docteur en

Langues et lettres, sous la direction de Madame Athéna Tsingaridaet de Monsieur Lambros Couloubaritsis

Année académique

2009-2010

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UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES

Faculté de Philosophie et Lettres

AMOUR ET HUMANISME

DANS L’ŒUVRE DE HELLIALEXIOU

Isidora TsiNOUDi

Thèse présentée en vue de l’obtention du grade académique de Docteur en

Langues et lettres, sous la direction de Madame Athéna TSINGARIDA et de Monsieur Lambros COULOUBARITSIS

Année académique

2009-2010

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REMERCIEMENTS

Cette thèse n’aurait pas été possible sans la contribution directe ou indirecte de plusieurs personnes que nous tenons à remercier ici sincèrement.

Nous pensons d’abord à M. Lambros Couloubaritsis qui a accompagné notre travail à l’ULB depuis l’époque où nous avons présenté un DEA. Il n’a pas ménagé son temps pour guider l’élaboration de cette thèse avec une disponibilité exemplaire et une méthode constructive et efficace. Nous pensons aussi à Madame Athina Tsingarida qui a accepté de prendre le relais et nous a fourni des remarques qui nous ont épargné certaines erreurs matérielles et imprécisions de style.

Ensuite, notre reconnaissance s’adresse également à nos amies Clélia Seynave, Myrsini Stamou, Théodora Stamou, qui n’ont cessé de nous encourager et nous soutenir, ainsi qu’à Dimitri pour ses conseils « philosophiques ».

Enfin, nous ne remercierons jamais assez pour leur aide toutes celles et tous ceux auprès desquels nous avons sollicité des services. Il s’agit de Mesdames Dortana Derogis et Longo (Université de Paris X-Nanterre), Eugénie Zikou (dépositaire des oeuvres de Helli Alexiou), Kleopatra Prifti, Pepi Daraki (décédée en 2006 à l’âge de 100 ans), Iphigénie Chrisochoou (décédée en 2008 à l’âge de 99 ans), Eugénie Manolikaki (cousine de Vassos Daskalakis, époux de Helli), Titi Skarou, Sonia llinskaja-Alexandropoulou (Université de loannina), Anta Katsiki- Givalou (Université d’Athènes), et des Messieurs Henri Tonnet et Guy Saunier (Paris IV - Sorbonne), Michalis Merakiis (Université d’Athènes), Alekos Rigos, (Université Panteion d’Athènes) Fanourios Voros (Institut Pédagogique de Grèce), et Georges Stassinakis (Président des Amis de Nikos Kazantzakis).

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INTRODUCTION

Helli Alexiou est sans doute une inconnue en dehors du monde littéraire hellénique. Il n’est pas faux de dire que, mêrhe eh Grèce, on connaît davantage sa figure mythique et sa personnalité, associées à des images concrètes (ses liens avec Nikos Kazantzakis par sa sœur, ses idées politiques de gauche, son exil dans les pays communistes, etc.) que son œuvre proprement dite, pourtant volumineuse.

Aujourd’hui, elle fait cependant partie de l’histoire de la littérature grecque contemporaine, même si, dans cette histoire, on ne lui consacre pas la place qu’elle mérite. Quelques anecdotes, quelques lignes succinctes sur sa vie et son travail ne suffisent pas, on s’en doute, pour révéler une œuvre qui nous paraît digne d’attention. Du reste, souvent, dans les discussions privées, beaucoup font état de son œuvre, mais la plupart ignore son sens et sa portée. Pourtant^ elle n’a cessé de participer à des entretiens, reproduits dans de nombreux quotidiens.’

A notre connaissance, il n’y a pratiquement pas eu de thèses écrites sur elle.

Ce manque vaut la peine d’être souligné et corrigé. Ce qui nous semble le plus important et plus intéressant, c’est le contenu de sa pensée. Bien que dans le domaine dé la littérature elle rie soit pas considérée comme un grand écrivain, au même titre que certains de ses contemporains, l’Importance qu’elle accorde, dans son œuvre et dans sa vie, à l’être humain, en particulier à l’enfant, ainsi qu’au social, la distingue de la plupart de ses collègues contemporains. C’est d’ailleurs cela qui nous a Inspiré dans le contenu de notre thèse et dans le choix de son titre : « Amour et humanisme dans i’œüvre dé Helli Alexiou ».

‘ Voir la Bibliographie, où nous avons cité ces journaux et la date des entretiens.

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En quoi réside l’originalité de notre thèse ? Cest moins dans le besoin de combler une lacune, à cause de l’absence d’un travail circonstancié sur l’auteur, que sur la visée de son œuvre et la façon dont cette visée a été conçue et réalisée.

Profitant des tentatives d’Helli Alexiou de transfigurer son autobiographie en fiction, c’est-à-dire ses expériences auprès des enfants pendant presque toute sa vie en leçons pour la vie, mais aussi de les transposer en références éthiques éclairées par ses convictions politiques et idéologiques, nous avons tenté d’associer, dans notre recherche, histoire événementielle et fiction. Nous avons ainsi essayé de combiner la fiction qu’elle façonne avec l’histoire de la Grèce et principalement ayec son histoire personnelle liée à l’histoire du pays, que l’on retrouve, d’une façon ou d’une autre, tout au long de son œuvre. Car cette dimension de l’autobiographie - tant celle que l’on voit clairement dans ses exposés, comme œlle que l’on découvre de manière implicite à travers la narration - est une caractéristique majeure de son œuvre. C’est cette démarche qui explique aussi qu’ il y a lieu d’ajouter également que cette œuvre, aussi variable qu’elle paraît, n’est pas indépendante du contexte historique dans lequel l’auteur a vécu, ni de ses points de vue idéologiques et politiques. Son œuvre est, nous semble-t-il, le témoignage de toute une période de l’histoire grecque du XX® siècle, et de la façon dont une femme l’a vécue dans sa lutte existentielle pour son émancipation personnelle et pour celle des êtres opprimés et souffrants.

La relation qui existe entre, d’une part, la fiction et, d’autre part, l’histoire personnelle et histoire politique est difficile à présenter dans une étude sans qu’il y ait des lacunes. La complexité de cette question se dérobe à toute analyse, surtout lorsqu’il s’agit de les mettre.en rapport avec une œuvre qui .est composée sur le mode de la fiction. C’est pourquoi nous nous sommes trouvés confrontés à de nombreux problèmes au moment d’appliquer une méthode pour réaliser ce travail.

Et c’est aussi la raison pour laquelle nous avons choisi de centrer notre attention dans sa réalisation en relation avec les éléments autobiographiques d’Alexiou, plutôt qu’avec les influences du monde littéraire et du contexte historique dans lequel elle a vécu. Bien que nous ayons fait de nombreuses références au cercle littéraire et à

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rhistoire, nous n’avons pas voulu approfondir ces deux domaines en même temps de peur d’ombrager la dimension réelle de notre étude et de sortir du sujet que nous avons choisi de traiter. Notre travail n’est ni une œuvre de sociologie, ni une recherche en sciences politiques, ni même une histoire de la littérature néohellénique à l’époque où Helli Alexiou a vécu. Il s’agit surtout d’un essai sur un aspect de la littérature néohellénique, pour circonscrire un de ses moments souvent occultés.

Pourtant, ici aussi, nous n’avons pas introduit une méthode préconçue, mais nous avons préféré laisser l’œuvre elle-même s’exprimer dans l’éclairage des rapports liant fiction et réalité. Pour cette raison, nous avons évité de recourir à des méthodes qui auraient pu éclaircir œtte dimension, telle celle du champ littéraire, c’est-à-dire celle de la littérature contextuelle et réaliste (Pierre Bourdieu) qui aurait pu aider notre propos, tout en recourant à une démarche qui nous semble plus adéquate à notre projet et qui s’inspire du travail de Paul Ricœur.

En effet, pour mettre l’accent sur la relation entre la fiction et le vécu de l’auteur par rapport au contexte socio-politique le plus immédiat de son action, nous nous sommes basés sur certaines propositions de Paul Ricœur, sur lesquelles s’est penché également L. Couloubaritsis, lorsqu’il a essayé d’illustrer les rapports entre proximité et souffrance humaine^ en tenant compte non plus seulement, comme le fait Ricœur, de l’intrigue littéraire, mais aussi des intrigues réelles de la vie que la fiction littéraire cherche à repérer et à mettre en scène. Dans cette perspective, les notions de proximité et de souffrance nous ont semblé jouer un rôle important dans une lecture pertinente des œuvres d’Helli Alexiou.

L’approche que nous proposons, et donc notre méthode, se fonde sur l’idée promue par Paul Ricœur selon laquelle il convient de distinguer histoire événementielle et fiction, sans les opposer radicalement mais en reconnaissant, dans l’écriture de l’histoire, la présence de la fiction et, à l’inverse, tout en envisageant la fiction, non comme étrangère au réel, mais comme un pouvoir heuristique qui

^ Dans son livre La Proximité et la question de la souffrance humaine, Ousia, Bruxelles, 2005.

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révèle le réel à lui-même, comme autre que lui-même^. Sans nous arrêter aux détails de l’analyse de Paul Rîcœur, rappelons qu’il associe, à propos de l’histoire, l’approche descriptive des événements à leur configuration discursive sur le mode d’une description contaminée par la fiction, tout en accordant une place séparée à la narration biblique, qu’il considère, en tant que penseur protestant, comme une histoire réelle, mais dans le sens d’une protohistoire ou même une hyperhistoire des origines'*. Cette dernière démarche, contrairement à la première, intéresse peu notre propos. En revanche, lorsqu’il analyse la fiction littéraire, où il se réfère à la Poétique d'knsXoXe, notamment à son analyse de la tragédie, où le mythe tragique est compris comme un arrangement du langage qui «imite» des actions, nous découvrons des données importantes pour éclairer la démarche littéraire d’Helli Alexiou. Contrairement en effet à nos habitudes qui comprennent la jjL^noLç comme « Imitation » ou, tout au plus, comme « représentation », Paul Ricœur préfère le terme « intrigue », lequel, en grec, se réfère plutôt au terme « nXoxfi ».

Ce glissement de sens nous paraît intéressant lorsqu’il s’agit de mettre en relation la narration et la réalité, la mise en intrigue et les Intrigues réelles.

Comme on le sait, prolongeant Aristote selon une perspective herméneutique élargie, Ricœur introduit trois stades sucœssifs dans la question de l’intrigue : la mimésis / se réfère à la préfiguration, qui conœme le réel dans son opacité, quoiqu’il soit à l’origine de l’intrigue; la mimésis U constitue le moment central où se configure l’intrigue, et qui permet le transfert vers la refiguration, telle qu’elle est reçue et réélaborée par le récepteur {mimésis III). L’approche herméneutique est donc globale et englobe, selon Ricœur, les trois moments, mais en vue d’une mise en perspective du troisième moment (interprétation subjective)®. *

’ Cf.à ce propos: Anne-Marie ROVIELLO, Mythe et philosophie chez Paul Ricœur, dans « Mais raconte-moi en détail... », Mélanges de philosophie et de philologie offerts à Lambros Couloubaritsis, sous la direction de M.BROZE, B.DECHARNEUX, ET S. DELCOMMINETTE, OUSIA-VRIN, 2008,pp.765-773.

■* Paul RICŒUR et A.LA COCQUE, Penser la Bible, La Couleur des Idées, Paris, 1998.

^ Paul RICŒUR, Temps et récit, T.II, Seuil, Paris, 1991 (1984), pp.105-162.

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Dans le cas de l’œuvre d’Alexiou, cette idée consiste à repérer quel est l’effet qu’elle produit sur ses lecteurs. C’est là, nous le verrons, que la transfiguration des expériences personnelles en fiction est significative. Chez Ricœur, ce qui compte surtout, c’est, en plus de la visée réceptrice {mimésis ///), la question du temps qui domine. Le statut de la configuration en tant que fiction, et donc sa valeur littéraire, y sont en quelque sorte, sinon soumis, du moins assumés.

Or, cette valeur littéraire nous semble essentielle, puisque, comme disait déjà Aristote, le « mythe » est l’âme de la tragédie® et, comme dirait Ricœur lui-même, c’est la configuration qui permet le transfert vers la mimésis HP, c’est-à-dire vers la refiguration et ses effets sur l’auditeur ou sur le lecteur®. Paradoxalement, dans la succession des étapes, où la force de la mimésis semble se renforcer de plus en plus vers la refiguration, Ricœur sous-estime deux éléments importants : d’abord, le rôle de la fiction dans la configuration, même s’il en tient compte à propos de son analyse de la métaphorisation® et, ensuite, la préfiguration, en dépit de l’importance qu’il accorde à l’histoire événementielle.’* *?

Le rapport entre fiction et réalité a fait l’objet de nombreuses recherches qui, pour la plupart, dénoncent l’opposition radicale habituelle, selon laquelle les textes de fiction seraient des textes dont les signes n’auraient pas de référence, alors qu’un livre d’histoire, même s’il est truffé d’erreurs factuelles demeurerait un livre d’histoire, c’est-à-dire un texte référentiel.” Cette thèse a été développée surtout par deux auteurs anglo-saxons : Kendall Walton’^ et Gregory Currie'®. Selon Walton, ce qui départage la fiction de la non-fiction, c’est « rontologie’** partagée» par une

® ARISTOTE, Poétique, 1447a2ss. Nous suivons ici l'édition et la traduction de J. Hardy, Paris, Coll. Budé, Les Belles Lettres, 1932.

’ Paul RICŒUR, op.cit., pp.l25ss.

* Ibid., pp.l44ss.

® Paul RICŒUR, La métaphore vive. Seuil, Paris, 1997 (1975).

Paul RICŒUR, Histoire et vérité. Esprit, Paris, 1990^ (1955) . '* Voir L .MENOUD, Qu'est-ce que la /iction, Vrin, Paris , 2005, pp . 10-11.

K.WALTON, Mimésis as Make-Believe, Cambridge-Londres, Harvard University Press, 1990.

G. CURRIE, The Nature of Fiction, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.

Le terme exprime ici une réalité de référence en fonction du critère selon lequel ses énoncés prétendent à la vérité.

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culture, dans la mesure où le même récit (par ex. une mythologie) est considéré comme une fiction par certaines sociétés, alors que d’autres en font un texte référentiel. Cette relativité historique et géographique soulève, bien sûr, de nombreuses questions. Paul Ricœur, qui insiste sur le caractère heuristique de la fiction, parle de simulacres susceptibles de favoriser la compréhension et même d’unifier l’hétérogène.

Nous pensons que ces perspectives, qui confèrent une positivité féconde, peuvent contribuer à éclairer la transfiguration des expériences de Helli Alexiou en fiction, en ajoutant quelques éléments supplémentaires. Comme le souligne L.

Couloubaritsis, toute fiction se sert d’éléments de la réalité pour la mise en intrigue qui font souvent voir plus clairement le réel et sa complexité. Mais ce qui fait le propre dé là fiction c’est la façon d’organiser ces éléments qui transfigurent, ou même défigurent la réalité, sans aucune prétention de la relater telle qu’elle est ou telle qu’elle s’est passée.'^ -

Quant à la question de la préfiguration qui a été sous-estimée par Paul Ricœur, celle-ci peut être corrigée grâce à l’usage de l’histoire événementielle, et notamment grâce aux éléments autobiographiques. C’est cette lacune de la position de Ricœur qu’a tenté de combler L Couloubaritsis en se référant à la proximité et à la ràuffrance humaine, et c’est la raison pour laquelle nous avons utilisé ces phénomènes pour interpréter l’œuvre d’Alexiou, qui se prête bien à ce modèle’^

’’ Paul RICŒUR, Texaps et récit, T.II, op.cit., pp.25ss.

L.COULOUBARITSIS, La proximité et la question de la souffrance humaine, op.cit, pp.444-499; 533-538,et surtout «Ricœur et la question de la narration» à paraître dans les Actes du Colloque sur le Mythe, organisé par l'ULB et l'Université de Lyon 3 en 2005. Voir aussi L. Menoud, op.cit., p.59. «La fiction procure également la contrepartie d'expériences d'une richesse et d'une complexité insoupçonnables, qu'il serait difficile d'acquérir au cours d'une vie entière d'activité».

’’ Pour une critique de l'analyse de P. Ricœur au sujet de la question de l'autobiographie, voir aussi J.-P. CARRON, Ecriture et identité, Ousia, Bruxelles, 2002. En s'appuyant sur ce manqué chez Ricœur, l'auteur montre que loin de se réduire a une restitution d'une réalité pré-existente et autosuffisante, la narration se déploie en monde en révélant l'énigme insondable de notre être.

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Selon L Gouloubaritsis, il existe des intrigues réelles, et pas seulement une mise en intrigue d’éléments le plus souvent occultés, même si pour en rendre compte l’écrivain transfigure et défigure la réalité. Autrement dit, les romans (autobiographiques ou non) cherchent à exprimer ces intrigues et s’appliquent à les configurer (ou à les transfigurer, voire à les défigurer). De plus, il montre que la configuration qui transfigure la préfiguration crée des effets par elle-même, comme le montre Aristote, qui révèle que la tragédie produit sélectivement la crainte et la pitié.

Pour faire voir le rôle de la préfiguration (en l’occurrence de la vie de l’auteur dans son contexte historique plutôt que dans le contexte littéraire qui l’entoure) i pour la formation des configurations narratives (mises en intrigue), nous avons choisi certains textes caractéristiques, comme le roman Troisième lycée de Jeunes filles, où la distinction entre réalité et fiction n’est pas facile et, en plus, où la

proximité et la souffrance s’imposent tout au long du récit.

Dans ce contexte général, le développement de notre exposé, qui cherche à montrer à la fois l’évolution de l’oeuvre de l’auteur et la présence active de son humanisme à travers la prise de conscience des souffrances humaines, s’est accompli selon une succession de thèmes présentés en quatre parties.

Dans la première partie de notre travail, nous avons traité la vie de l’auteur, en la situant dans son contexte historique, ainsi que son parcours professionnel. Pour la bonne compréhension de notre démarche, il nous paraît utile de dévoiler, dès cet endroit, quelques points axiaux de cette analyse, qui éclairent les choix que nous avons accomplis pour composer les trois autres parties de notre étude.

En effet, il faut toujours se souvenir que Helli Alexipu a grandi dans un milieu familial qui a fortement contribué à développer son esprit intellectuel et des valeurs fondées sur un profond sens de l’humanisme. Son père, Stylianos Alexiou, a joué un rôle déterminant dans la vie de ses quatre enfants. Progressiste dans ses Idées et ferme défènseur de la langue démotique, de la liberté et des principes de la Révolution française, il fut un exemple pour Helli, la cadette, qui se montra très vite

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sensible aux questions de nature sociale. Sa sœur Galatée et son beau-frère, Nikos Kazantzakis, devenu plus tard un écrivain célèbre, ont également contribué au développement de la jeune Helll et à son Intégration dans le milieu Intellectuel de l’époque, notamment dans celui du cercle littéraire de Dexaméni à Athènes.

Le talent polyvalent dé Helli se manifeste très vite. A l’âge de quatorze ans, elle suit des cours de musique et de dessin — pour lequel on lui découvrira un grand talent. En 1911 elle s’inscrit à l’Institut de formation des maîtres d’Héraklion, guidée, non pas par un choix personnel, mais par le fait qu’il n’y avait pas à ce moment-là d’autres instituts supérieurs pour jeunes filles dans cette ville. Elle se rend à plusieurs reprises à Athènes voir sa sœur. C’est à œs occasions qu’elle est initiée au fameux cercle des intellectuels de Dexaméni où elle rencontre l’écrivain Kostas Vamalis dont elle s’éprend et avec qui elle se fiance. Elle rêve alors de se rendre, une fois terminées ses études, dans la capitale grecque pour suivre des cours d’art dans l’Ecole polytechnique et pour épouser son fiancé. Cependant, sa vie prendra une autre voie; elle n’étudiera pas la peinture et elle n’épousera pas Vamalis. Nous aurons l’occasion d’aborder de plus près ces événements qui sont décisives pour la suite de sa vie. Signalons seulement ici que pendant cette période de sa vie, elle est vite assignée comme institutrice dans une école en raison des excellents résultats qu’elle avait obtenus à la fin de ses études et décide, contre sa volonté, d’accepter ce poste pour des questions financières. Elle reste donc à Hérakiion, où elle enseigne dans une école pour enfants pauvres, « Le troisième lycée de jeunes filles », dans laquelle les conditions de travail sont épouvantables. Ensuite, elle est déplacée dans un 6rphèliriàt, « L’abri du Vieùx Phalèrë », à Athènes.

Pendant ces années dans renseignement, elle sera amenée à remplir une véritable mission éducative et humaine, et y apprendra son métier mais aussi et surtout le sens de la vie. A ce sujet, elle disait que ce monde de misère dans lequel elle fut soudainement plongée devint sa première « école de la vie » et contribua à faire basculer complètement la signification qu’elle donnait à cette dernière. Cette expérience eût une si grande influence sur elle, qu’elle devint la source d’inspiration

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des deux premiers livres qu’elle avait écrits : Rudes combats pour une petite vie et Troisième iycée de Jeunes filles.

Pourtant, son talent d’écrivain, elle le découvre relativement tard, à l’âge de quarante-sept ans, et le développe grâce à l’aide de son mari, Vassos Daskalakis. Elle s’adonne alors à l’écriture et publie de nombreux romans, des nouvelles, des livres pour enfants, des pièces de théâtre, des livres de pédagogie, sans oublier également des biographies et des essais.

En 1928, en raison de ses convictions idéologiques de gauche, elle devient membre du Parti communiste grec, puis elle s’oppose activement au régime de Métaxas (1936-1941), avant de prendre part à la Résistance pendant la Deuxième guerre mondiale. En 1945, elle fuit à Paris où elle suivra des études à la Sorbonne.

Cinq ans plus tard, elle se rend de son propre gré dans les pays de l’Est, dans le cadre du Comité d’aide aux enfants (Eniiponfi BoriGEiaç naiôioû,

E.B.o.n. ) et se dévoue à l’éducation des enfants grecs expatriés après la guerre civile en Grèce. Sa mission consiste à leur enseigner la langue et la culture grecques, ainsi que l’esprit patriotique. Elle collabore dans la réalisation de programmes scolaires, de même que dans la rédaction et l’illustration de manuels scolaires fondés sur la langue démotique.

C’est le 17 novembre 1962 seulement qu’elle retourne en Grèce à la suite de la mort de sa sœur Galatée. En 1965, le gouvernement grec lui redonne sa nationalité dont elle avait été privée vingt ans auparavant. Elle est pourtant arrêtée par la Sécurité spéciale qui l’accuse de faits qu’elle aurait commis lorsqu’elle était jeune. Grâce au soutien de , ses amis, elle est très vite mise en liberté. En 1967, lorsque l^a dictature s’installe en Grèce pour sept ans, deux de ses livres sont interdits de circulation (la biographie de Kazantzakis et son roman ^/teZ/bn). Ceci ne l’empêchera toutefois pas de continuer d’écrire et de publier ses écrits quelques années plus tard. Helli Alexiou est décédée à 94 ans à Athènes, le 28 septembre

1988. . , ,

Cette anticipation esquissée de sa vie nous semble utile pour faire comprendre d’entrée de jeu, les aspirations qui ont animé Helli Alexiou, et sur lesquelles se fonde

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ce travail. Nous pouvons les résumer, provisoirement en trois mots : Fervente défenseuse de la justice, de l’égalité et de la dignité humaine. Et nous pouvons bien ajouter qu’elle a vécu jusqu’à la fin de sa vie en mettant l’accent sur le côté humain et en respectant ses engagements intellectuels et ses racines crétoises. Mieux, elle s’est toujours montrée prête à se battre pour la liberté qu’elle considérait comme un principe essentiel pour la réalisation de chaque individu, car elle connaissait bien le sens de cette privation, en raison du contexte historique dans lequel elle a grandi, où les guerres, les révolutions, les massacres et les emprisonnements n’ont guère cessé de se succéder. Ce sont toutes ses données que nous retrouvons, d’une feçon ou d’une autre, dans le déploiement narratif de son œuvre.

C’est pourquoi, dans la deuxième partie de notre travail, nous analysons le statut de son œuvre littéraire en mettant l’accent sur ses aspects réalistes et humanistes.

Helli Alexlou a su exceller dans l’art d’écrire en combinant la simplicité de la forme avec un fond rempli de vérité et d’humanisme qu’elle arrive à transmettre à travers son grand réalisme. Elle doit cette réussite à sa capacité de faire coïncider son sujet principal, la vie, avec l’art en gardant un style très harmonieux, en configurant sa vie par une narration qui cherche à toucher le lecteur. C’est de là que provient son originalité dans l’expression des émotions ; cette grande magie que le lecteur ressent lorsqu’il tourne l’une après l’autre les pages de ses livres et qui le pousse à vouloir dévorer son contenu avec impatience. On peut dire, dès à présent, que modeste, simple et concise dans sa façon d’écrire comme dans sa vie, elle s’est imposée avec son style pur, dépouillé et exhaustif, ainsi qu’avec un réalisme de nature sociale qui feit l’originalité de son œuvre. En somme, à travers son œuvre principalement autobiographique, Alexiou nous révèle le sens profond de l’existence et donne force et vie à des personnages et à des situations dont elle tire l’inspiration de son vécu.

Avec une sage mesure qui lui est propre, elle partage alors avec le lecteur toutes les épreuves qu’elle a traversées. L’ensemble de son œuvre se tourne constamment vers le passé sans chercher à échapper à des souvenirs souvent douloureux.

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Toutefois, si elle se montre si attachée à ce passé, c’est pour chercher à mieux embrasser l’avenir avec optimisme et combativité.

Son style est simple, concis et direct. Grande partisane de la langue démotique, elle utilise naturellement dans ses écrits la langue que parle le peuple, agrémentée de quelques expressions crétolses sans tomber dans les régionalismes. Elle se plaît à décrire son lieu de naissance en Crète, Mégalo Kastro, et la société crétoise de son époque ; mais elle préfère surtout insister sur la description de ses personnages et des sentiments qu’ils éprouvent. C’est pourquoi la grande sensibilité avec laquelle elle arrive à dépeindre les différents héros de ses romans rend ceux-ci plus vivants et plus émouvants.

De plus, elle est arrivée à s’armer d’une dialectique et d’une idéologie qui furent une grande source d’inspiration et un moteur d’action, offrant de nouvelles possibilités qui l’ont très vite conduite à prendre conscience que la plus grande vertu pour l’homme réside dans un combat interminable pour imposer la liberté et la dignité humaine. Ce combat nous le découvrons tout particulièrement dans deux de ses livres. Affluents et Rudes combats pour une petite vie, qui sont également deux exemples éloquents du réalisme d’Helli Alexiou.

Le premier débute avec la dernière révolution crétoise ; l’on y retrouve l’ambiance qui régnait à l’époque, ainsi que des descriptions de la société de Mégalo Kastro, à travers la chronique d’une famille dont l’auteur puise son inspiration dans ses souvenirs encore très vivaces. Dans ce livre, elle ne cherche pas à mettre l’accent sur l’aspect historique mais surtout sur l’action et sur les sentiments que chacun des personnages éprouve dans son combat pour la liberté. Un combat qui se perpétue de génération en génération, d’abord contre la domination ottomane et ensuite contre le nazisme. Rudes combats pour une petite v/iefut le premier livre que Helli Alexiou publia et grâce auquel elle s’est distinguée dans le monde des lettres. Elle y condamne avec vigueur l’injustice qui frappe ses personnages, d’autant plus qu’il est question de petits enfants encore innocents. Ces histoires sont une description très vivante des expériences qu’elle a vécues lorsqu’elle était institutrice et à travers

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lesquelles elle s’est trouvée confrontée à un monde fort différent de celui qu’elle connaissait. Ce sont ces expériences qui lui ont permis de découvrir la vraie dimension de l’inégalité sociale, dont l’éducation en est en quelque sorte le miroir.

Cela explique pourquoi la troisième partie de notre travail nous l’avons consacrée à sa mission éducative et sa relation avec l’humanisme. Pédagogue un peu par le fruit du hasard, — comme nous l’avons déjà signalé dans l’esquisse de sa biographie -, Alexiou a surtout excellé dans ce domaine plutôt que dans celui de la littérature qui lui a pourtant façonné sa notoriété. Cela peut paraître paradoxal, mais, en réalité, les circonstances de la vie ont feit en sorte que son métier d’enseignement est devenu pour elle une véritable vocation. Et c’est bien cette âme de pédagogue que nous retrouvons dans un grand nombre de ses livres et notamment dans ses contes pour enfants qui sont emplis d’un caractère instructif.

Cette constatation nous a poussé de porter un . accent particulier sur ses rapports avec le monde et les méthodes pédagogiques, souvent proches de celles que notre époque a voulu introduire pour humaniser l’enseignement. Dans cette étude nous n’allons pas, bien entendu, faire une analyse de l’éducation, mais seulement relever l’intérêt de l’auteur pour cette discipline, en nous appuyant en partie également sur son œuvre. C’est pourquoi l’analyse que nous proposons des récits correpondants cherche à accentuer la question des valeurs et à montrer l’originalité de l’écrivain par rapport à son époque.

Enfin, la quatrième partie de notre travail développe le roman Le Troisième lycée de Jeunes filles, que nous analysons selon plusieurs fecettes : la proximité spatio-temporelle par rapport à la proximité relationnelle, la souffrance surtout des enfants et de leur famille, ainsi que la souffrance de l’auteur lors de la découverte des problèmes des écoles qui aboutira à une dépression, les problèmes aussi de l’éducation, mais envisagés cette fois-ci d’une façon plus existentielle. En opposition avec cette littérature réaliste axée sur les questions sociales, nous achevons notre travail par la littérature fictionnelle pour enfants et les valeurs qu’elle véhicule.

16

(17)

Ce contraste nous permettra de constater comment réalisme et fiction peuvent se rencontrer à travers le message qu’ils cherchent à faire prévaloir et à transmettre aux lecteurs. Cette rencontre nous semble comme l’un des apports les plus importants de l’œuvre littéraire de l’auteur.

Le cheminement de notre étude, selon ce projet humaniste, n’a pas nécessité d’analyser toutes les œuvres d’Alexiou, non seulement parce que ce travail serait immense, mais également parce qu’il ne prête pas à une cohérence quant aux thèmes retenus pour éclairer sa pensée. C’est la dimension de son action et de sa pensée qui nous a semblée utile d’analyser, plutôt que la mise en forme d’une monographie exhaustive sur l’auteur. Bien sûr, une telle approche présente une dimension parfois arbitraire, puisque d’autres choix pourraient paraître, à certains, plus pertinents. Sur ce point, nos choix sont moins subjectifs qu’ils puissent paraître à première vue, car ils sont guidés par le souci de mettre en évidence les points les plus significatifs concernant le thème de notre thèse.

17

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PREMIÈRE PARTIE

LAVIED’HELLIALEXIOU

DANS SON CONTEXTE HISTORIQUE

(19)

C

hapitre

1

LE MILIEU FAMILIAL

Il nous a semblé important de consacrer la première partie de cette thèse à la vie d’Helli Alexiou pour nous aider à mieux comprendre ie lien inextricable entre la personne dans son contexte historique et l’auteur qui enracine sa pensée dans son histoire personnelle. Elle configure celle-ci sur le mode de la fiction, d’une fiction travaillée selon plusieurs entrées et sur des plans variables. Comme nous l’avons déjà signalé dans l’introduction, le milieu familial dans lequel elle a grandi ainsi qu’un contexte historique particulièrement mouvementé dans lequel elle a vécu, l’ont fortement marquée. Ils ont eu une grande influence sur sa carrière en tant qu’écrivain, mais aussi, au préalable, en tant qu’institutrice. C’est de là qu’est né son grand souci pour les problèmes sociaux et que se sont formées ses idées progressistes.

Cette double attitude se reflète bien tant dans les activités qu’elle a entreprises au cours de sa vie que dans l’ensemble de son œuvre littéraire. Celle-ci donc n’est pas indépendante de sa vie privée et professionnelle que façonnèrent les aléas des événements historiques qui accompagnèrent son action et son inspiration littéraire.

Par conséquent, et plus concrètement, chez Helli Alexiou, les notions d’amour et d’humanisme présentes dans son œuvre y sont étroitement liées et sont tributaires de ces facteurs de vie. Elle doit, en grande partie, à son milieu familial le fait que œs sentiments paraissent pour ainsi dire innés et qu’ils soient devenus pour elle une façon d’être déterminante pour sa propre conception de la vie, et pour la façon dont elle l’exprime dans son œuvre qui associe autobiographie et fiction. Bref, on trouve rarement un écrivain chez qui la vie et l’œuvre, les idées et la fiction fondée sur son histoire personnelle, soient aussi étroitement liées, si profondément enchevêtrées, que toute séparation soit impossible, bien qu’elle soit nécessaire sur le plan méthodologique.

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§ 1. Les parents

Née le 22 mai 1894 à Héraklion, en Crète, Helli Alexiou était le plus jeune enfant de Stylianos Alexiou, grand intellectuel et journaliste qui, lorsqu’il était jeune, avait suivi des études pour devenir médecin, mais finit par devenir éditeur. Elle a eu une sœur, l’inoubliable Galatée, célèbre pour avoir été la première épouse de Nikos Kazantzakis, et deux frères, Rhadamanthe, ingénieur et musicien, et Éleuthère, professeur de lettres et excellent poète. C’est dans cet environnement familial vivifiant et fécond que Helli, la cadette, a développé un esprit intellectuel polyvalent et s’est imprégnée des valeurs qui caractérisaient tant sa personnalité, telles que le respect et l’amour d’autrui, la modestie et la gentillesse, le souci de la proximité avec les autres et la prise en charge des souffrances des plus faibles.

En nous fondant sur son livre le Troisième iycée de Jeunes fiiie^ qui nous rapproche le plus de sa vie racontée par elle-même, les premières années de son existence se sont écoulées paisiblement et ont contribué à marquer de manière décisive le cours de sa vie. Son milieu familial a été pour elle une seconde école où elle se plaisait à apprendre bien plus qu’ailleurs. Elle disait elle-même que, pendant le début de sa scolarité, elle n’avait qu’une envie, celle de rentrer rapidement chez elle pour pouvoir discuter avec sa famille, surtout avec son père, des questions qui la préoccupaient dans le but de les élucider.

Son père attachait une grande importance à l’éducation de ses enfants, ainsi qu’au développement de leur richesse intérieure. Il désirait ardemment leur réussite scolaire mais s’opposait à toute forme de contraintes.

^ Helli ALEXIOU, F' XpiOT lav lkôv nap6£V(XYa>Y^ iov, (Troisième lycée de jeunes filles), Kastaniotis, Athènes, 1978, p.l.

Concernant le titre de ce livre, nous avons décidé d'utiliser dans la présente étude la traduction donnée par Octave Merlier plutôt qu'une traduction faite par nous-mêmes, même si la traduction correcte devrait être : « Troisième lycée chrétien de jeunes filles ». Ici le terme "chrétien" a une grande

importance du fait que la Crète se trouvant sous la domination ottomane, on faisait à l'époque la distinction entre les

lycées d'obédience chrétienne et ceux d'obédience musulmane.

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Il cherchait à les motiver intellectuellement^ en leur Inculquant l’envie de lire et en éveillant leur intérêt pour l’art dans toutes ses expressions (musique, littérature, peinture, écriture, etc.). Aussi, il ne cessait de rappeler à ses enfants l’Importance de l’enseignement en leur faisant remarquer qu’ils bénéficiaient de circonstances très favorables pour y accéder. Il ne leur exigeait rien d’autre dans la vie quotidienne, et insistait sur le fait que, tant qu’il était en vie et qu’il travaillait pour eux, ils devaient apprendre le plus possible, car la culture représente le plus important refuge dans la vie^. Nous verrons que cette attitude qui occultait parfois ses problèmes économiques aura une Influence décisive sur les choix d’HellI, le jour où elle découvrira la vérité.

Toujours dans Troisième iycée de Jeunes fiiies, Helli Alexiou raconte que son père disait qu’il n’avait pas eu la chance qu’avalent eu ses enfants, qu’il n’avait pas pu réaliser son rêve de devenir médecin, car il dut faire face à de nombreux obstacles tels que la pauvreté, des parents incultes et de nombreuses révolutions qui frappaient à l’époque la Crète. Ce sont principalement ces raisons qui l’ont empêché de poursuivre ses études de médecine et de terminer l’université^. C’est pour cela, que le rêve le plus cher de Stylianos Alexiou était celui de voir ses enfants gravir les marches de l’enseignement supérieur, là où les aléas de la vie ne lui avaient pas permis d’accéder jusqu’à la fin. C’est pour cette raison qu’il disait à ses enfants que :

« Cela m’a beaucoup chagriné de ne pas avoir pu terminer l’université et de voir les autres en revenir licenciés, médecins ou avocats, d’Athènes et d’Europe (...) Et lorsque nous avions terminé l’école, je les ai raccompagnés l’un après l’autre jusqu’au port. Et moi, je restais là. C’est en raison de tout cela que, ce que je ne suis pas arrivé à réussir dans ma vie, je veux tout au moins le voir se réaliser en vous.

^ Propos recueillis lors de l'interview que nous avons faite à Eugénie ZIKOU, en novembre 2004 à Athènes, dans l'appartement d'Helli Alexiou, aujourd'hui devenu Musée de la famille

Alexiou.

^ Helli ALEXIOU, Troisième lycée..., op.cit., p.l5.

^ Ibid.

^ Ibid, p.l6.

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Ce phénomène était courant en Grèce, où l’impossibilité de nombreux parents à accomplir le rêve d’une éducation suffisante, souvent pour des raisons financières et culturelles, se convertissait en une projection, si nous osons dire, obsessionnelle sur leurs enfants. La prise de conscience des inégalités de chances était aiguë en Grèce, mais plus particulièrement dans certains milieux dont faisait partie la famille Alexiou. Cette attitude créait en même temps une ambiguité profonde dans les rapports parents-enfants, fondée sur la dette, mais qui s’exprime aussi de la part des parents par une fierté lorsque leurs enfants réussissaient professionnellement grâce aux études. Entre ces deux situations, qui accentuaient l’ambiguité des rapports, se tient l’exigence d’assurer sa responsabilité de parent, tout en exigeant des enfants l’accomplissement de ce qu’ils entreprennent. Dans le cas en effet de Stylianos Alexiou, comme sa vie fut marquée, selon Helli, sa fille, par un sentiment de non-réalisation® et d’inachèvement, ce fut bien ce désir insatisfait qui le poussait à être exigeant vis-à-vis de ses enfants, parfois à l’extrême, de peur qu’ils accumulent des échecs.

Helli raconte que ce n’est que très tard qu’elle a compris qu’elle était la meilleure élève de sa classe, et ce en raison de l’attitude de son père, toujours plus sévère à son égard et jamais satisfait des résultats qu’elle obtenait dans ses études. Son père pensait que ses enfants pouvaient toujours faire mieux^.

Certes, l’attitude de leur père, bien que négative à certains égards, eut pour effet de leur inculquer la volonté d’être exigeants envers eux-mêmes et d’éveiller en eux de grandes ambitions qu’ils ont d’ailleurs su réaliser. Il considérait qu’il était de son devoir de développer la culture intérieure et la noblesse d’âme-de ses enfants. < De ce fait les discussions intellectuelles et de nature éthique étalent devenues «le pain quotidien» chez les Alexiou.

« népaaa pe to papàÇi ncoç 5ev jjnôpeaa va anoieXeLuau to riavenLatfivuo, napànovo va pAéncû àXAouç va yapt^ouve teXe LCùviévoi, YLOttpoL Kai ôLKriYÔpoi anô triv A0f|va kl anô xr|v Eupônr) (...) Kai aov TeXeLoaavie xo aKoXeiô, xouç ÇenpopôôiÇa évofv évov cùç xo XiviofVL. K'ey“ anôvieva. Tia xoûxa Kai y>-“

xouxa, ô,xi eyô 5ev Kaxâçepa axov eauxô pou, 6éXco xouXàxLOXo va xo ôco ae oaç. »

® Helli ALEXIOU, Anô noKû kovtô, {De très près), Kastaniotis, Athènes, 1978, p.62-63.

^ Ibid., p.29.

(23)

À tel point qu’alors qu’il s’opposait à toute forme de gaspillage et qu’il tentait d’apprendre à ses enfants l’esprit d’épargne, il faisait fi des dépenses lorsqu’il s’agissait de frais pour les cours de musique, pour le théâtre ou toute autre activité intellectuelle.

Certes, lorsque la famille était confrontée à des périodes de contraintes économiques, la mère avait soin de dire à ses enfants de limiter leurs dépenses.

Toutefois, ces derniers savaient bien que ces restrictions n’allaient jamais les priver d’un livre ou d’un cours®. Helli Alexiou note qu’au cours des années, elle a fait siennes ces priorités et préférait un bon concert plutôt qu’un bon repas où une belle pièce de théâtre plutôt qu’une nouvelle robe®. Que les objets, dont le caractère utilitaire est souvent contraignant, aient pris moins de valeur dans sa vie que l’éducation et la culture, voilà ce qui constitue un éclairage intéressant pour comprendre les ambitions d’Helli Alexiou et son cheminement d’écrivain.

Dans ces conditions, il n’est pas difficile à comprendre que leur père était ainsi devenu un exemple vivant’® pour eux. Il les menait au théâtre, écoutait et jouait avec eux de la musique avec enthousiasme ; il étudiait sans cesse, se tenait au courant tant des questions littéraires que des problèmes scientifiques et d’actualité. Dans tous les cas, il passait de longs moments à discuter avec ses enfants, il s’acharnait tous les jours à essayer d’éveiller en eux l’amour de la lecture et des arts, ce qu’ils n’ont d’ailleurs pas tardé à manifester de différentes façons. Toujours à leurs côtés, il était prêt à les aider et impatient de les voir aller de l’avant, tout en veillant à ce qu’ils gardent présents leurs devoirs et responsabilités ; il cherchait à enrichir leur vie d’idéaux et de hautes aspirations, car il était convaincu qu’une vie dépourvue d’idéaux et de rêves est une vie dénuée d’intérêt”. Toutefois, Helli trouvait au fil du temps que les rêves et idéaux dont il leur parlait étaient exempts de prises de position philosophiques et même d’engagement politique, ce qui l’a amenée à les qualifier de

« limités », car elle les considérait comme étant exclusivement Individuels. *

* Ibid., P.57.

® Ibid., P.58.

Eugénie ZIKOU, op.cit.

Helli ALEXIOU, De très près, op.cit., p.63.

(24)

Elle explique l’attitude de son père par le fait que l’époque où il vivait ne se prêtait guère à l’adhésion de théories philosophiques ou politiques claires et bien déterminées. Elle constate notamment que les courants philosophiques qui alimentent les idéaux des partis politiques ne sont apparus que dans les années 40, bien après la mort de son père (1921). Certes, elle disait qu’elle l’entendait dire parfois qu’il était partisan de Venizélos, non pas parce qu’il vénérait l’homme, mais en raison de ses principes, mais sans plus’^.

Cette absence de prise de position philosophique l’a fortement marquée.

Nous pouvons observer à travers la lecture de son « autobiographie et du Troisième iycée de jeunes filles, qu’elle insiste beaucoup là-dessus, surtout lorsqu’elle brosse le portrait idéologique de son père. Cependant, il n’est pas facile de circonscrire les limites de ce qu’elle considère de « limité » dans l’attitude de son père. S’agit-il d’une réaction psychologique, voire psychanalytique ou objective ? Tout porte à croire qu’il s’agit d’une attitude surtout objective. Encore que nous aurons l’occasion de voir dans le § 3, que les choses sont plus complexes.

Elle fait en tout cas remarquer que chez elle, dans son foyer familial, les discussions sur des sujets littéraires et artistiques ne manquaient pas ; en revanche, elle ne se souvient guère de conversations d’ordre philosophique ou religieux. Elle relève néanmoins des situations qui élargissent ces limites, qui constituent des préoccupations d’ordre pratique. Ainsi, Helli, qui aimait son père, l’admirait également pour son bon sens et son honnêteté, et surtout pour son sens de la justice’'*. Dès lors, tout en considérant ses idéaux comme étant

« limités », elle découvrit néanmoins en lui un intérêt aigu pour les questions sociales. Elle reconnaît même, qu’elle doit en partie à son père le fondement de ses principes révolutionnaires et moraux.

Ibid., p.62.

Voir à ce propos les observations que nous avons faites dans l'Introduction concernant l'importance du vécu chez Helli Alexiou.

Eugénie ZIKOÜ, op.cit.

(25)

Rappelons que son père fut arrêté et incarcéré en 1905 lors de la Révolte de Thérissos en raison de ses idées progressistes. Elle parle de cet héritage dans son autobiographie lorsqu’elle dit, non sans quelque perspicacité, que :

« lorsqu’un père voit à une distance de mille mètres, son enfant voit mille fois plus loin. »’^

Ainsi, par exemple, les questions de politique Internationale ou nationale, telles que le résultat des élections, la libération de la Crète du joug ottoman, l’avenir de la Grèce, etc., étaient présentes, mais elle s’étonne qu’il n’y avait aucune prise de position de la part de son père, il acceptait les choses telles qu’elles étaient. En politique, Helli se souvient qu’il se disait démocrate et qu’il soutenait les idéaux de la révolution française. Il admirait également les premiers socialistes grecs et leurs idées mais il estimait qu’ils étaient des utopistes’^. Il disait que les riches étaient tellement insatiables qu’on avait beau les éduquer dans l’idée de la justice, il leur était impossible de renoncer à leurs privilèges et à leurs richesses :

« Comment les riches te donneront-ils leurs biens ? Puisqu’ils t’enlèvent le pain de la bouche ? Ainsi, s’il est question que les riches prennent sans aucune pression, volontairement, leurs trésors et qu’ils les partagent avec ceux qui n’en ont pas...

De telles assertions révèlent donc que les « limites » de son père sont moins claires qu’elles apparaissent de prime abord. Du reste, d’autres exemples relatifs à l’influence de Stylianos Alexiou sur la personnalité de ses enfants, tant par le biais de l’hérédité que par ses efforts déployés pour leur éducation^ ne manquent pas.

Helli ALEXIOU, De très près, op.cit., p.60.

« Qaxôao, ôxocv o naxépaç pXéns l x"lXlo£ péipa paKptà, to natSi pXéne L xl^i-EÇ xi-Xiàôeç laétpa paKpLà... »

Ibid.

Ibid.

« nôç OL nXoûao L 0O£ aou ômaouv la oryaSà touç; A90Û aoû

naipvouv xr|v pnouKià otnô xo axôpcx. Qç eofv enpÔKCixo va nàpouv 01 nXoûao L x“P"lÇ nteari, auxonpoatpexa, xouç 0r|aaupoûç xouç Kai va xouç poipàÇouv axouç pr| éxovxocç... »

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Ferme défenseur de la langue démotique’®, de la liberté et des principes de la Révolution française, c’est de lui qu’ils ont appris, en fin de compte, à suivre de près les événements et changements politiques et qu’ils ont trouvé les bases de leurs futurs choix idéologiques, car même s’il n’avait pas des idées bien définies de ce côté-là, il a su leur enseigner ses idées progressistes et leur transmettre sa foi dans les principes et dans les idéaux humanistes.

Manifestement, les idées humanistes ne sont pas innées chez l’être humain, mais sont le résultat d’une éducation, d’un milieu qui a la capacité d’inculquer à ses membres l’importance de l’homme, l’importance aussi de sa dignité.

L’humanisme d’Helli Alexiou doit beaucoup au milieu familial ou, plus exactement, à la façon dont son père, même partiellement, a su lui inculquer une sorte û'hexis, de disposition acquise très imprégnée de valeur éthique {êtho^. D’où, nous le verrons, l’importance dans sa pensée éducative de ces notions d’origine aristotélicienne, étendues aujourd’hui, sur le plan de la société, par Pierre Bourdieu (voir Partie 111, Chap. 3, § 2).

Nous découvrons bien ici un habitus au sens d’une matrice formée dans un contexte social déterminé, à travers laquelle un acteur singulier voit le monde et guide ses comportements. Bourdieu comprend cela comme formant un ensemble cohérent de goûts et de pratiques, mais on peut préciser ces pratiques en y insérant également des pratiques éthiques, comme le suppose Vhexis aristotélicienne. C’est ce tout, auquel il faudrait probablement ajouter d’autres facteurs, qui manifeste, comme l’indique Bourdieu, un style de vie plutôt qu’un train de vie. Pour chaque catégorie sociale le style de vie se configure un système plus ou moins déterminé de références qui atteste des lois tendancielles plutôt que des lois déterminées d’avance. En l’occurrence, le père d’Helli Alexiou, libraire et imprimeur par son métier, c’est-à-dire commerçant dans un domaine où domine la culture, sans être toujours accompagnée d’une compensation économique méritée, atteste un style de vie qui se différencie de celui de la plupart des gens de sa Crète natale, mais qui intériorise les rapports

Helli ALEXIOU, BotaiXLKfj Apuç, (Le Chêne royal) , Vol. I.

Kastaniotis, Athènes, 1980, p.23.

« O naxépaç pou, nou yta lov Kaipô tou rÎTOfv Çunvôç kol 5r|poi L K LOT pç, 5r|Xa5ri npooôeuiiKÔç (...) »

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de domination, poussant ses intérêts jusqu’à certaines iimites que sa fiile Helli, a su repérer. Ce qui agace Heili^ c’est le iien entre « capital économique » et

«capital culturel», - pour reprendre ici la terminoiogie de Bourdieu - qui empêche son père d’agir plus activement dans le champ philosophique. C’est ce manque, nous le verrons, qu’elle tente de combler pour sa part et pour son propre chemin de vie, réaiisant ainsi son propre style de vie. Un des facteurs de cet épanouissement personnel sera ses rapports, d’une part, avec le milieu des écrivains de gauche, et, d’autre part, avec l’enseignement primaire. Ce dernier rapport ne sera pas étranger à un choix forcé à cause des difficultés commerciales de son père qui l’auraient empêché de s’engager dans des études plus ambitieuses.

Quant à sa mère, Irini Zachariadis-Alexiou, elle n’est pas très présente dans son œuvre comme dans sa vie. Ceci s’explique, notamment, par le fait qu’au sein de la famille c’est la figure du père intellectuel qui prédomine. Elle disait que sa mère s’occupait surtout de veiller au bon fonctionnement de la maison’^ N’ayant pas la culture générale que possédait son mari, elle n’avait pas l’habitude d’intervenir dans les échanges Intellectuels qu’il entretenait avec ses enfants. Helli la voyait toujours entrer et sortir en silence^”. Toutefois, pour une femme de cette époque, élevée dans une région sous domination turque, Helli considérait qu’elle était cultivée et qu’elle ne manquait pas de connaissances.

Aux yeux de ses enfants, la mère semblait vivre dans un monde à elle, coupée des autres membres de la famille, où elle se sentait insatisfaite et, en quelque sorte, étrangère^'. Il est certain qu’elle devait se sentir écrasée par la forte personnalité du père et avait l’impression d’être reléguée au second plan comme « un Individu de deuxième catégorie. » C’est en se rappelant de sa mère que Helli Alexiou nous fait remarquer dans son autobiographie que lorsque quelqu’un fait de grands efforts et que ceux<i ne sont pas reconnus par autrui.

Helli ALEXIOU, De très près, op.cit., p,20.

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cela devient une grande source de frustration^. Cette réflexion l’a conduite plus tard, à l’époque où elle était institutrice, à veiller toujours à reconnaître les efforts réalisés par ses élèves, persuadée, comme nous aurons l’occasion de le voir dans la troisième partie consacrée à la pédagogie, que l’encouragement et

la reconnaissance agissent sur les enfants de façon très positive.

Cependant, bien que la présence de la mère ait été éclipsée par la forte personnalité du père, son rôle fut primordial dans la famille. Par sa façon d’être, elle a été un bon exemple pour ses enfants et a su leur inculquer l’amour du travail, ainsi que l’abnégation et la notion de sacrifice personnel ; la mère avait toujours l’habitude de laisser passer les autres membres de la maison avant elle. En outre, elle leur a appris la gestion des questions domestiques, l’hospitalité qui régnait toujours dans la maison, où avaient lieu des fêtes et réunions inoubliables, au cours desquelles les invités admiraient et louaient l’excellente maîtresse de maison. Elle a également toujours veillé à ce que ses enfants aiment et respectent leur père, comme elle le faisait elle-même, en dépit de ses doléances2^ 11 n’y a rien en tout cela qui ne rappelle pas les structures des familles traditionnelles et bourgeoises dans l’espace méridional,

11 y a lieu pourtant de noter que malgré l’attitude courante dans les familles crétoises du père à l’égard de sa femme, Stylianos Alexiou ne sous- estimait pas délibérément son rôle au sein de la famille. Or, il considérait que les seules qualités dignes d’être reconnues chez un être humain étaient la culture générale, l’instruction et la supériorité intellectuelle et morale^'*. Dans ce contexte il ne faut pas sous-estimer la présence de la religion orthodoxe, toujours présente dans la vie des Grecs. Il serait une erreur d’oublier qu’en ce qui concerne les questions de religion, la pensée du père d’Helli, d’orientation clairement humaniste, était soutenue également par sa foi chrétienne, considérant que le Christ est venu sur terre pour enseigner l’amour d’autrui et que la Vierge, mère du Fils de Dieu, avait contribué à cette action.

Ibid., p.99.

^ Eugénie ZIKOU, op.cit.

Helli ALEXIOU, De très près, op.cit., p.98.

(29)

Gomme le père, la mère était aussi sensible à la religion chrétienne. Elle disait par exemple à sa fille que ça ne se faisait pas de porter une belle robe le vendredi saint, alors que le Christ avait souffert et venait d’être crucifié. Pour elle, un jour comme celui-là s’opposait à l’envie de faire la fête. Au contraire, on devait assumer l’événement et se sentir triste^®. L’absence donc de discussion sur la religion n’impliquait pas, dans la famille Alexiou, des attitudes religieuses tranchées, mais réfléchies.

De tels souvenirs sont demeurés vivaces dans l’âme d’Helli Alexiou ; ils l’ont profondément marquée et ont contribué à déterminer ses rapports personnels avec la religion. À cet égard, on constate que bien que communiste, elle fut toujours « un peu chrétienne »2^ non pas tellement par conviction, mais essentiellement par tradition, la tradition de sa famille, de ses parents. Dans un entretien au quotidien grec, Elefthérotypié^, elle dit qu’elle ne s’est jamais préoccupée des questions métaphysiques auxquelles il est difficile d’apporter une réponse, telles que l’existence de Dieu ou encore la vie après la mort. Car, pour elle, il n’est pas possible de prouver ni son existence, ni ie contraire. C’est pour cette raison, qu’elle a décidé de ne pas se prononcer à ce sujet. Elle se dit chrétienne pour ce qui est de la tradition. Elle avait l’habitude de dire « Dieu soit loué » ou de faire le signe de ia croix. Bref, elle gardait tout ce qu’elle a hérité dé la tradition religieuse, sans vouloir s’y opposer ni la remettre en question. Gomme nous aurons l’occasion de le voir, ce type de religiosité étonne aussi longtemps que l’on ignore le lien profond qui unit la religion orthodoxe et la tradition, surtout dans l’histoire de ia nation grecque. Comme de nombreux communistes de son époque, Helli Alexiou retient du christianisme l’idée d’un communisme originaire, dont le Christ en serait le modèle. Il s’agit cependant rarement d’un Christ souffrant pour racheter le péché originel, il s’agit plutôt d’un Christ souffrant pour promouvoir l’amour non pas seulement de Dieu à l’égard des hommes, mais l’amour entre les

Ibid., p.ll5.

La question de la religion chez Helli Alexiou, nous

l'analyserons plus en détails dans le chapitre IV qui suit, partie que nous avons consacrée au communisme.

«Na /ietvü) adavarri y ta va kocvcli ti;» (Demeurer immortelle, pour quoi faire?), Elefthérotypia, Athènes, 13 mai 1985.

(30)

hommes aussi. C’est seulement dans l’éclairage de ce type d’analyse que se comprend l’humanisme de Alexiou, fondé sur l’amour. Le rapport intersubjectif transcende ici le rapport entre Je (moi) et Tu (Dieu) au profit d’un rapport plus collectif entre des êtres humains.

La disparition soudaine de sa mère, frappée d’une crise d’apoplexie, lorsque Helli n’avait que treize ans, a plongé toute la famille dans le deuil.

L’auteur se réfère souvent et longuement à ce tragique événement dans son autobiographie, sans manquer de rappeler les qualités de sa mère. Elle aimait dire et redire que celle-ci était l’expression vivante de l’art et de la poésie. Bien que de nature plutôt triste et introvertie, il arrivait à sa mère d’être également très amusante; elle avait l’art de parler avec perspicacité de l’aspect comique d’une situation ou d’une chose.

Reprenons un peu certains faits qu’elle rappelle pour mieux comprendre ce que l’auteur a ressenti le jour où sa mère est décédée. Ce jour là, Helli devait aller chercher une gomme au magasin de son père. Elle cherchait ses chaussures qu’elle avait l’habitude de mettre tous les jours et demanda à sa mère où elle les avait mises. Celle-ci, occupée à préparer le repas du jeudi saint, lui répondit qu’elle pouvait y aller avec ses belles chaussures rouges. En partant, sa mère l’embrasse et lui donne sa bénédiction^®. Quelques heures plus tard, prise d’un grand malaise, la mère fit une crise d’apoplexie et mourut. C’était la dernière fois qu’Helli la voyait vivante^^.

L’auteur aimait se rappeler de cette bénédiction maternelle. Elle se demandait souvent ce qu’il serait arrivé si elle avait insisté à ce moment pour mettre ses chaussures de tous les jours et que, parce qu’elle était encore enfant, elle se serait fâchée contre sa mère du fait que celle-ci ne voulait pas l’aider à les retrouver, au point de partir sans un signe d’affection. Le détail est significatif, car Helli se réfère à ce moment comme à un événement primordial de son existence. Elle a toujours gardé présent ce souvenir et y retrouvait une

Notons que le fait de donner la bénédiction à quelqu'un lorsqu'il part, même si ce n'est que pour un bref instant, est une coutume assez répandue en Grèce, et donc ne doit pas être interprété comme un signe prémonitoire de la mort.

Helli ALEXIOU, De très près, op.cit., p.ll6.

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