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Texte intégral

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Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Fuss, A. (s.d.). Les loisirs ouvriers et la culture (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des sciences sociales et politiques, Bruxelles.

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(2)

Antoinette Fuse 22 rue Paul Héger

SU.

f 9n

L'ES LOISHiS OWEHIES ET LA CÜLrOIlH;

Tlièse de doctorat en sciences socieLLes

O O O O P G o-p OOOO OPOC OPOOOPPOOQ OOCO O O O O P

P ^O

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P 0 O

P CET OUVRAGE N'ETANT PAS

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fleur...., et le travail est pour le r^ve et le loisir

Alfred de Tarde

Allegra ou Le Clos des Loisirs P.19S. Paris, Editions du Siècle

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sont jugés nécessaires, fut jusqu^à nos jours, à la fois une fonc­ tion, une justification et un monopole des groupes sociaux écono­ miquement avantagés. Fonction et monopole, car seules les clas -

ses favorisées ont pu trouver dès 1^enfance l’ambiance favorable à la formation d’une sensibilité raffinée, seules elles ont pos­ sédé les moyens matériels d’accomplir des études approfondies,de se consacrer aux recherches désintéressées. Justification, car ces privilégiés estimaient racheter , par leur oeuvre civilisatri­ ce, les inégalités matérielles de la vie sociale. Si les génies créateurs,-artistes ou philosophes- naquirent au cours de l’histoi­ re j indistinctement dans toutes les classes de la société, ce soit seuls les groupes favorisés qui furent, en général, à même de cul­ tiver et d’apprécier leurs oeuvres. C’est aussi dans ces classes que se formèrent,en grande majorité, les producteurs profession - nels de culture , les "clercs".

La culture, née du loisir des classes dispensées du travail manuel,était^ dans son inspiration originale, de conception élevée

(6)

II

ci du peissé en une ignorance volontaire du présent, son goût des idées en un mépris de l’eacpérience vivante . U&a grand nom­ bre de ses manifestations ne représentèrent plus, dès lors, qu^ une érudition artificielle. Le témoignage qu»elle devait appor­ ter d*un niveau social supérieur la déguisa parfois en un simple vernis de connaissances ostentatoires et superficielles.

Dans le passé, les classes laborieuses, les masses populai­ res opposées à l'aristocratie du sang et de l'esprit, furent,el­ les, toujours excluesî^ dans leur ensemble, des possibilités d'at­ teindre la haute culture. Si l'Antiquité accordait aux esclaves de fréquentes périodes de repos, consacrées aux dieux, si le iîoyen-âge créa les éléments d'une véritable culture populaire,, • les loisirs de la masse n'avaient ,en général, d'autre fonction individuelle que de donner au corps le repoé, à l'esprit, le dé­ lassement Indispensable à l'existence; ils n'avaient,le plus sou­ vent, d'autre but social que l'accomplissement des devoirs re- ligieux.Au début du siècle passé, cette situation empira encorq l'expansion du machinisme et de la grande industrie privèrent ib les populations ouvrières, à la fois de toute satisfaction dans le travail, et de tout loisir réel.

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laborieuses retrouvent progressivement "le droit à la paresse",6j le droit aussi à une activité indépendante, au raffinement de Ifes- prit. Le loisir libérateur pénètre dans des catégories humaines qui en avaient été écartées.

L*élévation du niveau de vie , les progrès de la législatisn sociale, le développement de 1*instruction publique,favorisent les préoccupations spirituelles et accroissent le désir de savoir des classes populaires. Le problème de la réduction du temps ds

travail pose, comme corollaire, le problème de l*en5)loi fécond

des loisirs. La mécanisation croissante du travail profession­ nel nécessite, en compensation ,1a possibilité d'activités per­

sonnelles et créatrices au cours du temps libre.

Certes le loisir, aujourd'hui, est souvent devenu aussi mé­ canisé que le travail. La plupart des occupations pratiquées a au cours du temps libre ont pris un caractère passif ou simple - ment assimilateur. Les établissements commerciaux de divertis - sements exploitent le mauvais goût et les instincts élémentaires de la masse. St pourtant l'on vait naître et se développer au­ jourd'hui d'autres institutions, essentiellement préoccupées, el­ les, de la qualité des loisirs et du progrès de la culture: asso­ ciations populaires artistiques et touristiques, groupements de jeunesse, bibliothèques publiques, écoles ouvrières. De plus en

Gitdlu.

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-IV.

plus fi*équanment,les pouvoirs publics créent ou encouragent les institutions préoccupées de la qualité des loisirs. Ces institu­ tions variées se heurtent certes à de multiples difficultés ma - térielles et psychologiques, et elles n'atteignent encore en gé­ néral qu'une proportion restreinte de la population. La récente

crise économique et ses difficultés financières ont ,en outre, h brusquement arrêté leur élan. Mais ce sont là des obstacles que toute évolution rencontre sur son chemin.

Un champ de travail iimiiense n'en est pas moins ouvert aux . institutions d'éducation et de loisir , si l'on songe,par exemple,

que la Belgique compte plus d'un million d'ouvriers industriels, et qu'il faut encore ajouter à ce nombre, pour obtenir la somme des classes laborieuses,,les ouvriers de l'agriculture et du com­ merce, les employés modestes, les petits eaqploitants eux-mêmes,

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Quelles seront , dans l'avenir , les conséquences de l'uti­ lisation de&loislrs populaires nouveaux, à des fins d'éducation

et de culture? La culture épuisée aujourd'hui par son cadre social artificiel et restreint trouvera-1-elle dans ces dans loisirs un

«

nouveau champs de diffusion, une source originale d'enrichisse - ment ? Pourraît - elle aider à élever le niveau de ces loisirs?

fiar les valeurs de culture? La vie travailleuse de l'ouvrier, l'expérience directe de l'agriculteur sont des sources de ri - chesses spirituelle restées inexploitées jusqu'ici. La libéra -tion intellectuelle des classes laborieuses déterminera-t-elle

9

la création d'oeuvres de cultures originales et nouvellesj con- tribuera-t-elle à la transformation des valeurs morales et so - ciales traditionnelles ?

ITous assistons aujourd-*-hui au début d'une évolution so - ciale^ dans ce sens^coraplexe et confuse, que bien des obstacles peuvent encore contrecarrer ou anéantir, maie dont le rythme

s'accélère cependant,et semble devoir bouleverser des situations acquises, et des notions acceptées par de multiples générations. Le loisir et la culture, jusqu'ici privilèges des catégories fa - vorisées, appartiendront-ils demain à toutes les classes de la société?

îîous ne donnerons pas, dans ce travail, uçi apergu plus ou moins complet du contenu et du niveau des loisirs populaires.Seu­

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-VI.

1

les, de vastes enquêtes permettraient une telle étude, Nous ne décrirons pas non plus,systématiquement,les multiples institu - tions et organisations sociales qui agissent dans ce domaine. De nombreux travaux , d'ensemble et de détail, ont déjà été faite

à ce sujet, Notre but est de mettre en report les deux notioiB sociologiques de loisir et de culture , de chercher quAelle est dans la vie sociale contemporaine, leur situation et leur fonc - tion réciproque, et de décrire une évolution qui se dessine à leur propos dans certaines institutions et dans certains esprits. Nous tenterons successivement d'analyser la signification des deux notions et leurs définitions; de rechercher quels antécédents his­ toriques les ont conduites à certains de leurs aspects contempo­ rains intéressant^ notre étude et quels sont les facteurs variés qui les conditionnenfc aujourd'hui; nous étudierons enfin les re­ lations qui lient loisir et culture, leur inter^dépendance éven­ tuelle^. A l'examen de ce problème théorique seront adjoints des exemples concrète illustrant la contribution du loisir à la cul­ ture populaire : fonction culturelle dusk sport, d« cinéma , de la radiodiffusion, une étude générale des principes de l'éducation ouvrière,, et du rôle de l'art dans les loisirs des travailleurs.

Le problème de l'organisation sociale des loisirs - entre - priseepri- d'édition, de spectacle, de divertissement-offre un choix varié de solutions. Nous comparerons l'exploitation com­ merciale des loisirs, forme d'organisation la plus répandue,

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institutions privées ou officielles, ouvrières, patronales ou philantropiques, nationales ou Inteimationales. Sans pré­ tendre donner de solution à un problème qui ne sera résolu que par l'évolution sociale, nous tenterons pourtant de Ju-

i ger la valeur respective de ces diverses formules^ et d'en

tirer certaines conclusions.

(12)

CHA.FITRS PPJjlim

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LA NOTION DE CULTURE.

3.t"

La notion de culture} comme beaucoup d*autres notions socio- « logiques, paraît au premier abord essentiellement confuse^ et,pour

le moins, extrèiaement complexe. On peut en donner de nombreuses définitions différant selon le point de vue auquel on se place. Le contenu même du terme varie suivant le temps, le lieu, les condi­ tions de vie des individus ou des groupes intéressés.

Nous ne tenterons donc pas de définir à priori la culture,- d*une manière qui seraiit forcément étroite et incomplète. Mais nous essayerons de circoncrire peu à peu ses diverses manifesta­ tions, de les pénétrer et de les analyser, pour arriverà une vue plus claire de tout ce qu^on a l'habitude d'embrasser par ce mot vague et général de ‘'culture".

Si l'on considère simplement le mécanisme du phénomène, on distingue tout de suite deux grandes fonctions techniques. C'est ' d'une pqrt^la création de valeurs culturelles nouvelles, qui

viennents'ajouter aux valeurs déjà produites, les remplacer ou -les modifier; "la production de culture". Et c'est,d'autre part,

l'qppropri»ation, l'assimilation, l'imitation, et la transmission de ces valeurs, autrement dit; "la consora'i'tion de culture". (I)

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CoiamenQons par analyser la notion de "production de culture"» Celle-ci peut se manifester sous une forme individuelle. C*est la production des hommes de génie| artistes, savants ou penseurs -

Reiûbrandt, Newtoni Kantj Beethoven, Goethe ou Pasteur - c'est encore celle d'individus qui ne sont pas aussi exceptionnellement doués, mais dont la fonction socialeest précisément la création de valeurs

spitituellesyles " clercs ", comme les appelle Julien Benda, ou plus généralement les intellectuels : l'historien qui, à la suite de patients dépouillements d'archives éclaire un fragment encore mal connu de notre passé, le chimiste qui tente une nouvelle syn­

thèse, le juriste législateur de la vie sociale, le critique d'art, le mathématicien.

La i^roduction culturelle n'est pas seulement individuelle} elle peut aussi être sociale. Elle ne provient plus alors de la faculté d'invention d'individus particuliers, mais germe au sein d'un

groupe dont la conduite ou les aspirations créent^ dans son genre de vie, des valeurs nouvelles, inconnues jusque là.

Cette production de nouvelles valeurs se constate souvent dans des groupes sociaux qui constituent une minorité, sont encore en état de sujétion, ou tout au début d'une phase de progrès,

d'ascension. C'estpourqoui ce sont parfois les classes les moins cultivées en apparence qui apportent à la société un renouveau de

X

1 culture. Ce fut le cas des premiers chrétiens isolés, p^sécutés, bafoués. Comment d'ailleurs les romains cultivés auraaient-ils pu

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de la philosophie^nSuvelle époque” ? (I)

Ce fut aussi le cas des compagnons, quand ils se formèrent en associations particulières, indépendantes de leurs patrons. Ils eurent une histoire et une tradition propre. étant pas attachés à un établissement fixe, ils voyageaient de ville en ville, pour s * instruire.

Ils avaient des moeurs, des habitudes, des coutumes, des fêtes, des cérémonies qu*on ne rencontrait nulle part ailleurs. Ils se

distinguaient par leur costume, la couleur de leurs bannières| ^ leurs chansons. Ils se rendaient justice eux-raême. Le protocole du jugement était établi selon des rites traditionnels et symbo­ liques, de mêmeque la "réception” des compagnons chez la "mère”, 1^aubergiste qui les accueillait. Le code moral état établi par des réglements stricts et impliquait la plus grande solidarité

entre les compagnons d'un même "Devoir", une conduite digne, une vie honorable et rangée. L'amour du métier, les concours d'habileté

entretenaient la capacité professionnelle. Les compagnons amis ne s'aècociaient pas seulement pour le travail, mais aussi pour lesf loisirjs. Leurs principes de fraternité étaient rétrécis cependant par les véritables guerres que se faisaient entre elles les

"Sociétés" rivales. (|j

Cette rapide esquisse offre tous les traits d'une culture collective originale.

Si celle-ci ne put résister dans son intégrité à la pression des circonstances économiques et sociales extérieures, certaines de ses caractères sxurvivent encore dans le syndicalisme dont nous

CKaXoi. CWAA

1) H. de Man, op. cit. p. 3II.

(16)

4

La "consommation de culture" offre la même dualité d*aspect^ individuel et social. L^aspect individuel consiste dans "l^appro- priation subjective des valeurs traditionnelles" ou monuolloc,(1)

c^est la façon dont un individu s'instruit et se développe l'es­ prit; c'est l'emploi qu'il fait pendant ses loisirs des valeurs

culturelles existantes.

L'aspect social représente l'ensemble des croyances et des usa­ ges intellectuels acceptés dans un groupe donné,ensemble qui se cristallise en un certain style de vie. Ainsi à notre culture eà collective, dite occidentale ou chrétienne, si différenciée déjà|i peut s'opposer celle de l'Extrême Orient. Les Japonais, par exemp - le, ont une conception de l'honneur de la morale bien différente de la nôtre. Ce qui nous paraît violence, ruse, perfidie et cru­ auté, représente pour eux autant de qualités et de devoirs d'un homme noble et élevé.(2) Leur architecture et leur peinture se per­ pétuent également selon une tradition historique

originale.-Les peuples primitifs, eux-mêmes, si inférieurs soient-ils, ont aussi une culture collective^une hiérarchie des valeurs spi­ rituelles qui se traduit dans un ensemble de moeurs et de coutu - mes compliquées, mais impérieuses et précises.

Ainsi les deux notions de productions et de consommation cul­ turelles se clarifiant progressivement, nous voyons qu'elles s'ap­ pliquent l'une et l'autre à chacun des deux phénomènesde cultu- > re individuelle,(^ et de culture sociale. Processus individuel:la

culture d'un esprit humain se présente, en consommatrice, comme une technique d'acquisition des valeurs existantes; elle se présente aussi en productrice,et consiste alors

(1) H. De Man op. cit. p.46

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1927-c3r>aoquieltion des v>l#ur» exictanteei elAe s» préBont» aussi en productrice, «t- oonetcte olore-dans la création individuelle de valeurs originales. Phénomène social: la culture peut, de même,

être aussi bien créatrice que consommatrice. Elle constituie dans le premier cas la croyance nouvellej dans le second casj la

croyance traditionnelle d'un groupe donné/un temps donné, à une certaine hiérarchie des valeurs, accordant ainsi à la vie une signification particulière.

Cet aspect de la culturej disons de la culture collective, par opposition à la culture individuelle (I), est défini par M. H. de Man conme "un monde de valeurs soutenu pqr la foi en ces valeurs". Il déduit de cette définition l'existence d'"autant

d'ordres culturels que de conaaunautés où l'on croit à une t,

laiérarchie des valeurs différents". (2)

C'est ainsi qu'actuellement, on peut parler selon les con­ ditions de vie, d'une culture professionnelle ou d'une culture de clqsse; selon le milieu géographique, de culture nationale ou (I) On distingue parfois en frangais culture individuelle et cul­

ture collective, en donnant à cette dernière la qualification de l'*civilisation"• Pour M. Niceforo, par exemple, "le mot civili­ sation indique simplenent l'ensemble des caractères de la vie collective: vie matérielle, intellectuelle, morale, organisation politique et sociale d'un groupe de population ou d'une époque"

( A.Niceforo, Les Indices numériques de la civilisation et du progrès. Paris, ïlammarion 1921, p. 30) L'allemand attribue, lui, I un sens tout différent à ces deux mots. Pour Spengler netamment,

culture et civilisation représentent deux phases successives d'une même évolution collective: la culture, phase dynaraique,eiEcendanic.

étant suivie par la civilisation, phase statique et décadente. (0.Spengler, Le Déclin de L'Occident, Bibliothèque des Idées, Paris N.R.F. 1931)

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6*

continentale; selon 1*évolution Mstorique et sociale, de la culture d*une époque, culture antique, culture féodale, culture industrielle•

Comment ces divers éléments du problème vont-ils se lier entre eux ? Quel est le rapport entre production et consommation de culture ? Comment se forment et se transforment les valeurs culturaelles ?

De même que les iimombrables ramifications dû. cours d*eau, •du ruisseau Jusqu’au fleuve viennent tous alimenter la mer>^ qui

prodigue à son tour à la terre l’eau qui la nourrit, de même

toutes les valeurs issues depuis le cours des âges d’une infinité de sources culturaelles sont venues s’accumuler en un immense réservoir que l’on pourrait appeler le fonds commun des valeurs* 'tout d’abord dans la masse confuse des mythes et des légendes, les . valeurs transmises par la tradition oraile,(^ et les premiers vesti­

ges matériels des facultés créatrices de l’homme; ensuite, grâce à l’apparition de l’écriture, une sorarae de connaissances qui dé­ passe la mémoire humaine; enfin, avec la découverte de l’imprimerie

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C*eBt à ce réservoir universel des créations de l'esprit,

c'est à ce £ébdh± fonds commune des valeurs culturelles que,

-Vu* CnuX

suivant le hasard des circonstances ou^leurs besoins particu­ liers, les individus et les groupes sociaux vont puiser ce qui leur est approprié et ce qui correspond à leur nature, en mfeie temps qu'ils y déversent eux-mSraes les produits de leur propre création culturelle, individuelle ou collective. Car tous les consaramateurs de culture, par l'intermédiaire de ce qu'ils ont acquis, peuvent devenir euxH®%mes des producteurs de culture, offrir des valeurs nouvelles à d'autres générations, et à d’au­ tres groi:q)es, et en faire à leur tour des créateurs. Dans le do­ maine de la science, ce n'est qu'après avoir assimilé^ la legon

de ses maîtres qu'une génération nouvelle peut continuer leur oeuvre et faire elle-m%rae un effort constructeur.

Pliilosophes et artistes, Aristote, Léonard de Vinci-ont eu des disciples qui, €^>rès avoir étudié l'oeuvre de leur maître, purent à leur tour devenir des producteurs de culture.

, La chaîne ininterrompue de la production culturelle, entraî­

nant la consoiamation qui engendre à son tour une nouvelle pro­ duction, ne se déroule d'ailleurs pas seulement dans le taaps, mais aussi dans l'espace.

(20)

8

Le fonds comaun des valeurs cultunaelles évolue donc sans cesse, JaiaaLis serablable à lui-même, car toujours de nouvelles valeurs s'y ajoutent, cependant que d'autres, épuisées par la

consommation ou ne correspondant plus aux conditions du milieu ou du moment, disparaissent perdues dans les bas-fonds du sub­ conscient de Inhumanité, d'où elles resurgissent, un jour, rap­ pelées à la surface par d'autres circonstances. Après le boule­ versement du Moyen-Age, la Renaissance retrouve l'art et la pensée antiques, le culte de l'esprit et de la raison. Le roman­ tisme du XIXe siècle ^ l'envahissement soudain de la vie spi­ rituelle par des valeurs qui avaient été ignorées ou méprisées aux siècles précédents. Le Moyi^-Age méconnu soudain admiré, étudié; la beauté de la Mature, la poésie qui se dégage de la diversité des moeurs et des coutumes, de la complexité et de l'incohérence rasae de la vie, semblent découvertes pour la première fois.

, Cependant, dans ces remous perpétuels du fonds commun de producv culturelle, plus une valeur répond à des caractères universellement humains, plus elle a de force pour se perpétuer à travers les âges.

On peut critiquer aujourd'hui le caractère factice du milieu, la situation privilégiée des personnages dans les tra­ gédies de Racine; personne ne peut nier la beauté de leurs gestes

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tice, dnégalité. Suivant les époques les milieux, ces prin­ cipes représentent des moeurs et des idéaux bien différents; ils ont pourtant, dans le sentiment <jui les engendre, un fonde­ ment psychologique conmun^ et universellement humain.

Pas plus en clôturant qu^en introduisant cette analyse du concept de culture, nous ne donnerons de définitions précises. Le mécanisme et les manifestations de la culture sont trop vqstes et trop complexes pour tenir enfermés en quelques mots.

Seule ime décomposition du phénomène en lan certain nombre d'as- pects plus étroits et de ce fait plus définissables, (culture

individuelle ou collective, production ou consonaaation) permet de l'approcher,

2) Aspects actuels

Ceci posé, comment analyser les caractères de la culture contemporaine, nécessaires à notre recherche, caractères tels que la place respective, dans la hiérarchie col­ lective des valeurs; du travail et du loisir, tels que l'importsB ce de la richesse pécuniaire dans les manifestations de la

(22)

10

si

l*on se rappelle tout d*abord que la culture, comme

les autres phénomènes sociaux, n*est pas seulement statique, mais aussi dynamique, il sera nécessaire, pour saisir l'un

quelconque de ses aspects contemporains, de remonter dans le temps à certains antécédents historiques. Si l'on recherche ensuite une qualification générale de la culture occidentale moderne, on pourra lui attribuer la dénomination de^ culturesf bourgeoiseî<, parce qu'elle est basée sur une hiérarchie des valeurs qui a été principalement déterminée par la bourgeoisè.

Cette dénomination n'est peis entièrement satisfaisante^ Cependant^ car bien d'autres éléments, antérieurs à l'appari­ tion de la classe bourgeoise,ou indépendanté de son existence, ont influencé la production et la consommation de culture. D'autre part, depuis le début du long cycle historique où la

jJh

classe bourgeoise naissante ascendante a commencé à créer des valeurs culturelles nouvelles, la hiérarchie originale de ces valeurs s'est transformée en même temps que la bourgeoisie

elle-mêiiie. Au terme de cette évolution, la classe bourgeoise subit l'ascendant du capitalisme industriel. C'est donc de

"culture industrielle capitaliste" que nous qualifierons les manifestations bourgeoises de la culture contemporaine.

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d'une classe à l'autre, deé classe$ travailleusegf et révolu­ tionnaire^ qu'elle était, en classe possédante et conservatri­ ce; la fagon caractéristique dont divers groupes contenpo- ' rains, et plus particvilièrement les groupes bourgeois et popu­

laires, consomment l'héritage culturel du passé; enfin, la ma­ nière selon laquelle naissent aujourd'hui certaines valeurs nouvelles de culture.

Les Xlème et Xllième siècles de notre ère marquent un des grands tournants de l'histoire européenne, par 1 'apparition d'une classe sociale nouvelle, révolutionnaire, dressée contre l'ancienne classe dominante, celle des seigneurs féodaux, et porteuse^ d'un nouveau mode de vie collective, d'un nouvel or­

dre des valeurs. Dès le Xlème siècle, (1) on appelle "bour­ geois" les habitants des villes par opposition à ceux des cam­ pagnes, nobles ou paysans. Ce sont des hcminies libres, délivrés du vasselage féodal. Leur programme se résume dans ce mot

qu'ont «nployé à toutes les époques les partis novateurs: la Liberté. (2) Poiir résister aux prétentions féodales, les boxir- geois des villes s'associent en communautés puissantes, dans

(1) H. de Man: "L'Idée Socialiste" p.50.

(24)

12

le but de défendre leurs droits et leur indépendance; ils s'engagent par serment à se défendre les uns les autres. La base de leur libert i est l'argent, obtenu par l'activité per­ sonnelle dans un métier ou dans un ccnamerce. Siir le plan écone - mique, ils forment une société de producteurs autonomes, vi­ vant de leur travail, justification morale de la propriété.

Sur le plan politique, ils participent personnellement à l'or­ ganisation de la vie communale. Les premiers fondea^ts de la culture bourgeoise collective résidsuit donc dans le respect et la liberté de la personne, - valeurs qui trouveront leur apo­ gée dans la "Déclaration des Droits de l'Homme” - j ils rési­ dent dans la démocratie, la dignité du gain par l'effort per­ sonnel, et dans la haute valeur attribuée au travail. Aux i- dées corresponuent des réalisations concrètes; les valeurs re­ connues se cristallisent dans les institutions.

(25)

gouverne-La transformation opérée par la bourgeoisie dans le monde des valeurs spirituelles collectives, se reflète dans la pro - duction individuelle de culture. Dès le Xllème siècle , 1* es­ prit bourgeois pénètre dans la littérature à côté de 1*épopée

chevaleresque et du lyrisme courtois. Il s*épanouit au Xlll ème siècle dans le " Roman du Renart " et d* innombrable s fabliaux. (2,)

Au cours de l’évolution, les valeurs collectives apportées par les premiers bourgeois ont persisté comme caractères de la

culture européenne { elles ont inspiré les grands mouvements sociaux de l’hiétoire, tels la Réforme et la Révolution fran - gaisef pendant des siècles, elles furent le guide d’impulsions et de créations spirituelles. Elles donnèrent un élan vigoureux aux grands producteurs individuels de culture, aux artistes, aux savants, aux inventeurs qui se recrutaient dans son sein. La bourgeoisie avait conscience de j®es qualités, et par là de

ses droits. " Elle était convaincue que l’ordre de travail,d’ac­ tivité, de sévère discipline morale qu’elle apportait dans un mon­ de de superstition et de paresse, de désordre et de stérilité serait profitable à ceux-là même qui occuperaient le rang le plus humble.” (3)

(1) Henri de Jouvenel - Huit cents ans de Révolution française.

^ p.l9. Paris, Hachette.1932.

(2) cf. Lanson.- Histoire de la Littérature française, p.94. Paris ,Hachette.

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» transformation profonde dans la constitution de la bourgeoisie et

de sa culture. (1) Cette transformation était due à la sépa­ ration progressive du travail et de la propriété j au passage presque général de la bourgeoisie ^ de l^état de classe pro­ ductrice et novatrice en celui de classe possédante et conser­ vatrice. La transformation parallèle de la culture s’accusait

surtout par une divergence de plus en plus marquée entre les idéaux primitifs et les réalités concrètes. Dès le début, la bourgeoisie s’était caractérisée par son esprit mercantile; mais celui-ci était alors un instrument de libération de la personnalité, et non un moyen d’asseivir socialement d’autres

individus. Sa morale économique était fondée principalement sur la haute valeur attribuée au travail et impliquâét un fonds d’honnêteté nécessaire au développement de l’institution du crédit. Sa subsistance même était basée sur le zèle et la con­ science des producteurs. La volonté d’épargner pour la producté tion entretenait une manière ascétique de vivre bien différen­ te du luxe ostentatoire si fréquent dans la bourgeoisie actuel­ le.

Mais, par le divorce du travail manuel et de la propriété* (2Ê)/

ohrmgfiiaeat de production/par l’existence d’une nouvelle classe inférieure dont il fallait se distinguer et qui n’avait d’au­ tres ressources que de louer ses forces aux propriétaires de

(1) cf. H. De Man: L’Idée Socialiste. Chap. V. Histoirei

(2) S. wt B- Wftbb: du Trade-ttalonisme. p.28, Paris,

Giard et Brière. 1897.

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'machines, le travail manuel, caractéristique du prolétariat, se trouva déshonoré aux yeux de la classe possédante. Dès lors, le prestige d'un individu dépendit principalement de l'étendue de ses biens, marquée elle-même par la grandeur et la forme de ses dépenses; un témoignage de libération du travail devait être fourni par l'étendue des loisirs. C'est pourquoi l'homme riche s'appliqua à acquérir un certain nombre de capacités I inutiles et des^ connaissances artificielles qu'Éll appela

culture. (1)

Cette culture individuelle, essentiellement consommatrice, pour laquelle des loisirs prolongés, et une existence facile et raffinée sont nécessaires, devient la marque spécifique des classes possédantes; la richesse étant pour la bourgeoisie la marque suprême de l'honorabilité et de la distinction, la cul­

ture puise moins sa valeur en elle-même, que dans le témoignage

extérieur qu'elle apporte d'un certain niveau social.=aiheèlon caa.

arrive au point que le préjugé de la culture tient plus de place pour beaucoup de gens que la culture elle-même. (2)

(1) cf. Th. Veblen: "Theory of the leisure class". Chapter 111. Londres, Allen & ünv/in. 1924.

(28)

16.

En résumé, la bourgeoisie passant du stade de classe princi­ palement travailleuse à celui de classe principalement possédaniç

a en même temps , commencé à délaisser sa fonction sociale de production culturelle, pour prendre un rêle surtout consommateur. Elle a ainsi perdu quiant à 1^ évolution de la culture collecti­ ve, son caractère novateur et dynamique, pour prendre un caractëE conservateure, tourné vers le passé. La vie de^ loisirs d*une par­ tie de ses membres, et notamment des femmes, la transmission hé­ réditaire des privilèges acquis et des fonctions de direction, la dispense du travail manuel que lui a permis son ascendant ma­ tériel, l*ont mise sur le même rang que la noblesse des époques précédentes dont elle avait été 1*adversaire. Si, de même que les

citoyens de 1*antiquité, elle a voulu faire de la culture indi­ viduelle le symbole et la justification de sa classe, ce ne fut plus tant en vue de jouissances culturelles véritables, que pour manifester sa supériorité sociale.

N»est-il pas piquant de relever à 1»appui de cette thèôe la définition suivante donnée par le Dictionnaire de l*Académie Fran- gaise (l):"La culture générale est un ensemble de connaissances générales sur la littérature, l'histoire, la philosophie, les

sciences et les arts, que doivent posséder, au sortir de l'adolesj- cence, tous ceux qui forment l'élite de la nation."

(1) Sème édition. Hachette. 1932.

(29)

quer de nombreiuc traits de la culture contemporaine si complexe et si contradictoire.

. C’est ainsi), que le prestige actuel de la. richesse se traliit

aussi bien dans la production eue dans la consommation individuelle des valeurs culturelles P- A tout propos, la littérature moderne de second plan,(l) la production cinématographique banale mettent en relief le rôle tout puissant de l’argent qui permet le luxe et les

plaisirs de la vie, qui permet aussi/^>. bonté et la générosité puis-

•Jr

se manifester.Dans les arts, le ,:restige de l’acsgent a souvent créé une vrade déformation da goût.L’esthétique bourgeoise a trop recherché ce qui fait riche; trop estimé la beauté et la dé­ sirabilité des choses par le prix qu’elles ont l’air de coûter . Chez les gens de condition m.édiocre domdnés par la culture indivi­ duelle, régne aujourd’hui l’amour de la fausse somptuosité et de la camelote grossière; l’idéal du luxe ostentatoire.

Ce prestige de la richesse est dû, avant tout, à l’importance . attachée par les cla.sses supérieures aux valeurs economiquesf- au res-

• pect qu’elles ont prodigué à la supériorité materielle/et h sestnani- < festations extérieures. Tl faut toutefois reconnaître^cue'^dauis les ,

couches les plus élevées de la bourgeoisie, l’indiscutable évidence de leur supériorité économique a permis aux individus dese libérer de nombreux traits de consommation ostentatoire, pour revenir à des habitudes et à des goûts plus simples,plus rationnels, plus confor- ' mes aux valeurs éternellement vraies; cependant que des personna -

lités résistantes è l’influence du milieu extérieur , notamment

(30)

la

calvinistes, ou intellectuels détachés des avantages matériels de leur temps, ont encore gardé dans leur vie quelque chose de l'as­ cétisme primitif de l'ancienne bourgeoisie travailleuse.

La puissance de l'argent s'exerce encore suh la culture tant collec­ tive qu'individuelle, par une certaine manière de vivre qui en décou­ le: l'oisivité. Le fait de s'appliquer à une vie d'improductivité . voulue^ accenjtue la fonction consommatrice, aux dépens de la fonc­

tions productrice.Détachée du travail, la culture ne plonge plus ses racines dans la vie. Elle est comme une fleur artificielle, un objet brillant, mais mort, incapable de croître, ou de procréer.

"Que voulez - vous, dit Michelet, que sache un riche avec toute la science du monde? Par cela seul qu'il a la vie facile, il en ignore les fortes et profondes réalités. Ne creùsant point, n'appuyant pas, il court,glisse comme sur une glace; nulle part il n'entre, il est toujours dehors; dans cette rapide existance extérieure et super­

ficielle, demain, il sera au terme, et s'en ira dans l'ignorance, aus * si bien qu'il était venu." (1)

Un caractère spécifique de la culture contemporaine collective résidé aussi dans la contradiction apparente, entre un individualisne outrancier et un conformisme social niveleur des personnalités.

L'individu£d.isme était né, nous l'avons vu, des notions de liberté et de respect de l'homme travailleur, de la dignité de l'effort per­ sonnel, au sein du christianisme et des premières communes bourgeoi­ ses du onzième sièe-le. Au cours de l'évolution historique et socia­ le, il se transforma peu à peu en égotisme exacerbé, chaque individi se considérant comme centre d'intérêt exclusif, et comme souverain

(31)

absolu de lui - m^me devant les autres bommes. Des manifestations de ce caractère se retrouvent cristallisées sans nombre dans les oeuvres d*art. Qde l*on compare les chefs d*oeuvre des grands clas­ siques français, d*un Corneille, d*un Racine, essentiellement con­ sacrés aux drames de la psychologie individuelle, avec des épopées comme l’Illiade ou l^Odyssée, qui embrassent à la fois toutes les faces d^une civilisation.(ÿie l*on se reporte encore aux romans con- . temporains, à ceux d*un Proust par exemple, où pendant des centain nés de pages,sont disséqués et étudiés en détail les processus psy­

chiques d'individus plus ou moins morbides, plus ou moins intéres­ santes . Qu'on pense enfin au culte de la vedette qui domine au­ jourd'hui le théâtre, le cinéma, le sport, la vis entière «

Quant aux conséquences favorables indéniables d'un tel individualis- . me,^^ sur le développement et l'épanouissement des personnalités, el­

les sont neutralisées, en grande partie, par le conformisme social, l'universel esclavage de la mode. La culture individuelle représen- , te moins dans bien des cas un effort vers le plus haut degré des

facultés intellectuelles, la création d'un homme intégral et comp­ let, qu'wn "uniforme" imposé et indispensable, si on veut s'in­ tégrer dans un certain groupe. La culture se résout trop souvent, aujourd'hui, dans le seul art de parler, dans les quelques connais­ sances historiques nécessaires pour comprendre les allusions des gens du monde". Elle ne représente plus, dans ce cas, un humanism^^ mais une réthorique et un historisme"; (1) elle est basée sur une

connaissance partielle du passé, et sur l'ignorance du présent.

(32)

20

Cette dernière remarque qui ne s'applique que dans une certaine mesure à la société contemporaine, conduit à une nouvelle dis- » tinction nette entre deux aspects de la culture bourgeoise in­

dividuelle, Il existe d'une part ce que Benda a appelé la"cultu- re''*üe l'exquis”, culture essentiellement consommatrice et toiir- née vers le passé, transmise par les humanités gréco-latines, ja­ lousement gardée entre les mains de la haute bourgeoisie, privi­ lège et insigne de classe. Il y a d'autre part, créée par la bourgeoisie encore productive et active, la culturé technique, représentée par l'ensemble des connaissances pratiques et théo­ riques destinées au développement des forces matérielles. Loin de limiter cette culture, on cherche au contraire à la répandre au maximum, car c'est un savoir utilitaire, nécessairè au bon développerait de l'industrie et du commerce , lié à la puissan­ ce et à la prospérité de la bourgeoisie dominante.

Tout ce qui précède montre le caractère complexe de la cul­ ture contemporaine : en même temps, culte de l'argent et culte de l'exquis, individualisme exacerbé et confomiéme social,fonc­

tion consommatrice et orientée vers le peu3sé dans les”humanitésy

fonction productrice dirigée vers l'avenir dans la culture tech­ nique .

Ces contradictions s'expliquent cependant si l'on ne perd pas cLa

de vue l'évolution décrite plus haut «atre le caractère créateuy travailleur et révolutionnaire de la bourgeoisie primitive -et sa tendance consommatrice et conservatrice actuelle.

(33)

de la cult^e ctmteu^ralne ) retoiu’XKwm-noufi iaaint«ziant vers ses i^anlJfestatidns créatrices*

La dourgeaieie daiis mm est devexmey bous l’avoBs

vuy surtout consoBaBiatrice * Scm élan créateur initial sea^le usé tiujourd'lrui et sa phase d’asceneion, aussi bien écaootaique que epixitixelle t tenalnée* Jfeie si certaines de ses oeuvres indivi duelles aspirent luicore à croître en p^rlTeetioait ce -qu*ellQ créé eaea— à eawltre sa perfeetieny ce qpi'elle créé encore n'a pins guère qu'une valeur de répltitiony son but eet le plus souvent u'of£rir un îsarehé aux: besoin de consommation culturelle exis» tant!» dans la population*

Si l'a«ivre de certaine raasnciœrsf aaisieiesœ ou architectes r* préeente exjtf^Kre un él&aeaot créatiair ixuüfmtestablet c'est la réaction expriaée contre les valeure r«sccemuea qui lui dotme ce caractère*

qxsailnone la situaticm caonde ouvrier! Four la consciama» ti^ des valeurs de culture f la hourgeoieiey par B(m i^restige de classe supéricuret n'a pas cessé d'infinene»* les antres grou pes* C'est eue consacre le euccès des livresf e est elle qûi cotttaande l'artitiitaeturey dicte la aiode* Par la presse» le cineoaf c'est elle mmorn tient et oriente l'es|a*it du pmiple*

L'atcBoephère des grandes villes où toutes les classes se coudoieiT accentue encore le prestige et le rsyonnasasit de la vie et des saoeurs bourgeoises* La classe ouvrière ne e^mriait et ne désire

(34)

22.

8e la cultùp® bourgeoise. Comme elle ne dispose pour se les pro- ciirer que de moyens très limités, elle n^obtient que le plus mau­ vais. C'est nous semble - t-il, une cultxire de succédanés.

Consommateurs de culture médiocr^ qu'apportent les prolétaires à la production de culture nouvelle ?

Pris individuellement, le pr61étaire, par ses conditions de vie^ et de travail, sa préparation intellectuelle, n'est pas normale­ ment porté au rôle de créateur de culture. La société le main -

tient dit Mr. André Gide '* dans un tel état d'asservissement, d'abêtissement et d'ignorance qu'il ne sait même plus ce qu'il au­ rait à nous dire , ce que la culture aurait si grand profit à en­ tendre de lui " (1) S'il est des exceptiond que l'on pourrait (, citer de prolétaires accédant à des fonctions de pioduction^ intel­

lectuelle originale, ils ne sont pas restés dans leurs conditions ô de vie antérieures et se sont rapiderament assimilés à la vie bour­ geoise. La plupart des fruits individuels de ce qu'on a appelé la conception prolétarienne de la culture ne proviennent - ils pas d'autre part, non de membres de la classe ouvrière elle-même, mais bien d'intellectuels qui^ issus de la bourgeoisie, se sont rais au service du prolétariat et expriment soit la lutte des classes, soit les aspirations vers un ordre socialiste ?

En tant que classe infériorisée , économiquement dépendante, la classe ouvrière ne peut pas non plus créer, développer, faire

(35)

temps nouveaux. Mais, comme les premiers chrétiens ou les pre-’^ miers bourgeois, ne porte*t-elle pas en elle,par son mode de vie collective^ et par les institutions qui en sont issues, les ger­ mes d'une transformation profonde des valeurs culturelles aujour­

d'hui régnantes? M.Maxime Leroy (1) n'a-t-il pas des raisons de voir dans le syndicalisme ouvrier une des grandes révolutions morales que le monde a connues? Le syndicalisme n'a-t-il ponsi-

dérablement étendu les notions d'égalité, de fraternité, de so­ lidarité, conditions nécessaires d'un ordre nouveau? Par l'orga­ nisation syndicale, comme ellefavait déjà tenté d'ailleurs,

le compagnonnage, la classe ouvrière s'est créée des règles pro- près d'honneur et de morale, à la base desquelles se trouve le sentiment de la solidarité, de la responsabilité et des obliga­ tions collectives. Le travailleur syndiqué s'engage librement à lier ses conditions de vie à celles de ses camarades.il apprend à agir parfois contre ses intérêts immédiats et particuliers poui des intérêts plus généraux et lointains. Il prend conscience de sa dignité individuelle, et de la dignité de son travail.

Ces valeiirs apparaissent aujourd'hui comme une renîblssance de sentiments quelque peu délaissés par la culture industrielle ca­ pitaliste. Elle s commencent à se manifester avec un éclat renouve- lé,bien que de fajon empirique, au sein des organisatiorsdu

(36)

24 T

de ouvrier, institutions syndicales, coopératives, mutualistes , » éducatives.. On apprend^dans ces milieux, à apprécier la valeur

et la dignité du travail, la solidarité qui implique une morali­ té nouvelle, où 1*individu sait tenir compte, dans ses actes, des intérêts de la collectivité. En même temps, dans un autre ordre d*idées, un accord social nouveau semble s’établir peu à peu, ent» , penseurs, artistes , producteurs individuels de culture^ et le

peuple. "Nous aspirons désormais , dit l’écrivain Jean Richard Bloch, à une alliance durable et permanente, à un accord civili­ sateur entre le créateur et la masse." (1) Une conception idéo­ logique se forme, où la culture de l’esprit n’appartient plus à m une minorité de priviligiés, mais à tous les homiaes; où l’art

n’est plus détourné au profit de quelques uns, mais imprègne la vie de tous; où l’éducation tend avant tout au développement inté­ gral et complet de la personnalité.

Les idées qui viennent d’être esquissées et auxquelles un plus ample développement sera donné au cours de l’éxposé, ne re­ présentent certes pas une conception originale et nouvelle de la

culture. Bien au contraire, elles sont de celles qui, dans notre fond: commun des valeurs culturelles, malgré des degrés partiels de réalisation, des éclipses passagères, ont toujoiirs surnagé Dans l’antiquité grecque, le citoyen savait se dévouer à la ci­ té. Son loisir était consacré à la culture de l’esprit et du corps

(1) Congrès international pour la défense de la culture, Paris Juin 1935

(37)

Dans le monde féodal où régnait le droit de la force, les monaatè» res furent des'îlots où l'on reconnaissait la dignité du travail, la valeur morale de la fraternité et de la paix. Ce sont les pre - mières communes bourgeoises qui donnèrent leur élan le plus vi - goureux aux valeurs collectives qui apparaissent aujourd'hui coim» un renouveau culturel. Les compagnonages des temps modernes les adoptèrent également. Mais dans l'antiquité, à côté du citoyen li­ bre et cultivé, il y avait l'ésclave misérable et l'étranger bar­ bare. Entre bourgeois des communes s'élevaient les querelles les plus mesquines. Dans ses"Mémoires d'un compagnon" , Agricol Per- diguier mentionne plus d'une fois les luttes qui , au 19e siècle ensanglantèrent les " devoirs " rivaux.

Pénétrant dans le domaine des hypothèses on peut se demander, des lors^ si les valeurs étemelles qui, des profondeurs du fond q communa des valeurs remontent aujourd'hui à la surface^ conduiront un jour à une culture qui ne soit ni aristocratique^ ni ecclésias­ tique, ni bourgeoise, ni prolétarienne, mais simplement humaine.

Par la contrainte des cadres matériels, ne tcanbera-t-on pas fatalement d'un conformisme dans l'autre, de la se37vitude aux va­ leurs capitalistes à d'autres servitudes? Comme dit l'écrivain Jean Guehenno, il ne suffirait pas de "remplacer par le bourgeron les redingottes sculptées de nos jardins publics". (1)

La culture "collectivisée" gardera-t-elle d'autre part sa va­ leur? Ne représentant plus un privilège aristocratique, les

(38)

26.

mes voudront-ils faire encore l’effort nécessaire à son ac­ quisition? L’élément moteur nécessaire à sa création subsis- tera-t-il?

Ces questions posent un problèmE d’avenir, et nul ne peut prédire quelle tournure prendront, dans l’évolution, les ma­ nifestations culturelles contradictoires qui déchirent au­ jourd’hui certains pays.

A la seconde question, on peut pourtant répondre qu’il y aura certes toujours des niveaux, des inégalités, des élites; qu’xme unité complète entre tous les esprits est utopique et indésirable. Mais le point de départ de la hiérarchie spiritu­ elle peut, lui, évoluer, s’élever ou s’abaisser; le mode de recrutement de l’élite peut varier et l’émulation créatrice

entre groupes se fonder sur d’autres valeurs.

En faveur de l’idéal humain, militent les arguments sui­ vants: le fad-t qu’il est adopté par un certain nombre de gens implique chez ceux-ci une tendance de la volonté à le réaliser. La révolte qu’il exprime correspond à une révolte de la partie la plus nombreuse de la société contre sa situa­ tion matérielle et spirituelle. Ses caractères correspondent à des traits culturels aujourd’hui latents dans les couches populaires et dont celles-ci doivent seulement prendre expli­ citement conscience. Cet idéal apparaît enfin dans le milieu social contemporain^comme une renaissance de valeurs éter­ nelles, et a, en particulier, pour le soutenir, tout ce qui

(39)
(40)

27.

IA NOTION DE-LOISIR

1)

La notion de loisir présente également le caractère, au premier abord confus, d*une notion sociologique courante et par ce fait même ^susceptible de prêter à de multiples inter­ prétations. L* analyse et la définition en sont cependant moins complexes que celles de la notion de culture.

Source précieuse de définitions françaises, Littré donne du terme "loisir" ces trois acceptions différentes: 1) Etat dans lequel il est pemis de faire ce que l^on veut. 2) Temps qui reste disponible après les occupations. 3) Espace de

temps nécessaire pour faire quelque chose à son aise.

(41)

Thélème faisait bien de cette abbaye le domaine du loisir par excellence.

La deuxième définition de Littré offre, elle, la signifi - cation usuelle et courante du loisir. Au lieu de représenter un état psychologique complexe par sa nature meme, elle se place, sur un terrain concret, dans l’ordre de la durée . Le

loisir, c’est le temps qui nous appeu’tient en propre^lorsque nous avons accompli les obligations que nous imposent nos besoin: matériels et notre existence dans la société humaine.

Mais ce temps a lui-même ses particularités. Si chaque indivi - du en dispose d’une certaine quantité après ses occupations obligatoires, il en fait aussi un emploi varié. Le loisir peut être envisagé d’un double point de vue; il a à la fois un as - pect quantitatif^de durée, de répartition, et un aspect quali­ tatif de valeur, de contenu. La qualité du loisir dépend ce­ pendant en grande partie de sa quantité. Dans le langage cou­ rant une confusion s’est d’ailleurs faite entre ces deux as - pects du terme. On appelle "loisir" non seulement les ins - tants de liberté d’un individu, mais aussi les occupations aux - quelles il se livre à ce moraent.

(42)

29.

des occupations du genre le plus absorbantt sport, danse, ré­ ceptions et autres mondanités peuvent les épuiser de fatigue tout autant que sa tâche sumène 1^ouvrier. Si notre deuxième définition permet d’opposer loisir et travail, il faut donc ajouter qu’il s’agit de travail professionnel, et qu’en défi­ nitive c’est plutôt labeur dépendant ou comraandé d’une part,

et libre activité de l’autre que l’on doit distinguer. Le temps de loisir n’est pas consacré à l’inaction, mais à des occupations d’une autre espèce que celles du travail profes­ sionnel, puisqu’elles se basent ou devraient se baser unique­ ment sur la libre volonté de l’intéressé.

Ceci dit, on constate somme toute que les deux défini­ tions de Littré ont en commun ime notion essentielle; celle de la liberté. Bernard Shaw s’écrie (1) : "Qu’est-ce que la

liberté? Le loisir, qu’est-ce que le loisir, la liberté." Et

eu

d’ajouter; "une négresse esclave qui six heures par jour en­ tièrement à elle est plus libre qu’une femme blanche qui n’en a que trois". La liberté est certes une notion beaucoup plus large, plus riche, plus complexe que ne l’indique^dans sa bou­ tade/l’illustre humoriste. Elle représente autre chose que le

loi--ttmm sir, car il y a un problème de liberté qui se pose aussi au

sein du travail et dans l’ensemble de la vie. Par contre, sans la liberté, ne fùt-ce que la liberté relative de l’esclave au

(43)

repos, il n’y a pas de loisir.

Quoi qu’il en soit de cette idée essentielle, commune à toute conception du loisir, on doit remarquer qu’il n’yacepen- dant pas coïncidence exacte entre les deux définitions de

Littré, l’une subjective, l’autre objective. Dans le t«nps disponible après les occupations professionnelles, les hommes ne se trouvent pas tous en état de faire ce qulii leur plaît. Indépendamment du problème général de la liberté humaine, que nous n’aborderons pas ici, et des limites que nous impose la nature, un individu, suivant ses contingences, ses possibili­ tés matérielles^ immédiates, ert. plus ou moins libre dans

l’emploi de son tonps de;i loisir^i Un homme aisé est aujourd’ hui plus libre dans ses loisirs qu’un ouvrier de condition mo­ deste i un homme de haute culture plus libre qu’un primaire à

peine dégrossi i Ün individu obscur/é confondu dans la foule peut être plus libre qu’un personnage officiel soumis, en de­ hors m^e de ses occupations ordinadres, à mille obligations sociales. Un chômeur, bien que jouissant de loisirs très éten­ dus, dans le sens du temps disponible hors les occupations professionnelles, est loin de se trouver dans unnétat où il lui soit permis de faire ce qu’il veut; ses loisirs sont plus longs, mais pratiquement moins libres, et par conséquent

moins réels que ceux d’un travailleur normalement occupé, La valeur de la liberté ne constate pas seulement dans la dis­ pense de toute obligation, mais dans la possibilité qu’elle

(44)

31

faction. Il faut donc toujours distinguer le loisir, état sub­ jectif et abstrait, le loisir philosophique si l*on veut, et

le loisir objectif, fait social concret, et par conséquent soumis à toutes les fluctuations, à toutes les contredntes d*un milieu extérieur. Tout en faisant cette distinction entre les aeux notions, leur f\ision doit cependant être considérée comme désirable. Le loisir objectif^ assuré dans la vie sociale à chaque individu^ doit se transformer pour lui en loisir sub­ jectif de plus en plus complet.

2) Evolution hist.oridue_.

Cherchons à caractériser maintenant l'évolution histori­ que de la notion de loisir^ en relation avec les diverses clas­ ses de la société. Nous avons déjà remarqué à propos de la culture que le loisir a toujours constitué un des privilèges des classes sociales dominantes. Le contenu de ce loisir a va­ rié suivant les époques et les civilisations: activité politi­ que et haute culture individuelle dans l'antiquité; e:3q)loits, batailles et tournois sous la féodalité; consommation ostenta­ toire et vie mondaine dans les temps plus modernes. Si ce loi­ sir aristocratique a diminué à l'époque contemporaine compara­ tivement aux périodes antérieiires, il n'en reste pas moin^ pour ainsi dire, la fonction et la caractéristique sociale d'u­ ne classe ou d'une caste de privilégiés.

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travail-jectif, suspension de l’activité professionnelle, repos psy­ chologique aussi bien que repos physiologique, a toujours été indispensable, dans l’intérêt même de la production, pour ob­ tenir un bon rendement et conserver les forces de travail. Le vocabulaire couraimnent employé dans -le dcmaine du loisir: récréation, délassement, distraction, divertissement, fait bien ressortir la fonction qui lui est attribuée.

Dès que des hommes dirigèrent le travail d’autres hom- mes, ils songèrent à leur octroyer des loisirs. Déjà Jébvah ordonnait de se reposer tous les septièmes jours. Chaque re­ ligion presc^^ plus ou moins généreusement des époques de chômage férié, et en régla l’utilisation. Caton lui-même, le grand exploiteur d’hommes, reconnaissait la nécessité du re­ pos pour les esclaves^les jours de fête. (1)

Dans la Grèce antique, le loisir était considéré comme une fonction essentiellement aristocratique et.de la plus haute importance. Il était consacré tant à la vie politique de la cité qu’à la science, aux arts, à la philosophie, au développement de la personnalité, - activités auxquelles, es- timait-on, ni les artisans, ni les esclaves dévolus aux tra­ vaux de production matérielle n’auraient eu le temps, ni la

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capacité de se livrer après leurs occupations professionnel­ les. ”Les Etats, écrit Xénophon, méprisent les arts prafiaa appelés manuels... qui ruinent le corps de ceux qui s^y adon­ nent, en les forçant de demeurer assis, de vivre dans 1^ombre

et parfois même de séjourner près du feu. Or, quand les corps sont efféminés, les âmes perdent bientôt toute leur énergie’.'(ï) Le devoir des travailleurs est donc d'accepter leur existence

inférieure, pour donner à la couche supérieure des citoyens la liberté et l'insouciance matérielle nécessaires à l'acquisition d'une haute culture. Pour occuper leurs loisirs, il ne restait

\ aux travailleurs des cités grecques, le plus souvent exclus par les institutions des assemblées politiques, exclus par les moeurs des académies, des gymnases ou des palestres, que les fêtes religieuses, ainsi que les jeux et spectacles de toutes sortes dont on ornait les jours fériés. "Il y avait les fêtes des champs, celles du labour, celles des semailles, cel­ les de la floraison, celles des vendanges.... Toute cité avait une i*ête pour chacune des divinités qu'elle avait adoptée com­ me protectrice, et elle en comptait souvent beaucoup,,. Ce qui

caractérisait ces fêtes religieuses, c'était l'interdiction du travail, l'obligation d'être joyeux, le chant et le jeu en public," (2)

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Les Romains, peuple-de petits propriétaires terriens et de commergants, n'avaient pas pour le travail le même mépris que les philosophes grecs. Aucune loi n'interdisait

les métiers manuels aux citoyens. Mais^ de même qu'en Grèce, pour l'ensemble de la population laborieuse, les loisirs é- taient surtout consacrés à la religion. Le prenier Jour du mois, le pontife, après avoir offert un sacrifice, convoquait

le peuple, et proclamait les fêtes du mois. (1) Elles occu­ paient de 52 à 57 Jours de l'année. (2) Les associations professionnelles, les "collegia" possédaient aussi leurs

cérémonies religieuses originales, leurs distractions collec­ tive

Jans les corporations ouvrières, on s'associait avant tout pour le plaisir de vivre ensemble, pour trouver hors de chez soi des distractions à ses fatigues et ses eimuis, pour se faire une intimité moins restreinte que la famille, moins étendue que la cité... Les cérémonies religieuses étaient souvent suivies de banquets; les membres «^prenaient ainsi à se connaître, oubliaient leurs travaux Journaliers dans les Joies d'un festin", et il faut ajouter aussi parfois d'une débauche. (3)

(1) Fustel de Coulanges. Op.cit. p. 185.

(2) G. Bouthoul - La durée du travail et l'utilisation des loisirs. Paris, Ed. Giard. 1921.

(48)

35.

Avec l’Empire, le développement dans les villes de popu­ lations oisives provoqua l’institution d’im organisme colos­ sal de spectacles et de jeux. Les Empereurs entretenaient la plèbe romaine par des distributions de blé et d’argent. En même temps, pour amuser cette populace, ils lui donnaient des

distractions. é.e nombre des jours réguliers de spectacle é- tait de 66 par an sous la République; un siècle et demi plus tard, sous Marc-Aurel, il était de 135, et au 4ème sièclq, de 175. ées spectacles duraient depuis le lever jusqu’au coucher du soleil. Les spectateurs mangeaient sur place. "C’était pour les Empereurs, dit Seignobos, \an moyen sûr d’occuper la plèbe."(1)

Quant à la durée quotidienne du travail dans l’antiquité, elle était indéterminée, et se prolongeait en général jusqu’à la fin du jour. Dans le^ Ba^-Bnpire^, un règlement des ate­ liers d’esclaves fiscaux indique une journée de travail très longue et très dure. (2)

Au Moyen-âge, (3) le travail quotidien durait également du lever au coucher du soleil; 16 heures environ en été, 8 heures en hiver. Plusieurs statuts de corporations fixaient expressément cette durée et imposaient la fermeture des ate­ liers^ le dimanche et les jours fériés. On a calculé qu’un ar­ tisan pouvait compter annuellement sur 250 journées de travail

(1) Seignobos: Histoire de la civilisation depuis l’antiquité jusqu’au temps de Charlemagne - p. 291. Paris, Ed.Masson. (2) G. Bouthoul. Op.cit.

(49)

environ.

Les loisirs populaires gardent toujours leur base reli­ gieuse et se déploient dans le cadre professionnel. "Pendant tout le Moyen-âge, dit M. Levasseur, le ‘'métier" et la "confré­

rie" ont été avec le christianisme une des grandes affaires des petites gens, une source de plaisir, et un des principaux intérêts de leur vie". Mais/tandis que la corporation étadt essentiellement professionnelle, s'adressant avant tout à l'artisan et au citoyen, la confrérie se préoccupait, elle, de l'homme et du chrétien. Son but était analogue à celui des collèges romains; elle organisait, après les cérémonies reli­ gieuses, de joyeux festins; elle faisait des hommes d'un même métier,une famille unie par la fol dans un même patron, par

les mêmes plaisirs et les mêmes distractions; les funérailles, les noces, la fête du Saint étaient autant d'occasions de ré­ jouissances; chaque confrérie possédait son Saint, sa chapel­ le, sa bannière, son emblème. Lors des cérémonies, de grandes dépenses somptuaires étaient faites en l'honneur du métier; les I4e et I5e siècles furent spécialement prodigues de ces processions, de ces fêtes en grande pompe. En voici deux exem­ ples: "les jours où la confrérie rendait le pain bénit, on se réunissait au domicile du sergent. Parfois les porteurs s'af­

fublaient de masques et de costumes bizarres, portaient sur ±h

(50)

37.

processionnellement par les rues jusqu'à l'église. Toute la confrérie suivait, les uns avec des hallebardes, ou quelques vieilles épées, les autres avec des tambourins et des fifres, jouant des marches militaires. On écoutait et on chantait la messe en grande pompe; puis s^rès le service la troupe reve­ nait dans le m^e équipage, et s'arrêtait dans les cabarets

où la cérémonie se terminait par un festin" (1)

"C'était assurément un spectacle curieux^dans une proces­ sion généralSyde voir toutes les confréries réunies passant sur deux longues files, dans les rues tortueuses de la ville; les artisans an habits de fête, les maîtres et les curés en grand costume, les cierges allumés, les bannières au vent. Tout le monde prenait plaisir à ces fêtes, mais nul n'y trou­ vait autant de charme que l'artisan lui-même puisqu’elles

avaient le double attrait de la curiosité satisfaite et de la vanit é triomphant e". (2)

Après la guerre de Cent ans^ fleurit une distraction po­ pulaire encore en honneur aujourd'hui. Les confréries d'arba- îé^ers d'abord nécessaires offrent bientôt aux artisans un

délassement favori; de grandes réjouissances accompagnaient toujours les concours de tir.

En résiimé, ha Moyen-âge, comiiie dans l'Antiquité, les loisirs sont inexistants les jours ouvrables; les jours de fê*

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te, leur caractère est essentiellement collectif et tradi­ tionnel. Ils ont alors l'avantage de mettre le peuple en con­ tact avec l'ensemble des connaissances et des notions morales du temps, contenues presque toutes dans la religion; ils

l’attirent dans des cadres qui expriment la civilisation de l'époque; temples, amphithéâtres et portiques, cathédrales, • processions et cortèges^ mêlaient, pour ainsi dire dans un

même tissu, travail, délassement et culture.

Les I7e, I8e et I9e siècles (1) marquent une diminution et même la disparition presque complète ^ l^uvrier. Le dé- velopperaent de l’industrialisme, le groupœnent des travailleurs dans les manufactures et les usines, les progrès de l'éclaira­ ge et de la police des rues Implantent la continuité des

longues Journées de travail (16 à 17 heures). Tout au long de l'année, point ou peu d'inteirruption; le repos hebdomadaire lui-même est loin d'être général. Les maîtres ne s'occupent des loisirs de leurs salariés que pour leur imposer obligatoi­ rement le service religieux. Les divertissements populaires

du Moyen-âge ont disparu; travail et loisir ne sont plus mê­ lés comme Jadis dans le même lieu et le même temps. Le diman­ che, seuls les cabaretiers et marchands de vin sont ouverts à la classe laborieuse; la coutme, due à l’alcoolisme, de "fai­ re le lundi" et mène le mardi est générale. De plus en plus, les travailleurs sont exclus des progrès de la culture, de la

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aciexu}* et de l'art, he 17« siècle fUt partioulièronent dur pour les ouvriers} c'est l'époque dm. oolbertiaeuiy du mex>oantili8me9 des graxides manufaoUuree royales. H faut faire travailler le plue p» poasibley aux ss^aires les plus bas poesibley pour vendre le maxi- Bixiia à l'étranger, iliohelieu avait diti ** le peuple est un mulet qui ee gUte par le repos* hma règlements de laanufactures témoig­ nent de la eujétlcm morale et éecmomique des ouvriers à cette épo» que. A I ” Journées de travail du lever au oouober du soleil avec veillée en hiver jusqu'à dix heures du soiry Interrupticm d'uns dmai^heure pour Is déjeunery d'uns heure pour le dinery<^une heure pour le souper} défensey sous peine d'euaende ou dû. ehiLti» ment corporely de chanter y de tenir de longe discours y de blasphé» mery de diz^ des Injuresy de frapper ”(1). A St. Maur, les ouvriers de la manufacture de drap d'or devaient"#'engager à avoir une bco> ne conduite non seulem«it à l'intérieur de la maison rtais encore

au dehors} les jours de fSte assister à la messeyne cherclier que dei divertissements iunmàtes et rentrer avant dix heux*es au logis."

(

2

)

Cependant! certains écrivains philosophss réagissent ccmtre cette situation. Dès 1648 y Th.iiorusy dans l'UtopiCy divise la jouz'* née en 6 heures de travailyy huit heures de somraeily et 10 heures de loisirs y pour tous les hom iss. Casapanellay en 1603y dans la "Ci­ té du Soleil"y organise la production de manière à éviter qu'uns

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partie des citoyens ne soit surmenée au profit de 1*autre oisive. Au 18e siècle, la réaction s'accroit, et de nombreux écrits déplcp- rant les conditions de vie inhumaines des ouvriers. Helvétius de­ mande Inapplication de la journée de 8 heures. Rousseau, dans la "lettre à d'Alembert”, réclame "le développement des loisirs in­ dividuels, familiaux et collectifs,dans 1*intérêt même de 1*ordre publia» et de la société." "Il ne suffit pas, dit-il , que le peu pie ait le temps de gagner son pain , il lui en faut encore pour le manger avec joie." De même Hecker, à la veille de la révolu­ tion fransaise, proposait le repos hebdomadaire obligatoire. (1)

La fin du 18e siècle , et le début du 19e, marquant le triom­ phe du libéralisme économique, présentent néanmoins pour les tra­ vailleurs que ne protège aucune loi, la situation la plus misé­ rable. C*est au moment où^par -êa nature, le travail est le plus dépourvu de joie, au moment où la situation morale de l'ouvrier est la plus détèstable, que ce deraier refuge de l'homme, le loi­ sir disparait. Le surmenage et la pauvreté causent la grossièreté des rares délassements,

ce

VoiciV^u'en dit Marx : (2)

"Depuis la naissance de la grande industrie, dans le dernier tiers du 18e siècle, il se produit une précipitation violente, démesurée semblable à une avalanche en ce qui concerne la prolongation du

(1) A. Babel } Jacques Necker et les origines de l'interve’^ tionnis-me-.Mélanges d'économie politique et sociale offertà

à Edgard Milhaud Paris 1934

(2) Capital: T.l chap.8 6

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