PSYCHANALYSE
Le corps malade a` l’e´preuve du miroir
The diseased body in the mirror
C. Jamart
Re´sume´ : Les concepts psychanalytiques ont souvent e´te´
re´duits a` leur plus simple expression en cance´rologie. Il en a e´te´ ainsi du deuil, de´coupe´ en « e´tapes », il en est de meˆme pour « l’inquie´tante e´trangete´ » (Unheimlichkeit).
Si le deuil, projete´ sur les patients, est en fait principale- ment la proble´matique des soignants, la de´personnalisa- tion est fre´quente chez les patients cance´reux. L’image du corps doit eˆtre mise en rapport avec l’image spe´culaire : soit elle ne permet plus la reconnaissance du sujet par lui-meˆme, soit elle entraıˆne un sentiment de de´doublement de´personnalisant. La clinique des patients atteints de cancer montre une modification de la fonction spe´culaire au point d’engendrer un sentiment d’e´trangete´ a` l’origine d’une angoisse qui laisse le sujet seul, de´pendant et impuissant. Le transfert analytique permet d’avoir acce`s a` ces perceptions. Le patient peut alors retrouver sa subjectivite´ unitaire et se familiariser avec les variations de son image.
Mots cle´s :Psychanalyse – Image spe´culaire – Image du corps – De´personnalisation – De´doublement-transfert
Abstract: Psychoanalytical concepts are often reduced to their simplest expression in oncology. Grief has been subdivided, as wasunheimlichkeit(feeling of strangeness).
While grief, projected onto patients, is really a caregiver issue, depersonalization often affects cancer patients, making it important to connect body image with specular image. Either these patients lose recognition of themselves, or they experience dual personality. The clinical observa- tion of cancer patients has revealed a deterioration of their ability to create a self-image, leading to feelings of strangeness that result in loneliness, dependency and
powerlessness. Analytical transference may help to unders- tand these perceptions. Patients may then be able to recover personal subjectivity and become familiar with their body image variations.
Keywords:Psychoanalysis – Specular image – Body image – Depersonalization – Dual personality-transference
Ils sont en face de moi, l’œil rond, et je me vois soudain dans ce regard d’effroi : leure´pouvante.
Il ne reste que mon regard, j’en conclus, qui puisse autant les intriguer. C’est l’horreur de mon regard que re´ve`le le leur, horrifie´. Si leurs yeux sont un miroir, enfin, je dois avoir un regard fou, de´vaste´[8].
Introduction
Le champ clinique de la cance´rologie est traverse´
d’impe´rialismes conceptuels, parfois a` valeur de dogmes, dont nous finissons par ne plus percevoir le caracte`re totalitaire et ses effets sur la pense´e. La clinique n’est plus alors perc¸ue que par ces prismes de´formants et plutoˆt qu’eˆtre source fe´conde de questionnement elle se re´ve`le pervertie en preuve, preuve de la re´alite´ de nos e´labora- tions the´oriques. De plus, dans nos tentatives le´gitimes de rendre compte de la complexite´ des me´canismes en jeu dans les situations et les e´ve´nements auxquels nous nous trouvons confronte´s nous perdons de vue que nos mode`les ne sont pas la re´alite´ mais ne sont que des discours sur la re´alite´, le discours de la science et celui de la science me´dicale est a` cet e´gard loge´ a` la meˆme enseigne que les autres. Rappelons-nous la remarque de Lacan dans le Se´minaire sur les psychoses : « c’est une observation que nous pouvons faire dans la formation que nous donnons aux e´le`ves de comprendre la critiques des cas, que c’est toujours la` qu’il convient de les arreˆter, c’est le moment ou`
ils ont compris; c’est le moment ou` ils ont compris qui coı¨ncide avec le moment ou ils ont rate´ l’interpre´tation ».
Dossier :
« Cancer et image du corps »
Claude Jamart ()
Psychanalyste a` l’Association freudienne de Belgique 97, avenue Vanderaey, B-118O Bruxelles, Belgique E-mail : [email protected]
DOI 10.1007/s11839-007-0010-8
La compre´hension est donc une figure possible du ratage, en tout cas du ratage de la rencontre.
Meˆme si j’e´prouve un tre`s vif plaisir au travail the´orique c’est la clinique et elle seule qui m’enseigne. A condition de l’aborder en toute innocence, c’est a` dire sans le pre´juge´ the´orique maıˆtre ou celui a` la mode du jour qui occulterait tout e´tonnement.
Ainsi en cance´rologie, le concept de deuil occupe tout le terrain, mais le plus souvent dans des formes plus ou moins abaˆtardies ayant en commun d’avoir perdu le tranchant doctrinal qu’en avait donne´ Freud en 1915 dans ses tentatives d’e´clairer la me´lancolie, et de diffe´rencier deuil normal et deuil pathologique. On regrettera aussi d’avoir perdu la radicalisation de la fonction du deuil reprise par Lacan en tant que matrice de la relation d’objet permettant l’acce`s a` une position subjective et donc de pouvoir penser ce qu’il en est pour ce sujet de l’objet cause du de´sir1. Malheureusement le travail de deuil n’est souvent plus entendu que comme un sche´ma commun a`
tous, un programme, un processus d’e´tapes a` parcourir par le patient et constate´ par les e´quipes soignantes comme autant de signes d’un de´roulement attendu des choses.
C’est bien a` cela que sont re´duites les paroles du patient, a` n’eˆtre plus que texte a` traduire en signes permettant au soignant de se repe´rer en fonction d’un crible the´orique, alors que ces paroles donne´es a` entendre, sont celles d’un sujet singulier, qui tente en ve´rite´, dans la seule ve´rite´ de sa parole adresse´e a` quelques autres, de dire ultimement quelques choses de lui. Pragmatisme du deuil donc, en tant qu’effet d’une certaine vulgarisation que nous devons a` Elisabeth Kubler-Ross, ou tout au moins a` l’usage qui en a e´te´ fait, mais surtout, nous en conviendrons, pragmatisme en tant que me´canisme de´fensif qui tente de nous mettre a` l’abri du re´el de la mort et de son caracte`re irrepre´sentable pour le psychisme.
Nous, c’est a` dire les professionnels de la sante´ implique´s dans cette clinique et confronte´s a` la mort de nos patients, mort re´elle mais aussi mort imaginaire et mort symbo- lique, ces dernie`res e´tant dues au fait que tout diagnostic de maladie cance´reuse est toujours estampe´ d’un signe de mort, quelles que soient les re´alite´s du processus morbide dont le patient est atteint.
Cette re´duction du concept de deuil fait alors dis- paraıˆtre un certain nombre de perspectives the´oriques qui concernent le travail de deuil comme la question du de´sinvestissement de l’objet perdu qui, seul, permet au sujet d’eˆtre capable ensuite de de´sirer un autre objet, celle de l’ambivalence et de la haine qui accompagne l’intro- jection cannibalique de l’objet perdu, celle des identifica- tions qui rappelle cette phase du de´veloppement normal de l’enfant, bien connue sous le nom d’angoisse du 8e mois, deuil pre´coce ou` se de´ploie une proble´matique qui sera re´active´e ulte´rieurement lors de chaque expe´rience de deuil.
Mais d’une longue pratique clinique en cance´rologie en tant qu’analyste, en chimiothe´rapie ambulatoire et en hospitalisation, en he´mato-oncologie, ainsi que de celle, e´galement en tant qu’analyste, d’une e´coute des e´quipes soignantes dans les « Groupes de Parole Psychanalyti- ques », je veux avancer que la proble´matique du deuil en cance´rologie m’apparaıˆt comme e´tant celle des soignants, proble´matique qu’ils projettent sur les patients, alors que celle des patients s’inscrit bien plus dans la ligne´e des troubles de de´personnalisation et de de´re´alisation et ceux de cette forme particulie`re d’angoisse qu’est l’inquie´tante e´trangete´2. Troubles qui nous rame`nent a` la question du corps et de l’image du corps. C’est a` ce propos qu’une autre constatation m’avait e´galement de´sarc¸onne´e lors de mes de´buts en cance´rologie et qui m’avait amene´ a` e´crire ceci : « Quant au corps, c’est par de´faut qu’il se signalait, absent qu’il e´tait du discours du patient. Mutisme d’une relation au corps propre d’autant plus e´tonnant que c’est bien par un signe du corps, un e´ve´nement corporel que s’e´tait ope´re´e pour chacun d’entre eux cette diffe´renciation sain/malade, entraıˆnant a` sa suite une se´rie d’actes me´dicaux et chirurgicaux, et non des moindres, ou` le corps restait central. Silence du corps subjectif du patient que j’ai mis quatre mois a` entendre, assourdie que j’e´tais par l’e´loquence du mien depuis mon entre´e dans le service : sensations intenses de froid apre`s les entretiens, pre´occupations hypochondriaques, identifications hyste´ri- ques, contenus du reˆve envahis par des repre´sentations corporelles de de´membrement ainsi que par des sce`nes, souvent horribles, ayant trait a` la mort » [4]. Ce de´ni du corps e´tait d’autant plus e´tonnant pour moi que les patients atteints de cancer, qui e´taient en re´mission, et qui consultaient en ambulatoire en vue d’un travail analytique me parlaient d’emble´e de leur relation perturbe´e a` leur corps.
De´ni du corps propre, de´personnalisation, angoisse d’inquie´tante e´trangete´, qu’en est-il chez ces sujets de l’image du corps ?
1En psychanalyse, l’objet est ce qui est vise´ par le sujet dans la pulsion, dans l’amour, dans le de´sir. Il ne s’agit pas d’un objet mondain qui apparaıˆt dans le monde sensible. Le mode`le de tout objet est celui qui aura radicalement manque´ et qui aura par la` meˆme fait advenir le sujet comme sujet d’un manque; ce manque e´tant a` entendre dans une relation de re´ciprocite´ : « nous ne sommes en deuil que de quelqu’un dont nous pouvons dire : j’e´tais son manque ». Si les rituels visent a` donner une place au mort, pour l’endeuille´ la question sera de retrouver une place pour son de´sir, la place vide d’un manque, alors que l’eˆtre perdu est venu repre´senter pour lui, et donc obturer, ce manque. Ainsi dans la cure psychanalytique, c’est par les commentaires et interrogations de l’analysant au sujet de la capacite´ de l’analyste a` se passer de lui que l’analysant inaugure son propre mouvement du deuil de l’objet analyste.
2Cette observation concerne les patients rencontre´s lors de leur hospitalisation et qui habituellement n’entreprennent pas ulte´rieurement de travail psychanalytique.
Au vif de la clinique et au miroir du corps malade qu’avons-nous a` voir et a` entendre ?
Les auto-portraits d’He´le`ne Schejerfbeck vaudront comme cas pour le « vu » de la clinique. Peints entre 1912 – elle a 50 ans – et 1945, – l’anne´e avant sa mort – elle a 82 ans – sans complaisance narcissique mais avec cette exigeante lucidite´ que donne parfois la maladie grave3, ils montrent dans l’acce´le´re´ d’une exposition, le mouvement d’un processus que nous connaissons bien et qui est celui que nous donnent a` voir nos patients. En quelques mois, parfois en quelques semaines.
Pour « l’entendu » de la clinique, je reprendrai des propos dits ou e´crits par des patients atteints de cancer.
« J’ai e´te´ tre`s mal la semaine dernie`re. J’ai de´ja` e´te´ tre`s mal, mais cette fois-ci c’e´tait autre chose. C’e´tait comme si je pe´dalais dans la choucroute, mais il y avait plus de choucroute, plus de pe´dale, plus rien. Seulement une impression de de´calage, de distance. Mon mari, c’e´tait comme s’il e´tait loin, j’avais l’impression de pas l’atteindre, de pas pouvoir l’atteindre, comme s’il e´tait derrie`re une vitre. Peut-eˆtre que c’e´tait moi qui e´tais derrie`re une vitre ».
(Madame A., 72 ans, est atteinte d’une re´cidive de lymphome, et est hospitalise´e pour chimiothe´rapie pallia- tive).
« J’ai peur des vomissements. Me retourner dedans/
dehors. C’est pas le regard des autres, c’est de moi a` moi.
J’ai eu une droˆle de re´action dimanche, un des enfants a` voulu toucher mon visage. Je l’ai repousse´. J’avais beaucoup d’agressivite´. Depuis que j’ai perdu mes cheveux, je ne sais plus me regarder dans le miroir. Pourtant on me dit que je suis belle comme c¸a. C’est pas c¸a. Je veux plus me regarder parce que c’est pas moi, je ne me reconnais plus, c’est comme si c’e´tait quelqu’un d’autre qui me regarde ».
(Madame V.H., 34 ans, tumorectomie pour cancer du sein et chimiothe´rapie en ambulatoire).
« Je ne sais pas ce qui s’est passe´ cette nuit. C’e´tait bizarre. J’e´tais comme si j’e´tais deux. Je voulais me lever pour aller aux toilettes et je n’y arrivais pas. J’ai seulement su me lever quand l’un des deux a` dit a` l’autre de se lever.
J’ai eu peur, mais c’e´tait surtout bizarre ».
(Monsieur B., 25 ans, est atteint d’un lymphome, et est hospitalise´ pour chimiothe´rapie; se trouve en isolement protecteur).
« Tu aimes cette franchise qui chasse l’angoisse mais tu es moins rassure´ quand tu lui demandes ce que peut signifier ce ganglion interne. Trois cas de figure, du moindre au pire : tuberculose, toxoplasmose ou lym- phome. Sans autre forme d’appel. A` l’e´nonce´ du dernier pronostic, tu t’assois, ou plutoˆt tu t’effondres. Il profite de la position pour, d’une main puissante, te de´couvrir un nouveau chapelet de ganglions a` la base du cou. En ce premier avril tu sors de l’hoˆpital avec beaucoup de vertiges et bien peu d’humour. Tu n’arreˆtes pas de tripoter ce collier de nodosite´s suspectes, tu t’accroches a` la plus be´nigne des trois gradations symptomatiques : la tuberculose.
S’ope`re alors en ton craˆne une curieuse dissociation : c’est de toi qu’il s’agit mais ce n’est pas de toi qu’on cause, un autre est concerne´ qui est ton corps mais pas ta teˆte ».
(Vincent Borel, 36 ans, est atteint d’une maladie de Hodgkin, et est l’auteur de « Vie et mort d’un crabe » [2].
« Je veux faire e´tat d’une aventure analogue : j’e´tais assis tout seul dans un compartiment de wagon-lit, lorsque sous l’effet d’un cahot un peu plus rude que les autres, la porte qui menait aux toilettes attenantes s’ouvrit, et un monsieur d’un certain aˆge en robe de chambre, le bonnet de voyage sur la teˆte, entra chez moi. Je supposai qu’il s’e´tait trompe´ de direction en quittant le cabinet qui se trouvait entre deux compartiments et qu’il e´tait entre´ dans mon compartiment par erreur; je me levai pre´cipitamment pour le de´tromper, mais m’aperc¸ut bientoˆt, abasourdi, que l’intrus e´tait ma propre image renvoye´e par le miroir de la porte interme´diaire. Je sais encore que cette apparition m’avait foncie`rement de´plu ».
Dans cette note, Freud signale deux autres observations du meˆme ordre mentionne´es par Mach et qu’il commente ainsi : « Au lieu donc de nous effrayer de notre double, nous ne l’avions, Mach et moi, tout simplement pas reconnu. Mais le de´plaisir que nous y trouvions n’e´tait-il pas tout de meˆme un reste de cette re´action archaı¨que qui ressent le double comme une figure e´trangement inquie´- tante ? » Freud re´dige cet essai en 1919, a` 65 ans. Il sera atteint d’un cancer de la machoire en 1924 [3].
Si l’œuvre d’He´le`ne Schjerfbeck nous rappelle les effets des de´labrements du corps sur nos affects, affects d’angoisse, d’horreur, de terreur, de re´pulsion que nous e´prouvons plus ou moins consciemment, non sans honte et culpabilite´, et qui nous renvoient a` la question de la castration, les flashes cliniques qui suivent mettent en e´vidence quelques uns des troubles de l’image du corps mais cette fois au travers des diffe´rentes modalite´s de ses atteintes ou de sa de´composition, et en faisant ressortir de l’image du corps sa structure et en quoi elle se rapporte a` la fonction spe´culaire. Ils illustrent les deux modes diffe´rents de de´composition de la fonction spe´culaire : soit que se trouve compromise ou de´faite la forme ou` l’image du corps trouve le support concret de sa reconnaissance par le sujet, soit que vienne au premier plan la structure de de´doublement qui caracte´rise le registre spe´culaire.
3Atteinte dans sa jeunesse d’une tuberculose, motif d’une rupture avec un homme aime´, entrainant une longue hospitalisation en psychiatrie pour de´pression, elle connaitra une existence solitaire soutenue par la peinture et une importante correspondance. Parmi ses figures ide´ales Rembrandt pour ses autoportraits a` l’encre et Goya : « celui qui dans sa vieillesse, peignait tous les jours sur une plaque d’ivoire qu’il essuyait chaque soir, pour pouvoir recommencer a` y peindre le lendemain ». Catalogue de l’exposition « Lumie`res du monde, lumie`res du ciel », 1998, Muse´e d’art moderne de la ville de Paris.
Ainsi ce que nous dit Madame A. de cette impression de de´calage et de distance entre elle et le monde exte´rieur correspond bien a` un moment de de´personnalisation, dont nous savons qu’elle est cette expe´rience qui affecte le sujet au plus intime de lui et qui s’exprime par une alte´ration de la perception de soi qui paraıˆt modifie´e, alte´re´e.
Concomitante de la de´re´alisation qui concerne quant a` elle la re´alite´ ambiante, elle commence avec la non-reconnaissance de l’image spe´culaire [1]. Son surgissement s’accompagne souvent d’angoisse. C’est un e´tat ou le sujet se dit modifie´
de telle fac¸on que sa propre personne, comme le monde exte´rieur ne lui paraissent plus familiers. Cette impression de non-reconnaissance du corps et du psychisme ame`ne le sujet a` eˆtre observateur de lui-meˆme et la faillite de toute objectivation possible de cette e´trangete´ le rend perplexe devant sa difficulte´ a` trouver les mots pour s’exprimer. D’ou`
l’utilisation de nombreuses me´taphores pour tenter d’en communiquer quelque chose.
Meˆme si la de´personnalisation reste lie´e a` l’entre´e dans la psychose, elle est dans sa forme mineure, une expe´rience banale, commune et si elle n’est spe´cifique d’aucune structure psychotique, perverse ou ne´vrotique, elle n’en concerne pas moins, pour tout un chacun, la structure de l’image du corps dans ses rapports a` la subjectivation, c’est-a`-dire dans la prise en compte de l’existence d’un sujet de l’inconscient. La de´personnalisation est une atteinte du sujet, et elle indique qu’il y a eu un franchissement des coordonne´es de la position subjective. Cette perte des repe`res peut saisir le sujet comme une jouissance. Dans certains cas le sentiment d’e´trangete´ pre´ce`de le moment fe´cond d’une cre´ation artistique : c’est l’aura de l’inspiration.
Giacometti a donne´ le re´cit d’un e´pisode semblable qu’il a expe´rimente´ et dont te´moigne Michel Leiris [7]. Dans un cine´ma d’actualite´, il lui advint de constater que les personnages projete´s n’e´taient que « de vagues taches noires qui bougeaient », et regardant ses voisins de de´couvrir qu’ils lui offraient « un spectacle totalement inconnu ». Au sortir de la salle, le boulevard lui apparut comme il ne l’avait jamais vu : « la beaute´ des Mille et une Nuits dans une espe`ce de silence incroyable » et a` dater de ce jour, il se prit a` e´prouver « une espe`ce d’e´merveillement continuel de n’importe quoi ». Peu a` peu il y eut « transformation de la vision de tout... Comme si le mouvement e´tait devenu une suite de points d’immobilite´. »
Le travail analytique, par le mouvement qu’il met en place, est lui aussi susceptible de provoquer de tels moments de vacillement subjectif.
Pour Madame V.H., cette non-reconnaissance dans le miroir et ses comportements d’e´vitement ne concernent pas une quelconque atteinte esthe´tique, mais renvoient a`
ce qui a e´te´ isole´ sous le nom de « signe du miroir » chez les sujets schizophre`nes. Ce signe consiste en ce besoin qu’ont certains sujets de s’examiner longuement et fre´quemment devant le miroir. Il s’observe au de´but de la psychose au moment ou` sans en eˆtre totalement
envahi, les malades remarquent les premiers effets de ce que l’on peut appeler une xe´nopathie (terme cre´e´ par P.
Guiraud en 1950). L’image dans le miroir apparaıˆt comme comportant la dimension de l’e´trangete´ radicale de quelque chose qui e´meut le sujet, le surprend, et qu’il ne parvient pas a` identifier malgre´ sa recherche anxieuse.
Rive´ au miroir, dans une ve´ritable absorption spe´culaire, le sujet cherche a` pre´venir un morcellement dont il remarque les premiers effets.
En neurologie, l’e´preuve spe´culaire permet de diffe´- rencier la se´ve´rite´ des atteintes des troubles de´mentiels d’origine de´ge´ne´rative ou vasculaire : dans les formes les moins se´ve`res, les malades pre´sentent les meˆmes compor- tements, de recherche anxieuse ou d’e´vitement, alors que dans les formes les plus graves, ils ne se reconnaissent plus du tout dans le miroir.
Avec Monsieur B., c’est la structure de de´doublement de l’image du corps qui apparaıˆt au premier plan sous la forme du double. On pourrait rapprocher cette observation de ce phe´nome`ne qu’on appelle « le compagnon imagi- naire » chez l’enfant, phe´nome`ne non pathologique a`
condition qu’il ne subsiste pas au-dela` d’un certain aˆge. Il concerne ce moment ou` dans le discours de l’enfant, apparaıˆt une sorte de re´plique a` laquelle il s’adresse et qu’il se donne comme vis-a`-vis imaginaire. Ces personnages jouent le roˆle de partenaires fictifs de jeu ou de simples compagnons, assurant une pre´sence dans le monde imaginaire de l’enfant. Il ne s’agit pas d’un objet transitionnel au sens winnicottien mais bien d’un double que l’enfant a cre´e´ et qui repre´sente une adresse pour sa parole. Ce qu’e´crit Vincent Borel de ce moment qu’il nomme dissociation a` l’annonce du diagnostic possible de lymphome, sous la forme d’adresse a` ce « Tu » double de ce « Je » qui e´crit, montre bien la structure d’une division reduplicative dans la parole.
Les auteurs qui ont travaille´ sur les multiples de´clinai- sons du double, comme le reflet, l’ombre, l’image, insistent sur le caracte`re de structure de reduplication du phe´no- me`ne qu’ils rapprochent de l’hallucination visuelle du double, l’he´autoscopie (ou autoscopie), bien connue dans sa forme ne´gative par « Le Horla » de Maupassant.
L’hallucination du double se caracte´rise en ge´ne´ral par l’apparition soudaine devant les yeux e´tonne´s du sujet d’un ve´ritable double de lui-meˆme comme si une glace e´tait mise brusquement devant lui. L’image hallucine´e peut posse´der tous les attributs actuels du sujet ou n’eˆtre qu’assez peu distincte ou meˆme transparente, laissant voir les objets a` travers elle. Ce qui en est le trait essentiel est le de´doublement et c’est bien sur cela qu’insiste Freud, dans son e´lucidation de ce qu’il nomme « L’inquie´tante e´tran- gete´ ».
Ces observations cliniques et la lecture the´orique que nous en faisons graˆce au travail de Ste´phane Thibierge a` propos des syndromes psychotiques de fausse recon- naissance [9] nous rame`nent a` qu’il en est de la
reconnaissance par l’enfant de son image spe´culaire.
E´coutons la description qu’en donne Lacan en 1936 au congre`s de Marienbad : « Le petit d’homme, a` un aˆge ou` il est pour un temps court, mais encore pour un temps, de´passe´ en intelligence instrumentale par le chimpanze´, reconnaıˆt pourtant de´ja` son image dans le miroir comme telle. Reconnaissance signale´e par la mimique illuminative du A ha- Erlebnis, ou pour Ko¨hler s’exprime l’aperception situationnelle, temps essentiel de l’acte d’intelligence.
Cet acte, loin de s’e´puiser comme chez le singe dans le controˆle une fois acquis de l’inanite´ de l’image, rebondit aussitoˆt chez l’enfant dans une se´rie de gestes ou` il e´prouve ludiquement la relation des mouvements assume´s de l’image a` son environnement refle´te´, et de ce complexe virtuel a` la re´alite´ qu’il redouble, soit a` son propre corps et aux personnes, voire aux objets, qui se tiennent a` ses coˆte´s. Cet e´ve´nement peut se produire, on le sait depuis Baldwin, depuis l’aˆge de six mois, et sa re´pe´tition a souvent arreˆte´ notre me´ditation devant le spectacle saisissant d’un nourrisson devant le miroir, qui n’a pas encore la maıˆtrise de la marche, voire de la station debout, mais qui tout embrasse´ qu’il est par quelque soutien humain ou artificiel, surmonte en un affairement jubilatoire les entraves de cet appui, pour suspendre son attitude en une position plus ou moins penche´e, et ramener, pour le fixer, un aspect instantane´ de l’image » [5].
Bien loin d’eˆtre seulement un moment heureux a`
conserver dans l’album des familles, le stade du miroir constitue un ve´ritable carrefour structural ou` reconnais- sance de l’image dans le miroir et identification a` l’image dans le miroir s’articulent pour donner a` l’infans – c’est-a`- dire l’enfant avant qu’il n’utilise le langage – l’anticipation de l’acquisition de l’unite´ fonctionnelle du corps et cela relativement a` l’e´tat de pre´maturation qui le caracte´rise a` ce moment. L’image spe´culaire telle qu’en rend compte la psychanalyse n’est pas une synthe`se des donne´es sensorielles, fonctionnelles et psychologiques suppose´es concourir a` une perception du corps comme totalite´
individualise´e et homoge`ne a` la re´alite´ perc¸ue sur laquelle elle se de´tache. L’image spe´culaire est une projection et un ensemble extreˆmement complexe de de´terminations symboliques et imaginaires qui s’ave`rent ne´cessaires pour que l’image du corps puisse « pre´cipiter » dans le miroir, que l’enfant s’y reconnaisse et qu’il s’y identifie.
Identification au sens plein que lui confe`re la psychana- lyse : a` savoir la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image. Ce qui est assume´ c’est l’image comme forme et cette forme est plus constituante de la subjectivite´, c’est-a`-dire du « Je », que constitue´e.
L’assomption de cette image rec¸oit dans l’ordre humain son sens spe´cifique de l’e´tat de l’enfant au moment ou` elle intervient : de´pendance vitale du nourrissage, impuissance motrice et posturale, incoordination des fonctions et discordance des pulsions. L’image ne peut eˆtre assume´e que sous un mode anticipatoire. C’est ce de´calage temporel
et spatial entre l’impuissance re´elle du corps comme morcele´ et son anticipation comme totalite´ virtuelle dans l’image spe´culaire qui fonde pour toujours le caracte`re de leurre de ce qu’y identifie le sujet, c’est-a`-dire la forme ide´ale et exte´rieure ou` il se reconnaıˆt. Cette forme qui correspond au concept freudien de Moi ide´al est salutaire puisqu’a` travers elle, se produisent les repre´sentations de l’unite´ et de la permanence du corps, mais en meˆme temps elle est radicalement alie´nante puisque cette unite´ et cette permanence sont pose´es dans une ligne de fiction anti- cipatrice et virtuelle.
Et c’est bien en raison de cela que dans le se´minaire
« L’angoisse » Lacan soulignera en quoi l’image du corps n’est en aucune manie`re une repre´sentation a` laquelle nous puissions donner un caracte`re de stabilite´ au regard de la reconnaissance. « Ce corps, il s’agit de nous apercevoir qu’il ne nous est pas donne´ de fac¸on pure et simple dans notre miroir, que, meˆme dans cette expe´rience du miroir, un moment peut arriver ou` cette image, cette image spe´culaire que nous croyons tenir se modifie; ce que nous avons en face de nous, qui est notre stature, qui est notre visage, qui est notre paire d’yeux, laisse surgir, la dimension de notre propre regard, la valeur de l’image commence alors a` changer, surtout s’il y a un moment ou`
ce regard qui apparaıˆt dans le miroir commence a` ne plus nous regarder nous-meˆmes, initium, aura, aurore, d’un sentiment d’e´trangete´ qui est la porte ouverte sur l’angoisse » [6].
Les atteintes du re´el du corps telles qu’elles sont ge´ne´re´es par la maladie cance´reuse et inflige´es par les interventions the´rapeutiques sont bien de nature a`
renvoyer a` un corps non encore spe´cularise´, a` ce qui s’e´prouve au niveau le plus radical de l’eˆtre re´el dans l’ordre de la de´tresse et de l’inadaptation fondamentale du nourrisson. C’est l’Hilflosigkeit de l’enfant a` laquelle re´pond la parole, la pre´sence et l’absence de ce que Freud a appele´ le Nebenmensch, le prochain qui prend soin de l’enfant. Le Nebenmensch de´signe quelque chose au-dela`
du semblable, a` coˆte´ du sujet et dans une alte´rite´ radicale.
C’est aupre`s de ce prochain que nous apprenons a`
reconnaıˆtre, dit Freud, soulignant la valeur spe´cifique du corps et du visage humain dans les tout premiers e´le´ments de la reconnaissance mais aussi le paradoxe selon lequel ce aupre`s de quoi nous apprenons a` reconnaıˆtre est, en meˆme temps pour le sujet, le plus « fremd », le plus e´tranger.
En pre´cisant le statut et la fonction spe´culaire, tels que l’image du corps et ses coordonne´es structurales les de´terminent et en permettant ainsi de mettre en lumie`re le rapport d’un sujet a` son image dans le champ clinique de la cance´rologie, nous de´sirons attirer l’attention des cliniciens sur les troubles de l’image du corps tels qu’ils peuvent s’y pre´senter.
Il s’agit de`s lors de prendre les questions d’identite´
et d’e´conomie subjective dans toute leur complexite´ afin d’imposer a` nos interventions the´rapeutiques la rigueur
que l’importance des enjeux en cause requie`rent. Ce n’est qu’a` cette aune la` que se mesure l’efficace, s’il en est, de nos actes.
Re´fe´rences
1. Article « de´personnalisation ». Dictionnaire de la psychanalyse, sous la direction de Chemama R, Vandermersch B, Larousse (1998), p 90
2. Borel V (1998) Vie et mort d’un crabe. Actes Sud, Paris, p 15
3. Freud S (1985) L’inquie´tante e´trangete´. Gallimard, Paris, p 257 4. Jamart C (1993) La relation the´rapeutique en cance´rologie. Journe´e
d’e´tude : The´ories et pratiques en psychosomatique, Bruxelles 5. Lacan J (1966) Le stade du miroir comme formateur de la fonction
du Je telle qu’elle nous est re´ve´le´e dans l’expe´rience psychanalytique in Ecrits, Seuil, Paris, pp 93-94
6. Lacan J (1963) Se´minaire L’angoisse, lec¸on du 9 janvier. Edition de l’Association Freudienne Internationale, Paris
7. Leiris M (1991) Pierres pour un Alberto Giacometti. L’e´choppe, p 34 8. Semprun J (1994) L’e´criture ou la vie. Gallimard, Paris, pp 13-14 9. Thibierge S (1999) L’image et le double, la fonction spe´culaire en
pathologie. Eres, Paris