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Oncologie : Article pp.209-210 du Vol.1 n°3 (2007)

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Texte intégral

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PETITES NOUVELLES DU CANCER

Laˆcher de ballons

A. Langer

Un laˆcher de ballons. C’e´tait la premie`re fois qu’elle entendait l’expression. Enfin, a` l’hoˆpital. Bien suˆr, les cours de re´cre´ation, les souvenirs d’enfance, ses propres garc¸ons.

Bien suˆr.

Non, la` c’e´tait autre chose. Une me´taphore de me´decins.

Comprenez, une foule de nos propres cellules cance´reuses, groupe´es et compactes ; et elles doivent eˆtre prodigieuse- ment nombreuses, car une seule cellule ne´cessite un microscope pour eˆtre vue, et la` ce sont de petits ronds blancs de diffe´rentes tailles – de quelques millime`tres a` une balle de ping-pong – que l’on voit a` l’œil nu sur une radio de poumons. Oui, ces ballons-coups de poing e´voquent l’enfance et nous e´touffent lentement. Quand meˆme, pourquoi les me´decins attendent-ils des moments aussi tragiques pour s’essayer a` la poe´sie ?

Elle a le compte-rendu entre les mains. La grande pochette qui contient, entre ses poumons malades, son cœur contracte´ de tristesse, est pose´e sur ses cuisses. Elle a pris la feuille que la secre´taire lui tendait, s’est assise pour la lire, et maintenant elle attend la`, fige´e.

Elle sait qu’elle devrait se lever, remettre son manteau, prendre son sac dans une main et sa radio, fine et lourde, dans l’autre, rejoindre sa voiture, l’ouvrir, s’installer, la faire de´marrer, choisir entre Bach et un gospel pour le trajet qui la me`nera au cabinet de son me´decin, attendre encore dans une pie`ce joliment de´core´e, au silence artificiel mais feutre´, en feuilletant des magazines d’une e´tonnante candeur (perdez trois kilos avant l’e´te´, faites renaıˆtre le de´sir dans votre couple, parlez-en a` un psy, mangez beaucoup de le´gumes...) avant de poser cette radio et cette feuille bruˆlantes sur le bureau de son me´decin pour que cela deviennesonaffaire a` lui, qu’il l’en de´barrasse ; et pouvoir, enfin, pleurer.

Mais tout a l’air lourd, et il lui semble qu’elle a de´ja` fait tout c¸a. Une sensation de de´ja`-vu qui la met dans un e´tat bien particulier, comme si elle ressentait dans tout son corps une crampe qui l’immobilisait, contracture intense mais curieusement indolore, si bien qu’une sorte d’e´trangete´

lui est associe´e : est-ce bien elle, ou` est-elle, est-ce son corps qui essaie de l’e´jecter, de la neutraliser ?

Elle secoue la teˆte, et c’est surtout le regard inquisiteur de la vieille dame assise face a` elle (qui paraıˆt signifier :

« Ces femmes jeunes ne savent plus se tenir, elle est affale´e sur sa chaise sans bouger, on dirait qu’elle n’a rien a` faire de ses journe´es, vu qu’elle n’est pas presse´e de partir : pas de bureau qui l’attend, pas d’enfants a` aller chercher, pas de mari a` rejoindre, pas de repas a` pre´parer ») qui la pousse a`

se lever et partir.

Tout se de´roule vite, et comme pre´vu, titres de magazines y compris, jusqu’a` ses larmes. Mais elle pensait que son me´decin serait beaucoup plus souriant et rassurant.

Son attitude grave en lisant le compte-rendu et devant la radio affiche´e sur son ne´gatoscope – elle-meˆme ne voyait plus que ces ronds qui semblaient sauter a` la gueule de quiconque regardait le cliche´, on en oubliait le petit cœur fiche´ en plein milieu – c¸a, elle ne l’avait pas du tout pre´vu.

Puis, dans le de´sordre : la chimio, les examens, les rendez-vous, les prises de sang, les nause´es, la perte d’appe´tit, l’absence totale de libido (comment une chose pareille a-t-elle jamais pu exister ?), la fatigue et l’insomnie, sœurs ennemies entre lesquelles elle e´tait constamment ballotte´e.

Carambolage des e´ve´nements lorsqu’on approche du de´nouement : d’un roman policier, d’un film d’aventures, d’une vie.

Et toutes ces initiales qui mettent vos nerfs a` rude e´preuve : avez-vousoublie´ ? Le cerveau est-il lui aussi plein de ces petites boules blanchaˆtres, accoutrement d’une folie de´butante que le scanner de´voilera bientoˆt ? ALAT, ASAT, CA15-3, CRP, toutes ces choses e´tranges, monstrueusement e´leve´es. La fille qui lui tend les re´sultats est geˆne´e, he´sitant

Adriana Langer (*) Radiologue

De´partement de radiodiagnostic et imagerie me´dicale

Centre Rene´-Huguenin, 35, rue Dailly, 92210 Saint-Cloud, France E-mail : [email protected]

Psycho-Oncologie (2007) 1: 209–210

©Springer 2007

DOI 10.1007/s11839-007-0030-4

Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur archives-pson.revuesonline.com

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entre la pitie´ et l’e´tonnement (« des chiffres si anormaux, et pourtant elle est la`, maquille´e meˆme, comme si de rien n’e´tait » – elle l’entend de´ja` glousser avec ses colle`gues). Elle les rec¸oit avec un sourire de´licat et pudique, presque coquet (« Oui, c’est moi, c’est ainsi, que voulez-vous »).

Elle se rend compte qu’il y a des mondes entiers qui gravitent autour de ces initiales incompre´hensibles, des spe´cialistes de LB, de LBDC, de colo, et il vaut mieux que ce soient eux qui vous voient. Une foule de blouses blanches qui se penchent jour apre`s jour, avec le plus grand se´rieux du monde, sur les trous de dizaines d’anus, sur le liquide blanc qu’ils y de´versent, sur la cadence de l’air qui la remplit comme un ballon (tiens, encore un, se dit-elle. De´cide´ment, j’en renferme plein, et en plus mon ventre devient un e´norme ballon).

Elle a vu un spe´cialiste, qui « ne fait que c¸a », lui a-t-on pre´cise´. « Que c¸a ?! », aurait-elle voulu s’exclamer en sortant de la pie`ce d’examen. C’est presque elle qui e´prouve de la pitie´ maintenant. « Ne faire que c¸a, est-ce possible ? », pense-t-elle en enfilant sa culotte a` dentelles (pure provocation, elle a choisi de mettre une des plus re´centes, l’une de ses pre´fe´re´es, pour se consoler du pe´nible examen).

Et puis, encore dans le de´sordre : le testament, l’avocat, le notaire, les papiers sans fin, chiffres de´risoires pour elle mais plus solides qu’elle, qui lui survivront aux coˆte´s de ses enfants. Les visites d’inde´sirables et lointains parents, la soupe pluriquotidienne dont il faut maintenant mixer les le´gumes : trop fatigant de les maˆcher, les avaler, et ces aliments qu’elle aimait risquaient de rester bloque´s, voire de de´vier. « Corps e´tranger bronchique, fausse-route » : il avait fallu lui expliquer pourquoi cette triste mixture a` la couleur uniforme remplac¸ait de´sormais les clins d’œil quotidiens des morceaux joyeux des carottes, salsifis,

champignons ou poivrons qu’elle se plaisait encore a`

retrouver dans son assiette.

La sonnerie retentit. C’est sa sœur, sa petite sœur, sa cadette de trois ans, les yeux non maquille´s pour e´viter cette fois-ci qu’en sortant ses joues ne ressemblent a` une aquarelle abstraite.

Elle lui raconte des anecdotes avec une mimique droˆle, e´voque des souvenirs depuis longtemps oublie´s : l’odeur moite qui impre´gnait leur maison de campagne, le ce`dre du Liban au tronc tortueux a` l’entre´e du jardin, le che`vrefeuille odorant, la graˆce du lilas.

Elle avait toujours aime´ le jardinage et composait des bouquets magnifiques. Non des vases e´pure´s, e´tiques, presque symboliques, de style japonisant, mais des vases emplis d’une surabondance de fleurs, de branches, de feuilles, aux couleurs bigarre´es, a` la senteur vive, des bouquets qui vous interpellent, vous rappellent la vie, vous e´veillent a` elle si vous l’avez oublie´e.

C’est un de ces bouquets qu’elle apporte aujourd’hui, juste un peu moins exube´rant qu’a` l’habitude. Elle lui tourne le dos tandis qu’elle le de´pose soigneusement sur la commode de la chambre. Puis elle s’asseoit, elles conti- nuent de bavarder. De temps en temps, elle essuie son front, se le`ve tantoˆt pour baisser le store tantoˆt pour lui servir un verre d’eau, qu’elle tient pendant que sa sœur boit, par toutes petites gorge´es pre´cautionneuses.

Puis celle-ci se rallonge. Elle sombre tout doucement, le sait-elle ? L’e´clat de ses yeux verts humides qui se posent, pleins de tendresse, sur le visage de sa sœur, sans parler, semble le dire. Elles se donnent la main, l’une chaude, tout en rondeurs, dore´e et parseme´e de taches de rousseur et de petits poils blonds, l’autre froide et se`che, menue, bientoˆt inerte dans l’e´treinte de sa sœur, qui ne peut plus rien serrer.

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