PETITES NOUVELLES DU CANCER
Premie`re nuit
A. Langer
Annabelle lui propose (divine surprise !), apre`s un dıˆner fait de nombreuses tapas et d’un vin chilien corse´, alors qu’il l’a raccompagne´e et qu’ils sont en bas de chez elle, de monter. Ils s’e´taient embrasse´s l’avant-veille pour la premie`re fois. Mais il lui avait semble´ que c’e´tait surtout lui qui embrassait. Elle e´tait reste´e un peu distante, ce qui l’avait inquie´te´ pour un premier baiser : apre`s tout, c’est un signe important, une pre´monition, c’est comme une be´ne´diction qu’on se donne a` deux devant l’inconnu qui s’ouvre. Tout n’en de´pend pas, certes, mais Il n’avait pas voulu se de´courager pour autant. Chacun avait son propre rythme, il ne fallait rien brusquer. Elle l’avait rappele´ le lendemain, et ils s’e´taient fixe´ rendez-vous dans un restaurant espagnol qu’elle connaissait.
Et les voila` tous deux dans ce minuscule ascenseur a`
l’ancienne – boiseries, portes qui se rabattent : plus du tout aux normes – coˆte a` coˆte, silencieux, faisant mine d’ignorer cette proximite´ et le contact de leurs bras et de leurs cuisses, l’une forte, toute de muscles, l’autre plus douce et dodue.
Elle habite au troisie`me e´tage. Toujours sans parler elle introduit la cle´ dans la serrure, qui re´siste un moment, puis la porte s’ouvre brusquement, alors qu’elle ne s’y attendait pas, et, l’empoignant pour qu’elle ne tombe pas, il la garde serre´e dans ses bras : « La princesse est sauve´e du pre´cipice ! » Ils rient, il la tient toujours enlace´e et, fermant lui-meˆme la porte, trouve aise´ment, dans son deux-pie`ces, la chambre a` coucher. Elle se laisse guider, amuse´e et se´duite par son enthousiasme et son habilete´, puis, se libe´rant de son e´treinte, se retourne et retire serre- teˆte et barrettes. Ses longs cheveux roux de´faits, s’asseyant elle aussi sur le lit, elle lui fait face. Lui, e´tendu sur le coˆte´, la teˆte pose´e reˆveusement sur l’e´paule, la contemple,
l’admire. Pour la premie`re fois depuis qu’il l’a rencontre´e ses cheveux ne sont pas attache´s. Ils sont longs, capricieux, boucle´s, entre rouge sang et rose innocent, avec une pointe d’orange fruitier : il ose a` peine les effleurer.
Il e´tend enfin la main vers elle, gauche comme un adolescent – lui, un me´decin de presque quarante ans ! Une me`che s’emmeˆle dans ses doigts, s’y enroule volontiers, Annabelle dodeline de la teˆte, ils se sourient.
Tenant d’une main son cou de´licat, il la saisit par cette me`che, avec douceur mais fermement, l’approche de lui, elle ge´mit comme un enfant lorsque le peigne accroche un nœud, tout en s’enroulant d’elle-meˆme dans le creux de son bras.
La voici tout contre lui, et tous deux, conscients de ce moment intense, presque solennel, gouˆtent ce premier contact de leurs deux corps couche´s, serre´s l’un contre l’autre, s’arc-boutant l’un sur l’autre. Silencieux, les bras e´tendus, ils se taˆtent sans les mains, se palpent au travers des veˆtements. Ils restent ainsi quelques instants, comme avant d’entamer une danse, ou bien comme deux lutteurs qui attendent le gong annonciateur du premier round – ou encore comme deux musiciens qui, ayant accorde´ leurs instruments, se regardent un bref moment avant de de´buter la me´lodie.
Elle le regarde droit dans les yeux : lelaest donne´, leur corps-a`-corps est entame´. Ils rient, se provoquent, se de´couvrent puis se cachent, jouant de leurs veˆtements qui se frottent et se froissent. Il a enleve´ sa veste et se laisse de´boutonner la chemise, alors qu’elle ne lui offre que ses boucles, devant et tout autour de son visage, et il devine ses traits ardents derrie`re le rideau fauve de cette chevelure.
D’un geste brusque elle de´fait son chemisier et penche en arrie`re sa teˆte boucle´e, consciente et heureuse d’exposer cette poitrine jeune, ge´ne´reuse et ferme, ces mamelons fiers et saillants, poires tant de fois ve´ne´re´es, provocantes dans l’attente, tendues et tentantes. Elle recule, joueuse, sans le laisser approcher, l’e´cartant de ses mains, puis elle se cambre, creuse le dos, avance sa poitrine qui paraıˆt encore plus ample, telle une e´trange hermaphrodite arborant deux sexes masculins sur un torse glabre. Elle s’approche de lui,
Adriana Langer (*) Radiologue
De´partement de radiodiagnostic
Centre Rene´ Huguenin, 35, rue Dailly, F-92210 Saint-Cloud, France E-mail : [email protected]
Psycho-Oncologie (2007) 1: 311–313
©Springer 2007
DOI 10.1007/s11839-007-0043-z
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froˆle son visage, s’e´carte a` nouveau en riant. Et, tout aussi soudainement qu’elle s’e´tait de´veˆtue, elle laˆche ses mains.
Alors ses mains a` lui plongent, s’emparent des seins, les empaument, les caressent, taquinent les mamelons puis les aisselles, reviennent taˆter ce galbe doux et arrondi au-dessus des coˆtes qu’un souffle e´carte, soule`ve, affaisse.
Mais on dirait la`, a` droite, tout en bas, on dirait Mais non, de´formation professionnelle.
Elle l’embrasse, se cambre encore, creusant de plus en plus son dos, offerte, riant, enfin libre des veˆtements qui l’enserraient, la se´paraient de lui, de ces mains dont le contact veloute´ – tantoˆt ferme, appuye´, tantoˆt la froˆlant a` peine, presque chatouilleux – l’envouˆte.
Mais lui, une fois le doute surgi, il y revient, il ne peut faire autrement. Est-ce qu’il se trompe ? Cette sensation paraıˆt si incongrue ici Distrait de leur e´treinte, il est de plus en plus accapare´ par cette palpation. Il n’y croit pas, il ne veut pas y croire : pourtant, il y a bien une durete´
pierreuse niche´e dans le sillon sous son sein droit, une bosse soudaine qui blesse l’innocente, de´sireuse pulpe de ses doigts. Annabelle ne s’aperc¸oit-elle donc de rien ? Il la regarde, attriste´ : non, elle ne s’aperc¸oit de rien, elle est la`, pre´sente, elle est a` lui, elle attend. Il essaie de se concentrer, de bien palper sans rien laisser paraıˆtre, d’eˆtre suˆr de lui avant de de´cider ce qu’il doit faire. Ce n’est pas tout petit. Entre trois et quatre centime`tres, adhe´rent a` la peau, un ganglion dur du meˆme coˆte´. Il a beau, de´guise´ en amant, revenir vers ce sein, il n’y a pas de doute, elle a un cancer, elle ne le sait pas. Il faudra le lui dire. Mais quand, comment ?
Les yeux ferme´s elle tressaille, rele`ve peu a` peu sa jupe. Les mains a` plat sur ses seins, il s’est fige´. De´contenance´, il la regarde, he´site, ne sait que faire. Il doit le lui dire, mais comment ? Et quand ? Maintenant ?Apre`s? Non, pas apre`s, ce serait grossier, ce serait aberrant. De toutes fac¸ons, il ne le pourrait pas, il ne le pourra pas : il n’y aura pas d’apre`s. Son sexe s’est ramolli, sa respiration est redevenue lente. Il e´vite les yeux interrogateurs d’Annabelle qui ne comprend pas.
Malgre´ lui il a e´te´ rejete´ loin, tre`s loin de son roˆle d’amant, et rele´gue´ presque automatiquement dans celui de me´decin, dissocie´, par e´thique et par une longue habitude, de celui d’amant, qu’il ne se sent plus autorise´ a` endosser.
Silencieusement, elle referme son chemisier, s’assoit pour que sa jupe couvre a` nouveau ses cuisses de´nude´es. De cambre´, offert, ouvert, son dos se vouˆte, rentre´, ferme´. « Je ne te plais pas », et elle regarde vers le bas, vers les draps en de´sordre, les oreillers tombe´s par terre.
Comment faire, que faire ? Vite. Il voudrait effacer ses dix anne´es d’e´tudes, n’avoir jamais e´te´ me´decin, n’avoir jamais regarde´ ou touche´ un corps de femme autrement que par de´sir, n’avoir connu de corps que par sa belle et tendre surface, n’avoir jamais vu l’envers rougeaˆtre, sanguinolent sous la peau. Prie`res venues trop tard, impossibles a` exaucer. Puisse´-je ne jamais percevoir d’un
sein autre chose que son arrondi doux et bienfaisant, puisse´-je ne le palper et ne le voir qu’a` travers mon de´sir, a` travers cantiques et poe`mes, pare´ de soie et de dentelles.
Puisse´-je ignorer qu’il peut eˆtre malade, puisse´-je ne jamais l’envisager sous la toile verte d’un champ ope´ra- toire, puisse´-je, puisse´-je
Elle se rhabille, vexe´e mais aussi moqueuse – tantoˆt l’une, tantoˆt l’autre, tantoˆt les deux a` la fois. Elle a pense´
d’abord : « Je ne lui plais pas, il ne veut pas de moi. » Elle se ravise maintenant : « Il ne peut pas. » Qu’y faire ? Le malentendu se cristallise aussi rapidement, aussi inexora- blement que ce cancer qu’il aurait pre´fe´re´ ignorer.
Elle se sert un verre de vin, lui en sert un aussi, par une sorte de politesse re´siduelle et involontaire : elle voudrait le voir de´guerpir au plus vite.
Comment va-t-il le lui dire ? Mais aussi, comment ne pas le dire !
– Bien suˆr que tu me plais, Annabelle. Tu es superbe, tu es belle, sensuelle. J’adore tes cheveux, et ton corps
Pourquoi avoir dit c¸a, a` quoi bon ? Il a e´te´ laˆche, il le sait. Elle se tourne vers lui, he´sitante, ne sachant que penser, regarde furtivement son sexe qui tremblote un moment, comme si lui aussi he´sitait. Elle le regarde, elle attend. Que va-t-il dire ?
Oui, que vais-je donc dire ? Raplapla, son sexe est raplapla. Elle se retourne et finit son verre de vin, le pose avec un sourire vague (mais surtout triste, il le sent bien).
Il doit lui dire. Quelle que soit l’issue de leur e´ventuelle relation, il doit lui dire, c’est son devoir de me´decin.
Le dos tourne´, en silence, elle lui fait comprendre clairement qu’elle attend son de´part. Le nodule de son sein, cet e´tranger, s’est de´sormais immisce´ entre eux et il est impossible de le de´loger. Il se sent tre`s loin d’elle : le lien sensuel qui les unissait s’est de´sormais casse´ – en quelques instants ! – et est irre´parable. Mais en meˆme temps, et sans qu’elle puisse s’en douter, il se sent proche d’elle, il e´prouve pour elle amitie´ et douceur. Le me´decin toujours de garde en lui connaıˆt les souffrances qui l’attendent, voudrait d’avance les soulager, les atte´nuer. Trois centime`tres et un ganglion atteint, c’est la chimiothe´rapie d’emble´e. Comment lui dire ? Il le faut pourtant. Il se le`ve, prend son verre, le boit sans re´fle´chir, parce qu’elle l’a servi, parce qu’il est pose´ la`.
Elle le regarde, l’expression a` la fois agressive et blesse´e, et, sur la de´fensive, elle attend son de´part. Il doit lui dire, meˆme s’il la perd, par affection, par amitie´, ou par devoir moral. Par de´ontologie me´dicale au moins. Elle s’impa- tiente, s’approche de la porte. En tant que me´decin, au moins, fais-le, pense-t-il en enfilant sa veste. Dieu, aide- moi, je ne peux pas, je ne dois pas la laisser.
Ce n’est pas Dieu mais le portable d’Annabelle qui sonne comme en re´ponse a` ses prie`res : re´ponse errone´e.
Elle le cherche (il est sur la chemine´e) s’en empare, re´pond, rit ostensiblement tout en se dirigeant a` nouveau vers la porte, qu’elle ouvre de la main droite. Le portable dans la
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main gauche, plaque´ contre son oreille, elle lui adresse un sourire qui se veut poli, enjoue´, celui d’une femme indiffe´rente, voire me´prisante, mais non vexe´e. Il essaie de dire quelque chose, mais de sa main droite elle indique le te´le´phone, chuchote rapidement : « C’est ma meilleure amie, elle a des proble`mes, impossible de raccrocher ! », et ferme la porte. Il reste quelques minutes dehors, de´conte-
nance´. Puis il descend les marches, un e´tage, deux, s’arreˆte, remonte en vitesse, l’entend toujours rire et parler. Il est sur le point de sonner. « J’ai tout rate´, mais au moins que je le lui dise ». Il ne l’entend plus parler, elle claque la porte de sa chambre, puis de la salle de bains. La douche se met a`
couler. Elle n’entendrait rien s’il sonnait maintenant. Il attend, l’eau coule, il s’en va.
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