ARTICLE ORIGINAL
Ve´cu psychologique de la sexualite´
chez les hommes ayant un cancer de la prostate primitif et localise´
Psychological experience of sexuality for men with localised prostate cancer
L. Bissler
K. ChahraouiT. Altwegg M.-C. Boˆne-Le´pinoy G. TrucG. Cre´hangeRe´sume´ :Les tabous lie´s au cancer, au vieillissement et a` la sexualite´ sont toujours d’actualite´ et posent la question de la sexualite´ des patients ayant un cancer de la prostate.
L’analyse d’entretiens avec ces patients souligne le ve´cu des modifications engendre´es par la maladie et le traitement ainsi que l’inte´reˆt qu’ils continuent a` accorder a` la vie sexuelle. Ainsi les me´decins doivent-ils se pre´occuper de ce domaine de la qualite´ de vie de ces hommes qui touche profonde´ment leur masculinite´.
Mots cle´s :Cancer de la prostate – Sexualite´ – Masculinite´ – Vieillissement
Abstract: Taboos related to cancer, ageing and sexuality are still topical and challenge sexuality for prostate cancer patients. Analysis of interviews with patients highlights the changes caused by the disease and treatments and the significance that they have on sexual life. Doctors must therefore focus on quality of life for these men whose masculinity is deeply affected.
Keywords: Prostate cancer – Sexuality – Masculinity – Ageing
Introduction
Le cancer de la prostate est le plus fre´quent chez l’homme de plus de 50 ans. Les progre`s du de´pistage pre´coce a` un stade localise´ donnent fre´quemment a` ces cancers un bon pronostic. Cependant, le choc de l’annonce diagnostique ne tient pas compte de la gravite´ de la maladie et peut conduire a` une de´tresse psychologique intense, la mort faisant irruption dans la psyche´ et bouleversant les croyances d’immortalite´. A` l’impact psychologique de l’annonce s’ajoute celui des effets secondaires intestinaux, urinaires ou encore sexuels des traitements alte´rant ainsi la qualite´ de vie. L’expression par les patients de ces
Ludivine Bissler (*)
Doctorante en psychologie clinique et psychopathologie allocataire de recherche
Laboratoire de psychopathologie et de psychologie me´dicale (LPPM) Universite´ de Bourgogne, poˆle AAFE, esplanade E´rasme
F-21000 Dijon, France
E-mail : [email protected] Khadija Chahraoui
Professeur de psychologie clinique et de psychopathologie
Laboratoire de psychopathologie et de psychologie me´dicale (LPPM) Universite´ de Bourgogne, poˆle AAFE, esplanade E´rasme
F-21000 Dijon, France Thierry Altwegg
Oncologue-Radiothe´rapeute
Centre de Radiothe´rapie du Parc, 18 cours Ge´ne´ral de Gaulle F-21000 Dijon, France
Marie-Christine Boˆne-Le´pinoy Oncologue-Radiothe´rapeute
Centre de Radiothe´rapie du Parc, 18 cours Ge´ne´ral de Gaulle F-21000 Dijon, France
Gilles Truc
Oncologue-Radiothe´rapeute
De´partement de Radiothe´rapie du Centre Georges-Franc¸ois Leclerc, 1 rue du Professeur Marion
F-21000 Dijon, France Gilles Cre´hange
Oncologue-Radiothe´rapeute
De´partement de Radiothe´rapie du Centre Georges-Franc¸ois Leclerc, 1 rue du Professeur Marion F-21000 Dijon, France
« Sexualite´ et cancer »
DOI 10.1007/s11839-007-0055-8
perturbations peut eˆtre difficile dans la mesure ou` il existe encore dans nos socie´te´s un certain nombre de tabous lie´s au cancer, au vieillissement et a` la sexualite´. Notre objectif est de recueillir le ve´cu psychologique de patients ayant un cancer de la prostate primitif et localise´ et traite´s par radiothe´rapie avec ou sans hormonothe´rapie en s’inte´res- sant plus particulie`rement a` leur sexualite´ ainsi qu’au ve´cu qu’ils en ont en tant qu’homme.
E´tat de la question
Le cancer de la prostate et les diffe´rentes the´rapeutiques utilise´es peuvent occasionner une alte´ration de la sexualite´
des hommes tant sur le plan des capacite´s e´rectiles et d’e´jaculation que sur le plan de la libido. Ces perturbations peuvent alors venir modifier les relations de couple mais aussi les repre´sentations que les hommes ont a` propos d’eux-meˆmes et de leur masculinite´ [3]. Sur un e´chantillon de 210 patients ayant un cancer de la prostate, Lintz et al.
[9] montrent que 49 % rencontrent des proble`mes de sante´
sexuelle et sont en demande de soutien, 61 % disent avoir un inte´reˆt pour ce domaine quand 43 % rapportent une activite´ sexuelle (respectivement 84 % et 70 % 65 ans et 45 % et 11 %65 ans). Plusieurs recherches se sont ainsi inte´resse´es a` l’ame´lioration de la qualite´ de vie de ces hommes au travers de groupes d’interventions « psycho- e´ducationnelles » leur permettant d’eˆtre moins angoisse´s par les proble`mes lie´s a` la sexualite´ [8]. Selon Hirch [5], permettre une parole sur la sexualite´ par des entretiens individuels ou de couple la` ou` les patients ne le feraient pas de manie`re spontane´e a un effet bienfaisant.
Au tabou de la sexualite´ des patients cance´reux s’ajoute celui de la sexualite´ de l’eˆtre vieillissant. Selon les fausses croyances et les ide´es rec¸ues « il existe une limite d’aˆge a` la sexualite´ humaine [2] ». Ainsi, Korfage et al. [6] soulignent le caracte`re inde´cent des proble`mes e´rectiles dus a` l’aˆge, la diminution de l’activite´ sexuelle en lien avec l’augmen- tation de l’aˆge e´tant conside´re´e par les sujets comme plus ou moins normale. Or, un aˆge plus avance´ ne doit pas permettre de tirer des conclusions quant a` une absence ou a` une importance moindre de la sexualite´ chez les plus aˆge´s. En effet, des e´tudes indiquent que 70 % des hommes de 59 ans, 60 % des 59-69 ans, 42 % des 70-79 ans et 26 % des plus de 80 ans affichent un de´sir conserve´ ou encore que 79 % des 60-69 ans estiment que la sexualite´ reste pour eux un centre d’inte´reˆt important comme pour 64 % des 70-79 ans. Enfin, 42 % d’hommes de 60-69 ans disent avoir des relations sexuelles re´gulie`res et 26 % chez les 70-79 ans (Bacon et al. [2003] et Laumann et al. [2006]
cite´s par Colson [2]).
Me´thode et population
Notre e´tude comprend deux temps d’e´valuations, le premier a` la suite du controˆle de centrage et le deuxie`me
quatre mois apre`s la fin de la radiothe´rapie. Un entretien clinique nous permet d’investiguer le ve´cu de la sexualite´
chez les patients a` T1. Ainsi, nous tenterons d’extraire et de regrouper certaines the´matiques qui semblent se de´gager des entretiens mene´s avec les patients quant a` l’investi- gation de la sphe`re touchant a` la sexualite´. L’entretien est comple´te´ par plusieurs e´chelles d’e´valuation. Nous ne pre´senterons ici que les donne´es s’inte´ressant plus spe´cifiquement a` la dimension de la sexualite´ et issues du questionnaire sur la communication dans le couple autour de la maladie (issu d’une recherche de Kornblith et coll. [7]) et du Profil de qualite´ de vie subjective (PQVS).
Entre fin janvier 2007 et mi-septembre 2007, 17 patients et 11 partenaires (16 patients au Centre de radiothe´rapie du parc et 1 couple au CGFL, Dijon) ont participe´ a` notre e´tude.
L’aˆge moyen des patients est de 70,35 ans (e´cart-type [ET] = 6,27) et celui des partenaires est de 63,82 (ET = 9,43).
Quatorze patients sont marie´s dont un remarie´ et 3 ont une relation dont 1 veuf et 2 divorce´s. La dure´e moyenne de la relation de couple est de 36,98 ans (ET = 19,49) et le nombre moyen d’enfants est de 2,12 (ET = 1,41).
Seize patients et 8 partenaires sont retraite´s, un seul patient et 3 partenaires ont un emploi. Quinze sujets ont des ante´ce´dents me´dicaux et 2 des ante´ce´dents de´pressifs.
Neuf patients ont de la radiothe´rapie seule, 6 ont de l’hormonothe´rapie avant le traitement par radiothe´rapie (ne´o-adjuvante), 7 en ont pendant la radiothe´rapie (concomitante) et 7 en ont apre`s (adjuvante).
Le PSA moyen est de 15,14 (ET = 17,93) et le score moyen de Gleason est de 6,53 (ET = 0,80).
Cinq sujets ont un TNM a` T1, 5 a` T2 et 7 a` T3. Le de´lai moyen de l’entretien post-diagnostic est de huit semaines (ET = 4,89).
Re´sultats
Les premiers re´sultats des donne´es au questionnaire de communication et du Profil de qualite´ vie subjective montrent que plus de 50 % des patients partagent avec leur partenaire leurs pre´occupations lie´es aux changements corporels/physiques occasionne´s par le traitement. Ils sont e´galement 50 % a` e´voquer avec leur partenaire la manie`re dont le cancer affecte leur sexualite´. Pour un tiers des sujets, le fait de ne pas pouvoir e´changer sur ces questions est source de souffrance. Concernant la satisfaction lie´e a`
la vie sexuelle, nous retrouvons des proportions e´quiva- lentes de sujets satisfaits et insatisfaits (50 %-50 %), les sujets insatisfaits souhaitent des changements dans ce domaine de qualite´ de vie.
L’analyse des 17 premiers entretiens permet de mettre en e´vidence un certain nombre de the`mes, en particulier la diversite´ des conceptions et de l’importance donne´e a` la sexualite´, les modifications de la sexualite´ lie´es a` l’aˆge, l’atteinte de la masculinite´, les diffe´rentes manie`res de faire
face au proble`me, la dynamique des pulsions de vie (sexualite´) et de mort (cancer) et enfin l’importance du roˆle des me´decins dans ce domaine.
Le vieillissement et la sexualit e´ : des conceptions bien diff e´ rentes
Meˆme si l’aˆge revient souvent comme mode´rateur de l’importance donne´e a` la sexualite´, voire comme justifica- tion premie`re d’une susceptible indiffe´rence dans ce domaine, la richesse des entretiens avec certains patients nous laisse apercevoir une sexualite´ toujours investie, comme peut l’illustrer cet homme de 70 ans (S17) demandant a` son me´decin s’il existe un autre traitement que le Viagra® et si beaucoup d’hommes ont ce type de demande. Se rassurer, savoir qu’il n’est ni le seul dans cette situation ni le seul a` avoir recours a` ce type de traitement semble important. Alors que 8 sujets balayent rapidement la question avec pour motif premier l’absence de relations sexuelles (aˆge moyen = 74,17 ; ET = 3,76), pour les 9 restants (aˆge moyen = 68,44 ; ET = 6,23), le sujet peut eˆtre discute´ soit sous forme de pre´occupations soit sous forme de verbalisations soulignant l’importance donne´e a` ce domaine. Toutefois l’aˆge moyen paraıˆt moins avance´
chez ces derniers et 4 patients ont meˆme aborde´ ce sujet d’eux-meˆmes.
L’importance de la sexualit e´ malgr e´ l’aˆge
Le sujet 3 (73 ans) qui a toujours une activite´ sexuelle ne comprend pas les couples qui font chambre a` part a` partir d’un certain aˆge (sa femme a 73 ans) et nous incite a`
investiguer la sexualite´ supposant que « les hommes n’en parleront pas ne´cessairement d’eux-meˆmes ». Quant au sujet 7 (74 ans, amie 65 ans), il avance a` sa manie`re que l’aˆge n’est pas un e´le´ment pertinent pour justifier de l’importance de ce domaine : « Oui c’est une pre´- occupation Ben, vous savez avec l’aˆge, c’est peut-eˆtre difficile a` comprendre pour vous Vous, vous eˆtes a` un aˆge ou` c’est en fle`che. C¸ a fait d’ja` un p’tit moment que c’est plus comme avant quoi. » Le sujet 16 (60 ans) nous fait e´galement part et spontane´ment de ses difficulte´s e´rectiles depuis environ deux ans : « C’est au niveau des rapports, c’est pas e´vident. [ ] Oui, c¸a me manque. [ ] J’aimerais bien que c¸a revienne mais le me´decin a dit que c¸a pouvait ne pas revenir. [ ] Si c¸a revient pas, tant pis On fait pas avec ce qu’on a pas. » Le sujet 17 (70 ans), quant a` lui, nous confie avoir re´cemment pris, a` la suite de l’arreˆt de sa sexualite´, un traitement cesse´ depuis. Bien qu’e´tant plutoˆt insatisfait de sa sexualite´, « [son] e´pouse serait plutoˆt
‘‘anti’’ alors on laisse tomber ».
Les m e´ tamorphoses de la sexualit e´
Certaines citations illustrent bien les modifications de la sexualite´ avec l’aˆge : « La tendresse a remplace´ les
rapports comme on dit » (S5) ; « C¸ a n’est plus comme quand on est jeune. [ ] Avec l’aˆge il s’agit davantage de complicite´, de tendresse, on ne sait pas quand on va le faire, c’est dans la relation que c¸a arrive, c¸a n’est pas l’acte a` faire comme quand on est jeune. » (S11). Ce dernier confie d’ailleurs pre´fe´rer cette sexualite´, cette relation faite avec l’aˆge et qu’il ne souhaiterait pas revenir en arrie`re. Le sujet 15 qui n’a plus de relations sexuelles observe que lui et sa femme ont « tendance a` se se´parer » et « [qu’il est]
plus oblige´ d’adapter [ses] comportements aux siens qui ont change´. » Il e´met l’hypothe`se que le fait d’eˆtre tout le temps ensemble depuis la retraite « accentue peut-eˆtre cette chose-la` [ ] C’est pas l’acte en lui-meˆme, il y a d’autres choses, les caresses [ ] de l’amour. [ ] C’est pas quelque chose qui brise tout ».
Cancer de la prostate et masculinit e´
Pour certains, l’atteinte du corps et la symbolique sexuelle du cancer de la prostate ajoutent parfois au ve´cu difficile de se sentir de´ja` diminue´ par le vieillissement. De plus, il semble que la repre´sentation que le patient se fait de l’homme ait aussi son importance. Cette observation est tre`s pre´gnante chez le sujet 7 : « On est un petit peu controˆle´ par ce cancer. Moralement se sentir diminue´, c¸a n’arrange pas Si c¸a remarche pas, c¸a remarche pas, faut se faire une raison. [ ] C¸ a perturbe. De´ja` a` cause de l’aˆge J’ai toujours voulu me de´brouiller par moi-meˆme. » Quant au sujet 16, il re´pond sans de´tour : « C’est la virilite´ de l’homme On se sent moins homme. » Enfin, le sujet 17 semble pouvoir se de´fendre de la perte de ses capacite´s sexuelles par l’humour expliquant la confidence d’un ami sur ce sujet (« [ ] c’est foutu »), ce a` quoi il ajoute : « Bon ben voila` on en rit. » Ainsi, diffe´rentes de´fenses sont mises en place pour faire face a` la diminution de la sexualite´.
D e´ fenses et mani e` res de faire face
Lorsque la sexualite´ est encore pre´sente, les dysfonctions sexuelles lie´es au traitement restent souvent envisage´es comme une hypothe`se entre anticipation possible et tentative de re´assurance : « Cela ne sera pas facile a` ge´rer si cela venait a` arriver » (S3, 73 ans). Pour le sujet 10 (56 ans), ce sera le seul point ne´gatif a` envisager si cela arrive. Pour d’autres, le caracte`re incertain et temporaire des effets secondaires est bien souligne´ : « C’est possible, c¸a peut ne pas arriver. [ ] Tant que c¸a ne dure pas. » (S2, 75 ans) ; « C’est pas pour toute la vie enfin je sais pas mais je suppose, hein [en riant] ! » (S13, 72 ans). Un autre moyen semble eˆtre celui de de´placer sur le/la partenaire la geˆne ressentie : « Ce serait plus difficile pour ma femme. [ ] C’est important pour moi mais peut-eˆtre plus pour ma femme. » (S3) ; « Moi c¸a marche plus, c¸a marche plus, mais elle, je crois que ce serait difficile. » (S8, 70 ans, huit mois de relation). Enfin, l’aˆge revient parfois e´tonnamment comme moyen de banalisation et de rationalisation alors meˆme
qu’une certaine importance de la sexualite´ reste sous-jacente dans les entretiens mene´s (« J’y trouve presque normal. »).
Pour le sujet 7 pour lequel la dimension sexuelle, qu’il aborde de lui-meˆme de`s le de´but, suscitait de fortes pre´occupations, l’importance donne´e initialement s’estompe au fur et a` mesure que l’entretien avance et aborde des questions concernant l’e´volution de la maladie plus angois- santes pour le patient. Tout se passe alors comme si la sexualite´ venait d’eˆtre aborde´e et conside´re´e jusqu’a` pre´sent de manie`re inde´cente. D’ailleurs, ce que nous pouvons conside´rer comme un lapsus nous laisse en prendre toute la mesure : « C¸ a joue comple`tement sur la mora lite´ »
Quand pulsions de mort et pulsions de vie se rencontrent
Parler de la sexualite´ quand tout est centre´ sur la maladie et sur le risque vital qu’elle peut impliquer peut alors sembler secondaire pour les patients. Le cancer renvoie a`
la mort, aux craintes de perdre la personne aime´e, alors comment oser parler de sexualite´, de notion de plaisir, rendre compte d’un acte qui semble alors prendre un caracte`re inde´cent pour eux ? Par exemple, la partenaire S2 explique son retrait volontaire de la recherche, par la geˆne ressentie face aux questions investiguant la sexualite´
(un seul item de communication pourtant) : « Non, e´coutez c¸a ne me dit rien c¸a me geˆne. [ ] Je m’occupe de mon mari qui est bien malade et il ne va pas tre`s bien en ce moment. [ ] Vous savez, on pense a` la maladie, pas a`
ce genre de chose. » Cela e´tant, quand sexualite´ (pulsion de vie) et cancer (pulsion de mort) se rencontrent, un conflit se cre´e. Plusieurs exemples l’illustrent : « C’est comme s’il ne fallait pas toucher un organe malade », explique le sujet 11 en parlant du blocage ressenti chez sa femme et illustrant ses propos en prenant son index droit entre son pouce et son index gauches avec he´sitation ; « Moi, mon but, c’est de gue´rir ce qu’il me reste a` vivre. On n’a pas de garantie. On a beau dire c’est be´nin comme si c’e´tait rien, on sait pas comment c¸a peut repartir par la suite. » (S7 dont la crainte reste celle de me´tastases aux testicules) ; « C’est pas quelque chose qui brise tout [les dysfonctions sexuelles]. [ ] Pendant cette pe´riode de re´paration [ ], le but est plus important que les conse´quences mais apre`s je sais pas. » (S15).
La parole et l’ e´ coute du m e´ decin sur la sexualit e´
Diffe´rentes informations sont relaye´es concernant la parole des me´decins sur les effets secondaires lie´s a` la sexualite´. Il est difficile de connaıˆtre la part d’initiative d’un me´decin a` aborder ce sujet mais deux patients pre´cisent avoir e´te´ informe´s des possibilite´s de traitements en cas de proble`mes. Cela e´tant, il semble parfois que l’information soit laisse´e aux soins de la documentation remise. Si certains me´decins osent parler de sexualite´ a`
leurs patients, savent e´couter leur parole et entendre leurs pre´occupations, leur souffrance, certains semblent avoir
encore quelques difficulte´s a` aborder ce domaine et parfois meˆme a` re´pondre aux questions des patients : « J’ai demande´ au me´decin a` quoi servait la prostate. Il m’a dit : ‘‘Quand on est jeune c’est pour faire des enfants et quand on est vieux, c’est pour les urologues.’’ » (S4) ou encore le sujet 7, pour lequel l’importance de la sexualite´
avait occupe´ une grande partie de l’entretien, et auquel l’urologue a re´pondu : « On verra c¸a apre`s. » Et le patient d’ajouter : « D’abord on soigne c’est normal ».
Discussion
Les entretiens mene´s aupre`s des patients ayant un cancer primitif et localise´ de la prostate rendent bien compte des difficulte´s pouvant eˆtre rencontre´es dans cette triade cancer, sexualite´ et vieillissement. Cela e´tant, l’he´te´roge´- ne´ite´ des re´sultats tant quantitatifs que qualitatifs souligne bien la variabilite´ du ve´cu des patients et indique la ne´cessite´ de prendre en conside´ration l’individualite´ de chacun dans ce domaine de vie.
En effet, quand certains utilisent l’aˆge dans leur rationalisation, d’autres soulignent l’importance d’une sexualite´ malgre´ l’aˆge. Comme le pre´cise Colson [2], alors que pour Freud et Ferenczi « le de´ficit narcissique du sujet vieillissant condamnait de´finitivement sa sexua- lite´ », pour Le Goue`s (2000) comme pour Colson (2001), les modifications impose´es par le vieillissement peuvent eˆtre accepte´es sans pour autant renoncer a` la sexualite´ [2].
Ce meˆme auteur parle d’une sexualite´ diffe´rente, « moins physique et plus relationnelle, moins sexuelle et davantage sensuelle. » Toutefois, comme le souligne Bacque´ [1], la socie´te´ renvoie aux personnes aˆge´es l’image obsce`ne de leur sexualite´. Dans le cas du cancer de la prostate, les patients les plus aˆge´s craignent de « passer pour des obse´de´s » et a` la honte et au sentiment de de´valorisation [11] peuvent s’ajouter la honte et la culpabilite´ a` parler de leur sexualite´ quand la priorite´ est donne´e aux soins et a` la lutte contre la maladie [10].
En effet, la rencontre du cancer et de la sexualite´
confronte les pulsions de mort (Thanatos) et les pulsions de vie (Eros). L’irruption du cancer provoque une rupture entre l’affectivite´ et la sexualite´. Gros parle a` la fois de la question du sexe comme antidote a` la mort, permettant de maintenir une permanence a` l’autre, et de la crainte de toucher un corps blesse´, de la peur de mal faire ou de faire mal [10], d’autant que la survenue d’un cancer transforme un organe en menace de mort [5]. La mort pourrait ainsi devenir « une compagne envahissante dans une espe`ce de me´nage a` trois qui rend facilement la sexualite´ inoppor- tune, secondaire et de´place´e [4]. » De plus, a` l’angoisse de mort s’ajoute celle de la castration symbolique pouvant alte´rer la repre´sentation « virile » (masculinite´) que les hommes ont d’eux-meˆmes.
Ainsi que le synthe´tise Marx [10], les troubles de la sexualite´ induisent un travail psychique s’apparentant
a` celui du deuil. L’e´vocation des difficulte´s et des pertes sexuelles facilite ce travail caracte´rise´ par l’inte´gration de la menace de mort autour des pertes de la fonction sexuelle et du sentiment d’immortalite´. Devant la difficulte´ e´ven- tuelle de ces hommes a` parler de leurs proble`mes lie´s a` la sexualite´, il importe que les me´decins permettent une e´coute et une parole sur cette dimension sans banalisation.
S’ils doivent informer des effets secondaires, ils sont aussi les premiers interlocuteurs privile´gie´s a` pouvoir aborder cette dimension, d’autant que la parole du me´decin a souvent un fort impact et que ces patients semblent peu demandeurs de soutien psychologique. La question d’un cadre et d’un dispositif psychologiques mieux adapte´s a`
leurs difficulte´s est donc pose´e. Il semble que des groupes d’interventions « psycho-e´ducationnelles » [8] de meˆme que la constitution d’une dyade avec un pair en re´mission et ayant connu le meˆme parcours [12] puissent eˆtre des options qui leur soient be´ne´fiques. Des entretiens de couple peuvent aussi aider les couples a` communiquer sur ce sujet.
Conclusion
Les re´sultats pre´liminaires de notre recherche sur le cancer de la prostate et la sexualite´ soulignent l’he´te´roge´ne´ite´ du ve´cu des patients. Notre e´tude se poursuit de manie`re a`
pouvoir affiner nos re´sultats et a` mettre en e´vidence les diffe´rents facteurs psychologiques et relationnels qui seraient en lien avec une plus grande de´tresse psycho- logique de ces sujets.
Le the`me de la sexualite´ et du cancer reste un sujet encore de´licat pour certains patients comme pour certains professionnels de la sante´. Cependant, la sexualite´ est un domaine de la qualite´ de vie empreint de pre´occupations
pour certains, et cela meˆme a` un aˆge plus avance´, alors que d’autres s’en de´fendent. Entre le respect des de´fenses et de l’intimite´, nous nous devons de conside´rer les souffrances de la personne dans ces diffe´rentes dimensions, il en va du respect de la personne dans sa globalite´ et dans son inte´grite´ psychique comme sexuelle.
Re´fe´rences
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payer pour gue´rir d’un cancer. Rev Francoph Psycho-Oncologie 3: 143-4 2. Colson MH (2007) Sexualite´ apre`s 60 ans, de´clin ou nouvel aˆge
de vie ? Sexologies 16: 91-101
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10. Marx E (2005) Sexualite´ et cancer : d’un deuil a` l’autre, les maux de l’Intime. Rev Francoph Psycho-Oncologie 3: 139-40
11. Se´divy J (2005) Traitement du cancer de la prostate : la consultation sexologique. Rev Francoph Psycho-Oncologie 3: 190-3
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