ARTICLE ORIGINAL
Le sexuel de la psychanalyse
The sexual side of psychoanalysis
S. Lesourd
Re´sume´ :Notre socie´te´ libe´rale tend a` abolir les frontie`res entre sexualite´ infantile et sexualite´ ge´nitale adulte ; pour- tant, l’existence meˆme d’une sexualite´ infantile fait toujours scandale. Ce texte s’attache a` de´crire a` nouveau la sexualite´ infantile dans sa construction, a` rappeler en quoi elle est diffe´rente de la sexualite´ adulte, et comment elle est ne´cessaire au processus d’humanisation et a` la culture.
Mots cle´s : Psychanalyse – Sexualite´ infantile – Sexualite´
adulte ge´nitale – Culture
Abstract: Our liberal society is moving toward abolishing the boundaries between child sexuality and adult, genital sexuality, although the very existence of child sexuality incites controversy. This paper once again describes the construct of child sexuality and tries to distinguish it from adult sexuality and show how it plays a lead role in the humanisation process and in culture.
Keywords:Psychoanalysis – Child sexuality – Adult genital sexuality – Culture
Il est toujours surprenant, un peu plus d’un sie`cle apre`s l’invention de la psychanalyse, de se rendre compte que la rede´couverte freudienne de la sexualite´ infantile fait toujours autant re´sistance. Certes, nul n’ignore plus que les enfants ont une sexualite´, et meˆme ceux qui s’indignent
des agir sexuels des enfants sont de plus en plus nombreux.
Certes, la pre´valence du principe de plaisir, que Freud a le premier affirme´e en 1905 [5], est reconnue. Elle est meˆme devenue le « credo » de notre socie´te´ libe´rale de consom- mation qui proˆne la satisfaction de l’individu comme but de la vie en socie´te´. Pourtant, l’enseignement freudien sur la sexualite´ infantile et sur la domination de la vie psychique inconsciente par le principe de plaisir reste encore la plupart du temps et chez la majorite´ des personnes mal compris.
La sexualite´ infantile, qui re´git les comportements humains, n’est pas ce qu’en disent les me´dias, ni ce qu’en pensent nos concitoyens. La sexualite´ reste conc¸ue comme l’e´change ge´nital entre deux partenaires, soit comme la version adulte de la sexualite´, et « la confusion des langues entre l’enfant et l’adulte [4] » pollue toujours la compre´- hension de la vie psychique.
Notre propos dans cet article sera d’essayer de dissiper ce malentendu car, dans un temps ou` le « bien-eˆtre physique, mental et social » devient quasiment la norme de la vie, il paraıˆt fondamental de rappeler ce que la psychanalyse a de´voile´ du rapport du sujet au plaisir. Le plaisir est bien le but de toute vie humaine, mais sa re´alisation totale est impossible a` l’homme, car le plaisir individuel s’oppose a` la vie en socie´te´ [9]. Pour compren- dre cela, il nous faut repartir de la constitution de l’humain depuis son origine individuelle.
Le sujet humain, dans un premier temps – celui qui pre´ce`de sa naissance – n’a aucune action a` faire pour satisfaire ses besoins vitaux. L’enfant encore dans le ventre de sa me`re voit ses fonctions vitales assure´es de manie`re continue par l’e´change sanguin avec celle qui le porte.
Nourrissage, oxyge´nation, e´vacuation des de´chets produits par l’activite´ corporelle, toutes ces fonctions de bien-eˆtre sont dispense´es en continu par la symbiose avec la me`re que cre´ent les e´changes placentaires. La naissance et la rupture du cordon, dans laquelle l’enfant perd cette plate-
Serge Lesourd (*)
Psychanalyste, professeur des universite´s Directeur de l’unite´ de recherche en psychologie :
Subjectivite´, connaissances et lien social, universite´ Louis-Pasteur 9, place d’Austerlitz, F-67000 Strasbourg, France
E-mail : [email protected]
Dossier :
« Sexualite´ et cancer »
Psycho-Oncologie (2007) 1: 222–225
©Springer 2007
DOI 10.1007/s11839-007-0057-6
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forme d’e´changes (le placenta), provoquent un cataclysme dans l’e´conomie du plaisir. La rythmicite´ des e´changes et la discontinuite´ de la satisfaction s’introduisent dans la vie biologique et dans la vie psychique de l’enfant. Cette rupture s’introduit chez le sujet humain de manie`re trop pre´coce, en un temps ou` son de´veloppement neurologique ne lui permet pas, a` la diffe´rence de nombreux autres eˆtres vivants, de subvenir a` ses besoins vitaux par une action motrice approprie´e. Si l’infans peut de lui-meˆme pourvoir a`
son oxyge´nation et a` l’e´vacuation des toxines corporelles, en ce qui concerne son « approvisionnement e´nerge´tique », il se retrouve dans une situation totale de de´pendance a` son environnement. L’environnement devient donc la source de toutes ses satisfactions et de toutes ses insatisfactions, en ce temps ve´cues comme privation [6] par l’enfant. Cette de´pendance, due a` la ne´ote´nie humaine [2], fait de ceux qui entourent l’enfant, des e´quivalents des dieux des anciens temps, des de´tenteurs de tous les pouvoirs. La psychanalyse a appele´ cette figure des dieux : « la fonction maternelle ».
Maman peut eˆtre une machine
La Me`re1devient donc pour l’enfant celle qui peut donner ou refuser la nourriture vitale, et la satisfaction qui vient avec les soins nourriciers et les soins corporels de bien- eˆtre. L’enfant comprend tre`s vite combien il de´pend de cet environnement maternant. J’ai en me´moire une « petite crevette », ainsi que les appellent affectueusement certai- nes pue´ricultrices des services de ne´onatologie. Ce petit garc¸on, ne´ a` 6 mois et demi de grossesse, avait e´te´ place´
sous respirateur artificiel. Quand, au bout d’un mois, les me´decins ont de´cide´ de retirer ce respirateur et que celui- ci fut e´teint, ce petit garc¸on a pre´sente´ tous les signes d’une de´tresse fondamentale : cris, pleurs, agitations, suffoca- tions, etc. le respirateur fut donc rebranche´, mais a` chaque tentative nouvelle d’arreˆt du respirateur les meˆmes signes re´apparaissaient, alors que physiologiquement l’enfant pouvait tre`s bien s’en passer. Apre`s une re´union d’e´quipe, la psychologue du service proposa cette ide´e folle de de´brancher l’enfant de l’appareil mais de laisser celui-ci en marche, et l’enfant n’a pre´sente´ aucun symptoˆme de de´tresse. L’enfant avait besoin, psychiquement, du bruit, du rythme de la machine qui s’e´tait constitue´ pour lui comme une pre´sence rassurante, comme une pre´sence vitale, la machine avait pris une part de la place de la Me`re.
C’est cette de´pendance ne´cessaire a` l’Autre vital, dans cet exemple une machine, qui est au cœur de la sexualite´
infantile freudienne. La sexualite´ infantile, c’est la fac¸on dont un sujet, toujours unique, constitue un lien au monde exte´rieur fait de plaisir et de re´assurance, dans un environnement qui au de´part lui est hostile et est ve´cu comme tout-puissant. Pour survivre et obtenir la satisfac-
tion vitale ne´cessaire, l’enfant se coule dans les demandes qui lui viennent de la Me`re, il se fait objet de la Me`re pour obtenir sa propre satisfaction. La Me`re, dans la majorite´ des cas « suffisamment bonne » [10], procure a` l’enfant ce dont il a besoin en e´veillant ainsi ses plaisirs corporels. C’est dans ce lien entre l’enfant et l’Autre, la Me`re, que se construisent les plaisirs et les satisfactions de l’enfant, dans un lien corporel qui est fait de jouissance corporelle et qu’il nous faut bien, a` la suite de Freud, nommer sexualite´. Dans ce lien premier au plaisir se forment les divers aspects culturels de plaisirs qui feront les particularite´s des groupes sociaux.
L’enfant ainsi adopte les gouˆts et les de´gouˆts propose´s par la nourriture maternelle, de meˆme il abandonne la prononcia- tion des phone`mes qui ne sont pas rec¸us et e´mis par son environnement. Physiologiquement, rien ne de´termine ces choix, tout enfant humain peut s’inscrire dans la culture qui l’accueille, mais il a besoin de cette culture apporte´e dans les premiers liens pour choisir ses plaisirs et ses modes de satisfaction. C’est ce que Lacan [7] e´nonce quand il dit que le de´sir, c’est le de´sir de l’Autre. La sexualite´ infantile est ainsi un lien corporel a` l’autre mis en forme par la relation mais pris dans un plaisir individuel de l’enfant, ce que nous nommons narcissisme primaire. Mais ce narcissisme infantile est limite´, car il de´pend de l’autre et des formes que la Me`re donne aux objets de satisfaction dans ses e´changes avec l’enfant.
Faire plaisir a` Maman
Ce support corporel du lien a` l’autre entraıˆne une conse´quence autre pour la psyche´ infantile. En effet, si la Me`re peut donner l’objet qui satisfait (la nourriture, la chaleur, la proprete´, etc.), elle a aussi la possibilite´ de refuser le don de l’objet. Pour l’enfant, cet objet de satisfaction e´tant vital, le refus du don est un danger majeur. Pour ne pas risquer ce refus, l’enfant se soumet aux demandes de la Me`re, il devance meˆme souvent celles-ci.
Je pense a` cette petite fille de 9 mois que sa maman avait amene´e a` mon cabinet car elle pleurait toutes les nuits, mettant cette femme et son e´poux dans e´tat proche de l’e´puisement et de la violence vis-a`-vis de l’enfant. Ce qui s’est de´voile´, sans entrer dans les de´tails de ce cas, c’est que cette femme avait une crainte, issue de son histoire, que sa petite fille ne meure dans son sommeil. Quand elle a pu raconter l’origine de cette peur, sa petite fille s’est endormie dans ses bras, et par la suite a « fait » toutes ses nuits. Ce be´be´ de 9 mois avait parfaitement bien entendu la peur de sa me`re et tentait a` sa manie`re de la rassurer. Quand elle pleurait, c’e´tait sa manie`re a` elle de te´moigner qu’elle e´tait en vie. Cette enfant te´moigne de ce qui lie tout enfant a` sa Me`re, un amour extraordinairement fort, fonde´ sur la de´pendance certes, mais qui est le prototype de l’amour et
1Pour la lisibilite´ de la suite du texte je garderai ce terme pour de´signer la fonction maternelle telle que l’a de´crite la psychanalyse.
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du lien a` l’autre. La` encore, c’est bien de sexualite´, dans sa version amour, qu’il s’agit.
C’est donc bien par le lien a` l’autre des premiers e´changes corporels (humains ou pas) que l’enfant construit son rapport au monde. Ce lien entre deux individus qui vise a` la satisfaction de l’un comme de l’autre, qui est pris dans une de´pendance mutuelle, qui se joue dans les e´changes corporels de`s le de´but puis tre`s vite dans les e´changes phone´matiques et langagiers, re´pond donc a` tous les crite`res de ce que nous nommons sexualite´. Certes, cette sexualite´ n’est pas ge´nitale, c’est-a`-dire qu’elle n’est pas adulte, mais cela n’est duˆ qu’a` l’immaturite´ fonctionnelle du mammife`re humain dans le domaine ge´nital. Immaturite´
qui d’ailleurs constitue cette particularite´ humaine du biphasisme sexuel repe´re´ par Freud de`s 1905 [5].
Ce lien d’amour sexualise´ qui unit l’enfant a` sa Me`re est une des bases fondamentales de l’e´ducation. Ainsi, dans son de´veloppement, l’enfant peut se soumettre aux injonctions e´ducatives parce qu’il aime cet adulte qui lui demande de renoncer a` un plaisir individuel. C’est la clinique de la vie quotidienne qui nous permettra ici d’e´clairer cet aspect : la clinique des bacs a` sable. Prenons deux enfants de 2 ans en train de jouer dans un bac a` sable.
Chacun ignore son prochain. Pourtant, il suffit que celui qui posse`de la pelle cherche le seau pour le remplir (les jeux de transvasement sont importants a` cet aˆge) et que ce soit son camarade qui le tienne pour que la pelle qu’il tient dans la main vienne s’abattre sur la teˆte de son petit camarade pour peu que celui-ci refuse de laˆcher l’objet de sa convoitise. L’enfant pense ici normalement a` son propre plaisir sans prendre encore en compte la demande et le plaisir de son rival. Mais, bien suˆr, la Me`re de l’agresseur intervient en tanc¸ant celui-ci. Si dans un premier temps le jeune sujet re´siste, il suffit que la Me`re montre son de´sappointement, son reproche, bref qu’elle menace l’enfant de lui retirer son amour, pour que le seau repasse dans les mains du camarade, voire pour que le jeu se poursuive a` deux. C’est pour plaire a` celle qu’il aime, pour ne pas perdre son amour que l’enfant obtempe`re a`
sa demande. Il en est de meˆme pour presque tous les apprentissages futurs de l’enfant, qui apprend par amour plus que par inte´reˆt personnel pour la science et les re`gles de la vie collective. Cette sexualite´ infantile, qui vise a` la satisfaction du sujet, devient donc dans son lien d’amour avec la Me`re le ressort le plus fort des apprentissages, et donc en apre`s-coup de la satisfaction du sujet qui a renonce´
a` son plaisir imme´diat pour faire plaisir a` l’autre qu’il aime.
En effet, pour l’enfant, renoncer a` la satisfaction sexuelle, a` la satisfaction de son bien-eˆtre corporel, ne
peut se faire qu’au nom d’un motif plus puissant que la re´alisation narcissique du plaisir, et le motif de ce renoncement est la peur de la perte d’amour des parents et des e´ducateurs qui s’occupent de lui ou la peur de la perte de son inte´grite´ narcissique, ce que la psychanalyse a appele´
castration.
De quelques conside´rations sur notre monde moderne
Cela n’est pas sans poser question de nos jours ou` la famille semble avoir inverse´ les rapports entre parents et enfants. Dans notre lien social actuel, l’enfant est ve´cu comme le prolongement narcissique des parents, et la re´ussite des parents se mesure souvent a` l’aune de la re´ussite de l’enfant, qu’elle soit scolaire ou sportive2. La satisfaction et le « bonheur » de l’enfant, son e´panouisse- ment sont le lot normal de toute e´ducation parentale et scolaire3. Cette nouvelle « version » de l’enfant est re´jouissante, mais elle emporte avec elle quelques diffi- culte´s pour punir qu’il nous faut comprendre. Si dans la punition le risque est celui de la perte d’amour de l’enfant, comme le bonheur de l’enfant est une part importante du narcissisme parental, alors la sanction devient un risque personnel majeur pour le parent ou l’e´ducateur. Dans la sanction, c’est le narcissisme du sanctionneur qui se trouve, dans notre lien social actuel, mis a` mal, et non celui du sanctionne´. Infliger une sanction, c’est encourir le risque de perdre l’amour de l’enfant, voire, comme nous l’entendons trop souvent dire par certains types d’enfants, de se faire de´noncer au nume´ro vert : Alloˆ, enfance maltraite´e.
Ainsi le narcissisme de l’enfant – l’amour de soi – est certes prote´ge´, mais le lien a` l’autre qui fait le lit de la sexualite´ normale, infantile comme adulte, se trouve mis a`
mal, amenant le plus souvent l’enfant a` ne trouver des limites a` sa satisfaction sexuelle narcissique que dans l’e´puisement corporel ou dans la violence de la contrainte.
Les enfants, dits hyperactifs que je pre´fe`re nommer les enfants hypersexualise´s, te´moignent de cette proble´ma- tique d’absence de limite dans et par l’amour.
Il reste un dernier point des rapports de notre monde moderne que je souhaite e´voquer ici, car il n’est pas sans poser des proble`mes a` la sexualite´ infantile, cette vraie sexualite´, qui ne s’exprime pas dans le ge´nital des relations sexuelles adultes. L’origine du sexuel hors de la ge´nitalite´
a toujours e´te´ connue des humains, qu’on se rappelle certaines pratiques e´ducatives anciennes (masturbation des enfants pour l’endormissement, jeux de de´couverte
2Qu’on se reme´more cette anecdote tragique de ce pe`re de famille qui « droguait » les adversaires de tennis de son fils afin que celui-ci gagne ses matchs et qui a e´te´ de´couverte a` la suite de l’accident mortel d’un des ses adversaires. Mais, plus le´ge`rement, les violentes re´clamations de certains parents face aux enseignants qui ne « comprennent rien » a` leur enfant expriment ce meˆme narcissisme parental dont l’enfant est le centre.
3Cf. les diverses circulaires ministe´rielles sur les rythmes scolaires, l’enfant au centre de la pe´dagogie, etc.
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sexuelle infantile, etc.). En revanche, les diffe´rentes e´poques n’ont pas traite´ cette sexualite´ infantile de la meˆme manie`re. Le livre d’He´roard [3], me´decin de l’enfant Louis XIII, fourmille de de´tails, parfois les plus crus, sur la vie sexuelle du jeune dauphin (ses rapports avec les seins de sa nourrice, la place centrale de son guilleri4, la description des rapports que devait entretenir un futur roi avec sa promise, encore enfant comme lui, etc.).
A contrario, les contes pour enfants duXIXesie`cle sont, eux, expurge´s de toutes allusions directes a` la sexualite´, ce qui ne les empeˆche pas d’en parler comme l’a bien montre´ B.
Bettelheim [1]. Notre socie´te´ moderne est quant a` elle celle de la libe´ration sexuelle. La sexualite´ adulte, du fait qu’elle a e´te´ relativement prote´ge´e de ses dangers (les MST) et de ses conse´quences (la grossesse) est devenue beaucoup plus libre. La ge´nitalite´ adulte fleurit autant dans les magazines, la publicite´, que sur les sites Internet, sous des formes relativement crues. A` tel point qu’une publicite´ pour une marque de lait a pu clairement utiliser la curiosite´ sexuelle infantile comme argument de vente5. Cet exemple prouve bien que notre lien social n’ignore pas la sexualite´
infantile, mais il prouve aussi que le lien social actuel tend a` confondre sexualite´ infantile et sexualite´ adulte ge´nitale. Nos jeunes enfants sont donc directement touche´s par ces repre´sentations de la sexualite´ ge´nitale, qui ne les concernent pas encore. Malgre´ tous les avertissements des organes officiels a` l’aˆge de 8 ans, un enfant sur deux a e´te´
en contact avec des repre´sentations pornographiques. Le ve´cu de la sexualite´ infantile s’en trouve modifie´ de fac¸on radicale et se colore, de plus en plus toˆt, de sce`nes de la sexualite´ ge´nitale. Ainsi de nombreux enfants d’aˆge pre´pube`re ont-ils des agissements sexuels qui rele`vent du post-pubertaire et de la sexualite´ adulte (jeux de simula- tion, voire de re´alisation de coı¨t, sce`ne de domination sexuelle d’un plus grand envers un plus jeune, etc.). Ces agissements sont des imitations des sce`nes vues ou entendues par les enfants, des « faire comme si » gue`re diffe´rents des de´guisements avec les robes des mamans ou avec les vestes de papa. Mais notre lien social les prend pour actes adultes, renforc¸ant ainsi encore un peu plus la
confusion entre sexualite´ infantile et sexualite´ ge´nitale adulte.
Il faudrait, avant de terminer ce texte, encore rappeler que cette sexualite´ infantile, issue du narcissisme premier de l’enfant et de sa rencontre avec le plaisir graˆce aux bons soins maternels, reste active chez tout eˆtre humain pendant toute sa vie, au moins dans la part inconsciente de chacun d’entre nous. Nos de´sirs les plus secrets, nos fantasmes, sont les traces de cette sexualite´ infantile, et c’est graˆce a` eux que les humains peuvent aussi cre´er. En soumettant les de´sirs sexuels infantiles aux processus de symbolisation et de sublimation, les humains peuvent parvenir aux plus belles re´alisations culturelles. Ainsi, sans une part de violence et de sadisme sublime´6, il serait bien impossible aux soignants de supporter la violence qu’ils imposent a` l’autre, leurs malades, pour leur bien, ce qui fait que n’importe qui ne peut exercer ces me´tiers.
Reconnaıˆtre ainsi la sexualite´ infantile, ce n’est certes pas dire que les enfants sont libres d’agir une sexualite´
ge´nitale, c’est simplement reconnaıˆtre, en chacun d’entre nous, cette part de satisfaction, toujours narcissique, voire toujours un peu perverse [8], sans laquelle la plus grande part de la civilisation ne pourrait exister.
Re´fe´rences
1. Bettelheim B (1979) Psychanalyse des contes de fe´es, Pluriel, Paris 2. Dufour DR (2005) On ache`ve bien les hommes. Gallimard, Paris 3. He´roard J (1979) Extraits du Journal d’He´roard sur l’enfance et la
jeunesse de LouisXIII(1601-1617). Nouvelle Revue de psychanalyse 19: 269-320
4. Ferenczi S (1932) Confusion de langue entre les adultes et l’enfant.
In: Psychanalyse IV, Œuvres comple`tes. Payot, Paris, pp. 125-35 5. Freud S (1905) Trois essais sur la the´orie de la sexualite´. NRF-
Gallimard, Paris
6. Lacan J (1956-57) Le se´minaire Livre IV, La relation d’objet. Seuil, Paris, 1994
7. Lacan J (1966) E´crits. Seuil, Paris
8. Lesourd S (2005) La normalite´, c’est la perversion. Carnet psy 103: 29-30
9. Lesourd S (2006) Comment taire le sujet. Des discours aux parlottes libe´rales. coll. « Humus », E´re`s, Toulouse
10. Winnicott DW (1969) De la pe´diatrie a` la psychanalyse. PBB, Paris
4Terme qui est parvenu jusqu’a` nous au travers de la comptine enfantineCompe`re guilleri, et qui de´signait le sexe du petit garc¸on.
5Dans cette publicite´, un enfant demande a` son pe`re qui lit son journal :Papa, c’est quoi cette bouteille de lait ?Malgre´ son insistance, le pe`re ne re´pond pas, alors l’enfant pose cette question :Papa, comment on fait les enfants ?, et le pe`re de re´pondre :Tu vois cette bouteille de lait, c’est...
6Rappelons que le sadisme est une pulsion normale de l’eˆtre humain qui vise a` sa satisfaction par la domination, voire la destruction de l’autre.
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