Les objets accompagnant les morts

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ARCHÉOLOGIQUE DU XIII e AU XVIII e SIÈCLE

4.1 Le monde des morts et son évolution

4.1.3 Pratiques funéraires

4.1.3.7 Les objets accompagnant les morts

Contrairement aux prescriptions de l’Église médiévale bannissant le dépôt de mobilier dans les tombes (Alexandre-Bidon 2015, 143‑144), des accessoires de parures et/ou religieux, parfois accompagnés de poteries, complètent les éléments de costumes retrouvés. Le dépôt de mobilier dans les tombes par les vivants atteste soit de l’idée d’une continuité de la vie terrestre au delà de la mort (besoin matériel, magique), soit du caractère privé et individuel d’objets qui sont uniquement associés au défunt. L’abandon de la pratique du dépôt d’objet dans les tombes après l’Époque carolingienne est souvent envisagée du point de vue du changement des mentalités chrétiennes lié aux angoisses eschatologiques de l’an 1000. À l’Époque moderne, il semble que ces objets accompagnant les morts réapparaissent dans les tombes, en tous cas dans celles du couvent des Jacobins. Aucun objet n’a été retrouvé sur les sujets de la phase 1. Bien qu’étant une pratique très marginale, deux types d’objets peuvent être différenciés : ceux présentant un pouvoir magico-sacré (mobilier liturgique) et ceux revêtant plus d’un caractère personnel (parure).

Objets liturgiques

Les objets liturgiques (chapelet, médaille, bulle papale, récipients en terre) peuvent aider le défunt à accéder au paradis même si le chrétien sait alors pertinemment qu’il n’en a pas vraiment besoin dans

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delà. Le caractère cultuel se détermine par une fonction qui n’est ni domestique, ni viatique mais qui confère à l’objet un pouvoir magique et prophylactique. La majorité des petits objets provient de contextes de remplissage supérieur des tombes où le caractère intentionnel du dépôt peut être discuté : s’agit-il d’objets jetés dans la fosse au moment de sa fermeture ou simplement perdus dans les remblais ? Ceux au contact direct des squelettes sont rares et concernent au maximum 38 sujets pour les petits objets de dévotion (médailles, crucifix, chapelets, bulle papale et scapulaires) et 15 supplémentaires pour des dépôts de récipients en terre (annexe 4.10). Les petits objets sont en os, bois, jais, verre, alliage cuivreux, argent ou tissu pour les scapulaires de dévotion. Leur conservation est différente selon la matière première utilisée et l’identification peut être problématique pour les chapelets quand ils ne restent que quelques perles isolées ou pour les scapulaires quand les matières organiques sont très dégradées. Les petits objets de dévotion sont aussi bien présents dans les tombes d’enfants (5/97 soit 5,1 %) que d’adultes (33/508 soit 6,5 %), masculines (15/204 soit 7,3 %) que féminines (8/113 soit 7,1 %) mais caractérisent davantage et significativement la dernière phase chronologique156 (fig. 120). La pratique concerne aussi davantage le groupe A (31/456 soit 9,7 %) que les autres groupes.

Figure 120 : Carte heat map de répartition des sujets retrouvés avec des récipients dans leur tombe.

Pour la première fois en Bretagne, des dépôts de céramiques entières dans les tombes (au contact du squelette ou dans le remplissage) sont notés (Le Cloirec 2016). Ils sont issus des bâtiments conventuels et appartiennent significativement à la deuxième phase d’occupation du couvent157 (fig. 121). Quatre tombes

156 Différence entre les phases 2 et 3 significative au seuil p = 0,001745 (test exact de Fisher).

157 Différence entre les phases 2 et 3 significative au seuil p = 2,28e-05 (test exact de Fisher).

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proviennent de la chapelle Notre-Dame, une de la salle capitulaire et 11 de l’église (7 issues du chœur et 4 de la nef). Si ces dépôts concernent uniquement les adultes, notons que les femmes en sont davantage pourvues (7/113 soit 6,2 %) que les hommes (8/204 soit 3,9 %)158. Même si la pratique est globalement marginale puisqu’elle ne concerne que 2,6 % de l’ensemble des sujets (16/605), ceux du groupe A sont les plus concernés avec 3,8 % de ses effectifs (12/319)159. D’après la localisation topographique des tombes, leurs utilisations participent davantage à la cérémonie des funérailles des personnes les plus favorisées. La plupart de ces dépôts se caractérise par un assemblage de plusieurs pots (13/16). Il s’agit de récipients de petit module, de forme fermée et qui ne portent pas de trace de chauffe, excluant une réutilisation de céramique alimentaire par exemple. Certains présentent des perforations qui paraissent volontaires et indiqueraient une utilisation liturgique (pot à encens), les autres pouvant contenir de l’eau bénite. L’odeur de l’encens chasse celle de la pourriture des cadavres tandis que l’eau ferait fuir les démons (Alexandre-Bidon 2015, 144).

Figure 121 : A : Dépôt de récipients dans la sépulture 1209 ; B : Répartition en nombre des sujets inhumés avec des récipients selon de leur sexe, leur phase et leur groupe. En rouge, liens significatifs et probabilités (khi² d’indépendance ou test exact de Fisher).

158 Différence entre les hommes (8) et les femmes (7) significative au seuil p = 0,3853 (khi² d’homogénéité = 0,7536).

159 Différence entre les groupes A et B significative au seuil p = 0,2761, entre A et C au seuil p = 0,7046 et entre A et D au seuil p = 1 (tests exact de Fisher).

~ 185 ~ Parures

Les objets liés à la parure sont très rares (4/605 sujets soit 0,7 %). Ils se composent de deux bagues, un pendentif et deux bracelets en alliage cuivreux et une paire de boucle d’oreille en or dont le sujet n’a pas été prélevé (Labaune et al. 2017). Ces éléments proviennent tous de sépultures adultes dont trois associées au groupe A (2 de la chapelle Notre-Dame, 1 de Saint-Joseph) et un provenant la nef de l’église (groupe B’).

Trois hommes et une femme constituent cette série rattachée à la dernière phase d’occupation du couvent, bien que ces objets soient peu datant. La conservation d’objet personnel dans la tombe relève soit d’un changement de mentalité, soit d’un problème pratique, par exemple pour enlever l’objet (bague trop serrée ?).

Résumé

L’inhumation de peronnes au couvent des Jacobins répond à une organisation qui semble bien standardisée, codifiée. Que les sujets soient enterrés dans les bâtiments ou à l’extérieur, ils sont presque tous déposés sur le dos, les jambes en extension (fig. 122). À part les sujets du groupe D, présentant aussi bien les mains le long du corps que sur l’abdomen et pour lesquels la question d’une norme d’inhumation différente peut être posée, les autres groupes se composent de sujets dont les mains sont ramenées en avant de l’abdomen pour plus de 60 % d’entre eux, dans une position d’humilité et de pudeur face au Créateur. L’inhumation en cercueil devient également la norme à partir du XVIe siècle sauf pour les sujets des groupes C et D significativement moins touchés par cette pratique. La mise en bière correspond à la fois à la mise en place des convois funèbres pour le transport des morts et au désir de cacher les corps corrompus aux vivants. Cette importante proportion de sujets dans des cercueils (plus de 50 % des effectifs) souligne le choix dévot des sépultures dans un couvent mendiant, choix qui impose un transport du défunt sur de plus longues distances que pour les paroissiens inhumés dans leur cimetière paroissial. Le cercueil particulièrement plébiscité par les groupes A et B’ marque aussi le statut privilégié des personnes qui les composent. Concomitant, les corps sont significativement de moins en moins enterrés immédiatement en pleine terre au cours du temps (fig. 122). Si ce mode d’inhumation touche préférentiellement les hommes, c’est sans doute parce que les groupes C et D, à forte dominante masculine, sont particulièrement concernés. Qu’ils soient inhumés dans des contenants durs (cercueils) ou directement dans des fosses, les cadavres ne sont jamais enterrés nus directement dans le cimetière (Alexandre-Bidon 1993). Les évidences d’enveloppes souples autours des corps, linceul ou vêtements sont minoritaires sauf encore pour les groupes C et D. La pratique de l’enfardelage augmente significativement au cours du temps comme celle des inhumations habillées semble croitre. Paré de ses plus beaux habits ou de vêtements et accessoires liturgiques, le défunt peut ainsi assoir les différences sociales au delà de sa mort (Croix 1981, 956 ; Alexandre-Bidon 1993, 183 et 195). Et les pratiques sont différentes selon le statut des groupes. Les groupes A et B’ sont les plus enfermés dans des linceuls (entre 40 et 50 % de ses effectifs), alors que les habits caractérisent significativement les sujets du groupe C inhumés dans leur coule qui leur sert de linceul (Alexandre-Bidon 2015, 142).

~ 186 ~ Figure 122 : Distribution en % des pratiques

funéraires. Liens significatifs en rouge et probabilité selon les effectifs réels : *= < 0,05 ; **=

< 0,001 et *** = < 0,0001.

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Hors de ces normes, les élites observent des pratiques funéraires particulières et réservées à leur statut.

Outre la position de leurs tombes dans le couvent, leurs cercueils sont parfois de plomb et leur corps peuvent être embaumés. Bien que minoritaire en tant que pratique au sein de leur groupe, certains grands aristocrates copient les funérailles royales et princières. À partir des exemples bien conservés des corps de Louise de Quengo et de Louis Bruslon, il apparait que si une toilette mortuaire était bien pratiquée, les corps n’était pas forcément exposés à leur famille après embaumement. La position secondaire du voile de Louise de Quengo laisse supposer que le corps n’a pas été présenté à ses contemporains costumé en religieuse. Le baume végétal retrouvé sous le suaire de Louise Bruslon indique la même chose. Les cœurs enfin, ouverts selon un protocole et mode opératoire complexe, sont enfermés soit dans des toiles, soit maintenus dans de l’étoupe avant d’être définitivement scellés dans le plomb. À chaque fois, aucun indice de présentation n’est perceptible. L’objectif de la démarche semble alors complétement paradoxal : il n’est pas nécessaire de présenter un corps apaisé et en odeur de sainteté aux vivants mais l’enveloppe charnelle n’a plus non plus d’importance dans l’au-delà pour ces chrétiens dévots ! Et si l’embaumement n’était alors pas le but recherché par ces sujets mais plutôt la conséquence d’un autre geste ? Nous avons vu que le choix du lieu de l’élection de la sépulture (paroisse, église, couvent) était fluctuant et revêtait une importance capitale selon le statut des personnes. La fidélité à une histoire familiale, la volonté et/ou nécessité d’honorer plusieurs endroits n’a-t-elle pas pu être le leitmotiv de ces pratiques particulières ? Pour les rois de France, puisque la basilique de Saint-Denis leur était imposée pour leur corps de par leur titre, la dissociation du cœur permettait au souverain de garder un autre choix de sépulture, plus personnel.

La pratique de l’embaumement serait alors seulement la réponse technique à ces dissociations de corps, simple reconstruction post mortem en respect du corps mort mais sans objectif rituel particulier. Le rite repose alors sur l’inhumation dans différents endroits d’un même corps, ces funérailles multiples entrainant des messes multiples et plusieurs lieux de commémoration et de mémoire. Les objets accompagnant les morts sont également minoritaires et caractérisent aussi davantage le groupe A.

Globalement, les cérémonies semblent très codifiées avant le XVIIe siècle avec peu de variante : les rares dépôts observés concernent des récipients qui ont sans doute été utilisés pendant certaines funérailles privilégiées de façon collective. C’est seulement au cours de la dernière phase d’inhumation que des petits objets de dévotion privée et individuels arrivent dans les tombes. Sans doute peut-on y voir une individualisation des rites funéraires par la recherche d’une protection liturgique particulière ?

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