LE SEXISME DANS LES MANUELS SCOLAIRES DE SCIENCES
À L'ÉCOLE ÉLÉMENTAIRE
Christiane CAMANA
Université de Paris V - A.F.F.D.U. Moselle
MOTS-CLÉS : REPRÉSENTATION - IMAGE - SEXISME - MANUELS SCOLAIRES – SCIENCES
RÉSUMÉ : Nous nous proposons de faire le point sur les représentations de la femme et de la fillette, chez l'élève - sur la base d'un corpus de manuels scolaires de sciences à l'école élémentaire.
SUMMARY :
1. INTRODUCTION
Cet article essaye de répondre à une question posée par un groupe de femmes se réunissant dans le cadre de L'Association des Femmes Françaises Diplômées de l'Université (A.F.F.D.U.), Groupe Moselle, France. La question centrale est la suivante : Quelle image de la femme est véhiculée dans les manuels scolaires ? Quelle représentation de la femme est donnée à travers les documents photographiques, les schémas, les textes que le manuel propose ? La question n'est pas anodine car elle met en place un fonctionnement implicite, inapparent qui contribue à la construction de la représentation féminine, chez tout élève : futur acteur de la cité. Or, le processus qu'engendre toute représentation est présent chez les élèves usagers des manuels. Les stéréotypes sociaux anciens ou inversement actuels que les rôles distribuent en situation sont à examiner.
2. ÉTUDE DES REPRÉSENTATIONS
2.1 Hypothèse de travail
Notre hypothèse de travail se traduit ainsi : la représentation de la femme est le résultat d'un processus. Dans les manuels scolaires, l'image de la femme est liée à sa fréquence, imbriquée, liée au rôle qui lui est conféré ainsi qu'au sens émergeant de la situation que le manuel propose. En d'autres termes l'élève construit le rapport au monde féminin – dans un rapport de domination ou dans un rapport d'égalité voire de soumission – d'abord sur la base d'un vécu social qui façonne l'identité privée et sociale. Puis vient l'histoire scolaire qui s'articule à l'histoire familiale. Alors les images des manuels scolaires renforcent une représentation déjà installée chez l'élève ou inversement troublent une représentation contraire et partiellement construite chez ce dernier.
2.2 Le corpus
L'étude se fonde sur un corpus de manuels de sciences, en cycle 3 – niveau 1 – (classe C.E.2) de cinq maisons d'édition : Hachette, Hatier, Bordas, Tavernier, Magnard, Nathan. Les éditions Delagrave n'ont pu être intégrées au corpus parce que le support proposé aux enseignants est collectif ; il ne s'agit pas d'un manuel scolaire. Notre étude est circonscrite au seul domaine des sciences : domaine qui -précisément et depuis quasiment toujours - a appartenu bien davantage au monde des hommes et non au monde de la femme. L'année d'édition des manuels est 1999.
2.3 Les fondements théoriques : le concept de représentation
Pour cela, nous allons définir le concept de représentation - dans le champ des sciences sociales. Les fondements théoriques sont rassemblés par Denise JODELET1 dans Les représentations sociales : "
Les représentations sociales sont des phénomènes complexes toujours activés et agissant dans la vie sociale. Dans leur richesse phénoménale on repère des éléments divers dont certains sont parfois
étudiés de manière isolée : élément informatif, cognitif, idéologique, normatif, croyance, valeur, attitude, image, etc. Mais ces éléments sont toujours organisés sous l'espèce d'un savoir disant quelque chose sur l'état de la réalité. "
La première caractérisation de la représentation sociale " est une forme de connaissance socialement
élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d'une réalité commune à un ensemble social. " Denise JODELET et al. s'accordent à dire que la représentation est désignée
comme un savoir " naïf " , " naturel " . En d'autres termes, les représentations sociales ne sont pas moins que des systèmes d'interprétation donc de décryptage après une lecture régissant notre relation au monde et aux autres, elles orientent et organisent les interactions sociales, les conduites sociales et les communications sociales. En effet, elles mettent en jeu, elles engagent l'appartenance des individus liant leur histoire personnelle et leur position sociale. Ainsi, les perceptions familiales sont au cœur de la construction des représentations. En effet, celles-ci donnent une lisibilité du monde qui nous entoure.
Les représentations sont un produit - résultat - " du processus d'une activité d'appropriation de la
réalité extérieure à la pensée et d'élaboration sociale de la réalité " . Le processus inconscient est ce
point aveugle de la représentation dont les conséquences sociales sont indéfinies, trop méconnues, cachées enfin d'une résistance herculéenne.
Les représentations interviennent dans des champs divers : la diffusion, l'apprentissage, le développement individuel et social, la définition des identités privées et sociales, l'expression des groupes, et les transformations sociales. S'agissant de la femme, sa représentation s'appuie sur un acte de pensée et sur une expérience hors de l'école, puisée au sein de la famille. Elle s'appuie sur une réalité requise pour tout un chacun. La représentation, dans l'acte d'apprendre, est donc l'acte de pensée rendu présent quand l'élève en est éloigné. La représentation restitue symboliquement l'objet, c'est à dire la femme avec comme toile de fond - la mère - : première femme dans l'histoire sociale de l'individu.
3. LES MANUELS SCOLAIRES : ANALYSEURS DE LA REPRÉSENTATION DE LA FEMME
3.1 Approche du sexisme
Le sexisme peut se définir comme étant une inégalité reconnue entre hommes et femmes. Il s'agit " d'une discrimination fondée sur le sexe et s'exerçant à l'encontre des femmes ", précise le dictionnaire Hachette. Spécifiquement dirigé contre les femmes, le dénigrement des rôles féminins est une constante dans l'idéologie sexiste où le rôle des femmes n'est jamais présenté comme étant aussi important que celui des hommes tant au niveau psychologique, qu'au niveau groupal donc sociologique. C'est ce regard qui va être le nôtre envers les manuels examinés.
1
Denise JODELET, Les représentations sociales, Paris : P.U.F. 1999. Denise JODELET rassemble les différentes problématiques que soulèvent les représentations par les questions : " Qui sait et d'où sait-on ? " – " Que et comment sait-on ? " – " Sur quoi sait-on et avec quel effet ? " (p. 61).
Sexisme : nom donné par les défenseurs des droits de la femme à un système social dans lequel cette dernière est en position inférieure (Définition donnée par le dictionnaire Petit Larousse).
3.2 Les descripteurs
Le repérage des caractéristiques données aux hommes, aux garçons, aux femmes, aux filles s'est fait selon trois catégories de descripteurs, au niveau qualitatif.
• L'organisation de la représentation est abordée en rapport avec l'action : activités domestiques,
éducatives, professionnelles, loisirs. C'est avec l'image, texte, schéma, figurine, en situation que l'analyse est conduite.
• Le rôle dévolu quand l'image de la femme apparaît, revêt toute son importance pour ce genre de
travail. - état civil, statut familial/rôle social, emploi occupé/profession.
• Les comportements socio-affectifs des personnages : affectivité exprimée, résistance à la pression
sociale, faiblesse/force de caractère.
La grille, outil d'analyse, est construite selon les thèmes croisant les programmes officiels (axe vertical). Puis des catégories sont mises en place (axe horizontal).
4. LES RÉSULTATS
C'est dans l'analyse qualitative que les résultats prennent sens ; une analyse comparative a peu de sens, ainsi nous occultons délibérément les noms des éditeurs pour nous en tenir à notre hypothèse.
D'abord, faut-il préciser qu'un manuel de sciences abordant l'histoire des sciences, apparaît comme rétrograde dans la problématique qui est la nôtre. Faut-il s'empresser d'ajouter la distinction entre faire de l'histoire des sciences et faire des sciences. Nous avons délibérément laissé ce manuel dans le corpus car ce manuel est utilisé dans les classes.
Au niveau des adultes : Dans un premier temps, chez la femme, les stéréotypes anciens, perdurent dans des thèmes précis comme la naissance, la reproduction, l'alimentation : la place de la femme est prépondérante dans l'espace domestique qu'elle investit depuis toujours. Ces stéréotypes sont déterminés au sexe féminin qui fait qu'elle donne naissance aux enfants ; à cela nous ne pouvons que nous incliner. Chez les hommes, les stéréotypes anciens donc sexistes s'illustrent au travers des métiers à forte connotation masculine : ouvrier du B.T.P., soudeur, fondeur, livreur, médecin, architecte, sportif de haut niveau.
Les nouveaux stéréotypes montrent des hommes près de la femme en train d'accoucher, puis avec la femme entrain de remplir le caddie, de remplir le réfrigérateur. Les femmes sont professionnalisées dans des espaces professionnels comme l'aérospatiale (1 fois), le sport comme le ski, la course d'endurance (1 fois), la médecine (1 fois) : espace professionnel élevé, atypique mais qui participe d'un processus de représentation de la femme dans un secteur d'activité réservé jusqu'alors exclusivement aux hommes. Les femmes exercent des professions intermédiaires : infirmières et des métiers d'ouvriers : vendeuses. Ces nouveaux modèles revêtent leur importance. En effet, dans le rapport
U.N.E.S.C.O.2 de 1983, aucun de ces nouveaux modèles n'était présent ; aucune femme n'était professionnalisée. À cet égard, nous pouvons noter un changement de modèle social qui participe de la construction du processus de la représentation, chez l'élève, usager du manuel scolaire.
Au niveau des enfants : la présence de la fillette en situation d'expérimentation scientifique (photos et figurines) : - constat, recherche, questionnement, formulation d'hypothèses, résolution et vérification de problèmes - toutes ces phases de l'apprentissage sont vécues aux côtés du garçon, à égalité de tâtonnement expérimental. Du point de vue du caractère, les fillettes ne sont plus niaises, ni cancanières, ni maladroites. Leur avenir professionnel s'ouvre. Ce qui revient à dire que les fillettes sont dans des situations tout à fait positives et qu'en conséquence, le processus de représentation est à l'œuvre, à égalité, chez la fillette et chez le garçon, utilisateurs du manuel.
Photo Magnard, p. 66
En conséquence, nous pouvons attester que la représentation de la femme et de l'homme que l'enfant construit en rapport avec le manuel n'est plus aussi sexiste que les résultats du rapport U.N.E.S.C.O. (1983) le démontraient. Nos résultats expriment une représentation féminine comme une forme de connaissance qui fait d'elle le résultat d'une " construction " puis d'une " expression " d'un sujet éminemment social. Les comportements de nos élèves, citoyens de demain, s'immiscent dans ces moments d'école.
5. CONCLUSION
Les I.O. 2000 portent intérêt à la problématique égalité fille-garçon. Le monde éditorial et le monde enseignant ne peuvent qu'être plus attentifs à ce qui paraissait inaperçu, caché. Dans les manuels examinés, le monde adulte est encore porteur des stéréotypes sociaux anciens. Nous pouvons regretter que les nouveaux modèles soient insuffisants. Toutefois, le monde de l'enfance est un biais utilisé par certains éditeurs, à bon escient, car il vise un rééquilibrage d'une sur-représentation masculine qui a été tenue pour "évidente" depuis fort longtemps. L'ouverture de perspectives : des stages d'enseignants
2
Étude sur l'image que donnent des femmes et des hommes, les manuels et les livres pour enfants en France. Rapport demandé par l'organisation des nations unies, la science et la culture. U.N.E.S.C.O. 1983 (p.60).
permettraient une ouverture d'esprit et un regard plus affiné sur cette problématique inaperçue par trop d'enseignants.
BIBLIOGRAPHIE
Étude sur l'image que donnent des femmes et des hommes dans les manuels scolaires et les livres pour enfants en France, Rapport réalisé en 1983 par l'organisation des Nations Unies pour
l'éducation, l'éducation et la culture (réalisée par les organisations françaises membres de la Fédération internationale syndicale de l'Enseignement – F.I.S.E.). U.N.E.S.C.O., 1983, 59p. Les manuels