Un groupe précurseur de la Société anatomique : la Société d’Instruction médicale
Face à un ancien système disparu et à un nouveau système encore à découvrir les élèves ressentirent un besoin de s’entraider. Plusieurs sociétés d’étudiants virent le jour entre 1794 et 1804. Parmi elles, la Sociétés d’Instruction médicale servit en quelque sorte de modèle à la Société anatomique. Jean Nicolas CORVISART, professeur de Clinique interne à l’École de Santé de Paris, faisait recueillir par ses élèves les observations les plus importantes faites sur les malades admis à l’hospice clinique de la Charité. Vers la fin de l’an VII (1799), son adjoint, Jean-Jacques LEROUX DES TILLETS, réunit un grand nombre d’élèves « instruits et pleins de zèle » et les chargea de recueillir des observations. Ces étudiants furent aussi chargés de divers autres travaux relatifs à la médecine pratique. L’année suivante, ils devinrent assez nombreux et leurs assemblées assez régulières pour que LEROUX DES TILLETS songeât à leur donner un règlement. Leur réunion prit le titre de Société d’Instruction médicale et fut rattachée à l’École pratique par un arrêté de l’École de Santé du 9 prairial an IX (29 mai 1801).40
La Société d’Instruction médicale, dirigée par un professeur exigeant secondé par un règlement précis et contraignant, produisit rapidement de très nombreux travaux. A la fin de l’an XIII (1805), les professeurs de clinique rendirent à l’École de Santé un premier compte et lui offrirent 853
Observations recueillies à la Charité, plusieurs Extraits d’auteurs de médecine et de chirurgie, des
Mémoires à consulter et des Réponses à ces mémoires, enfin quelques mots traités pour composer un
Vocabulaire à l’usage de la clinique.
Le 30 juillet 1806, à l’occasion de l’inauguration des nouvelles salles de clinique, LEROUX DES TILLETS prononça un discours qui reste une des principales sources pour connaître la Société d’Instruction médicale, l’autre étant son Rapport présenté à la Faculté de Médecine de Paris sur l’état et les règlements de la Société d’instruction médicale au mois de février 1818.41 Dans ce discours de 1806, LEROUX DES TILLETS retraçait les conditions dans lesquelles la Société d’Instruction médicale avait été créée.
C’est dans une école de clinique que les élèves doivent trouver le complément de leurs études en médecine : c’est là que de jeunes médecins doivent se former à l’exercice de l’art de guérir. Il y a six ans accomplis que, pénétrés de cette vérité, les professeurs de clinique interne commencèrent à former entre les élèves qui suivent leurs cours une association connue sous le nom de Société d’Instruction médicale : des règlements furent faits pour distribuer et assurer le travail des nouveaux sociétaires.
(…)
Aujourd’hui qu’après des essais nombreux, l’expérience et la réflexion ont mûri ce que le simple désir d’être utile avait proposé; aujourd’hui que les règlements sont achevés et imprimés; que de jeunes docteurs, fondateurs de la Société, et ceux qui la composent maintenant, disputent de zèle et de dévouement, se livrent aux exercices essentiels, et ont fait vœu de n’en négliger aucun, quelque pénible qu’il soit; nous nous proposons de présenter l’ensemble de cette institution.
(…)
Au premier coup d’œil, l’imagination peut être effrayée de tout ce que l’on attend des membres de la Société d’Instruction médicale; en effet, on exige d’eux qu’ils suivent exactement la visite des malades dans les cliniques internes et externes, qu’ils soient, chacun à son tour, de garde le jour et la nuit dans les salles, et qu’ils tiennent le journal des maladies, qu’ils fassent les observations météorologiques, qu’ils recueillent les observations de médecine et de chirurgie au lit des malades, qu’ils assistent aux leçons du Professeur, et qu’ils fassent l’extrait de ces leçons;
40
Le spécialiste de la Faculté de Médecine de Montpellier, Louis DULIEU rapporte l’existence d’une société d’étudiants, beaucoup plus lointaine, et aux caractères obscurs. Il s’agit de la Société des Montpelliérains curieux de la Nature, créée en 1682. Selon DULIEU, on ne la connaît que par une source unique. Cette société était composée d’un secrétaire, d’un Théoricien, d’un Médecin, d’un Chirurgien, d’un Anatomiste (Pierre CHIRAC, futur professeur à Montpellier et médecin du Duc d’Orléans, mort à Marly le 1er mars 1732), d’un botaniste, d’un chimiste et d’un physicien, ainsi que de deux autres membres sans autre titre que celui d’Agrégé. Malgré la personnalité de Pierre CHIRAC, DULIEU n’a pu trouver d’autres renseignements sur cette Société, dont on ignore la portée des travaux. (Louis DULIEU, « Une académie d'étudiants en médecine, à Montpellier en 1682 », dans XVe Congresso internacional de Historia de la medicina, Madrid, 1956. Archivo iberoamericano. vol. 9 , 1957. p. 141.) 41
Jean-JacquesLEROUX DES TILLETS, Compte-rendu de l'École de Médecine : 1° Mouvement.... 2° Travaux faits par les membres de la Société d'instruction médicale du 1er septembre 1807 au 1er septembre 1808. Paris : Didot, 1809. IV-26 p. Jean-JacquesLEROUX DES TILLETS, Commission de l'Instruction publique. Académie de Paris : Faculté de Médecine. Clinique interne : Société d'instruction médicale, règlement. Paris : Imprimerie Migneret, 1818. XXVII-144+136 p.
qu’ils poursuivent les recherches d’anatomie pathologique, qu’ils préparent les pièces utiles à conserver; qu’ils étudient la pharmacie dans les laboratoires, qu’ils emploient leurs connaissances en thérapeutique auprès des malades; qu’ils appliquent la chimie à l’analyse des substances animales considérées dans l’état pathologique, comparé à l’état sain; qu’ils fassent des conférences sur les diverses parties de l’art de guérir, particulièrement sur ce qui a un rapport direct avec la clinique; qu’ils composent des mémoires à consulter sur des maladies qu’ils ont observées, et qu’ils répondent à ces mémoires; qu’ils aillent méditer dans le muséum de l’école, et faire dans sa bibliothèque l’extrait des auteurs qui ont bien écrit sur la médecine et la chirurgie; que sous le nom de Correspondans, il suivent, dans les divers hôpitaux, d’autres praticiens que leurs professeurs de clinique; qu’ils y fassent une abondante récolte de tout ce qui est relatif aux travaux de la Société, et qu’ils fournissent les matériaux propres à établir des constitutions médicales; que dans les consultations gratuites et par des visites faites à domicile à des indigens, ils apprennent, sous les auspices de leurs Professeurs, à exercer la médecine et la chirurgie, qu’ils assistent à des séances, à des assemblées, à des comités nécessaires aux travaux de la Société d’instruction médicale.42
La Société d’Instruction médicale se flattait en effet d’exiger une intense participation de ses membres, et, par cette attitude, de ne compter en son sein que des étudiants vraiment motivés pour travailler et prendre leur part aux efforts en vue d’éclairer la médecine pratique. Grâce à une discipline exemplaire, la Société se forgea une rapide renommée. LEROUX pouvait facilement prédire que « le titre de Membre de la Société d’Instruction médicale sera[it] toujours recommandable auprès de l’École de Médecine, qu’il sera[it] honorable dans le public, et que chaque docteur sera[it] glorieux de l’avoir mérité et obtenu pendant qu’il était élève. »43
La Société se composait des professeurs de clinique interne, établie à la Charité, des aides de clinique interne, des pharmaciens de l’hospice de clinique interne, et d’élèves attachés soit à la clinique interne, soit aux hôpitaux de Paris. Ils payaient une cotisation de 1 franc. Des amendes étaient prévues à l’encontre de ceux qui ne se conformeraient pas au règlement. Les adhérents étaient répartis en membres internes, membres externes, et membres émérites honoraires. La distinction entre les deux premières catégories se basait sur leur activité de service à la clinique interne ou hors de la clinique. Membres internes et externes étaient classés en expectants, associés et émérites. Pour devenir expectant interne il fallait avoir effectué au moins trois années d’études et avoir suivi la clinique pendant un mois. Pour devenir expectant externe il suffisait de présenter des observations. La distinction entre expectants et associés n’avait d’autre but que de « soutenir l’émulation ».
La Société procédait à une rapide enquête sur la moralité de chaque candidat, qui devait en outre répondre à un court examen écrit et oral sur une question de médecine. Après quatre mois en tant qu’expectant on pouvait être nommé associé, et de la même manière être nommé émérite puis honoraire. Il fallait pour cela faire preuve d’un travail conséquent à la clinique et à la Société. Tout sociétaire s’engageait à donner chaque mois un certain nombre d’observations ou de travaux, variable selon son titre.
Les observations devaient être rédigées selon un « protocole » très élaboré. La Société offrait pour cela un cadre de travail : la « note première » était établie sur des feuilles séparées qu’il suffisait de remplir selon un tableau très précis.44 Ceci permettait d’uniformiser les observations et de faciliter la lecture et la compilation des informations.
Ces observations ont un droit incontestable à la confiance publique parce qu’elles ne sont pas faites dans le cabinet mais en présence d’un très grand nombre d’élèves qui peuvent répondre de la fidélité que l’on y met (…); parce qu’elles sont uniquement appuyées sur des faits; parce qu’on n’a point la présomption de tout expliquer, de tout classer d’après des lois prétendues générales, mais que la nature ne reconnaît pas et ne suit presque jamais; parce qu’on exige la réunion de tous les symptômes éminens pour donner à une maladie un nom qu’on est toujours prêt à changer, si elle prend elle-même une autre forme et d’autres caractères; parce que lors même qu’on a cru devoir adopter un plan général de traitement curatif, on ne craint point de le suspendre et de combattre un symptôme pour ainsi dire étranger, qui vient tourmenter le malade et troubler la marche ordinaire de la maladie, parce qu’on s’en tient à ce que l’on voit, et qu’on ne prétend pas voir ce qui n’existe que dans l’imagination; parce que l’on serait fâché de mettre des mots à la place des choses, ou qu’on ne voudrait point prendre la peine de
42
LEROUX DES TILLETS, Commission de l'Instruction publique…, p. 138-140. 43
LEROUX DES TILLETS, Compte-rendu de l'École de Médecine…, p. XXVI. 44
donner ou d’adopter de nouveaux noms qui ne présenteraient pas une idée plus juste, plus vraie de la maladie; parce que, se fiant au témoignage de ses sens, qui trompent rarement, plutôt qu’au raisonnement qui souvent égare, examinant attentivement les phénomènes qui se présentent, on éloigne de tout son pouvoir les systèmes, même les plus brillants, les plus ingénieux (…).45
Le travail était « réglé et partagé entre les différentes classes de façon à ce que chacun n’en ait qu’une portion légère à faire, soit dans les cliniques ou dans les divers hôpitaux, soit à l’école, ou dans sa demeure particulière ».46 Lors de la séance, le professeur réunissait tout ce qui avait été fait d’une manière plus ou moins isolée, mais toujours uniforme, et la Société toute entière profitait de chaque travail individuel. LEROUX se plaisait à remarquer que « travaillant en commun, se voyant dans les séances, dans les conférences, dans les comités, les membres se connaissent parfaitement, s’estiment, s’aiment et s’aident mutuellement. »47
La Société est essentiellement d’instruction. C’est une réunion d’hommes qui veulent apprendre, et non point un assemblage de savans qui cherchent à étaler leurs connaissances. Ici la gloire est d’étudier, la récompense est d’amasser tout ce qui peut promettre des succès dans la pratique (…). Parmi les Sociétaires, il y a de l’émulation sans rivalité; le public n’est encore rien pour eux; les élèves, voilà leurs juges; des témoignages de satisfaction de la part des professeurs de l’Ecole, voilà leurs prix.48
L’existence de la Société d’Instruction médicale était entièrement liée à celle de la Faculté de Médecine, au point que LEROUX voyait en elle l’embryon d’une « véritable école pratique » qui devrait développer « les autres parties de l’enseignement, soit clinique, soit théorique, soit concernant les sciences accessoires applicables à l’art ».49 Devenu doyen de la Faculté de Médecine, LEROUX DES TILLETS offrait encore la Société d’Instruction médicale en exemple aux nouveaux élèves dans son
Discours pour la Séance publique de la Faculté de Médecine de Paris, tenue le 14 novembre 1810 pour la rentrée des écoles. Ce jour-là eut lieu la première distribution des Prix fondés par CORVISART pour encourager les membres de la Société d’Instruction médicale. Ces prix, qui consistaient en une médaille d’or et quatre médailles d’argent, bénéficiaient de beaucoup de publicité puisqu’ils étaient décernés le jour de la distribution des prix de la Faculté. Les vainqueurs étaient désignés par les membres de la Société et les professeurs transmettaient leurs noms à la Faculté après avoir donné leur avis.
Cependant, les règlements de la Société d’Instruction médicale, sans doute trop sévères dans cette période difficile, tombèrent en désuétude. En juillet 1810, ils furent revus et abrégés. Dans l’avant-propos aux nouveaux règlements, LEROUX DES TILLETS évoque cette période sombre de la Société d’Instruction médicale.
Je me suis occupé sans relâche, avec la plus grande constance, la plus grande assiduité de faire revivre la Société d’instruction médicale qui depuis quelque temps n’était composée que d’un petit nombre de sujets effectifs, qui ne faisait qu’une très petite partie des travaux auxquels elle était appelée, qui ne les faisait que d’une manière inexacte, décousue, et seulement parce que l’établissement étant fondé sur des bases solides, il eût été bien difficile qu’il croulât subitement et sans pouvoir se relever. J’ai réuni les membres épars, j’en ai augmenté le nombre en peu de temps, j’ai réchauffé le zèle prêt à s’éteindre, j’ai revu les règlemens de la Société, je les ai achevés, j’ai continué à les faire imprimer, je les ai remis successivement en activité.50
Malgré cette reprise en main, la Société d’Instruction médicale s’affaiblit de nouveau à partir de la fin des années 1810 et le limogeage de LEROUX DES TILLETS en 1822 lui porta le coup fatal. Les Prix Corvisart furent inclus dans les prix distribués par la Faculté. Dans l’intervalle, la Société d’Instruction médicale avait tout de même accompli un travail remarquable. En 1818, LEROUX dénombrait près de 5000 observations, dont plus de 4000 conservées et rangées par ordre de dates et de matières dans les archives de la Société. Tous ces travaux étaient destinés à être réunis en recueils
45
Jean-JacquesLEROUX DES TILLETS, Compte-rendu de l'École de Médecine…, p. XXV-XXVI. 46
LEROUX DES TILLETS, Commission de l'Instruction publique…, p. 142 47
LEROUX DES TILLETS, Compte-rendu de l'École de Médecine…, p. XXII 48 Ibid, p. 152-153. 49 Ibid, p. VII. 50 Ibid, p. XV.
et offerts à l’école de Santé mais la compilation entreprise par LEROUX DES TILLETS ne vit jamais le jour.
La Société médicale d’Observation, créée en 1832 avec Pierre Charles Alexandre LOUIS comme président, reprit en quelque sorte le flambeau de la Société d’Instruction médicale, mais si elle centrait tout autant son attention sur la clinique et les observations, son but était avant tout l’étude statistique des malades et des maladies.51
51
La formation et les travaux de la Société anatomique de Paris