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Les enjeux psychiques de la reprise professionnelle : analyse clinique de patients en cours de traitement
Psychic Stakes when the Patient Has Decided to Return to Work: Clinical Analysis of Cancer Patients During Treatment
A. Eberl-Marty
Reçu le 10 juin 2014 ; accepté le 7 juillet 2014
© Springer-Verlag France 2014
RésuméQuels sont les mécanismes et processus en jeu chez les patients désireux de maintenir ou de reprendre leur acti- vité professionnelle durant leurs traitements ? L’analyse de deux vignettes cliniques révèle l’apport narcissique du tra- vail lorsque celui-ci est fortement investi, notamment au niveau social et identitaire. Maintenir ou reprendre une acti- vité professionnelle est révélateur du rôle de celle-ci dans la reconstruction ou le soutien du fonctionnement psychique du patient atteint d’un cancer.
Mots clésActivité professionnelle · Traitements · Mécanismes psychiques
AbstractWhat are the process and mechanisms concerned among patients eager to maintain or resume their professio- nal activity during their treatments? The analysis of two cli- nical cases reveals the narcissistic contribution when this one is strongly invested, in particular at the social and identity- related level. To maintain or resume a professional activity is revealing of the role of this one in the reconstruction or the support of the cancer patient’s psychic functioning.
KeywordsProfessional activity · Treatments · Psychic mechanisms
Actuellement, près d’un patient sur deux survit à sa maladie cancéreuse. De ce fait, une grande part d’entre eux reprend son activité professionnelle à la fin des traitements. Or, d’après une étude de 2010 [1], près d’un tiers des patients actifs au moment du diagnostic continue de travailler durant cette période. Cet état de fait nous amène à nous interroger sur les raisons qui conduisent ces patients à maintenir leur activité professionnelle, mais aussi sur les mécanismes en jeu dans ce
contexte particulier. En outre, nous pensons que cette situa- tion singulière peut nous éclairer sur les enjeux qui entourent la reprise professionnelle en général. Pour appuyer notre réflexion, nous allons exposer deux vignettes cliniques que nous analyserons et à partir desquelles nous proposerons des hypothèses sur les processus psychiques en jeu.
M.E. 33 ans est divorcé et père d’un garçon de dix ans. Il est sous chimiothérapie pour un cancer du sein. Boucher dans une grande entreprise, il est chef d’équipe. Grâce à son supérieur, M.E. a pu maintenir une activité professionnelle. En effet, il occupe un poste administratif dont les horaires sont adaptés à son état général. C’est lors de sa troisième chimiothérapie que M.E. fera la demande d’un soutien psychologique. Les effets secondaires ont été effectivement plus importants que les fois précédentes. L’intense fatigue ressentie durant plusieurs jours lui a fait perdre confiance en ses capacités physiques à repren- dre son activité professionnelle, rendant impossible toute pro- jection positive et le déstabilisant fortement. Lorsqu’il parle de son métier, les notions de compétition et d’ambition sont abor- dées. En effet, M.E. est fier d’être un des meilleurs employés et projette de monter des échelons dans l’entreprise qui l’emploie. La maladie est venue contrarier ce projet, le mettant dans l’obligation de le différer et empêchant un accomplisse- ment professionnel attendu depuis longtemps. Le travail est un aspect central dans la vie de M.E. : « Je n’ai que ça ! » En effet, ayant eu une enfance marquée par des problèmes sociaux, il verbalise le sentiment d’avoir toujours dû se « battre dans la vie », et son activité professionnelle lui a donné les moyens de s’en sortir. Enfin, l’aspect relationnel de son travail est fonda- mental, la plupart de ses relations amicales sont en lien avec son métier.
Le besoin de M.E. de maintenir un lien avec l’entreprise durant les traitements a pu être entendu et pris en compte.
Il verbalise que ce poste temporaire lui permet de « ne pas se sentir en marge », de rester actif et productif. En permet- tant à M.E. de s’extraire d’un contexte social difficile, le travail est devenu un élément essentiel dans sa construction
A. Eberl-Marty (*)
CHIC de Castres-Mazamet, 6, avenue de la Montagne Noire, F-81008 Castres, France
e-mail : [email protected] Psycho-Oncol. (2014) 8:169-170 DOI 10.1007/s11839-014-0476-4
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identitaire. Aussi, le maintien d’une activité professionnelle durant les traitements lui permet de préserver en grande par- tie son fonctionnement psychique en protégeant son estime de soi. En effet, il s’emploiera jusqu’à la fin des traitements à se prouver que ces capacités physiques restent intactes, par- venant de nouveau à se projeter au niveau professionnel et réduisant son anxiété. Le soutien social perçu par M.E. est positif, du fait qu’un certain nombre de ses relations sociales n’ont pas été bouleversées. De la même façon que le travail lui a permis de s’émanciper du contexte social dans lequel il était plus jeune, il constitue maintenant un moyen de se dégager du rôle de malade en refusant que les traitements aient un impact sur les dimensions essentielles de sa vie.
Mme G. a 43 ans et vit maritalement avec le père de son enfant. Elle est visiteuse médicale. Elle entame une seconde ligne de chimiothérapie pour une récidive locale d’un cancer du sein, quatre ans après les premiers traitements. D’abord en arrêt maladie, Mme G. décide de reprendre son activité pro- fessionnelle durant la chimiothérapie. C’est à cette occasion qu’elle rencontre la psychologue du service, en présence de son conjoint. Mme G. exprime son besoin de reprendre son travail à temps partiel. Elle dit avoir besoin de « penser à autre chose », mais est cependant consciente de la limitation de ses capacités physiques du fait de la chimiothérapie. Elle se questionne en outre sur la capacité de son supérieur à comprendre et adapter sa charge de travail à sa situation.
Reprendre une activité professionnelle représente pour Mme G. l’opportunité de briser le sentiment de marginalisation engendré par l’arrêt de travail. Elle verbalise en outre le besoin d’avoir une activité intellectuelle, la sensation de faire
« travailler les méninges ». En effet, Mme G. considère son travail comme un « accomplissement ». Rester à domicile lui renvoie un sentiment d’inutilité qu’elle supporte mal. Après l’entretien Mme G. rencontrera le médecin du travail qui éta- blira avec elle les conditions concrètes dans lesquelles la reprise pourra s’effectuer. Au deuxième entretien, la reprise professionnelle a été validée, Mme G. est en cours de remise à niveau. Toutefois, elle verbalise une forte lassitude, voire un rejet des effets secondaires et du parcours de soin en général.
Alors même qu’elle parvient à reprendre son travail, c’est le sentiment d’injustice qui émerge. À l’entretien suivant, la reprise professionnelle est effective. Elle en retire une grande satisfaction, car elle parvient à atteindre ses objectifs profes- sionnels sans se mettre en difficulté physiquement. Dès lors, Mme G. verbalisera beaucoup moins d’émotions négatives, ainsi que peu d’effets secondaires.
L’annonce de la récidive a été très mal vécue par Mme G.
Reprendre son activité professionnelle lui offre la possibilité de se soustraire à son sentiment d’impuissance et d’empê- cher le bouleversement de son rythme de vie. Le travail représente une part importante de son identité dans la mesure où celui-ci soutient son idéal de femme active. L’expression de son sentiment d’injustice est révélatrice de son souhait
d’un retour à une vie en dehors de la maladie. Si le fait d’envisager sa reprise professionnelle la confrontait à la réa- lité de la limitation de ses aptitudes physiques et cognitives, elle a su mettre en place des stratégies appropriées pour adapter ses besoins à ses capacités.
Ces deux vignettes cliniques particulières nous éclairent sur quelques éléments importants concernant les enjeux de la reprise professionnelle pour les patients atteints d’un can- cer. En effet, lorsque la maladie contraint le sujet à renoncer à son activité professionnelle, il a le sentiment d’être margina- lisé. Reprendre ou continuer de travailler signifie pour ces patients le retour ou le maintien d’une certaine normalité. Cela est significatif de l’intégration du travail comme référence de la valeur de l’individu dans notre société occidentale, notam- ment pour ce type de professions [2]. De plus, la reprise pro- fessionnelle précoce ou le maintien de l’activité durant les traitements est révélateur d’une stratégie de « faire face » centrée sur l’action qui permet au sujet d’avoir de nouveau le sentiment de maîtriser sa vie. L’activité professionnelle est un fort vecteur de relations sociales. Or, le soutien social perçu par les patients contribue à la mise en place de stratégies de coping adaptées [3]. En outre, l’expression du sentiment d’inutilité qui découle de l’arrêt de l’activité professionnelle nous permet de saisir l’importance que cette dernière peut revêtir dans la construction identitaire de l’individu. Ainsi, l’activité professionnelle offre aux patients l’opportunité de préserver leur intégrité psychique. Pour ces personnalités où le travail représente une part importante de leur estime d’eux- mêmes, le rôle professionnel pourrait devenir un tuteur essen- tiel pour renforcer leur capacité de résilience.
Pour conclure, les patients désireux de garder leur activité professionnelle pendant leur traitement nous permettent d’ap- préhender le rôle du travail dans la construction narcissique de l’individu, notamment sur la valorisation, la reconnaissance et le rôle social que celui-ci confère. Il nous permet de saisir le bouleversement que l’arrêt de celui-ci peut provoquer chez le sujet atteint d’un cancer, particulièrement sur l’estime de soi.
Ainsi, l’activité professionnelle représenterait la possibilité de se dégager d’un événement potentiellement traumatisant en réhabilitant l’intégrité psychique de l’individu.
Liens d’intérêts : l’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.
Références
1. Belin L, Bourrillon MF, Stakowski H, et al (2010) Répercussions du cancer sur la vie professionnelle : étude réalisée auprès de 402 sala- riés en Île-de-France. Rev Epidemiol Sante Publique 58:PS70 2. Garner H, Méda D, Senik C (2006) La place du travail dans les
identités. Econ Stat 393–394:1–20
3. Cousson-Gélie F (2001) Stratégies de coping élaborées pour faire face à une maladie grave : l’exemple des cancers. Rech Soins Infirm 67:99–106
170 Psycho-Oncol. (2014) 8:169-170
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