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Oncologie : Article pp.153-156 du Vol.8 n°3 (2014)

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ARTICLE ORIGINAL /ORIGINAL ARTICLE DOSSIER

Utilité d ’ une prise en charge psychologique et sociale

dans les problématiques de retour à l ’ emploi après un cancer

Relevance of Psycho-Social Care in Handling Issues to Restore Post-Cancer Professional Life

F. Kimmel · M. Séailles

Reçu le 12 mai 2014 ; accepté le 23 mai 2014

© Springer-Verlag France 2014

Résumé La reprise d’une activité professionnelle après un cancer est une étape particulière dans le parcours d’un patient.

Pouvant contribuer à la réadaptation, le retour à l’emploi peut s’avérer néanmoins délicat. Les consultations psychosociales des accueils cancer de la ville de Paris permettent d’appréhen- der les difficultés liées à la reprise professionnelle. L’orienta- tion de l’assistante sociale vers la psychologue est fréquente dans ces questions de reprise, soulignant la complexité des enjeux psychiques à l’œuvre. À travers une vignette clinique, nous montrerons : 1) en quoi la collaboration psychologue– assistante sociale éclaire les problématiques de reprise d’acti- vité professionnelle après un cancer ; 2) comment les problé- matiques psychiques peuvent participer aux difficultés de réintégration professionnelle.

Mots clésReprise professionnelle · Après cancer · Collaboration psychologue–assistante sociale · Enjeux psychiques

Abstract Getting back to work after a cancer is a major milestone in the patient’s course. Restoring a normal profes- sional life is key to rehabilitation but might be a tough period to go through. The psychological and social consultations of Accueil Cancer de la Ville de Paris take care of the troubles related to professional life restart. A social worker referring patients to a psychologist is usual when professional life restoration is at stake, emphasizing how post-cancer psycho- logical issues are difficult to manage. The aim of this clinical

article is to underline: 1) how the social worker/psychologist partnership enlightens on professional life restoration mat- ters after a cancer; 2) how psychic issues bring problems as far as reintegration into professional life is concerned.

Keywords Professional life restoration · Post-cancer · Psychologist–social worker partnership · Psychic challenges

Introduction

Le moment de la reprise professionnelle après un cancer représente à la fois un enjeu social et psychique. L’étude des répercussions du cancer sur la vie professionnelle [1]

réalisée auprès de 402 salariés d’Île-de-France entre 2005 et 2006 révèle que 79 % ont repris leur emploi dans les deux ans suivant le diagnostic. D’importantes difficultés sont néanmoins exprimées : 61 % se déclarent plus fatigables qu’avant, 41 % ont des troubles du sommeil, 33 % des trou- bles cognitifs et 14 % des douleurs chroniques. Lorsque l’arrêt maladie est supérieur à six mois, les difficultés se majorent et 20 % déclarent avoir été pénalisés dans leur emploi à cause de la maladie.

L’instauration d’actions coordonnées avec les différents acteurs peut faciliter la réinsertion. Dès 2012, le deuxième Plan cancer [2], à travers les mesures 25 et 26 notamment, avait prévu la formalisation des consultations de l’après can- cer pour favoriser le retour à l’emploi.

Dispositif des accueils cancer de la ville de Paris (ACVP)

Créés en 2000, les accueils cancer, à travers ses consultations parisiennes, sont des lieux extrahospitaliers de suivi psycho- logique et/ou social.

F. Kimmel (*)

Psychologue, accueil cancer de la ville de Paris, 18, rue Quincampoix, F-75004 Paris, France e-mail : [email protected]

M. Séailles (*)

Assistante sociale, accueil cancer de la ville de Paris, 18, rue Quincampoix, F-75004 Paris, France e-mail : [email protected]

Psycho-Oncol. (2014) 8:153-156 DOI 10.1007/s11839-014-0467-1

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Ces structures sont à la fois destinées aux patients à tou- tes les phases de la maladie, y compris dans l’après cancer, et à leurs proches. Outre la gratuité des consultations, ce dispositif permet aux patients de bénéficier d’une prise en charge pluridisciplinaire dans un même lieu. De manière simultanée ou à des temps différents, cette possibilité de sou- tien conjoint s’avère utile au regard des retentissements psy- chiques et sociaux de la maladie et de l’intrication fréquente des problématiques engendrées.

En moyenne, 25 % des malades et 15 % des proches bénéficient chaque année de cette possibilité de double suivi aux ACVP.

Les difficultés liées à la question du retour à l’emploi après un cancer font partie des motifs d’orientation de l’assistante sociale vers la psychologue. Lorsque c’est la psychologue qui oriente vers l’assistante sociale pour cette même raison, il s’agit souvent d’informations relatives aux droits, aux possibilités d’aménagement ou de reclasse- ment professionnels, etc.

Aux ACVP, 61 % des patients consultent une psycholo- gue dans la phase de l’après cancer, tandis que 86 % de ceux qui font appel à une assistante sociale sont en cours de trai- tement (données 2013).

Collaboration psychologue

assistante sociale

Une bonne connaissance du champ mutuel d’intervention de chacune des deux professionnelles est requise pour assurer une collaboration efficace. L’idée est de coordonner des compétences spécifiques mais pouvant néanmoins s’avérer complémentaires.

Le fait d’exercer dans un même lieu favorise les échanges plus ou moins formels d’information, en plus des temps de réunion spécifiquement dédiés aux patients.

Lorsqu’un patient relève d’une prise en charge conjointe, l’objectif est d’assurer une réponse adaptée aux besoins exprimés par le patient et/ou évalués par la professionnelle tout en garantissant une cohérence dans le suivi.

La situation de Solène, à travers la question de la reprise de son activité professionnelle après un cancer, illustre cette collaboration.

Solène

Présentation

Solène, 49 ans, a subi une lobectomie supérieure gauche secondaire à un cancer pulmonaire. Elle n’a pas eu d’autres traitements et bénéficie d’une surveillance régulière.

Solène arrive en France dans les années 1985, seule avec sa fille de trois ans, fuyant une situation de violence

conjugale. Elle trouve un emploi dans un pressing et y travaille toujours au moment du diagnostic. Solène décrit une existence centrée sur l’éducation de sa fille et sur son travail. Pour être « indépendante, elle travaille beaucoup, ne comptant pas ses heures ».

Contexte de la demande sociale

Solène consulte d’abord l’assistante sociale pour d’impor- tantes difficultés financières. Depuis son arrêt de travail, ses ressources ont en effet considérablement baissé. L’idée de reprendre son activité professionnelle est fortement cor- rélée à la dégradation de sa situation économique. C’est dans ce contexte qu’elle rencontre l’assistante sociale.

Une fois les problématiques financières identifiées, un planning de rendez-vous est arrêté. Des bilans d’étapes sont effectués pour réajuster les plans d’actions et conforter la patiente dans ses capacités.

Rapidement, Solène va déclarer se sentir « déprimée » et

« bloquée », s’interrogeant sur son parcours de vie, ses choix et ses relations affectives.

La possibilité de rencontrer une psychologue est alors présentée, et un rendez-vous est pris par la patiente.

Début de la prise en charge psychologique

Les premiers entretiens mettent en évidence la présence d’éléments anxiodépressifs. Ceux-ci sont notamment confir- més par les scores retrouvés à l’HADS (Hospital Anxiety and Depression Scale) [3].

L’intervention chirurgicale remonte désormais à sept mois, mais Solène doit encore se soumettre à des séances de kinésithérapie respiratoire. Devant la fatigabilité et les séquelles douloureuses postchirurgicales, son médecin trai- tant prolonge l’arrêt maladie et parle de la nécessité d’un mi- temps thérapeutique par la suite.

Solène évoque avoir noué des liens avec le patron du pressing et raconte le considérer « un peu comme son frère ».

Bien qu’évasive sur la nature et l’intensité de ces liens, elle exprime néanmoins une grande déception quant à l’absence et le silence de celui-ci pendant son hospitalisation et sa convalescence. Même si elle tente de s’en défendre et d’en minimiser l’impact sur le plan émotionnel, cette attitude est vécue douloureusement. Par ailleurs, elle exprime aussi des doutes sur la pertinence de la chirurgie qui « l’empêche de retravailler ».

C’est alors l’occasion pour elle d’évoquer plus préci- sément son activité professionnelle, les conditions de tra- vail, l’ambiance mais aussi ses craintes… Craintes liées aux différents produits inhalés possiblement impliqués dans l’atteinte pulmonaire (la patiente est, par ailleurs,

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tabagique et connaît aussi le rôle potentiel du tabac dans sa pathologie).

Fonction et sens donné au travail

À l’instar de nombreuses personnes, le fait de travailler permet à Solène d’être indépendante à la fois matérielle- ment et psychiquement. Pouvoir travailler dès son arrivée en France— dans un contexte de fuite —a pris d’autant plus de sens et de valeur.

L’irruption du cancer et la nécessité de s’arrêter profes- sionnellement ont profondément déstabilisé la patiente qui n’avait jusque-là jamais cessé de travailler. Ainsi, ne pas travailler est difficilement concevable. Le sentiment d’inu- tilité et de non-sens est fréquemment invoqué. Elle se rend néanmoins compte des limitations physiques consécutives à la lobectomie qui altèrent son estime de soi. De plus, retourner sur le lieu qui l’a peut-être rendu malade ou qui pourrait occasionner une rechute est un risque diffici- lement acceptable. Les sentiments d’incertitude suscités par la peur de la récidive majorent la vulnérabilité de la patiente.

La description du cadre de son travail mais aussi de la place particulière qu’elle y occupait (« adjointe » du patron du fait de son ancienneté mais, sans doute aussi, du fait des liens antérieurement noués) laisse penser qu’une certaine gratification narcissique était à l’œuvre.

Tous ces éléments sont importants dans la genèse de la détresse psychique de Solène. Ils participent à son ambiva- lence et majorent son anxiété.

Tandis que le suivi psychologique se poursuit, Solène est amenée à solliciter de nouveau l’assistante sociale pour des problèmes récurrents de non-versement d’indemnités journalières.

Elle est aussi reçue à l’approche de sa reprise profession- nelle en raison des échanges anxiogènes eus avec son employeur, celui-ci se montrant effectivement peu réceptif à l’argument du mi-temps thérapeutique et à l’amélioration nécessaire des conditions de travail.

La reprise

Environ six mois après la prise en charge à l’ACVP et un an après la lobectomie, Solène reprend son activité profession- nelle à mi-temps thérapeutique. Les éléments anxieux et dépressifs du début ont bien régressé. La prise ponctuelle d’un anxiolytique est toutefois maintenue. L’absence de diplômes, la maîtrise approximative du français écrit, la situation de l’emploi et son âge sont des éléments qui ont pesé dans sa décision.

Au bout d’un mois, la patiente est licenciée. Malgré le mi-temps thérapeutique, l’employeur a continué à fixer lui-même les horaires de travail selon les nécessités de

l’entreprise, ignorant la fatigue de Solène. Sur l’indication de l’assistante sociale, elle saisit les services de l’inspection du travail et de la médecine du travail qui lui font découvrir des manquements évidents de son employeur.

« C’est comme si je me réveillais, ça ne pouvait plus être comme avant »

Sans ressource, dans l’attente du règlement de sa situa- tion, Solène demande de nouveau une aide financière à l’assistante sociale. Parallèlement, le soutien psycholo- gique se poursuit.

Discussion

Cette vignette clinique s’intègre dans une histoire singulière.

Par son statut socioculturel (sexe, âge, niveau scolaire, iso- lement social, enfant à charge), Solène présente effective- ment des facteurs de vulnérabilité [4,5] face aux effets psy- chosociaux de la maladie.

À partir d’une demande spontanée centrée sur d’impor- tantes difficultés financières où la reprise professionnelle est perçue comme seule alternative d’amélioration de ses diffi- cultés, la possibilité d’accéder à un travail psychique a notamment permis à Solène :

de mesurer en quoi la relation particulière à son employeur avait comblé un manque affectif et était source de gratifi- cation narcissique, bien plus que l’intérêt porté au seul domaine proprement dit de l’activité ;

de prendre conscience de l’existence d’un « avant » et d’un « après » », où le retour à une vie « normale » pour- rait certes passer par une reprise de son activité mais pas dans n’importe quelle condition ;

deffectuer une réévaluation de ses choix, de son rapport aux autres, de ses attentes…

La désillusion engendrée par l’attitude de l’employeur est à la mesure de celle observée dans la phase de transi- tion de l’après cancer où des remaniements psychiques s’opèrent. Ceux-ci s’avèrent d’autant plus périlleux si des séquelles persistent (c’est le cas de la patiente : douleurs postlobectomie et fatigue). Le décalage est majeur entre les attentes (reprendre la vie telle qu’elle était avant le cancer incluant, pour certains, l’activité professionnelle) et le vécu.

Ainsi, la prise en compte des difficultés financières et de la détresse psychique a contribué à l’amélioration progres- sive du tableau anxiodépressif de la patiente en même temps qu’une reprise de confiance en soi et en ses capacités. L’ajus- tement à la situation de chômage par la recherche active et le suivi de formations s’est avéré possible en raison d’une meil- leure estime d’elle-même.

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Conclusion

Cette situation clinique illustre l’intérêt d’une prise en charge pluridisciplinaire par des professionnelles rompues à la connaissance des problématiques spécifiques du cancer, à leur évaluation ainsi qu’à la compréhension de la détresse engendrée.

Ce dispositif favorise l’élaboration psychique de l’événe- ment cancer par la levée progressive de certains freins (ambi- valence, peurs…). Il peut faciliter, en outre, la désintrication des problématiques psychosociales induites par la maladie grâce à un travail d’articulation axé sur les compétences pro- fessionnelles de chacune des intervenantes.

La consultation pluridisciplinaire des accueils cancer, associant soins psychiques et accompagnement social, offre un cadre étayant pouvant avoir un impact bénéfique dans la réinsertion professionnelle après cancer.

En participant à la prise en charge globale et continue des patients, cette consultation répond, de plus, aux recomman- dations des deux derniers Plans cancer [2,6].

Liens d’intérêts :les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références

1. Sévellec M, Bourillon MF, Le Bideau S, et al (2011) Répercus- sions du cancer sur la vie professionnelle. Étude réalisée auprès de 402 salariés en Île-de-France entre 2005 et 2006

2. Plan cancer 2 (2009–2013) http://www.plan-cancer.gouv.fr/le- plan-cancer/5-axes-30-mesures/axe-vivre-pendant-et-apres-un-cancer/

presentation.html

3. Zigmond AS, Snaith RP (1983) The Hospital Anxiety and Depres- sion Scale. Acta Psychiatr Scand 67:36170. Traduction française : JF Lépine

4. Duhamel E, Joyeux H (2013) Femmes et précarité. Étude du Conseil économique social et environnemental - Journal officiel de la République française, avis et rapports du Conseil écono- mique, social et environnemental

5. Observatoire des inégalités (2013) La pauvreté selon le sexe 6. Plan cancer 3 (2014–2019) http://www.sante.gouv.fr/IMG/pdf/2014-

02-03_Plan_cancer.pdf Préserver la continuité et la qualité de vie

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