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Oncologie : Article pp.187-188 du Vol.8 n°3 (2014)

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Psycho-Oncol. (2014) 8:187-188 DOI 10.1007/s11839-014-0482-2

LIVRES ET VIDÉOS / BOOKS AND VIDEOS

La recherche ça vous branche ?

Le triomphe du plaisir sexuel féminin aux yeux de l’Améri‑

que décomplexée d’Eisenhower et le choix des actrices pour incarner la brune ardente aux sourcils charbonneux Virginia Johnson, une ex‑chanteuse de jazz dans les night‑clubs de Saint‑Louis, Missouri, et la blonde Libby Masters languis‑

sante et langoureuse king‑size, aussi disponible à l’amour et à ses mystères que son mari William Masters est distant et réfrigérant, pourraient suffire à rendre cette série terrible‑

ment et sans doute suffisamment excitante.

Virginia Johnson est la secrétaire puis assistante de recher‑

che, femme libérée, divorcée deux fois, mère de deux enfants, généreuse, inventive et inépuisable. Elle se laisse pourtant dominée par William Masters, le savant réputé, froid et obses‑

sionnel, le cou engoncé dans son nœud papillon, méprisant et convaincu de sa supériorité que l’on se plaît à haïr autant que l’on admire sa partenaire.

Le Dr Masters fait preuve de grandes qualités profession‑

nelles, humaines et éthiques avec ses patientes (notamment en accouchant une mère de couleur dans un hôpital réservé aux blancs, ou en refusant de procéder à l’hystérectomie demandée par les parents d’une jeune fille débauchée), mais sa réputation internationale et son titre de plus grand accou‑

cheur du Midwest ne suffisent plus à le satisfaire.

Une enfance témoin des frasques paternelles complai‑

samment négligées par sa mère porte la blessure narcissi‑

que et le défaut fondamental de Bill Masters. Il cherche à l’exorciser dans une recherche acharnée et révolutionnaire sur… les données physiologiques humaines lors de l’acti‑

vité sexuelle, débordant ainsi sa « vocation » de médecin des femmes et de médecin des mères.

Sigmund Freud lui‑même est largement évoqué pour ses théories sur la sexualité féminine distinguant l’orgasme vaginal, supposé supérieur, de l’orgasme clitoridien jugé immature. Sa fille Anna Freud est même représentée don‑

nant une conférence devant Masters et Johnson et invoquant la décence lorsque Virginia lui demande comment prouver, par l’expérience, la théorie de son père.

La psychanalyse viendra néanmoins au secours, et avec succès, d’un confrère volontaire très actif dans l’étude et dans tout ce qui pourrait y ressembler.

La liste est longue des personnages dits secondaires, qui incarnent avec profondeur le « si petit monde » (pour paraphraser David Lodge) de la Maternity du Washington University Hospital de Saint‑Louis. Le chef du département de gynaecologia‑obstetrics (provost), le doyen de la faculté, les attachés et fellows assistants, le jeune amoureux transi de Virginia, les médecins d’autres unités plus ou moins impli‑

qués dans l’expérience (inoubliable scène du chirurgien orthopédiste auscultant le mur de la chambre expérimen‑

tale au stéthoscope et finissant sur le divan), les secrétai‑

res dévouées, courageuses et volontaires (des bataillons de Jane Mansfield et de Marilyn Monroe) forment le cercle rapproché des principaux protagonistes « intra‑muros » qui cavalent sur le linoléum, montent les ascenseurs sous les haut‑parleurs annonçant dans les couloirs « Dr Fletcher requested immediately in Emergency Room… ». Une collè‑

gue médecin est atteinte d’un cancer du col, puis de métasta‑

ses cérébrales ? Elle met de côté ses affects pour promouvoir son test de coloration du frottis cervical selon la méthode de Papanicolaou. Soutenue par Virginia Johnson, la charmante Dr Lilian De Paul illustre parfaitement la fameuse pulsion épistémophilique, ce besoin vital de connaissance. Elle se moque bien d’en être la victime collatérale…

L’inexpérience du Dr Masters en matière de sexualité et les réticences du provost les mènent à délocaliser l’expé‑

rimentation vers l’établissement tenu par Betty DiMello, avec d’authentiques « professionnelles » du sexe, dont les enregistrements scientifiques authentifient, outre l’absence totale d’excitation physiologique pendant l’exercice de leur activité, leurs capacités à simuler de façon très convaincante les signes extérieurs du comportement « naturel ». L’alliance de Betty avec le richissime « roi du Bretzel » (king of pret‑

zels) et le retour en grâce de Bill Masters auprès du provost redonnent à notre personnage principal un nouveau parfum de respectabilité, pour un temps tout au moins.

Les développements latéraux étoffent les personnages secondaires et densifient l’atmosphère de la reconstitution, ils donnent aussi l’occasion aux auteurs de porter un regard critique sur la société américaine de l’époque où seule la sexualité hétérosexuelle entre époux légitimes, et de même couleur de peau, était officiellement autorisée. L’homo‑

sexualité était au pire un crime, au mieux une maladie à

Masters of Sex

Série télévisée américaine de Michelle Ashford, d’après le roman de Thomas Maier et diffusée depuis septembre 2013 aux États‑Unis

Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur archives-pson.revuesonline.com

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188 Psycho-Oncol. (2014) 8:187-188

soigner par électroconvulsivothérapie. Enfin, les pratiques médicales sur les femmes étaient encore décidées selon l’avis de leurs maris. Incontestablement, le personnage central de la série est l’Étude elle‑même (the Study), plus que l’excitation sexuelle, cette fois authentique et scienti‑

fiquement prouvée, c’est la curiosité des chercheurs, la soif de reconnaissance, partagées par le Dr Masters et sa célè‑

bre assistante, qui entraînent ses créateurs à repousser les limites de leurs capacités affectives, libidinales et sociales, dans une atmosphère inconsciente de neutralité et de rigueur scientifique supposée.

Cette étude est une hydre, un béhémoth, une monstruo‑

sité pourtant sensuelle, tapie dans les tiroirs des fiches des dossiers de recueil de données et dans le lieu cardinal d’un coffre‑fort de l’anonymat que l’on peine à protéger. Elle engendre d’ingénieux instruments et outils, dont le célè‑

bre Ulysse qui photographiera l’œil cyclopéen de l’origine du monde d’une célèbre anonyme, des capteurs reliant la machine scientifique à des humains en émois devant les observateurs, recueillant et mesurant derrière un miroir sans tain ce que l’on n’avait jamais mesuré. Parfois délaissée, presque abandonnée, l’étude attise le désir des chercheurs, des sujets, des chercheurs‑sujets et des sujets‑chercheurs, elle fait chavirer tout ce monde policé de l’Amérique des années 1950 vers une découverte révolutionnaire.

L’alpha et l’oméga de cette découverte sont répétés comme un mantra : excitement‑plateau‑orgasm‑resolution.

Les considérations d’ambition universelle du Dr Masters, sa volonté de construire sa place au sommet, de séduire son auditoire… ou les épouses de son auditoire, les préparatifs fébriles avant « la présentation », combien d’olives dans les martinis, combien de tirés à part, comment capter l’attention dans les deux premières minutes décrivent à la perfection le monde de la recherche scientifique.

Les chercheurs en train de recruter des volontaires, des données sur leurs volontaires, avant de s’offrir eux‑mêmes et entièrement à leur recherche illustreront métaphoriquement

les tensions de toute étude. Les difficultés pour trouver de nouveaux volontaires, de financement, de réputation, de pro‑

fessionnalisme et la suprématie écrasante de Virginia pour les résorber comme par enchantement, la rendent absolu‑

ment indispensable aux yeux de son maître, inexorablement et irrépressiblement.

Le recueil de données sensibles et la mise en condition des candidates et des candidats mettent en évidence encore son rôle essentiel dans la bonne marche de l’étude. Les scè‑

nes avec questionnaires et les questions sur les question‑

naires, les nuances qualitatives de Virginia Johnson venant pondérer les données quantitatives de la belle courbe en cloche (bell curve) que cherche à graver le Dr William Masters dans le marbre de l’incontestabilité à force d’obser‑

vations obsessionnelles.

« Pourquoi as‑tu toujours besoin de continuer à cher‑

cher des explications ? » demande Libby Masters. « Parce qu’il y a toujours quelque chose à expliquer ». Lui répond Bill Masters avant d’enfourcher inlassablement son étude pour faire trembler le monde et faire reculer les limites du possible.

Inéluctable retour sur terre, enfin pour clore la première saison, la parabole du premier vol dans l’espace et l’atter‑

rissage héroïque d’un major pionnier de l’espace, alors que William Masters termine sa présentation sous les quolibets de son auditoire. Puis, seul dans l’opprobre, mais entraînant Virginia dans sa chute, Masters la gratifie du titre de coau‑

teure de « leur » étude, comme ultime geste généreux d’un chevalier défait.

P. Guillou Médecin généraliste, maître de conférences

associé de l’université de Strasbourg, membre de la société médicale Balint

M.‑F. Bacqué Rédactrice en chef de Psycho‑Oncologie

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