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Cancer et vie professionnelle, un enjeu de société
Cancer and Professional Life, a Challenge of Society
P. Bergerot
Reçu le 16 juillet 2014 ; accepté le 23 juillet 2014
© Springer-Verlag France 2014
Résumé La problématique de l’entrée, du maintien, du retour, voire de la sortie définitive d’une activité profession- nelle à cause de la maladie cancéreuse va plus ou moins rapidement s’imposer aux personnes concernées. Si elle est toujours présente, des différences persistent vis-à-vis des activités socioprofessionnelles selon l’âge, le type de cancer et la lourdeur des traitements.
Mots clésCancer · Recherche d’emploi · Maintien dans l’emploi · Reconversion · Catégorie socioprofessionnelle Abstract The problem of entering, maintaining, returning or even finishing a professional activity for good as the result of cancer will gradually start to have an impact on all those concerned. If it is constantly present, differences persist regarding socio-professional activities, depending on age, the type of cancer and the intensity of treatments.
KeywordsCancer · Looks for employment · Preservation in the employment · Reconversion · Socio-professional group
En France en 2012, 355 000 nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués. Grâce à l’application des mesures des plans cancers successifs—en particulier celles portant sur la pré- vention et les diagnostics précoces—et à l’amélioration des pratiques médicales, le taux de mortalité a tendance à dimi- nuer notamment chez les hommes. Si le cancer atteint majo- ritairement des personnes de plus de 65 ans, un nombre important de personnes qui apprend sa maladie va se trouver
confronté à une vraie difficulté : conjuguer traitement de la maladie et activité professionnelle. Or, les contraintes du monde du travail et la fragilité induite par la maladie cancé- reuse sont deux réalités qui ne sont pas toujours compati- bles. La situation professionnelle des personnes atteintes par une maladie chronique, comme c’est devenu le cas pour un certain nombre de cancers, doit être analysée en tenant compte des caractéristiques propres à la personne malade, à la maladie et à l’emploi.
La seconde enquête : « La vie deux ans après un diagnostic de cancer, parue en juin 2014, a étudié la situation professionnelle
des personnes atteintes de cancer deux ans après le diagnostic
À l’aube du 3e Plan cancer, force est de constater que la situation professionnelle des personnes de 17 à 57 ans inter- rogées dans le cadre de cette enquête s’est dégradée deux ans après le diagnostic d’un cancer avec un taux d’activité qui est passé de 88,2 % en 2010 contre 79,9 % en 2012.
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Pour les personnes ayant un emploi au moment du diagnostic, 25 % ont perdu ou quitté leur emploi deux ans après le diagnostic, et 92 % des personnes qui ont perdu leur emploi l’ont perdu dans les 15 mois après le diagnostic. Les raisons sont multiples :– parmi les personnes en emploi dans le secteur d’activité économique primaire (activité dont la finalité consiste à une exploitation des ressources naturelles telles qu’agri- culture, pêche, forêt), 77,5 % le sont toujours deux ans après, contre 74,5 % dans le secteur secondaire (secteur qui regroupe l’ensemble des activités consistant en une transformation plus ou moins élaborée des matières pre- mières telles que construction, industrie manufactu- rière…) et 76,4 % dans le secteur tertiaire (vaste secteur allant du commerce à l’administration…). Le maintien dans l’emploi semblerait plus compromis dans le secteur secondaire ;
P. Bergerot (*)
Oncologue radiothérapeute,
administrateur national de la Ligue contre le cancer,
administrateur national du collectif interassociatif sur la santé, centre oncologique de l’estuaire,
clinique mutualiste de l’estuaire, 11, boulevard Charpak, F-44606 Saint-Nazaire, France e-mail : [email protected] Psycho-Oncol. (2014) 8:141-144 DOI 10.1007/s11839-014-0477-z
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– l’impact négatif du diagnostic sur le maintien dans l’emploi est exacerbé selon l’appartenance des indivi- dus à des catégories socioprofessionnelles d’exécution (CSP–) ou d’encadrement (CSP+). Parmi les individus ayant un emploi au moment du diagnostic de cancer en 2010, 76,8 % étaient toujours en emploi deux ans après contre 93,8 % dans la population non atteinte de pathologie cancéreuse. Plus que l’incidence du sexe, c’est la différenciation par catégorie socioprofession- nelle qui est importante avec 71,4 % pour les CSP– contre 84 % pour les CSP+, alors qu’elle est pour les personnes sans cancer de 93 % pour les CSP–et 95 % pour les CSP+ ;
– le pronostic du cancer est un facteur important avec un taux de maintien dans l’emploi le plus faible pour les patients porteurs de cancer bronchique, 38,6 %, des voies aériennes et digestives supérieures (VADS), 52,7 % et de la vessie, 52,3 %, avec des taux importants de transition vers l’inactivité, contre 84,1 % pour les cancers de la thyroïde, 74,4 % pour les cancers du sein et 66,7 % pour les cancers de la prostate ;
– la gravité du cancer accentue les disparités inter- et intrasocioprofessionnelles. Plus le pronostic du cancer reste péjoratif, plus l’écart entre les CSP+ et les CSP– dans la capacité à se maintenir dans l’emploi est grand.
Pour les formes graves avec au plus 20 % de survie à cinq ans, le taux de maintien dans l’emploi est de 48,3 % pour les CSP+ contre 28,2 % pour les CPS–. L’arrêt maladie de longue durée reste la situation la plus fréquente chez les personnes avec les cancers les plus graves ;
– l’existence de séquelles à la suite des traitements joue également un rôle important, un état de santé
« dégradé » est un facteur déterminant de perte d’em- ploi et de l’évolution vers une inactivité de longue durée. Les femmes et les personnes CSP–perdent leur emploi plus rapidement.
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Pour les personnes en recherche d’emploi, le secteur d’activité du dernier emploi occupé au moment du diag- nostic joue un rôle majeur. Pour les personnes ayant tra- vaillé dans le secteur primaire, 42,9 % ont recouvré un emploi deux ans après le diagnostic contre 29,9 % dans le secteur tertiaire et 31 % dans le secteur secondaire : – parmi les personnes au chômage au moment du diag-nostic de cancer en 2010, 42,2 % des personnes sans cancer ont trouvé un emploi dans les deux ans contre 30,2 % parmi les personnes touchées par la maladie avec un taux de 20 % CSP– contre 49 % pour les CSP+ ;
– les cancers de mauvais pronostic influencent le retour à l’emploi avec seulement 15 % des patients porteurs de cancers bronchiques et de lymphomes qui ont réussi à s’insérer dans l’emploi deux ans après le diagnostic.
Pour les malades CSP+ avec un bon pronostic, le taux d’accès à l’emploi est de 50 %. À l’inverse pour les malades CSP–avec un pronostic de survie à cinq ans inférieur à 20 % le chômage paraît inextricable, les seu- les sorties du chômage se faisant vers l’inactivité.
La taille de l’entreprise joue un rôle avec des grandes entreprises qui protègent généralement les personnes atteintes de cancer insérées professionnellement, mais qui le font beaucoup moins pour les personnes sans emploi.
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Les arrêts de maladies après le diagnostic de cancer jouent-ils sur le retour à l’emploi ?– Parmi les personnes âgées de 18 à 57 ans en emploi au moment du diagnostic de cancer en 2010, 12,9 % ont déclaré ne pas avoir eu recours à l’arrêt de maladie, 56,7 % à un seul, 30,3 % à au moins deux périodes d’arrêt maladie. La majorité des personnes atteintes d’un cancer se sent dans l’incapacité de travailler pen- dant la période des traitements. Les douleurs, la fatigue, les effets secondaires des traitements sont régulière- ment cités parmi les raisons de l’arrêt de l’activité pro- fessionnelle. Dans un sondage LH2/BVA « les salariés et le cancer » réalisé début 2014 pour la Ligue contre le cancer, pour près de deux salariés sur trois atteints de cancer, c’est l’incompatibilité entre activité profession- nelle et les traitements qui a motivé l’arrêt de travail, loin devant leur souhait de s’arrêter pour se consacrer uniquement au combat contre la maladie et le fait que leur médecin les ait dissuadés à poursuivre leur activité.
Si pour 33 % la motivation pour poursuivre une activité professionnelle était liée au souhait de ne pas se laisser enfermer dans la maladie, à l’inverse il s’agissait pour 15 % de la crainte de perdre son emploi et pour 13 % d’une obligation financière ;
– la mise en arrêt maladie des salariés est étroitement liée au type de contrat de travail, avec une probabilité plus importante de se trouver en arrêt maladie pour les hommes (90 %) et les femmes (80 %) en CDI par rap- port aux personnes en CDD. Le moindre recours à l’arrêt maladie par les travailleurs indépendants ren- voie à la difficulté de ces derniers à interrompre leur activité sans prendre le risque de perdre une partie de leur clientèle ou simplement par absence de remplaçant ;
– la durée de l’arrêt maladie semble en lien avec le pro- nostic auquel les localisations sont d’ordinaire asso- ciées. Ainsi, les personnes porteuses d’un cancer des VADS et du poumon restent en arrêt maladie plus long- temps (neuf et dix mois) que les autres, mais avec un délai entre le diagnostic et la mise en arrêt maladie plus long (85 et 60 jours). Les séquelles n’ont pas d’effet différencié sur les délais séparant le diagnostic et la mise en arrêt maladie mais principalement sur la durée
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de l’arrêt. Le retour à l’emploi est par contre en lien avec les séquelles des traitements, cinq mois en moyenne pour les personnes se déclarant sans séquel- les, sept mois pour les patients avec des séquelles modérées et dix mois pour ceux qui présentent des séquelles importantes ;
– les probabilités de rester en arrêt maladie sont associées non seulement aux facteurs liés à la maladie elle-même, mais aussi à des facteurs sociodémographiques, socio- économiques et ceux liés au poste de travail. La reprise de l’emploi dépend des métiers exercés (exécution ou encadrement). Pour les métiers d’exécution, l’âge, le type de cancer (pronostic défavorable, des traitements lourds, des séquelles importantes), l’absence d’aména- gement du poste de travail sont des éléments défavora- bles à un retour dans l’emploi. Le fait de percevoir des discriminations sur son lieu de travail semble ralen- tir le processus de retour à l’emploi dans les métiers d’encadrement.
Aussi si l’on doit désigner le groupe le plus vulnérable de personnes avec un cancer sur le marché du travail, il s’agirait des personnes relevant des CPS–, les plus jeunes et les plus âgées, mariées avec un niveau d’étude inférieur au bac, avec des contrats précaires et employés en PME.
Pour les personnes des catégories CPS+, la vulnérabilité après un diagnostic de cancer est plus liée à la gravité du cancer.
Dans les deux groupes, les aménagements du poste de travail apparaissent comme protecteurs à l’égard de l’emploi.
A contrario, les discriminations perçues sur le lieu de travail apparaissent comme une barrière au maintien en emploi.
Ces analyses mettent en évidence la nécessité de cons- truire une politique publique.
Que dit le Plan cancer 3 ?
C’est dans la priorité 2, à savoir : « Préserver la continuité et la qualité de vie », particulièrement dans l’objectif 9 intitulé
« diminuer l’impact du cancer sur la vie personnelle » et le chapitre : « accorder une priorité au maintien et au retour dans l’emploi. Afin d’essayer de sécuriser les parcours pro- fessionnels tout au long de la vie professionnelle, un certain nombre d’actions sont proposées :
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action 9.4 : parfaire l’offre de solutions adaptées à chaque situation personnelle des personnes atteintes de cancer ;•
action 9.5 : responsabiliser l’entreprise dans toutes ses composantes sur l’objectif de maintien dans l’emploi ou la réinsertion professionnelle ;•
action 9.6 : progresser dans la coordination territoriale des différents acteurs qui interviennent pour le maintien dans l’emploi et son accès ;•
action 9.7 : valoriser le travail réalisé sur le maintien dans l’emploi pour le faire connaître et le développer ;•
action 9.8 : permettre un meilleur accès aux revenus de remplacement en cas d’arrêt maladie. »Ce que les personnes malades demandent en 2012 (propos recueillis dans l
’observatoire sociétal des cancers, rapport 2013 de la Ligue nationale contre le cancer)
« Pour diminuer l’impact de la maladie sur le parcours pro- fessionnel des personnes malades, trois pistes d’amélioration ont été identifiées à travers les témoignages recueillis :
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limiter les ruptures dans le parcours professionnel : – soit en testant à titre expérimental la mise en place d’undispositif qui fonctionnerait sur le mode du « congé de présence parentale » ;
– soit en favorisant le recours au dispositif « périodes de professionnalisation » pour les personnes en arrêt mala- die de longue durée, en particulier celles qui ne peuvent revenir à leur poste de travail ;
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mieux anticiper la reprise professionnelle :– en informant les personnes malades de leurs droits, comme des dispositifs existants (temps partiel théra- peutique, consultation de préreprise, reconversion professionnelle…) ;
– en accompagnant les personnes malades dans cette reprise, au moment de la fin du traitement, pendant et après la reprise ;
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sensibiliser les employeurs et les institutions chargées d’accompagner les personnes dans le retour à l’emploi (Pôle Emploi, Cao emploi). Sur l’accueil d’une personne en longue maladie : meilleure information sur les consé- quences du cancer pour lever les tabous, information sur les acteurs et dispositifs à même d’aider les employeurs dans la réintégration de leurs salariés…».Si l’amélioration des pratiques médicales a contribué à une diminution du taux de mortalité, elle pose un véritable problème de société pour concilier traitement et poursuite d’une vie professionnelle des patients atteints de cancer.
Ces difficultés ne pourront pas se résoudre par une stricte application des mesures liées au Plan cancer. Ces quelques mots de Mme Anne Sophie Tuszynski, cofondatrice de can- cer@work, résument en partie la situation actuelle.
« Les progrès thérapeutiques permettent aujourd’hui de vivre et de travailler avec la maladie, ce qui est le choix de certains. Mais la société peine à s’en rendre compte, elle a du retard sur ces progrès. Dans le monde de l’entreprise, on prend un arrêt de maladie lorsque l’on est malade et on revient lorsque l’on est guéri. On ne sait pas accueillir
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les malades de longue durée, alors que des aménagements sont possibles. Il ne s’agit pas de banaliser la maladie mais de lever les tabous et de mieux l’intégrer dans la société. »
Liens d’intérêts : l’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.
Références électroniques
1. Plan cancer 3. « Préserver la continuité et la qualité de vie », février 2014 www.e-cancer.fr
2. Troisième rapport de l’observatoire social des cancers. Avril 2014 www.ligue-cancer.net
3. Enquête VICAN 2 Inserm et INCa : « La vie deux ans après un diagnostic de cancer », juin 2014. www.e-cancer.fr
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