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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository
Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Piette, V. (1998). Servantes et domestiques: des vies sous condition; essai sur la domesticité 1789-1914 (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres, Bruxelles.
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U
niversitéL
ibre deB
ruxellesFaculté de Philosophie et Lettres
Servantes et domestiques :
h des vies sous condition
Essai sur
la domesticité Mm -1914
Valérie Piette
en vue de l’obtention du grade de docteure en Philosophie et Lettres
P
romotriceEliane Gubin
B
ruxelles1998
UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES
Faculté de Philosophie et Lettres
SBRVANTE^S ET DOMESTIQUES : DES VIES SOUS CONDITION
Essai SUT la domesticité 1789-1914
Volume 1
Promotrice : Eliane Gubin
Dissertation présentée par Valérie Piette En vue de l’obtention du grade de docteure en philosophie et lettres
II
Remerciements
Je tiens tout d’abord à exprimer mes plus vifs remerciements à Eliane Gubin pour m'avoir suggéré ce thème de recherche, « sujet » tellement riche, pour m'avoir associée à son séminaire, pour avoir été la pionnière en histoire des femmes en Belgique et avoir ouvert par la même occasion tant de portes et de questionnements essentiels, et surtout pour les nombreuses discussions plus constructives les unes que les autres que nous avons éùès pendant ces quatre ans.
Nous remercions aussi les membres du Jury qui tous, par leurs écrits ou par nos échanges, m’ont appris énormément ; nous les remercions d’avoir pris la peine de lire ce travail et de le critiquer.
Je ne peux qu’associer à ces remerciements Jean Puissant qui, par son intérêt soutenu, m ’a beaucoup apporté.
Ce travail n’aurait pas pu voir le jour sans l’aide efficace de madame Simons et du personnel des archives de la ville de Bruxelles, de madame Dickstein-Bernard, archiviste du CP AS de Bruxelles, ainsi que du personnel des Archives générales du Royaume qui m’a toujours secondée avec gentillesse.
Je tiens également à remercier tout particulièrement Sylvette Dupont-Bouchat pour ses conseils avisés et ses remarquables qualités d’écoute. J’associe à ces remerciements Axel Tixhon, et Xavier Rousseau.
Je suis reconnaissante à tous ceux qui m'ont prêté une attention bienveillante, ce qui m ’a soutenu moralement : Claire Billen et ses parents, Michèle Galand, Madeleine Frédéric, Sylvie L^fèbvre (merci encore pour les dernières vérifications), Marie-Christine Pollet, Isabelle Grosjean (merci encore pour cette superbe couverture). Maman et Jacques, Catherine Jacques, Pierre van den Dungen (merci pour la bibliographie) et tant d’autres.
Merci encore aux étudiants du séminaire de première candidature pour leur collaboration.
Enfin «last but not least », je tiens à exprimer ma reconnaissance aux
« Québécoises » : tout particulièrement Andrée Lévesque pour avoir consacré du temps à discuter de ma thèse et pour ses précieux échanges, grâce au courrier électronique ; Denyse Baillargeon pour les articles qu 'elle m ’a fait parvenir et Sylvie Taschereau pour son amitié (sans oublier Yves et Ariane).
Que Marc enfin sache ici combien j’ai apprécié sa patience, son calme et son affection, qui n’ont jamais fait défaut, même aux moments les plus critiques, et sans lesquels il est bien clair que cette thèse n 'aurait pu aboutir.
III
SOMMAIRE DU VOLUME 1
Introduction
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 2
De la nécessité d’une histoire carrefour 5
L’apport de l’histoire des femmes 11
Sources et méthodes 16
La nature des sources ou quel crédit leur accorder ? 21
Des options qui délimitent la thèse 24
Des mots et des chiffres 27
U'^a-'î; [paa-ilâ*
LA DOMESTICITE, ENTRE PEUR ET NECESSITE CONTROLE SOCIAL, EXCLUSION ET ENCADREMENT 1789-1914
Avant-Propos 63
Ch. 1. Classe suspectée, classe surveillée 67
Le livret domestique : heurts et malheurs d’une législation 71
La nouvelle législation de 1883 86
Organisation et fonctionnement de la police des domestiques 88
Ch. 2. La domesticité une histoire d’exclusions ? 94
Des restrictions à la capacité juridique 94
Le contrat de louage : art. 1780 et 1781 du code civil 97
Domestiques et ouvriers : le fossé se creuse 104
Le contrat de travail 106
La loi sur les accidents de travail 112
Le repos dominical 114
Les Conseils de Prud’hommes 118
Ch. 3. Le domestique, un citoyen comme un autre ? 122
Un droit en trompe l’oeil 124
L’enjeu pour le maître 127
Cens électoral et domesticité 132
L’avènement du domestique-citoyen 140
2” jpîiinÜliî;
MANIERES DE FAIRE, MANIERES DE VIVRE 145
Âvant-propos 146
Ch. 1. Entrer en condition 153
Se placer ou être placé(e) 153
Recourir aux bureaux de placement 154
Engager une orpheline 161
L’engagement 168
Les gages et autres avantages 170
Ch. 2. Les conditions de travail 177
Des grandes maisons aux ménages modestes 178
Une photographie de la domesticité bruxelloise 179
Hiérarchie et tâches 185
Ch. 3 Vivre chez autrui 199
Les lieux et les modes de vie 199
La cuisine ; préparer, manger, se réunir 202
Dormir 207
L’hygiène 213
Maladie, vieillesse et mort 214
Les relations entre maîtres et domestiques 222
Ch. 4. Sortir 228
Les échappées hors de la maison 228
Les rues, les marchés, les parcs 228
Les vacances des maîtres 229
Sortir de sa condition 232
Hériter 232
L’épargne, l’indispensable petit pécule 234
Le mariage 240
Déchoir 245
1
INTRODUCTION
« Pour introduire, que faut-il de plus ? Un résumé, un mode d'emploi, une déclaration bien carrée, un morceau de bravoure littéraire ? N’ayant pas le sentiment de présenter un produit nettement cerné et aisément identifiable, je prendrai plutôt le risque d’en montrer le chantier,
les impressions de base, les errements de la méthode, les pointillés de la démonstration » (Jacques Donzelot, La police des familles, Paris, 1977, p. 9)
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 2
L’histoire de la domesticité est-elle possible ?
A l'origine : un intérêt pour l'histoire des femmes
En 1994, un projet de recherche consacré à l’étude de la domesticité féminine est déposé à l’Université libre de Bruxelles. Il avait pour origine un double constat : d’ime part, l’histoire des femmes connaissait en Belgique un retard considérable par rapport aux pays voisins ; d’autre part, l’histoire de la domesticité y avait toujours été soigneusement évitée. Au moment où nous avons entrepris cette thèse, seuls existaient quelques mémoires de licence, inédits et limités dans le temps et dans l'espace'.
En quatre ans, le projet a connu sa vie propre : il a évolué selon les sources, selon la pertinence des approches possibles, selon le temps imparti à la recherche. Il se présente aujourd’hui comme un essai sur la domesticité en Belgique au 19® siècle - avec un regard plus appuyé sur Bruxelles et la domesticité féminine. C’est donc l’histoire d’une catégorie de travailleuses et de travailleurs qui est proposée ici, une catégorie qui, curieusement, est absente des histoires du travail.
Un travail qui n 'est pas du travail
Celles-ci en effet sont pleines des bruits et des fureurs de la révolution industrielle : l’ouvrier contre la machine, les cadences infernales, l’exploitation des femmes et des enfants, la liberté du travail mais l’aliénation de la main d’œuvre, les
‘ I. BEENS, De wereld van het dienstmeisje te Brmsel (1783-1842), K.U.L., Leuven, 1961 ; L. van wiNGENE, Het huispersoneel in de tussenoorlogse période. Een toepassing op oral History, R.U.G., Gent, 1981 ; C. SCHELSTRAETE, tijdelijke slavernij? Levensomstandigheden van het dienstpersoneel in Vlaanderen (1700-1850), R.U.G., Gent, 1983 ; B. GEORGE, La domesticité à Liège au XlXe siècle: regards et réalités, U.L.G., Liège, 1986 ; C. BASSEM, La domesticité féminine à Bruxelles de 1880 à 1914, U.L.B., Bruxelles, 1991.
L'histoire de la domesticité est-elle possible ? 3
réponses du prolétariat. L’histoire du travail est restée longtemps liée à celle des techniques et de la mécanisation. Des courants historiographiques ont depuis abordé d’autres formes de travail. Certains de ces courants - ponctuels et disparus aujourd’hui - ont connu de véritables engouements, comme les études sur la protoindustrialisation. D’autres, plus fructueux et toujours d’actualité, ont permis de coimaître les différentes strates de la bourgeoisie, du commerce (le petit et le grand).
Les décideurs fascinent, financiers ou entrepreneurs font l’objet de recherches fouillées. L’histoire du travail élargit ses domaines et tente désormais une jonction avec l’histoire sociale en intégrant les hommes, les techniques, la production des biens et leur circulation.
A ces deux pôles - classes ouvrières et bourgeoisie - se sont aussi jointes des études en rupture avec le « paradigme industriel », des études sur les gagne-petits, les artisans, les fonctionnaires mais aussi sur les élites intellectuelles : les ingénieurs, les chercheurs, les professions libérales. On semble aujourd’hui couvrir tous les aspects de l’activité humaine. Pourtant deux catégories demeurent toujours, en Belgique, les parentes pauvres : les classes rurales et la domesticité.
Dans la seconde édition de la monumentale Histoire générale du travail, édition superbement illustrée et dont le troisième tome consacré au 19® siècle est confié à Claude Fohlen et François Bedarida^ les domestiques n’ont les honneurs d’aucune analyse, bien qu’ils soient cités^ et apparaissent sur les graphiques. D’une manière générale d’ailleurs, si le travail des femmes n’est pas ignoré“ l’ouvrage est peu au fait des résultats des recherches féministes dans le domaine, et l’on se prend à se demander par quels obscurs détours ces générations de patrons et de travailleurs ont pu naître, grandir et prospérer. La reproduction des forces de travail nécessaires à la production n’est jamais intégrée. Le travail domestique est totalement ignoré -sauf au 20® siècle, lorsqu’il se pare des atours de l’industrie : taylorisme et électroménager^. Le travail domestique - et plus particulièrement le travail des domestiques- ne ferait-il pas partie de l’histoire du travail ?
Au début du siècle, cette idée est suffisamment répandue que pour contaminer les statistiques : les analyses sur le travail des femmes, publiées dans le Recensement de la population de 1910, retirent explicitement les servantes de la population active* * !
^ C. FOHLEN & F. BEDARIDA, Histoire générale du travail, t. III, XIXe siècle. Nouvelle Librairie de France, Paris, 1996.
^ /cfewj, p. 416.
■* pp. 414-415.
* Histoire générale du travail, t. IV, XXe siècle, 1997, pp. 21-30.
^ Recensement général de la population au 31 décembre /P/0,Bruxelles, 1916, 1.1, p. 251-252.
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 4
L’histoire des femmes a-t-elle traité différemment le travail féminin ? Celui-ci occupe sans nul doute une part importante des recherches, il fut l’une des approches les plus précoces et les plus fécondes, en raison de l’origine disciplinaire des historiennes formées la plupart à l’histoire sociale. Mais ce sont les formes les plus spectaculaires de ce travail qui ont intéressé, les métiers issus de la révolution industrielle (manufactures), ceux portés par elle (charbonnages) ou encore toutes les formes de transgression des normes (prostitution). Ce sont aussi des métiers qui ont suscité une réglementation et une observation et pour lesquels les sources sont donc plus facilement accessibles. Un bon exemple de cette fascination pour le travail industriel, au détriment des autres, se retrouve toujours dans l’ouvrage récent de Patricia Penn Hilden, Women, Work and Politic, Belgium 1830-1914, (Clarendon Press, Oxford, 1993), entièrement centré sur les ouvrières de manufactures et de charbonnages.
Or l’essentiel du travail féminin se situe dans d’autres secteurs, sous des formes traditionnelles. Curieusement, ce sont les deux secteurs où les femmes furent longtemps les plus nombreuses qui sont les moins étudiés : l’agriculture et la domesticité. L’agriculture parce qu’elle s’efface derrière l’attention portée à la révolution industrielle, la domesticité parce qu’elle apparaît comme une forme archaïque du travail, prolongeant dans le 19® siècle des pratiques ancieimes de subordination personnelle. Il a fallu du temps pour que l’on se souvieime « que la révolution industrielle est un phénomène qui a donné naissance à une nouvelle
‘classe moyenne’ [...], que l’on construisait durant cette période autant de banlieues verdoyantes que de taudis surpeuplés, de salles à manger et de jardins que d’usines »’. Et que cette classe moyenne se montrait avide de signes extérieurs de richesse, symbolisés par la domesticité. L’essor de cette domesticité est donc strictement parallèle à celui du capitalisme industriel et accompagne les transformations sociales du 19® siècle.
Mais il a fallu du temps pour que l’on admette que les domestiques puissent faire l’objet de recherches scientifiques. Les historiens manifestèrent longtemps une indifférence totale pour cette catégorie de travailleurs situés « entre deux mondes », voués à « l’obscurité des travaux ménagers, cette trame du quotidien sans cesse
Q
renouvelée » . Pourtant, l’historienne américaine Joan Scott avait souligné avec raison combien cette condition était celle d’un nombre très élevé de femmes depuis le 17® siècle. Deux siècles plus tard, 40% des travailleuses sont en service en *
’’ A. SUMMERS, « Sphère publique et sphère privée. L’identité professionnelle féminine et le modèle du service domestique en Grande-Bretagne 1840-1920, Sextant, n°l, p. 114
* P. GUIRAL & G. THUILLIER, La vie quotidienne des domestiques en France au XIXe siècle. Hachette, Paris, 1978, réed. 1985, p.l4.
L'histoire de la domesticité est-elle possible ? 5
Angleterre en 1850, 22% en France en 1866’. L’urbanisation, les modifications de l’habitat et des modes d’existence en ville accroissent aussi la demande en domestiques au 19® siècle. En Belgique, les servantes de maison (à l’exclusion des domestiques de ferme) s’élèvent à 87.987 en 1866, à 119.327 en 1890 et à 131.050 en 1910. Dans les grandes villes comme Bruxelles, elles représentent 30% des femmes actives. Et pourtant, elles restent, selon l’expression de Geneviève Fraisse,
« les oubliées de la classe ouvrière »‘“.
De la nécessité d’une « histoire carrefour »
Cette thèse, telle qu’elle est proposée, a l’avantage de ne pas se limiter à une seule problématique. Au-delà du sujet ciblé - le travail domestique - elle abordera nécessairement des aspects sociaux, économiques et politiques. P. Guiral et G.
Thuillier ont souligné par ailleurs toute la complexité, toutes les incertitudes d’une recherche qui doit idéalement prendre en compte une large part du non-dit, du non- écrit, ce qu’ils appellent le « clandestin quotidien » qui entoure les conditions de vie et de travail des domestiques au sein des familles". On sera amené à situer le travail domestique dans l’ensemble du travail féminin et à en suivre globalement les mouvements et les évolutions.
Si ces thèmes soulèvent des questions éminemment intéressantes pour l’histoire des femmes, ils se révèlent tout aussi utilespour l’histoire « tout court ». Nous avons donc décidé, en cours de recherche, de pas nous limiter aux seules servantes (notre projet initial) mais d’englober tous les domestiques, hommes et femmes, tout en focalisant souvent notre attention sur ces dernières, en raison de leur supériorité numérique. Cette démarche était indispensable : comment appréhender en effet le travail féminin sans élément de comparaison avec le travail masculin ? Il est en effet capital pour définir et circonscrire des particularités féminines de pouvoir les comparer avec celles des hommes.
On peut évidemment se poser la question de savoir si le travail non productif offre un intérêt particulier pour l’historien(ne). Les historiens, nous l’avons dit, restèrent longtemps indifférents vis-à-vis de ce groupe social dont ils percevaient mal les contours. Il fut difficile pour certains - et ils furent nombreux - « d’admettre que la chasse à la poussière, le nettoyage des appartements, le blanchissage (et le
’ J. w. SCOTT, « La travailleuse » dans G. dubyet M. PERROT, Histoire des femmes en Occident, t. IV, p. 423.
G. FRAISSE, Femmes toutes mains. Essai sur le service domestique. Seuil, Paris, 1979, p. 16.
" P. GUIRAL et G. THUILLIER, « Les sources de l’histoire régionale des domestiques au XIXe siècle », Revue Historique, 1978, t. 259, avril-juin, pp. 441-451.
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 6
repassage) du linge, la cuisine, relèvent de l’histoire »‘l Comment aborder toutes ces matières qui n’ont pas de statut académique ? Et quelles sources utiliser pour en faire une approche scientifique ? Citée dans de nombreux ouvrages, la domesticité est rapidement esquivée et l’on perçoit une sorte de malaise à son égard, même en histoire des femmes. Quelques bilans récents, en histoire sociale ou en histoire urbaine, illustrent ce propos.
Bourgeoisie et domesticité : l'indispensable face-à-face
Dans VHistoire sociale de la France depuis 1789, alors que ses recherches sont fortement centrées sur la bourgeoisie, Heinz-Gerhard Haupt évoque peu la domesticité, si ce n’est incidemment‘^ Et notamment pour indiquer que dans l’ascension de la bourgeoisie, la domesticité constitue un élément de reconnaissance sociale indéniable. Il donne ainsi l’exemple d’un importateur de céréales marseillais dont le statut social s’affirmait par la possession « d’un palais orné de tapis d’orient, une cave de 2.934 bouteilles et quatre domestiques »'^ Mais lorsqu’il évoque le travail des femmes'^ il n’a pas un mot pour les servantes.
L’exemple du négociant marseillais n’est pas anecdotique. Adeline Daumard, dans son étude sur Les bourgeois de Paris au 19^ siècle écrit : « La vie bourgeoise ne se concevait pas sans servantes. Connaître le nombre de familles servies par des domestiques permettrait d’évaluer exactement l’effectif des familles bourgeoises »'*.
Pourtant, après cette entrée prometteuse, l’auteure ne parle plus jamais des domestiques. Aujourd’hui encore, les spécialistes de la bourgeoisie considèrent pourtant que, pour définir cette classe sociale, « le fait de recourir aux domestiques paraît central »”. On pourrait presque paraphraser Nestor Considérant et écrire : « Il est un fait avec lequel il faut se résigner à compter, quelque pénible qu’il puisse paraître : c’est que la bourgeoisie, telle qu’elle s’est constituée de nos jours, ne peut pas se passer de la domesticité »'*.
^ P. GUIRAL & G. THUILLIER, La vie quotidienne..., p. 14.
H.-G. HAUPT, Histoire sociale de la France depuis 1789, éd. Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1993, pp. 164 et 207.
Idem, p. 125.
Idem, pp. 237-238.
A. DAUMARD, Les bourgeois de Paris au 19^ siècle, Flamarion, Paris, 1970, p. 21.
J. KOCKA, Les bourgeoisies européennes du 1S7"’‘ siècle, Berlin, 1996, p. 14. (édition allemande 1988, édition anglaise 1993).
N.Considérant établissait un lien indissociable entre l’exploitation de la main d’œuvre enfantine et le capitalisme industriel (« Il est un fait avec lequel il faut se résigner, quelque pénible qu’il puisse paraître ; c’est que l’industrie, telle qu’elle s’est constituée de nos jours, ne peut pas se passer du travail des enfants ») : M. ragoN, Histoire mondiale de l'architecture et de l’urbanisme modernes.
Idéologies et pionniers 1800-1910, Casterman, Tournai, pp. 84-85.
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 7
Ce silence s’observe également en histoire sociale de la Belgique, et cette lacune n’est même pas mise en évidence chez les chercheurs qui tentent de sortir des sentiers battus”. A titre d’exemple, dans un ouvrage sur l’alimentation selon les classes sociales au 19® siècle, où l’on s’attendrait à voir surgir servantes et cuisinières, son auteur, Peter Scholliers, n’y consacre que quelques lignes furtives^.
La domesticité est donc largement restée dans l’angle mort de l’historiographie.
Si l’on connaît bien actuellement les deux grandes classes sociales antagonistes, la bourgeoisie et la classe ouvrière, il est plus malaisé de s’aventurer dans les zones d’ombre des catégories intermédiaires. L’étude de la domesticité reste donc à faire, elle apparaît comme un vaste chantier d’histoire sociale qui s’ouvre, et comme une sorte de miroir inversé de ce que l’on sait aujourd’hui de la bourgeoisie.
Ce n’est pas le lieu de rappeler ici tout ce qui a été écrit sur celle-ci : le débat historique est d’envergure*'.Toutefois, une étude de la domesticité n’aurait pas de sens si elle faisait abstraction de ceux qui la nourrissent, la dirigent et qui en dépendent pour leurs soins quotidiens! Le face-à-face de la bourgeoisie et de la domesticité est inévitable. Ne pourrait-on dire dès lors que le recours à la domesticité est un signe distinctif de la bourgeoisie, que l’une n’existe pas sans l’autre et que l’hétérogénéité des bourgeoisies (modes de vie, statut social, habitus) se retrouve strictement dans la domesticité ? La bonne à tout faire est inséparable du petit bourgeois, le laquais et la femme de chambre du grand bourgeois ou de la noblesse. Il serait donc passionnant de pouvoir, tel un puzzle, accorder l’histoire des bourgeoisies et celle des domesticités.
Cette histoire s’enrichira encore si l’on envisage les relations entre les sexes.
Une histoire sexuée de la bourgeoisie permettrait en effet de mieux cerner les rôles respectifs des uns et des autres, et de préciser ainsi les fonctions particulières de la bourgeoise, étant entendu que la bourgeoisie a surtout été étudiée dans sa composante masculine. Or, comme le constate J. Kocka: « L’émancipation
” Ainsi, de manière très significative, P. vanden EECKHOUT et P. SCHOLLIERS, dans un bilan critique de l’histoire sociale belge et un aperçu des nouvelles perspectives, ne soufflent mot de cette lacune (« Social history in Belgium : old habits and news perspectives », Tijdschrift voor Sociale Geschiedenis, 1997, 2, pp. 147-181).
P. SCHOLLIERS, Arm en rijk aan tafel, Berchem, 1993, pp 170-171.
Pour ce débat voir l’exposé extrêmement fouillé de Serge Jaumain dans sa thèse de doctorat Les petits commerçants belges face à la modernité 1880-1914, 1991, t. 1, pp. 68-93. Voir aussi l’aperçu qu’il en donne en « Introduction » » dans Aux frontières des classes moyennes. La petite bourgeoisie avant 1914, édité par G. KURGan-van HENTENRIJK et S. JAUMAIN, ULB, Bruxelles, p.8-13 et G.
KURGAN-VAN HENTENRIJK, « Une classe oubliée : la petite bourgeoisie de 1850 à 1914 », Idem, pp.
15-28, ainsi que la bibliographie de ces articles qui montre l’apport du groupe d’étude européen sur la petite bourgeoisie, créé en 1978 autour de Ginette Kurgan, Geoffrey Crossick, Heinz-Gerhard Haupt et Philippe Vigier.
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 8
bourgeoise de l’humanité s’est faite au bénéfice du seul sexe masculin »“.
Appréhender le face-à-face de la maîtresse de maison et de son personnel domestique revient à remettre en chantier la définition de la bourgeoisie, définition qui s’adapte fort bien aux hommes de cette classe sociale mais fort mal aux femmes.
L’historienne américaine Bonnie G. Smith l’a fort bien montré dans un important ouvrage sur les Bourgeoises du Nordr^.Ht son côté, rhistorienne allemande Ute Frevert pose aussi la question de la double ségrégation - celle qui touche les femmes et celles qui touchent les classes sociales - et souligne la nécessité d’étudier « de quelle manière les classes sociales sont affectées par le fait qu’elles englobent les deux sexes Les relations domesticité-bourgeoisie constituent un excellent observatoire de ce point de vue.
Par ailleurs l’histoire de la famille, incluse progressivement dans le champ de l’histoire sociale, interfère également dans les études sur la domesticité. La famille apparaît comme une des valeurs fondamentales de la classe bourgeoise, elle scande la théorie de la séparation des sphères et fonde toute la distribution des rôles sexués dans la société. Comment l’émergence de l’intimité, de la famille restreinte aux parents et aux enfants, influence la place laissée aux domestiques ? Ils sont à la fois au-dedans et au-dehors, et toute l’évolution de l’habitat bourgeois montre en effet qu’il s'agit de les avoir sous la main tout en les éloignant des lieux de la vie privée. Pour la petite bourgeoisie, la famille est en outre indispensable à ses activités économiques, comme l’ont fort bien démontré H.-G. Haupt et G. Crossick^^
On peut donc affirmer que les historiens des classes bourgeoises ont été confrontés immanquablement à la domesticité, mais tout en insistant sur son importance, ils l’ont souvent contournée. Ceci n’est évidemment en rien une critique, l’immensité du chantier pour les classes bourgeoises impliquait qu’on s’y tienne et qu’on se spécialise. C’est grâce aux études révélant la complexité de cette bourgeoisie qu’il est possible aujourd’hui d’aborder d’autres aspects de la vie sociale du 19^ siècle.
La domesticité de maison, ce service aux personnes, est également un fait urbain et l’on constate qu’elle a sa place dans l’histoire des villes, mais qu’elle demeure sur un strapontin. Rapidement, les ouvrages consacrés à l’histoire des villes
J. KOCICA, op. cil, p. 22.
B.G. SMITH, Ladies of the Leisure Class. The Bourgeoises in Northern France in the Nineteenth century, traduit sous le titre Les Bourgeoises du Nord 1850-1914, Paris, Perrin, 1989.
UTE FREVERT, « « Classe et genre dans la bourgeoisie allemande au XIXe s. », Genèses, n°6, décembre 1991, pp. 5-28.
“ G. CROSSICK et H.-G. HAUPT, The Petite Bourgeoisie in Europe 1780-1914, Routledge, London- New York, 1995, pp. 104-105.
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 9
la citent comme un fait indissociable de l’urbanisation“. Dans la monumentale Histoire de la France urbaine de Georges Duby, Yves Lequin en rappelle l’importance, son essor inextricablement lié à celui de la bourgeoisie^^. Après avoir constaté l’ampleur de cette domesticité (au point dit-il que « ce n’est pas un hasard si la littérature du temps -Zola, Maupassant, les Concourt, Proust - est pleine de femmes de chambre et de cochers, de cuisinières et de valets de pied il passe très vite sur cette catégorie^ pour consacrer l’essentiel de son propos à la classe ouvrière, aux classes moyennes et à l’artisanaP®.
Des préalables indispensables
Par ailleurs, pour aborder pleinement l’histoire de la domesticité, il a fallu attendre encore d’autres élargissements du champ historique. Il a fallu que le privé devienne objet d’études. Il l’avait déjà été au cours du 19® siècle - mais pour des catégories particulières pour lesquelles on cherchait précisément dans la « vie quotidienne », l’habitat et la famille, les racines d’un comportement social jugé déviant. Ainsi les médecins des pauvres, les médecins d’entreprises et de charbonnages, les commissions médicales avaient très tôt pénétré ce privé -en ville, dans les régions industrielles ou à la campagne- mais toujours chez les classes dites inférieures pour y débusquer la promiscuité, l’absence d’ordre et d’hygiène, causes de tous les maux. Le silence le plus total entourait l’existence des familles « comme il faut ». Plus tard dans le siècle. Le Play, et l’observation des familles dans leur intimité, replace le privé au centre des préoccupations. Il fallu également que l’on se mette à considérer le non marchand et le non productif comme faisant partie de l’histoire, et plus particulièrement de l’histoire des femmes, pour que le sujet acquière un certain intérêt.
La « première histoire des femmes » ne s’est pas pourtant pas arrêtée à ces tâches traditionnellement féminines. Elle s’est d’abord confondue avec l’histoire du féminisme : histoires institutionnelle et politique qui retenaient les groupes, les associations et les revendications (suffragistes surtout). L’intervention des sociologues et le renouveau féministe dans les années 70 focalisent l’attention sur de nouveaux thèmes, se fondant bientôt dans les chantiers de la « nouvelle histoire ».
On a vu ainsi les historien(ne)s et les chercheur(e)s se pencher sur la famille, sur la sexualité, sur l’hygiène, sur « le propre et le sale » -jusque dans l’étude scientifique
F. CHOAY, L'urbanisme, utopies et réalités. Une anthologie. Point, Seuil, Paris, 1965, p. 8.
G. DUBY (ss. dir.). Histoire de la France urbaine, t. 4, Seuil, Paris, 1983, pp. 414-415.
Idem, p. 547.
Idem, pp. 547-549.
Idem, pp. 500-547.
L'histoire de la domesticité est-elle possible ? 10
des « lieux entrer dans l’intimité, découvrir le sexe, et les extraordinaires fantasmes qui, par leur emprise sur les mentalités, ne peuvent échapper à l’histoire d’une société. De fil en aiguille, repriser le linge, le blanchir, le repasser a constitué des activités dont la valeur économique, bien que « non marchande » et « non productive », a interpellé l’historien. Ce sont donc par les servantes -et non par les valets de pied ou les cochers - que la domesticité est entrée dans le champ historique. L’espace public n’apparaît plus comme l’unique centre d’intérêt, la sphère privée acquiert ses lettres de noblesse, l’un ne peut exister sans l’autre.
L’ouvrage de synthèse sur L'Histoire de la vie privée, dirigé par Philippe Ariès et Georges Duby, donne une place déjà plus substantielle aux domestiques, oh combien acteurs et témoins essentiels du privé^^ Cette « nouvelle histoire » a incité les chercheurs à explorer la gestion de ce quotidien réservé aux femmes, de valoriser un travail jusque là dénigré, le travail domestique. Quotidien et femmes formèrent bientôt un « couple historique », les deux apparaissant naturellement liés l’un à l’autre car « on associe à la catégorie du quotidien comme à celle de la femme des connotations telles que ‘non politique’, ‘domaine privé’, ‘informalité’, ‘absence de pouvoir’, ‘dépendance’, ‘passivité’ »"\ Si les femmes, dans le cadre de l’historiographie traditionnelle, « étaient ‘dissimulées’ dans le quotidien, on les a aussi découvertes en mettant celui-ci au jour »^^
Mais si toutes les études précédentes forment des préalables indispensables, il faut bien reconnaître que c’est l’histoire des femmes qui fut l’élément déclencheur.
Tant qu’il n’y eut pas d’histoire des femmes structurée et scientifique, les rares manifestations d’intérêt pour la domesticité sont apparues comme des bizarreries.
Ainsi l’A^ghise Sarah Taylor Austin (1793-1867) ou l’Américaine Lucy Maynard Salmon (1853-1927), une des pionnières dans le domaine et par ailleurs traductrice d’Auguste Comte, « ne reçoit que mépris pour ses recherches sur le travail domestique et la domesticité, qualifiés péjorativement d’history in the backyard, d’histoire d’arrière-cour »^^
Notamment G. VIGARELLO, Le propre et le sale. L'hygiène du corps depuis le Moyen Age, Seuil, Paris, 1985, R. H. GUERRAND, Les lieux. Histoire des commodités, éd. La Découverte, Paris, 1985 et Mœurs citadines, éd. Quai Voltaire, Paris, 1992 ; A. CORBIN, Le miasme et la jonquille. L'odorat et l'imaginaire socialXVIlIe-XlXe siècles, Aubier-Montaigne, Paris, 1982.
Voir le sous-chapitre consacré aux « voisins et domestiques », G. DUBY & P. ARIES, Histoire de la vie privée, t 4, Seuil, Paris, 1987, pp. 175-185.
D. WIERLING, « Histoire du quotidien et histoire des relations entre les sexes », A. LUDTK.E, Histoire du quotidien, éd. Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1994, p.l60. (édition allemande intitulée Alltagsgeschichte publiée en 1989).
Idem, p.\59.
F. THEBAUD, Ecrire l'histoire des femmes, éd. ENS, coll. Sociétés, Espaces, Temps, Paris, 1998, p.
35.
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 11
L’apport de l’histoire des femmes : rendre visible l’invisible
En réalité toute la problématique tient dans la volonté manifestée par les historiennes féministes de rendre visible ce que l’histoire traditionnelle avait maintenu dans l’obscurité. Dans les années 1970, les women’s studies suscitent réflexions et débats, « la reconnaissance de la valexor de la production domestique et du rôle des femmes dans le réseau social qui appuie et reproduit l’existence sociale y apparaît comme un thème capital. Les questions théoriques se succèdent : « que reproduisaient les femmes lorsqu’elles se consacraient au foyer ? Et qui s’appropriait leur travail [...]? »”. La reconnaissance de la femme au foyer comme travailleuse provoque un vif débat politique. Des féministes revendiquent le salaire ménager ; rémunération, retraite, droits sociaux doivent être attribués pour faire apparaître le labeur de la femme au foyer. Ces positions suscitent de nouveaux questioimements et « ce fut donc à partir de l’étude et de la recherche concernant la nature du travail domestique que l’on commença à découvrir la véritable situation d’invisibilité et de subordination des femmes Les interrogations, et bientôt les prises de position à propos du travail domestique, ne peuvent ignorer la domesticité.
La vague néo-féministe des années 1970 suscite une prise de conscience sur la position et la condition des bonnes à tout faire. Les féministes françaises dénoncent l'image de la femme, symbolisée par la bonne ou par la cuisinière, cantonnée ainsi aux affaires ménagères. Comme une sorte d'exutoire, des témoignages de bonnes sont publiés, tel celui de Maria Arondo, Moi la Bonne, paru en 1975^^ Des domestiques sont interviewées par les grands magazines féministes, des enquêtes sont organisées sur leur vie quotidienne et sur leurs conditions de travail. Elles symbolisent le machisme d'une société rejetée en bloc, les féministes refusant d'être ou de devenir la « bonniche » de quelqu'un, fût-il un mari. Quelques aimées plus tard, la chanteuse Linda de Suza ne basera-t-elle pas son succès sur sa vie, l'itinéraire d'une bonne portugaise montée à Paris avec, comme seul bagage, sa valise en carton ? Le mouvement s'internationalise: la parole est donnée aux domestiques. A Paris, on publie des témoignages d'employées de maison de Cusco au Pérou'*®.
Les milieux scientifiques et académiques ne restent pas longtemps indifférents aux problématiques soulevées par la pression d’un nouveau mouvement social, le féminisme, et par sa traduction académique, les women’s studies. Des vases
E. JELIN, « Femmes et culture citoyenne en Amérique latine », Sextant, n° 8, 1997, p. 18.
Ibidem.
Ibidem.
M. ARONDO, Moi, la bonne. Stock, coll. Témoigner, 1975.
‘*® On demande une bonne. Se nécessita muchacha. Syndicat des Employées de maison de Cusco, Chiendent, Paris, 1982.
L'histoire de la domesticité est-elle possible ? 12
communicants s’établissent plus ou moins rapidement selon les pays. Des historiennes commencent à chercher de plus en plus à articuler statut familial et travail, travail salarié et travail domestique'". La voie est ouverte surtout par les sociologues et les anthropologues. En 1978 paraît l’ouvrage, devenu depuis un classique, de Louise Tilly et Joan Scott Women, Work and Family*^. Les auteures y pointent le rôle capital du travail des jeunes filles dans les villes, insistent sur leur entrée en condition, souvent essentielle à la survie de l’économie familiale grâce à l’argent envoyé, ou permettant la constitution d’une dot en vue d’un mariage ultérieur.
Ecole française, école anglo-saxonne
La domesticité a été étudiée tout d'abord aux Etats-Unis, et plus généralement dans les pays anglo-saxons, où la production scientifique reste soutenue. Les années 1970 voient la parution des premiers ouvrages consacrés à ce sujet, toujours d’actualité et fondamentaux dans ce domaine historique, tels que The Domestic Révolution. The Modernization of Household in England and France 1820-1920 de Theresa Mc Bride (1976) et Seven Days a Week. Women and Domestic Service in Industrializing America, de Katzman (1978).
Les historien(ne)s ffançais(es) suivent rapidement et publient des ouvrages qui rencontrent un certain succès. La fin des années 1970 et le début des aimées ’80 voient ainsi naître des ouvrages pionniers, qui demeurent incontournables. En 1978, Pierre Guiral et Guy Thuillier publient La vie quotidienne des domestiques en France au XDC siècle. L’année suivante, Geneviève Fraisse écrit Femmes toutes mains, un essai alliant sociologie et histoire du service domestique'*^. Toujours en 1979, Anne Martin-Fugier s’interroge sur La place des bonnes, plus particulièrement à Paris en 1900'*'*. En 1981, Jean-Pierre Gutton s’intéresse aux Domestiques et serviteurs dans la France de l’Ancien Régime*^. Si ces divers travaux ont ouvert de nouvelles perspectives, curieusement, ils ne furent pas suivis d’effets, à de rares exceptions près''*. Comme si le fait de publier quatre ouvrages dans ce domaine est suffisant en soi et referme . la parenthèse de l’histoire de la domesticité. Comme si
F. THEBAUD, op. cit., p. 83.
Traduit en français en 1987 Les femmes, le travail et la famille, paru aux éditions Rivages.
G. FRAISSE, Femmes toutes mains. Essai sur le servoce domestique. Seuil, Paris, 1979.
'*'* A. MARTIN-FUGIER, La place des bonnes. La domesticité féminine à paris en 1900, Bernard Grasset, Paris, 1979.
'** J.-P. GUTTON, Domestiques et serviteurs dans la France de l’Ancien Régime, Aubier, coll.
Historique, Paris, 1981.
'** Notons néanmoins la parution du travail de C. PETITFRERE, L’œil du maître. Maîtres et serviteurs de l’époque classique au romantisme, éd. Complexe, coll. Le Temps et les Hommes, Bruxelles, 1986.
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 13
quatre études sur le monde ouvrier ou sur la bourgeoisie clôturaient ce domaine de recherches...
En Belgique, l’historiographie est encore plus pauvre qu’en France. Mais depuis le début de notre recherche, l’histoire des femmes a progressé considérablement'*’ et l’attention s’est même portée sur les domestiques : un travail journalistique, de la plume d’une sociologue, Diane De Keyzer et basé sur des témoignages oraux'** a rencontré un net succès de librairie. Des recherches exploratoires pour une exposition à Gand ont doimé lieu à la publication d’un catalogue, Upstairs downstairs. Dienstpersoneel in Vlaanderen 1750-1995^^ (donc limité au nord du pays).
Le succès du livre de Diane De Keyser, Madame est servie, n’est pas fortuit.
Actuellement, le thème de la domesticité a même renoué avec le genre littéraire. Le roman Les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro, décrivant la vie d'un majordome anglais de l'entre-deux-guerres, est devenu un livre-phare, une révélation de la littérature de ces dernières années^®. Le succès est tel que le livre est bientôt porté à l'écran par James Ivory : The Remain of the days, interprété notamment par Emma Thompson et Anthony Hopkins, attira de nombreux spectateurs. Le succès populaire est au rendez-vous pour la narration d’une vie de « sans grade »! Ce regain d’intérêt ne se confine pas aux œuvres littéraires et cinématographiques, il s’explique aussi par la situation sociale actuelle, la résurgence des « petits boulots », l’immigration de nombreux étrangers qui fournissent une nouvelle main d’œuvre domestique souvent clandestine, voire forcée. Dans le débat sur les métamorphoses actuelles du travail, A. Gortz n’hésite pas à qualifier les services de proximité et toutes les formes d’aide familiale de « néodomesticité »^‘.
'*’ Voir le récent aperçu bibliographique de R. CHRISTENS, « Verkend verleden. Een kritisch overzicht van de vrouwengeschiedenis XIXe-XXe eeuuw in België », Revue belge d’histoire contemporaine, t.
XXVII, 1-2,1997, pp. 5-37.
^ D. DE KEYSER, « Madame est servie ». Leven in dienst van adel en burgerij (1900-1995), Uitgerij Van Halewyck, Leuven, 1995. Edité en français sous le titre ; Madame est servie. Vivre au service de la noblesse et de la bourgeoisie, éd. La Longue Vue, Bruxelles, 1997.
Upstairs downstairs. Dienstpersoneel in Vlaanderen. 1750-1995, Bijdragen Muséum van de Vlaamse Sociale Stijd n° 13, Kadoc, Leuven, 1996.
En France également le personnage de la servante revient à l’avant-centre du genre littéraire.
Notons notamment la parution au cours de ces dernières années de ....
Sur cet aspect : voir R. CASTEL, Les métamorphoses de la question sociale. Fayard, Paris, 1995, p.
46.
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 14
Un « état » dérangeant ?
Enfin, la pauvreté relative de l’historiographie témoigne que, même pour i’histoire des femmes, la domesticité a quelque chose de dérangeant, et ceci d’un double point de vue. Etudier la domesticité, c’est mettre en évidence les tâches séculaires les plus éculées des femmes, alors que précisément le féminisme ambitionne de les faire sortir de leur maison, de leur cuisine, de leurs « missions naturelles » au foyer. Les historiennes préfèrent souvent et de loin mettre l’accent sur des personnalités qui se sont imposées dans l’espace public, d’où d’ailleurs la vague des biographies féminines.
Par ailleurs, l’étude de la domesticité rompt avec l'idée de l'exploitation de la femme par l'homme. Elle oblige à nuanceï d’une certaine manière, le concept de genre^^. Car la domination s’exerce ici en sens inverse, la maîtresse de maison sur le valet, ou s’exerce d’une femme sur une autre femme, la maîtresse de maison sur la servante. Amies et ennemies à la fois, elles se connaissent remarquablement bien.
Chacune se meut dans l'intimité de l'autre; deux femmes pour un même foyer, pour éduquer les mêmes enfants et pour s'occuper d'un même homme! Cette situation remet en cause de nombreux schémas, elle relativise l’impuissance des femmes et oblige à croiser le genre et la lutte des classes.
Enfin l'émancipation des femmes (et donc de nombreuses féministes) s'est largement construite grâce aux services de leurs domestiques. C'est grâce à leurs servantes et cuisinières que beaucoup ont pu s'affirmer dans une société d'hommes;
confiant à d’autres les tâches ménagères, elles ont pu aborder l'espace public, trouvant une ébauche de solution à la fameuse « double journée de travail ». Comme le souligne sèchement Geneviève Fraisse « des générations d'employées de maison ont été sacrifiées pour permettre à des femmes, des générations de femmes à s'épanouir »^^
Des choix historiographiques nécessaires
L’historiographie anglo-saxonne n’est pas seulement plus précoce, elle est aussi plus abondante que l’historiographie française. Pourtant ce sont les ouvrages relatifs
Le concept de genre (gender) a été lancé par l’historienne américaine J.W. Scott afin de distinguer la différence biologique (le sexe) de la différence socialement construite (le genre). Ce concept, actuellement très discuté, a relancé les études féministes dans une voie nouvelle, amorçant le vaste débat sur les discours et la réalité ( J. w. SCOTT, « Gender : a usefiil catégory of historical analysis » dans J. w. SCOTT, Gender and the Politics of History, Columbia Univ. Press, New York, pp. 288 sv.
Publié en français dans Le genre et l’histoire. Les Cahiers du Grif, n°37-38, 1988.
G. FRAISSE, op. cil., p. 9.
L’histoire de la domesticité est-elle possible ? 15
à la France que nous avons privilégiés, dont certains sont d’ailleurs de la plume d’historiennes anglophones. Ce choix n’est pas arbitraire.
Premièrement, nous avons privilégié la comparaison avec la France parce qu’elle nous paraît directement pertinente. La situation socio-économique et surtout la législation en vigueur: même si elle présente des décalages chronologiques, sont comparables. L’étude de la domesticité se pose en termes identiques dans les deux pays. Ce n’est pas tout à fait le cas en Angleterre, encore moins aux Etats-Unis.
Dans les deux pays, la condition domestique n’a pas été, comme en France et en Belgique, traversée par la lame de fond de la Révolution française, qui y a apporté des caractéristiques fondamentales. De plus, en Angleterre, la domesticité a connu une ampleur et un développement sans commune mesure avec ce que l’on observe en Belgique, elle y a aussi revêtu des formes plus rigides. Aux Etats-Unis, l’histoire de la domesticité ne peut faire abstraction de l’esclavage, et inclut en outre ime dimension supplémentaire, très présente dans les études féministes, la dimension des différences ethniques. La comparaison des conditions domestiques, dans des systèmes sociaux, économiques et politiques différents, constitue une voie fort intéressante, mais elle forme un sujet de thèse en soi. Ceci étant, nous ferons des incursions comparatives dans la mesure de nos moyens.
En outre, sans entrer ici dans les longs débats théoriques qui divisent l’histoire des femmes, il est clair que les évolutions respectives des écoles féministes française et anglo-saxonne creusent un fossé de plus en plus profond, aboutissant presque, selon la formule de l’historienne québécoise Denyse Baillargeon, à des « voix/voies parallèles »^. Les influences du postmodernisme, la théorisation des études féministes, le « polical correctness »... ont fait naître une épistémologie étrangère à la tradition historique française”. Une fois encore, la comparaison, appliquée à un thème précis d’étude, serait intéressante mais elle dépasse les limites de ce travail.
D. BAILLARGEON, « Des voies/x parallèles. L’histoire des femmes au Québec et au Canada anglais (1970-1995) », Sextant, n° 4, 1995, pp. 133-168 mais également
” F. THEBAUD, op. cit., pp. 110-154 ; aussi G. NOIRIEL, La « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1998, pp. 144-148
Sources et méthodes 16
Sources et méthodes
La pauvreté relative des travaux sur la domesticité trouve également son origine dans les difficultés méthodologiques et la rareté des sources qui s’y rapportent. Les contemporains ont laissé peu de témoignages, peu de rapports circonstanciés, en dehors de quelques études précises au début du 20® siècle. Sans révoltes collectives, les domestiques retiennent d’autant moins l’attention que celle-ci se fixe avec intensité sur les remous de la classe ouvrière.
D’eux-mêmes, les domestiques laissent peu de traces. Us ne prennent que très rarement la parole ou la plume, ils n'ont pas été générateurs de sources. Nous ne possédons pour ainsi dire pas de témoignages: les domestiques n'écrivent pas leurs mémoires, ne tiennent pas de journal'. Ce constat vaut plus pour nos contrées que pour les pays anglo-saxons, qui disposent de sources de ce type. Le taux élevé d'analphabétisme dans notre pays explique sans doute ces lacunes. Seule l'histoire orale pourrait remédier à cette carence, mais elle ne permet pas de remonter bien loin. Le temps passe et des générations de domestiques sont restées totalement muettes et invisibles. Anne Summers souligne bien cette invisibilité quand elle écrit:
« Ce développement [de la domesticité] faisait tellement partie du paysage social pour les contemporains qu’il leur était pratiquement aussi invisible que l’air qu’ils respiraient, et tout aussi indispensable ! pendant longtemps, c’est cette invisibilité -et non son caractère indispensable- qui se perpétue »‘.
Aussi la recherche heuristique a posé d’emblée un piège aux historiens. Les premiers travaux contournent ces difficultés soit en choisissant le long terme, soit la perspective monographique. C’est ainsi que Pierre Guiral et Guy Thuillier optent pour le long terme et le recours systématique aux romans. Anne Martin-Fugier, à l’inverse, limite son étude aux bonnes, à Paris et en 1900. Nous avions opté initialement pour le long terme (de 1789 à 1940), persuadée de pouvoir compenser la faiblesse des sources par l’allongement des limites chronologiques.
‘ Quelques exceptions existent pour la France, comme Y. CRETTE-BRETON, Mémoires d'une bonne, publié en 1966 (concerne la période 1910-1919).
^ A. SUMMERS, « Sphère publique et sphère privée... », op. cil., p. 115.
Sources et méthodes 17
Une pauvreté trompeuse
Très vite, la crainte de ne pas trouver suffisamment d’informations a fait place à une tout autre réalité : les sources existent, elles sont abondantes, mais disparates, totalement dispersées dans des fonds d’archives les plus divers, sans repère possible si ce n’est le dépouillement systématique de longues séries. Nulle part en effet, il n’existe de fonds constitué sur la domesticité, ni même d’indication permettant de retrouver rapidement ce qui concerne les domestiques dans les fonds existants.
Comme pratiquement toutes les sources classiques, utilisées régulièrement par rhistorien(ne) de l’époque contemporaine, se sont révélées intéressantes, nous avons très vite dû renoncer à l’exhaustivité et procéder par sondages.
Les sources « classiques »
Nous avons eu recours en premier lieu aux incontournables sources quantitatives que sont les recensements professionnels, de 1846 à 1910, en y incluant pour Bruxelles des dénombrements antérieurs à 1830. Leur utilisation a confirmé leur valeur aléatoire, mais elle a permis d’estimer, en gros, le poids de la domesticité parmi la population active et de souligner la féminisation du métier.
Les sources législatives peuvent paraître de prime abord peu pertinentes. La domesticité est en effet restée en-dehors des grands débats parlementaires, en dehors des grands débats politiques, en-dehors de la législation sociale. Le repos dominical n’est accordé aux gens de maison qu'en 1964 (soit près de cinquante ans après les ouvriers) et ce n'est qu'en 1970 qu'un véritable contrat de travail est mis en place.
Tant que la domesticité occupe une place importante sur le marché du travail, le législateur semble l'ignorer ; il s’y intéresse quand le métier régresse et tend même à disparaître. Pourtant les débats parlementaires nous ont été très utiles, à condition de les lire en creux. Chaque exclusion du bénéfice d’une loi a dû être légitimée, et les arguments sont extrêmement révélateurs de la manière dont les classes dirigeantes considéraient leurs domestiques.
Les sources judiciaires furent également très précieuses. Mais elles ne concernent que des aspects précis : la délinquance, le comportement déviant de la domesticité. Elles touchent principalement à sa moralité. Pour approcher les vols, délits divers, jusqu’aux crimes les plus graves, avortement et infanticide, nous avons dépouillé systématiquement pour certaines années les archives de la cour d’Assises du Brabant, ainsi que la jurisprudence reproduite dans la Belgique Judiciaire. Ces archives se sont révélées plus intéressantes que prévu car si elles font état des circonstances du délit ou du crime, elles éclairent aussi sur les conditions de vie, le niveau moral et intellectuel des inculpés. Ces dossiers judiciaires sont évidemment
Sources et méthodes 18
difficiles à retrouver dans l’ensemble des procès, ils sont en outre d'interprétation délicate et ne peuvent jamais servir à généraliser des faits restés exceptionnels.
Par ailleurs, le métier ancillaire est peu réglementé et évolue surtout au gré des usages. Le recours aux procès permet souvent de mettre en évidence les coutumes qui régissent les modes de vie et de travail de la domesticité. Si la domesticité se cache à l’intérieur des foyers, le juge de paix aide merveilleusement pour forcer les portes des ménages bruxellois. En effet, lors de décès, de faillite, il possède le pouvoir et l’autorité nécessaires pour se rendre au sein même des familles. Ses notes méticuleusement transcrites au cours de ses visites domiciliaires, regorgent de détails sur le lieu de travail et le quotidien des domestiques. Conservées aux Archives Générales du Royaume^ elles ont été dépouillées pour quelques années ciblées.
L'administration s'intéresse aux domestiques sous divers angles : la police, la bienfaisance, le contrôle de la mobilité des habitants. C’est pourquoi les archives de la police de Bruxelles se sont révélées extrêmement intéressantes. L’administration communale dispose rapidement d’une police spéciale, la police des domestiques, héritage de l'époque napoléonienne, chargée de collecter les informations sur la conduite des domestiques des deux sexes. Ainsi informée, elle est à même de surveiller plus particulièrement les « mauvais sujets ». Les livrets domestiques, identiques aux livrets ouvriers, constitueraient une source de tout premier ordre, permettant de suivre les serviteurs de place en place, malheureusement, ils n’ont été conservés nulle part autrement que sous forme de spécimens. Ni les historiens du passé, encore moins les fonctionnaires communaux, n'ont perçu leur intérêt et des dizaines de milliers de livrets ont été envoyés au pilon.
Fixer la population, contrôler ses déplacements, constituent également un souci des autorités communales qui sont légalement obligées de tenir à jour un registre de population depuis 1846. Celui-ci représente une source inépuisable pour l’histoire sociale, offrant maison par maison, ménage par ménage, des renseignements essentiels sur la composition des familles.
Toutefois, ces registres de population, source extrêmement gratifiante, génèrent également une très grande frustration. Leur utilisation suivie relève du travail de titan. Il s’agirait idéalement de pouvoir les transformer en une formidable banque' de données sociologiques - histoire quantitative gigantesque impossible à réaliser individuellement. Seule une équipe, même à l’ère de l’informatique, pourrait engranger toutes ces informations. Personnellement, nous nous sommes limitée à
^ D. DE STOBBELEIR, Inventaire des archives de justice de paix de Bruxelles (an IV-1878), AGR, Bruxelles, 1995.
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quelques incursions, toujours intéressantes, dont les résultats apparaîtront dans le cours du travail, plus à titre exemplatif que démonstratif. De même, nous avons eu recours, pour élucider des problèmes ponctuels et particuliers, aux registres de naissances et de mariage, ainsi qu’aux registres des patentes (pour les bureaux de placement).
Les autorités communales s’intéressent encore indirectement aux domestiques par le biais de l’aide « sociale ». Les Archives du CPAS de Bruxelles nous ont permis d’approcher la domesticité des institutions hospitalières ; nous y avons également dépouillé les archives de l’orphelinat, qui fut au cours du siècle un véritable centre de recrutement domestique pour la bourgeoisie bruxelloise.
Les archives privées
Si aucune enquête officielle n’a jamais été menée sur la domesticité, c’est bien parce qu’elle participe à la sphère privée. Or la vie privée demeure un tabou que ne peut transgresser aucun observateur social, sommé de rester sur le pas de la porte.
Alors que toutes les catégories sociales sont passées progressivement au crible de grandes enquêtes officielles, aucune ne concerne le personnel domestique.
L’inviolabilité du domicile, reconnu par l’article 184 du code pénal dès 1791, referme la porte sur la famille. Au nom de la protection de la vie privée, renforcée par le libéralisme économique triomphant du 19e siècle, discrétion est laissée au chef de famille sur la manière dont il gère ses affaires personnelles.
Aussi l’on serait tenté de croire que les archives privées seront riches d’informations sur la domesticité. Malheureusement, c’est rarement le cas. Les relations des maîtres avec leurs domestiques n’ont pas nécessairement laissé de traces, l’usage était surtout oral et non écrit. La manière de travailler, les relations familiales, l’éducation des enfants, l’entretien des maisons ou l’évolution technologique de l’art ménager, n’ont pas été considérés comme suffisamment dignes d’être consignés.
Par ailleurs, quand ces sources existent (mais beaucoup de notes comptables, de carnets ménagers, de livres de recettes et d’entretien ont été détruits ou jeté par les descendants), y accéder n’est pas chose aisée. Car l’essentiel des information se glane dans les lettres intimes, entre mères, filles, époux. C’est bien là, entre les ennuis domestiques, les recettes et les maladies, que s’égrène une mine d’informations qui peuvent éclairer notre recherche. Mais comme elles font partie de correspondances très personnelles, peu sont accessibles. Ainsi, à titre d’exemple, lorsque nous avons travaillé sur la biographie d’Emest Solvay, nous avons pu avoir accès à toute la documentation concernant les affaires. Mais nous avons essuyé un
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refus poli quand nous avons demandé à consulter la correspondance familiale. Il nous a été dit qu’il s’agissait là de choses sans importance, recettes de cuisine, ennuis domestiques, qui n’étaient pas à ébruiter !
Nous n’avons donc trouvé que quelques rares papiers privés, livres de compte ou de ménage,... etc. qui sont probablement trop lacunaires pour permettre des généralisations. De plus, ils proviennent souvent de familles de la haute bourgeoisie ou de l'aristocratie. S’ils nous permettent de connaître un peu mieux le quotidien des femmes de chambre ou des valets, nous ne savons rien des petites bonnes à tout faire, isolées, majoritaires pourtant dans la profession, travaillant au service d'artisans ou de petits commerçants.
Parmi les sources imprimées, il y a lieu de faire une place particulière aux nombreux traités et manuels d’économie domestique. Pédagogiques, ils prétendent enseigner à la maîtresse de maison l'art du commandement et la façon de former de bons domestiques. Certains d’entre eux s'adressent directement aux serviteurs mais on imagine sans peine que ce sont le plus souvent les maîtres qui les achètent. Ils représentent une situation idéale, donnq,^!’image de serviteurs idéaux, mais ils renseignent clairement sur ce que l’on attendait d’eux, comment il était conseillé de les traiter, de les « dresser », disait-on, et fournissent aussi de nombreuses informations sur les tâches quotidiennes et les gestes du métier.
La presse n’a fait l’objet que de coups de sonde, plus particulièrement à la fin du siècle, quand elle retentit des lamentations sur « la crise de la domesticité ». En revanche, la presse féministe a été dépouillée systématiquement. La conservation des archives féministes en est encore à ses débuts en Belgique, mais nous avons trouvé d’intéressants documents au Centre d’Archives en Histoire des Femmes, au Mundaneum (Fonds Léonie La Fontaine), dans le Fonds Nyssens (Archives de la Ville de Bruxelles. Le Fonds Fauconnier a également permis des incursions dans la vie quotidienne.
Les sources iconographiques enfin. Le Fonds iconographique des Archives de la Ville de Bruxelles, de la Bibliothèque Royale, du Musée de la Vie wallonne, la quête personnelle de photographies et de cartes postales anciennes montrent l’intérêt d’appuyer les textes par l’image.
La peinture de l’époque livre assez peu de portraits de servantes ; les scènes de la vie familiale se font plus intimes et se limitent progressivement aux parents et aux enfants. Si des servantes posent sans nul doute comme modèles pour les artistes.
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c’est rarement en tant que telles qu’elles sont fixées sur la toile.
Marie Van Hemelrijk, la servante du peintre Eugène Laermans de 1884 à sa mort en 1940, posa comme modèle à diverses reprises, comme pour cette huile (1890), conservée au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles'^.
La nature des sources, ou quel crédit leur accorder ?
Une première difficulté méthodologique doit être soulignée. L’histoire de la domesticité doit beaucoup aux textes de fiction et aux représentations. De ce point de vue, l’ouvrage de Guiral et Thuillier apparaît presque comme une anthologie de citations. Les sources dont on dispose pour les domestiques sont pratiquement toujours médiatisées par les élites. Elles proviennent principalement des maîtres de maison, ou de représentants de la bourgeoisie qui ont à leur service des domestiques.
C’est vrai pour les romans, pour les textes normatifs, pour les comptes-rendus des procès. Quand il s’agit des servantes, le regard passe même au travers d’un double prisme - celui du bourgeois sur la domesticité, et celui de l’homme de la bourgeoisie sur la femme en service.
De plus, les observations et les rapports laissés par la bourgeoisie sur la domesticité ne sont ni gratuits ni innocents. On ne s’en préoccupe que pour dénoncer
Eugène Laermans, 1864-1940, Crédit communal de Belgique, Bruxelles, 1995, p. 10.