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La domesticité en chiffres

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Intérêt et limites des sources statistiques

Les nombreuses définitions des domestiques, et leurs imprécisions, ont évidemment des répercussions sur leur dénombrement. Les difficultés posées par les statistiques des professions ont été largement soulignées par de nombreux historiens. De même, dans cette recherche, la variété et l’abondance des informations chiffrées ne doivent pas faire illusion. Nous sommes en présence de sources d’autant plus trompeuses que leur précision illusoire donne à penser que l’on maîtrise le nombre d’individus à l’unité près, alors qu’il ne s’agit jamais que d’ordres de grandeur"*^. Comme le faisaient remarquer Eliane Gubin et Anne Van Neck, « il faut s’incliner devant un fait : les recensements sont, par nature et par essence, toujours aléatoires et toujours entachés d’erreurs [...] Il faut renoncer définitivement à la quiétude intellectuelle que procure l’assurance d’aboutir, par une critique appropriée, à une vision exacte et rigoureuse des choses et accepter en revanche de travailler à rebours, de construire d’abord pour vérifier ensuite Incontournables pour camper le décor général, les recensements sont eux-mêmes, par leur caractère construit, une représentation parmi d’autres, où les mentalités se marquent dans le choix des critères et des catégories. Seul l’accès aux formulaires originaux permettrait de vérifier l’écart entre les données brutes et les recensements publiés. Quand ce travail a pu être fait, il a mis en évidence des divergences considérables'*’.

Ceci dit, nous ferons comme J.-L. Yemaux qui, tout en soulignant tous les défauts des statistiques, prend le risque de les utiliser, en précisant que les résultats ne forment « qu’une hypothèse très probable

L’ensemble des recensements utilisés présentent plusieurs pièges communs'”:

- chaque recensement tente d’aplanir les défauts supposés du précédent, il affine les catégories, change la nomenclature pour mieux « coller » à la réalité

J. KLATZMAN, Attention, statistiques ! Comment en déjouer les pièges, Paris, La Découverte/Essai, 1996, p. 11.

E. GUBIN & A. VAN NECK, « La répartition professionnelle de la population belge en 1846 : un piège statistique », Acta Historica Bruxellensia, Travaux de l’Institut d’histoire de l’Université libre de Bruxelles, IV Histoire et méthode, Bruxelles, 1981, pp. 270-271.

Wem. pp. 308-312.

^ J.-L. YERNAUX, « Les taux féminins d’activité, leur évolution en Belgique 1866-1962 », Revue belge de sécurité sociale, août 1962, 8, pp. 1105.

Pour les critiques voir aussi : J. MORSA, « La population féminine active et son évolution en Belgique », XXVIe Semaine sociale universitaire, Bruxelles, Inst. Sociol., 1955, pp. 23-55 ; F. PONTANUS, Etude comparative des recensements de la population active 1910, 1930, 1947, Inst. Sociol., Bruxelles, 1959; J. STENGERS, «L’historien devant l ‘abondance statistique». Revue de l’Institut de Sociologie, Bruxelles, 1970, pp. 427-458 ; J.-L. YERNAUX, op. cit, pp.l 102-1129.

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sociale... ce qui a pour conséquences que les tableaux ne sont jamais comparables directement d’un recensement à l’autre.

- ils ne reflètent pas le volume réel de l’emploi mais bien une répartition modèle, presque « idyllique » puisque les chômeurs sont tenus de déclarer la dernière profession exercée^®. Le nombre de servantes et de domestiques sans place n’est donc pas connu.

- On ne peut exclure une fraude volontaire de la part des recensés dès qu’il s’agit de déclarer sur le bulletin de ménage des individus dont le signalement peut avoir des conséquences fiscales. C’est ainsi que les patrons (dans les recensements industriels) sous-estiment parfois le nombre de leurs ouvriers ; que des maîtres de maison, (dans les recensements professionnels) sous- estiment leur domesticité^'. Mais la fraude peut aussi s’exercer en sens inverse^l De plus, lorsqu’il y a cumul d’activités, l’agent recenseur ne doit noter que la profession principale. Qu’a-t-il fait en présence de ces travailleurs « hybrides », mi-ouvriers, mi-domestiques, dont nous avons souligné l’existence ?

Le terme «journalier » et «journalière » pose depuis longtemps de nombreux problèmes aux historiens du social. Il en va de même dans cette étude. La journalière peut, selon le travail presté, être rangée dans la catégorie des ouvrières ou des domestiques. Mais en ville, une journalière fait le plus fréquemment des ménages. Toutefois, elle ne sera considérée comme domestique que si elle preste au moins trois jours par semaine chez le même maître.

- La « ménagère » pose autant de problèmes. L’expression est ambiguë parce qu’elle a toujours revêtu, dans les recensements professionnels, une acception différente de l’usage. Le terme de « ménagère » doit en effet y être réservé à une personne qui « entretien moyennant un salaire un ménage autre que le sien »”. La ménagère fait donc partie de la domesticité, rejoignant ainsi la journalière -à ce titre elle doit d’ailleurs se munir d’un livret de domestique. Mais le mot, dans l’usage courant, désigne la femme au foyer. Les confusions sont permanentes, comme le soulignent encore les conmientaires du recensement de 1910. Alors que la qualification de ménagère ne doit s’appliquer qu’aux femmes « qui soignent le ménage d’autmi contre rétribution »^, on constate un nombre bien

Le traitement séparé des chômeurs n’apparaît qu’en 1961, leur recensement en 1947..

Le nombre des domestiques constitue, en effet, une des bases pour établir le montant de la contribution personnelle. Nous y reviendrons en détail au chapitre 4.

E. GUBIN & A. VAN NECK, op. cit., p. 342. Sur cet aspect, voir plus loin.

Recensement général de la population, 1910, t.l, p. 47. ^ Ibidem.

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trop considérable de bulletins portant cette mention, car « certains agents recenseurs avaient mentionné comme ménagères les femmes sans profession dont l’occupation habituelle consiste à soigner leur propre ménage, sans les distinguer de celles qui font métier de soigner les ménages d’autrui

- -La catégorie d’aidantes - et surtout sa définition changeante - a aussi pu concerner un certain nombre de servantes, surtout dans le commerce, quand elles pouvaient effectivement « aider » sporadiquement au ménage. Il a fallu attendre 1910 pour que des précisions soient apportées afin d’éviter ces confusions^®, ce qui n’interdit pas la confusion dans la collecte individuelle de l’agent recenseur.

Un développement inouï des sciences statistiques au 19 siècle

La Belgique est connue pour être le pays de la statistique : sous l’impulsion d’hommes comme Adolphe Quetelet ou Edouard Ducpétiaux, les méthodes statistiques se sont affinées et les recensements, qui se sont succédé depuis les années 184Q, offrent un matériel quantitatif abondant.

S’il est souvent possible, lors d’analyses socio-professionnelles de la population, de recouper les chiffres des recensements avec d’autres sources, fiscales ou sociales par exemple, il n’en va pas de même pour la domesticité. Les registres de patentes riches en informations pour le commerce, ne sont d’aucun recours puisque les domestiques ne constituent pas une base de cet impôt. Les recensements industriels, indispensables pour l’étude de la classe ouvrière, n’offrent aucune information sur la domesticité. Les recensements agricoles permettent certes de comptabiliser les domestiques et les servantes de ferme, mais pas l’ensemble de la domesticité.

Nous avons donc dû nous baser exclusivement sur les recensements professionnels publiés dans les recensements généraux de la population. Le premier eut lieu au 15 octobre 1846®^. Il est suivi des recensements de 1856 et 1866, établis au 31 décembre, jusqu’à ce que l’on décide de les fixer au millésime décimal. Nous disposons donc de recensements généraux pour 1880, 1890,1900 et 1910.

Or le dénombrement des professions n’a jamais constitué le souci principal des enquêteurs au 19' siècle. Par ailleurs, il n’existait pas de modèle auquel les membres de la Commission Centrale de Statistique puissent se référer dans les années 1840. La statistique des professions n’apparaît en France qu’en 1851. Ils s’inspirèrent donc

Recensement général du 31 décembre 1910, t. 1, analyse des résultats, Weissenbruch, Bruxelles, 1916, p. 242.

^ Idem, t.I, p. 238.

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la Statistique criminelle de France, à laquelle ils apportèrent de nombreux aménagements^*.

C’est ainsi que le recensement de 1846 se borne à classer les activités humaines en 118 professions, présentées alphabétiquement. Elles sont déjà au nombre de 202 en 1866 ; de 241 en 1900, de 406 en 1910, mais surtout, elles sont progressivement regroupées par grands secteurs d’activité. Les professions qui ne font pas l’objet de mention explicite dans la nomenclature sont comptabilisées avec d’autres, par analogie. Mais certaines professions manquent : les prostituées, par exemple, sont rarement enregistrées avant 1930. Tout porte à croire qu’elles ont été soit comptabilisées sous leur profession antérieure, soit pudiquement versées avec les « non actives ». Jusqu’en 1890, on recense la profession principale. En 1900, on distingue entre profession principale et accessoire. Cette distinction, fondamentale pour l’étude du petit commerce, n’a guère d’incidence sur la domesticité et ne pose pas problème dans cette étude.

A ces divers éléments susceptibles de perturber l’exactitude des recensements s’ajoute la difficulté éprouvée par les agents recenseurs à avoir une idée claire de la domesticité, en l’absence de définition précise. C’est ainsi que la liste des professions à verser dans la domesticité peut varier d’un recensement à l’autre. Le plus caricatural étant celui de 1910 où, sous une dénomination identique à celle de

1900, on a rangé des groupes de domestiques différents

Nous avons donc utilisé les recensements généraux de la population pour dégager, au plan national, les grandes lignes de l’évolution de la domesticité et estimer sa place parmi la population active en Belgique. Puis nous nous sommes concentré sur Bruxelles, et son agglomération.

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