Avant-propos 63
AVANT-PROPOS
La Révolution française aurait dû, sinon abolir la domesticité, du moins lui donner une nouvelle configuration en accord avec les théories égalitaires qu’elle proclamait. Dans leur désir de mettre en place une société faite désormais d’individus égaux entre eux, les législateurs révolutionnaires auraient pu tout au moins redéfinir un mode de travail domestique qui se démarquât de l’ancienne aliénation servile - cette dépendance totale d’un individu à un autre qui caractérisait la domesticité d’Ancien Régime.
Le maintien des inégalités
Mais rapidement les contradictions jaillirent. Elément consubstantiel du travail productif, la domesticité confirmait son utilité : pour pouvoir produire, il faut des bras qui effectuent toutes les tâches nécessaires à la reproduction des forces de travail. La domesticité s’avéra donc indispensable aux nouvelles classes dirigeantes comme elle l’avait été aux anciennes. Indispensable mais dérangeante. Elle apparaissait en effet comme un encombrant legs d’Ancien Régime, maintenant des « sujets » au sein d’une société de citoyens, et cet état de choses devait être légitimé.
L’économie politique vint à point pour dessiner dans le nouvel espace social - avec une rigueur théorique que les pratiques démentiront rapidement - deux sphères séparées, traçant une limite entre des pouvoirs et des tâches respectives : la sphère publique et la sphère privée. On put ainsi justifier des différences de traitement au nom des différences de missions, et ranger les domestiques et les femmes dans le « domus », la famille et le privé.
Y reléguer les servantes ne posait pas de problème particulier puisqu’elles faisaient partie de ce sexe faible, privé de nombreux droits, exclu de l’espace public, et pour lesquelles le 19® siècle allait trouver des raisons de plus en plus « scientifiques »
Vu les rapports de la Police V Arrête/ce qui
ARTICLE PREMIER.
Le.* Domestiques amciicî nu service <ies Etrangers, pourront porrer, fc:.'r I^lvrSz. ies chnne^ux bo-:U\s Ci; or eu en nrscnc, si -ci Livrii iv: i.n zsions dt soit c'j. ialr.t.
A.er. ÎI. Ceux* ùonc h Livrez cjc en or ou en .nrnenr, ne p-ourror.: porcci* d'énnulev'Câ. ni c'e chnpcsux à L frnnç'.UzC, borde* en or ou en ergenc.
AjVi. 11'. Les DomcfLloLies ayanr un nnbii uni. .ne pcurronc oerjc;- ni épiiulcLtes iv chaper.;::-: bo.fCiJs en or ou
nrge:u'. ' ^ '
Art. D‘. Tout eonvrevennn.’: \w,K ci-des.^ti.s. sera nrrétO :: '.fi-duit dc-'-.i;n- le Tribunal cic Foiiee ■'.ii-nicij/ûlc, po'.’i' ùcrc condamné r.u.v nrncnde.s fi.xés pur les
Art. V. Lc.s commis.er.iros. .Agenî c: aurres Préposés de la Police, s.nric chargés de i'exêei’.ciO;: du l'vésenu Arrêté, tjui sera impriir.é, publié , abâché et inséré dans les fcuilio:; uabÜqucs.
ART. ^T. Le Clici' de Brigade Ccn'.man-Janc c'Armes de ir, t'Irice, le Cup'uaine de la Gcmdarrûcric narionaic. .sont rcr.ui.> d'en assurer i'c.xccuiio.n pûr tous le.s inovens cui «ont en ieur r-ouvoir.
Art. vil Le présent ArrOié :!’r.urn 'orce de Rculenicnc. ouc revêtu ce l'approbation du Prêfcr.
r.t / T ù L'Huiel de ïc ?iîû}r:i. U : Lri'cdiicr on X .?_■ /u RJtK'tl'Hqtie Jrcnçzi.s-..
Maximu-!EN DESPITAELL. AdrAnr.
■'e'ii ec approü’^^ar r.ous P.’éibc du Dcprirrcmcnt -de ia Dyie.
B r. c j: i: L L r 3 , !c u Fiuc.'idcr ou X 'le h Kcpnblinne Jrr.ntr.tsc.
DOuLCET -rONTÉCOULANT. Pour copie conlbrine , Le Szcris.z'tre ^ zèocrol ce. iz Xloiri-z ^
CEil.MAIN-Le régime français donne une visibilité accrue aux domestiques en imposant des règles très strictes pour le port des livrées (AVB, Fonds Police, 773).
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justifiant leur éviction sociale. Pour les domestiques masculins, c’était plus gênant. Leur sexe les rangeait du côté des citoyens et de la vie publique mais leurs fonctions les enfermaient dans la maison. Cette ambiguïté rejaillit sur l’ensemble de la profession qui fut maintenue dans une sorte d’hinterland social, entre la modernité et la tradition, situation qui trouva sa légitimation dans la notion de dépendance. L’histoire pouvait ainsi conserver son apparente logique jusque dans ses apories : la dépendance des domestiques n’avait pu été abolie en raison des nécessités, et cette dépendance devint en retour l’argument pour maintenir leur subordination.
1789 ne fut donc pas, pour les domestiques, une rupture entre deux systèmes, et le décalage chronologique de leur entrée dans le monde moderne, déjà souligné pour les classes rurales, est également observable pour eux. C’est ainsi qu’au début du 19e siècle, l'abolition de la domesticité, décrétée sur le papier par la Convention Nationale de 1793, n'est plus qu'un lointain souvenir. Les « Lumières » se sont éteintes et les déclarations de principe se sont estompées. L'impérieuse nécessité de la domesticité l’a emporté sur les idées généreuses de la Révolution.
Dans nos régions, les lois françaises sont mises progressivement en application après l’annexion de nos provinces, le 1" octobre 1795. Le pays ne connut point les effets de la Terreur et la noblesse y fut nettement moins inquiétée. Néanmoins, dès la chute du régime autrichien, les nobles, dans leur majorité, s’étaient retirés sur leurs terres ou à l'étranger ; la haute noblesse cosmopolite était partie s'installer en Allemagne. Le danger atténué, voire écarté, les aristocrates reprennent possession de leurs hôtels en ville, mais ils abandonnent la particule et se gardent bien de revendiquer l'indemnisation de leurs droits féodaux'.
Cette période troublée foisonne de contrastes. D’une part la visibilité ancillaire, ainsi que sa hiérarchie, sont renforcées. La livrée, symbole même de la condition, est désormais strictement réglementée. Les domestiques attachés au service des étrangers peuvent porter, avec leur livrée, « des chapeaux bordés en or ou en argent, si la livrée est en galon de soie ou de laine ». Les serviteurs plus modestes « ayant un habit uni, ne pourront porter ni épaulettes ni chapeaux bordés en or ou en argent^ ». Tous les
‘ E. HELIN, « La chute de deux colosses aux pieds d'argile: Noblesse et Clergé », H. HASQUIN (ss. dir.), La Belgique Française 1792-1815, Crédit Communal, Bruxelles, 1993, p. 129.
^ A.V.B., Fonds de la police, Pol. 773. Affiche. Mairie de la ville de Bruxelles. Police. Livrées. Arrêt du 3 fructidor an X, publié le 4 fructidor an X.
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contrevenants à ces dispositions doivent être arrêtés et traduits devant le tribunal de police municipale^
Mais pour une grande majorité des domestiques et des servantes, les événements révolutionnaires présentent des conséquences autrement plus importantes. La débâcle et la fuite de la noblesse, grande consommatrice de main-d'œuvre, ont eu pour conséquence d’abandonner à leur sort de nombreux valets, laquais, cochers, cuisinières, lingères, servantes et autres femmes de chambre. La domesticité d’apparat, signe extérieur de richesse par excellence, paraît, pour un temps, soigneusement évitée.
En outre, la fin du Siècle des Lumières est marquée dans nos régions par la désorganisation ; les mauvaises récoltes de 1795 entraînent la hausse du chômage et la cherté de la vie. Des paysans chassés par la misère viennent chercher en ville un mieux- être supposé, une nouvelle condition ou un refuge face à la conscription qui frappe la population des départements réunis. La situation n'est guère meilleure dans l'ensemble des départements français. La pauvreté se généralise, les vagabonds sont légion et le banditisme s'étend. Les autorités s'en inquiètent : un train important de mesures législatives s'efforce d'y remédier.
Or le vagabondage et la domesticité font souvent bon ménage au cours de ces années troublées. Ces masses de gens, livrés à eux-mêmes, toujours à la recherche d'une meilleure place, suscitent la crainte, la méfiance et la suspicion. Le désir de les sédentariser et de les contingenter se fait jour, et ils ne sont guère dissociés du courant qui, peu à peu, criminalise la pauvreté. A la charité privée, aléatoire et arbitraire, se substitue le droit aux secours publics pour tous les nécessiteux (législation sur la bienfaisance du 6/1/1795). Le 21 mars 1795, l'occupant confie l'administration générale de la bienfaisance et des hôpitaux aux municipalités^. En 1808, l'Empereur impose l'ouverture de dépôts de mendicité dans chaque département « où les individus mendiant et n'ayant aucun moyen de subsistance » étaient tenus de se rendre^. Par ailleurs le code pénal réprime sévèrement le vagabondage. Des maisons de détention sont prévues pour incarcérer les réfractaires.
^ L'application de cet arrêté pose quelques problèmes. La police s'est aperçu que des aubergistes interprétant mal l'arrêté empêchent les domestiques étrangers de porter des chapeaux ronds « galonnés en or ou en argent » lorsque leur livrée est en « galeru de soye ou de laine ». On demande ainsi de les prévenir que cette faculté est uniquement interdite pour les chapeaux à la française.
'* C. BRUNEEL, « L'assistance à la population et la politique sanitaire », H. HASQUIN (ss. dir.), La Belgique Française J 792-1815, Crédit Communal, Bruxelles, 1993, p. 282.
^ P. POULLET, les institutions françaises de 1795 à 1814. Essai sur les origines des institutions belges contemporaines. Librairie A. Dewit, Bruxelles, 1907, p. 923, n° 1343.
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Cette méfiance, parfois maladive, à l’égard des domestiques considérés comme des délinquants potentiels, forme désormais la trame de toute leur histoire. Il s’agira de les encadrer, de les contrôler, de délimiter clairement leurs droits et leurs devoirs. Ces diverses mesures spécifiques forment ainsi les contours d’une catégorie sociale, qui se distingue des autres au plan juridique et fiscal. Elle commence par se structurer en creux, par des interdits et des mesures d’exceptions, comme la classe ouvrière d’ailleurs qui lui sera d’abord assimilée.
Dans cette première partie, nous esquisserons le contexte juridique, non pour en cerner tous les détails mais pour dégager les principales mesures de contrôle, d’encadrement et d’exclusion qui ont donné à la profession (et à ceux et celles qui l’exercent) une physionomie particulière de moins en moins en harmonie avec l’évolution sociale.