LES ÉDUCATIONS À LA SANTÉ
FACE AU RISQUE RADIOLOGIQUE
Laurent BOCÉNO
Laboratoire d’Analyse Sociologique et Anthropologique du Risque (L.A.S.A.R.), Université de Caen.
MOTSCLÉS : RISQUE RADIOLOGIQUE RISQUES NUCLÉAIRES ÉCOLE SANTÉ PUBLIQUE - CONTAMINATION
RÉSUMÉ : Nous montrerons en quoi on ne peut parler d’une éducation à la santé et comment la sociologie et l’anthropologie fournissent des approches incontournables pour accéder à des
éducations à la santé.
SUMMARY : We shall show in what one can not speak about an education in the health, and how sociology and anthropology supply impossible to circumvent approaches to reach educations in the
1. INTRODUCTION
Notre réflexion s’appuie sur des travaux et études menés sur deux sites géographiques, concernés par un rapport à l’exposition radioactive, celui de La Hague d’une part et, celui de Tchernobyl (1) d’autre part. Dépassant le monopole des sciences dites dures et les seules unités de mesure physique dans l’analyse des relations qui lient l’homme à la radioactivité, il s’agit moins d’apprécier ce que l’homme formule comme conclusions actives dans ses relations à la radioactivité que ce qui, dans le registre de la connaissance, oscillant entre science et vulgaire, entre modernité et tradition, construit un rapport social toujours spécifique.
Les connaissances construites sur des champs de légitimation divers et leur syncrétisme participent à l’élaboration de ce que nous appelons les éducations à la santé. Nous postulons, contre les propositions classiques d’organisations sanitaires tant nationales, qu’internationales, qu’il n’existe pas dans le rapport à la radioactivité, une seule et univoque éducation à la santé qui puisse être dispensée auprès de l’ensemble des populations concernées par le phénomène de la contamination radioactive. Nous considérons que les approches de la santé, fournies par les sciences humaines, constituent un vivier qui ne doit pas être utilisé pour anthropologiser des résultats déjà construits mais pour participer à l’élaboration d’une démarche éducative qui prenne aussi en compte toutes les dimensions individuelles et collectives. Il s’agit donc de considérer le message sanitaire dans son
contenu comme dans sa forme et de le mesurer « à hauteur d’homme », dans le registre binaire de sa
relation à la société et de son appropriation par celle-ci.
2. PRÉSENTATION DES TERRAINS
2.1 Précisions et généralités
Le rapprochement des terrains mobilisés pour illustrer notre propos, d’une part celui des régions contaminées par la catastrophe de Tchernobyl, et d’autre part celui de La Hague, peut être l’objet de polémiques comme celles livrées par des spécialistes internationaux de disciplines telles que la physique(2), la médecine(3) ou encore, les partisans et les opposants à l’utilisation de l’énergie nucléaire dans le procès industriel. Mais il s’agit de mener, dans le cadre d’une démarche heuristique, une discussion sur la nécessité d’admettre, par la mobilisation de disciplines telles la sociologie et
l’anthropologie, la multitude des caractéristiques de l’humanité généralement rejetées par les promoteurs d’une lecture exclusivement rationnelle et rationalisante de l’organisation du monde. La question peut être encore celle de la légitimité d’un discours univoque prononcé au nom de la santé publique, et en quoi celui-ci peut-il supplanter, gommer ou ignorer des connaissances et des pratiques traditionnelles dans la gestion individuelle et/ou collective de la santé. Les espaces territoriaux qui nous occupent ne bénéficient pas de statuts et de reconnaissances comparables dans leur rapport à la contamination radioactive. Il s’agit des zones contaminées de l’oblast de Moguilov, région administrative de la république du Bélarus et de la région fortement nucléarisée de la Basse-Normandie. Dans chacune de ces régions, les habitants sont confrontés à des informations, officielles ou non, sur l’exposition ou la survenue éventuelle de la contamination radioactive.
2.2 L’oblast de Moguilov
L’oblast de Moguilov se situe à l’extrême sud-est du Bélarus, à la frontière avec la Russie et l’Ukraine. Comme l’ensemble du Bélarus, mais à des degrés supérieurs, cette région est affectée par la contamination radioactive de la centrale de Tchernobyl. Des milliers de personnes en ont été évacués, parfois six années après la catastrophe. De très nombreux villages sont enterrés et l’accès en est officiellement réglementé, voire interdit. Rappelons que la zone interdite, dite des « trente kilomètres », autour de la centrale s’étend hors de l’Ukraine, sur le Bélarus. Les habitants y vivent a
priori dans un rapport objectif à la contamination radioactive, au sens où, pour beaucoup, ils ont été
et sont toujours confrontés au déménagement forcé, à la modification des rapports sociaux (séparation de conjoint, éclatement des familles selon les catégories d’âge, destruction des services sociaux locaux, perte d’emploi, …). Une part importante du budget national, à hauteur de 25%, est officiellement consacrée à la gestion post-catastrophique de Tchernobyl et fait défaut à d’autres postes budgétaires. Des pans entiers de kolkhozes, couvrant de larges territoires très fertiles sont inexploités car la radioactivité des sols dépasse les normes localement admises, les rendant impropres à la pratique de l’agriculture. Dans le même temps, le pays vit dans une crise économique dramatique qui impose aux populations le recourt à l’autoproduction sur leur lopin privé pour pouvoir s’alimenter et ce dernier est souvent très fortement contaminé.
2.3 La région de Basse-Normadie
Appréhender une région française dans son rapport à la radioactivité impose dans un premier temps d’éliminer l’occurrence de la radioactivité naturelle des sols et de dresser l'inventaire des principaux sites ou installations nucléarisés. Le recensement effectué sur le territoire de Basse-Normandie fait apparaître une forte concentration d’industrie de ce type dans le département de La Manche, plus particulièrement dans le nord la presqu’île du Cotentin.
On y trouve :
a) Un complexe d’usines vouées, principalement, au retraitement de déchets des centrales nucléaires. Ces usines sont présentées comme le fleuron et la vitrine du groupe Cogéma qui revendique une hégémonie mondiale sur le segment du retraitement nucléaire. L’industrie française n’est pas la seule sous contrat avec ces usines et les clients se recrutent dans le monde entier : à leurs portes, en Europe mais aussi à ses antipodes, avec l’Australie ou le Japon. Groupe économique de droit privé, la Cogéma est née de la volonté politique des divers gouvernements français en quête d’autonomie tant militaire, qu’économique et du retour durable à une place indiscutée dans le concert des Nations de l’après Seconde Guerre Mondiale. La Cogéma retraite principalement les déchets de fission de centrales nucléaires qui sont ensuite conditionnés sous diverses formes, en attente de stockage ou de retour dans les pays d’origine.
b) Voisin mitoyen des usines de retraitement, un site de stockage géré par l’Agence Nationale pour la Gestion des Déchets Radioactifs (A.N.D.R.A.) où sont entreposés, en surface terrestre, des matériaux radioactifs.
c) Au large de cette zone, à quelques kilomètres, se situe une fosse maritime dite des Casquets où les autorités britanniques ont, dans les années cinquante, déversées des tonnes de fûts contenant des matériaux et déchets radioactifs (4).
d) Au sud, sur le littoral ouest, se trouve la centrale nucléaire de Flamanville, exploitée par l’E.D.F. e) À l’extrême nord de la pointe du Cotentin, Cherbourg, la principale agglomération du
département, abrite un arsenal militaire qui a pour vocation principale la construction de sous-marins à propulsion nucléaire et exige, de fait, la présence de matériaux combustibles radioactifs. Officiellement, l’exposition radioactive est sous contrôle et reste en deçà des normes françaises, les populations locales sont donc seulement exposées au risque radiologique. Pourtant, les sources potentielles d’émission de radiations ou de poussières radioactives n’ont, nous allons le voir, pas les mêmes statuts et cela tant du point de vue physique que sociologique.
3. QUELQUES LIMITES À L’ŒUVRE
Les professionnels qui tentent de construire un espace d’éducation à la santé dans le rapport au risque radiologique sont confrontés à de nombreuses influences. Nous exposerons donc brièvement quelques éléments de réflexion sans lesquels il ne peut y avoir un entendement minimal sur ce qu’est la réalité sociale qui enveloppe nécessairement toute démarche pédagogique de santé, fusse-t-elle celle qui se rapporte à la catastrophe, au secret défense et à son amplification économique et/ou écologique.
3.1 Des cadres officiels liés à Tchernobyl
Rappelons que la centrale nucléaire de Tchernobyl entre, dramatiquement, dans l’histoire de l’humanité le 26 avril 1986. À cette époque, malgré un rapprochement entre les deux blocs ennemis, c’est toujours la Guerre Froide. L’U.R.S.S. et son administration ultra centralisée existe. Cependant, les Soviétiques et les Occidentaux se sont acharnés à relativiser les effets de l’explosion du réacteur n°4 de la centrale sur l’activité humaine. Malgré l’opposition politique et militaire entre les blocs ennemis, les spécialistes nucléaires de chacun des camps ont tenté de minimiser les conséquences de ce qui devait devenir une catastrophe sanitaire. En France, le professeur Pellerin se voulait rassurant en isolant le territoire national derrière une ligne Maginot, toute imaginaire, qui retenait les nuages de l’autre côté du Rhin (5). Selon les déclarations récentes d’un de ses collègues, le professeur Tubiana, à la barre des témoins lors d’un procès en diffamation, cette démarche visait à protéger la population française de l’hystérie collective que connaissait, à ce moment, la République Fédérale d’Allemagne. Pendant ce temps, en Bélarus, république devenue indépendante de Moscou, on a opéré à des mesures de déplacement des populations les plus soumises aux effets des radionucléïdes. Actuellement, les autorités bélarusses mènent un programme de réhabilitation en repeuplant les territoires contaminés. Cette politique menée dans le cadre d’une planification vers un retour à la normale reçoit dans une certaine mesure, l’assentiment des populations locales
3.2 Des cadres officiels dans La Manche
La conception officielle du risque sanitaire dans le département de La Manche est liée à l’idéologie nucléaire française qui est une construction militaro-politico-économique exprimée en son temps par le Général De Gaulle, fondée sur la maîtrise, le contrôle de l’atome et sa domestication. Dans la culture de sûreté nucléaire française, l’incident technologique est possible mais attendu comme un
élément pédagogique participant à la sécurité nucléaire. En ce sens, l’accident majeur est impossible car il serait la preuve de la non maîtrise de la pratique. Il est culturellement inconcevable, d’ailleurs les nucléaristes en fournissent la preuve… mathématique.
Pour le territoire de La Manche, le risque nucléaire se décline selon la nature de l’industrie considérée. Les volumes et la nature des rejets gazeux ou maritimes de la centrale nucléaire de Flamanville ou de l’usine de retraitement de La Hague ne sont pas concernés par les mêmes implications : un principe de différenciation induit des normes et des seuils différents. L’hypothèse de la diffusion importante et accidentelle de radionucléïdes dans l’environnement n’est retenue que pour le cas de la centrale nucléaire et non pour les autres sites. Cette évaluation du risque est actuellement observable dans les campagnes de prévention menée par le gouvernement français, autour des seules centrales nucléaires. Les autorités opèrent à une distribution de pastilles d’iode non radioactif dont l’ingestion juste avant le contact avec une diffusion aérienne d’iode radioactif permet de saturer la glande thyroïde des populations locales exposées. Cette campagne de prévention vise à protéger contre ce radioélément à courte durée de vie. C’est là une concession faite aux riverains, aux médecins et aux opposants à l’utilisation du nucléaire qui mettent en avant l’expérience de Tchernobyl et le vagabondage planétaire de son nuage. Pourtant cette acceptation de la possibilité de diffusion de l’iode radioactif autour d’une centrale a ses limites : géographiques, avec une zone admise de 10 kilomètres ; sociologiques, car seuls les résidents sont éligibles à une distribution gratuite des pastilles.
3.3 Des conceptions locales de Tchernobyl
Les habitants des régions contaminées par la catastrophe de Tchernobyl ne sont pas seulement confrontés à un problème sanitaire. Ils font face à un schéma catastrophique où se mêlent crise politique, crise économique et danger sanitaire. Avec l’effondrement de l’U.R.S.S., la mise à mal des institutions tant politiques qu’économiques, le pays connaît un isolement et une marginalisation importante. Une inflation galopante réduit le faible pouvoir d’achat et annihile la capacité des structures sanitaires à intervenir. Toutes les analyses montrent qu’actuellement, la part de la contamination incorporée par les habitants est liée à environ 80% à l’ingestion d’aliments contaminés. Les habitants n’ont ni le choix, ni la possibilité d’accéder à une nourriture saine. Cette possibilité n’est pas seulement économique mais aussi technique et anthropologique. Il est impossible de constater ou d’évaluer simplement le degré de contamination de produits cultivés sur son propre lopin et il est souvent celui où la nourriture a déjà été produite par le père, le grand-père.
Celle qui ne s’est jamais révélée dangereuse. D’ailleurs, comment admettre que le produit du travail du père ou de la mère puisse empoisonner leurs enfants ?
C’est à ce type de dilemme qu’est confronté le promoteur de l’éducation à la santé. Il doit quitter une réalité objective et mesurable pour chercher du côté du symbolisme de la pratique pour pouvoir accéder à l’épaisseur de sa démarche. Sans cela, il risque de créer lui-même le cadre de l’échec de sa démarche et son incontournable déconvenue.
3.4 Des conceptions locales de La Hague
Après la seconde guerre mondiale, la Manche, département traditionnellement rural ne prend pas le train de la révolution productiviste agricole. Dans la décennie 60, le département eut l'occasion d’accompagner le développement de la technologie du 21e siècle. La mariée est bien dotée et, depuis, ils forment un couple indéfectible. C’est d’abord la période des Grands Chantiers, de la construction des infrastructures qui permettent de développer l’emploi. Les habitants de La Hague passent du statut de paysans qualifiés de rétrogrades d’un autre temps et délaissés du processus général de modernisation, à celui de techniciens de l’industrie atomique. Ils quittent les bottes sombres, souillées par la boue des champs, pour celles blanches et immaculées de toutes tâches et poussières. Après avoir alimenté la nation en aliments, ils font en énergie. Ils appartiennent à l’élite et reconstruisent, en partie, une culture identitaire contre la massification prolétarienne qui les guettait. Les mouvements antinucléaires n’ont que peu de prise face à cette promotion sociale généralisée qui promet des lendemains sereins et éternels, comme la radioactivité. Cette dynamique d’appropriation du nucléaire par la population a été largement favorisée par le versement des diverses taxes professionnelles des exploitants aux collectivités locales. Ces dernières ont ainsi pu aménager leur territoire en le dotant de structures modernes lui assurant une post-ruralité flamboyante. L’ère ouverte n’est pas aux considérations sanitaires mais à la confiance dans les dispositifs de sécurité, d’ailleurs ce sont les habitants formés à la technologie nucléaire qui les maîtrisent.
3.5 Le rôle de l’Organisation Mondiale de la Santé
Les analyses sociologique et anthropologique des infrastructures fournissent des éléments d’analyses indépassables. Mais il ne faut pas négliger d’analyser les superstructures car l’éducation à la santé s’inscrit « naturellement » dans la philosophie des actions menées sous l’égide de l’Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.). Même si les acteurs de terrain ne sont pas officiellement accrédités par la structure internationale, elle devient souvent une supra référence,
comme le serait l’Organisation des Nations Unies. Mais cet « allant de soi » est à interroger, comme le fait Michel Fernex(6), Professeur émérite de la faculté de médecine de Bâle, lorsqu’il dénonce l’application d’un accord signé entre l’O.M.S. et l’Agence Internationale pour l’Énergie Atomique (A.I.E.A.), en 1959, permettant à cette dernière d’imposer la confidentialité des recherches de l’O.M.S. si celles-ci peuvent lui nuire. C’est une remise en cause des fondements même de l’O.M.S. orientés vers l’élévation du niveau sanitaire de la population planétaire. Partant, dans le cas d’une activité liée à la contamination radioactive, le pédagogue, lorsqu’il mobilise les résultats scientifiques « rationnels », doit garder à l’esprit que son travail est parasité par des biais « stratégiques » qu’il mobilise en toute inconscience.
4. CONCLUSION
Les quelques éléments présentés ne le sont qu’à titre illustratif. Leur prise en considération est incontournable d’une part, dans l’approche de la santé qui s’inscrit toujours et partout dans un jeu complexe de rapports sociaux et d’autre part, dans l’ouverture éducative qui ne peut faire l’économie des enjeux symboliques à l’œuvre. Face à un même risque sanitaire, des populations socio-démographiquement proches ne peuvent être réduites à l’identique. Les approches anthropologique et sociologique fournissent à elles seules suffisamment d’éléments pour justifier leur présence active auprès des démarches pédagogique et médicale. D’ailleurs, faut-il le rappeler, l’approche médicale se décompose au contact du prisme des groupes sociaux, entre la médecine biomédicale et les médecines traditionnelles.
(1) Gestion du Risque Radiologique (G.E.R.I.R.A.D.), Rapport pour les Communautés Européennes, L.A.S.A.R., Univ. Caen / L.D.E.S., Univ. Genève / Univ. Amsterdam, juin 1999.
(2) CHARPAK G. et al. , Feux follets et champignons nucléaires, Paris : Odile Jacob, 1997. (3) VIEL J.-F., La santé publique atomisée, Paris : La Découverte, 1998.
(4) BOCÉNO L., De Tchernobyl à La Hague, Mana, 1998, 4, 47-66. (5) Ibid.