Nécessité d'un Humanisme
Technique et Professionne
N ous attirons l’attention de nos lecteurs sur laqu estion peut-être la plus im portante qui se pose de nos tem p s à l’E n se ig n e m e n t Technique, s’il veu t ré pondre a u x besoins les plus profonds de l ’huinanité et a u x ex igences de l ’avenir. A l’heure où, selon les v u e s q u asi-unanim es de la C om m ission de réform e et selon les nécessités sociales les plus indéniables, l ’E n se ig n e m e n t T echnique va avoir la chai-ge de form er p rofession n ellem en t les trois quarts de la j e u n e sse et intellectuellem ent une bonne part de l ’élite, il est urgent de la poser et, p lu s encore, de la résoudre : l ’E n se ig n e m e n t professionnel, l ’E n se ig n em en t T e c h nique peuvent-ils, à partir des intérêts, des activités, des disciplines qui leur sont propres, donner une culture de tout l’être hum a in, u n e form ation pleine de l’hom m e, non seu lem en t en tant que travailleur, m ais aussi en tant q u ’être pensant, sentant et voulant, individu personnel et social à la fois ? U n véritable h u m a n is m e technique, égal en valeur à l’hunuinism e traditionnel, et m ê m e supérieur par les valeurs n o u velles q u ’il aura su intégrer à la culture et à une fo rm ation plus équilibrée de l ’h o m m e , m ie u x adapté a u x nécessités m odernes de la pensée et de la vie, est-il possible ? Voilà le problèm e que n o u s voudrions débattre dans une série d’articles, avec l ’espoir que bea uco up de nos collègues vo udront bien joindre leurs efforts a u x nôtres pour préciser les m odalités et les conditions de réalisation d ’une am bition dont dépend l’avenir de la dém ocratie et de la société, ne serait-ce que par le nom bre de c e u x q u ’elle touche.
^ E N D A N T des siècles, l'h u m a n ism e, la culture véritable, ce fu re n t les h um anités générales \ m et littéraires, la culture classique à base d e latin et d e grec ou c a lqu ée sur les exercices
riques et v e rb a u x mis au point par une longue expérience et a p p u y é s sur les œ u vre s de certains écrivains. R é s e r v é e à une portion réduite d ’in d ivid u s plüs ou moins arbitrairement choisis, cette fo r m a tion était l’apanage d ’une classe v ouée à certaines fo n c tio n s plus ou moins dirigeantes ou a u x p rofes sions dites libérales. S e u ls le's enfants qui avaient la chance, vers l’âge de W ou / / ans, d e prendre le c h em in d u lycée ou d u collège, pouv a ie n t p réten dre à une form a tio n dig ne d e l’h o m m e . L e s autres, c'est-à-dire la grosse masse de la jeunesse, étaient c o n d a m n é s à des form a tio n ’s subalternes ou mineures, essentiellement et u n iq u em ent utilitaires, soucieusës seu lem en t d e préparer les rouages hum ains d e la m achine économ ique. L 'e n s e ig n e m e n t professionnel et technique, q u 'o n veuille bien le rem arquer, est né le dernier, encore plus tard que l'enseignem ent primaire, puisque, selon la
rem arquç de D u r k h e i m , on a construit i é d ific e scolaire pa r le lait, c'est-à-dire p a r l'en seignem en t supérieur, et on ne connaissait d ’autres fo rm ation s élémentaires que pour préparer à celui-ci. E t il est né sous la pression de nécessités pratiques et terre à terre. C ’est là, paraît-il, ce qui le co n d a m n e. A u c u n e élévation, pen'se-t-on, aucune valeur vra im en t h u m a in e et désintéressée, d ans ce souci de fo rm e r de s ouvriers et des techniciens. A u c u n souci des qualités les plus hautes d e Vesprit, pensée, goût, finesse, largeur de vues, valeurs contem platives ou esthétiques, qui fo n t qu e nous ne som m es püs un iq u e m e n t des m achines ou des bêtes d e so m m e.
L e p r é ju g é rem onte loin ; p our noire civilisation, il rem on te a u x G recs et a u x L a tin s eux- m êm es q u i tenaient en piètre estime celui qui travaillait d e ses mains d e m ê m e que n ’im porte quel travail m a nu el. T ra v a il des m ains, travail servile, bon pour l ’esclavage, indigne de l’h o m m e libre. L e mépris d e la technique et d u travail m a n u e l était si ancré d a n s l’esprit d e s G recs q u e leurs penseurs les plus libres d ’esprit ne s’en sont pas débarrassés. M ê m e le p ositif A r is to te , si curieux po u rta n t d e toute science et d e tout savoir, excluait d e son enseignem ent la science et les arts qu i ont un caractère m é can iq ue et utilitaire. S eules, les études p u r e m e n t intellectuelles et abstraites, à ses ])eux, élevant l’dsprit et le remplissant d e nobles pensées, lui sem blaient capables d e cultiver ses auditeurs. E t P la to n , tout en reconnaissant l'utilité de l’ingénieur q u ’il com p are pour ses services au général, ajoute : a P o u r t a n t tu le méprises, lui et son art ; tu ne l'appellerais ingénieur q u ’en m atière d ’injure et tu ne voudrais ni d o n n er à son fils ta fille, ni épouser toi-m êm e la sienne ».
C e tte opinion d ’un p e u p le où la culture p arfaite d e quelques-uns n ’était permise qu e par l ’esclavage d u plus g rand no m b re s’est transmise p a r les R o m a i n s à travers le M o ÿ e n A g e et l’éducation classique presque ju s q u ’à notre temps. E t ne peut-o n dire encore a u jo u r d ’hui q u ’aux
p e u x d e bien des hum anistes traditionnels, la science et la technique ne sont pas loin d ’être regar
dées c o m m e le contraire d e l’h u m a nism e véritable ? L e p ré ju g é a été si fo r t q u ’on le retrouve parfois ju sq u e dans les fa m ille s où l’on voit les. parents hésiter à diriger leurs e n fa n ts vers une fo rm a tio n différente d e la fo rm a tio n classique ou vers des activités q u i leur paraissent m oins reluisantes. L 'O r ie n ta tio n scolaire, puis professionnelle, fo n ction nera m a l tant q u e ce préju g é su b sistera c h e z les parents ou c h e z lës maîtres q u i auront la charge d e diriger les e nfants vers le genre d ’études qui leur convient le m ie u x. E t n ’est-ce pas particulièrem ent le cas d e la classe bourgeoise où travailler d e ses mains c ’e'st toujours un p eu déchoir d e son rang ?
L e p r éju g é séculaire s’exp liq u e sans d o u te à l’origine c o m m e toutes les choses d e l ’histoire. L e d é v e lo p p e m e n t d e l ’esprit h u m a in , on le constate dans toutes les civilisations, se fa it d ’abord d ans le sens d u verbalism e et d e la logom achie, plus qu e d ans celui d u concret et d u réel. O u plutôt, c o m m e l'invention et la création techniques n a tte n d en t pas le savoir théorique p our progresser et souven t le précèdent, on ne pense pas à tirer d 'e u x la leçon d ’hu m a n ité et la révélation d e l’esprit q u ’ils com portent. O n se contente d ’agir et de faire, et d e préparer par dressage l’ind ivid u à l ’action, c ’est-à-dire d e le rendre capable de produire. O n n ’a pas le tem ps, p ar suite des difficultés d e la vie, de réfléchir sur l’action, pas plu s qu e sur l’outil ou sur la m achine. L a pensée et l’é d u cation, en ce seris, sont un luxe. I l f a u t un suffisant d é v e lo p p e m e n t des conditions matérielles pour q u ’on puisse lui faire place.
M a i s q u a n d la civilisation et l’évolution générale ont am e n é la technique et la science au point d e bouleverser les conditioris m êm e s de la vie et d e la pensée et ju s q u ’à la conception d e l’h o m m e et d u m o n d e , c o m m e n t b ou d er plu s lon gtem ps ces indéniables acquisitions qui sont des acquisitions d e l’esprit hu m a in a u m ê m e titre qu e l’art ou la littérature ? C ’est là ce q u ’on se refuse à voir parce q u ’on n ’a pas réfléchi sérieusement à ce q ui est eng a gé d e l’esprit d a n s la m oindre création m anuelle ou pratique, à plus fo r te raison d a n s la science.
P r é te n d r e ignorer cette unité et cette participation d e tout l’être à la m oin dre de ses réali sations, les plu s h u m b le s p o rtant les plùs hautes, l’art étant lui-m êm e technique au m oins autant
qu e génie, c'est m éconnaître la réalité d e la condition h um aine. C 'est m éconnaître la réalité p l e i m d u travail qui n'est pas l'action instinctive et anim ale, ni l'activité d e la m ain ou d u corps sans intelligence, ni l'œ u v r e matérielle sans autre but q u 'e lle -m ê m e , 'sans v a leu r h um aine, sans finalité sociale. L e travail d e l'h o m m e est tout im prégné d 'esprit et tém oig ne d e l'esprit ; il est assujetti à l'intelligence raisonneuse et, d a n s la technique, il est p u issa m m e n t lié au calcul et à la raison constructive ; h u m a in , il est fa it p our servir l'h o m m e ; il est ordonné au service d e l'h u m a nité ; il est la prem ière fraternité, la première et peut-être la seule expérience réelle de la c o m m u n a u té hum aine. O n voit d o n c que le métier, l'œ u v re m an uelle ou technique, la m achine sont étroitem ent liés à l'intelligence, à la raison, à la m orale, ci il fa u d ra it ajouter au goût, à l'im agination, à l'invention, à l'esthétique, en un m o t à l'esprit et à ses fa c u lté s c o m m e à la matière et à l'action.
D e q u el droit d o n c le mépriser, sinon par un a v e u g lem e n t, une prétention inqualifiables qui ont fa it m a n q u e r à l'h u m a n ité l'instrum ent le plus sûr et le plus général d e fo rm a tio n hum aine, c'est-à-dire d 'h u m a n ism e ? P a r le fa it d e l'h u m a n ism e traditionnel étroit, l'éducation a été privée p e n d a n t des siècles de toute la valeur éd u ca tive d u travail et d e s vertus qu e le contact d e la matière, l'exercice dës sens, le travail des mains, la sim ple observation et notation d u réel p e u v e n t susciter da n s l'esprit lu i-m êm e. O r ,, c'est un fa it q u e rien n'est plus a d a p té a u x nécessités d e la form a tio n ju vén ile qu e ce travail concret et pratique. C 'est un fa it qu e le's 4 / 5 d e s esprits ne s'élèven t à la généralisation que par ce chem in, d e m ê m e que l'h u m a n ité da n s son ensem ble. Q u a n t au dernier cinquièm e, plu s d o u é peut-être d u côté des aptitudes p u re m en t intellectuelles et verbales, il a tout à gagner à éprouver lui aussi ce con ta ct d u réel et d e l'action. C ar, s'il ne le fa it, qu'est-ce qui le préservera de la griserie des idéës et d es m ots ? Q u est-ce qui équilibrera en lui le poids d e la logique abstraite et verbale ? Q u est-ce qui lui d o n n era le sens d e l'action et d u réel ? B ie n des vices d e nos intellectuels vie n n e n t d e cette négligence d 'u n e pa ri im portante d e leur être dans sa fo rm a tio n . O n a l a i ^ é en friches tout un côté d e leur personnalité.
U n e éducation ouverte à ces valeurs indéniables pourrait d u m ê m e coup d evenir accessible à un bien plus grand n o m b re d'êtres. C a r rares sont les individus d o u és d e cet ensem ble d e qualités intellectuelles et verbales, abstraites et logiques q u i sont exigées par la culture d e ty p e classique. I l ne f a u t pas s'étonner qu e tant d 'élèv es p éch o u en t o u n ' y puisent q u 'u n profit m éd io cre q u a n d ce n'est pas un p r o fo n d d é g o û t d e tout ce qui rappelle l'école. N o m b r e u x au contraire sont c e u x qui pourraient s'ouvrir à d'autres intérêts ou pré sen ter d 'autres capacités. E t ne sont-ils pas tous destinés dans une très grosse m ajorité à des intérêts pratiques ou à des occupations professionnelles ou techniques P A l'heure où il s'agit d a ns tous les pQ])s civilisés d 'éle v e r vers la culture l'ensem ble d e la masse laborieuse, à l'heure où la classe ouvrière aspire à jouer un rôle plus im portan t dans la société, d a n s un régime qui fa it tout le m o n d e ég alem ent citoyen, il serait désastreux q u 'o n n 'exp lo itâ t pas cet instrument unique d'éléva tio n générale. S i on ne le fa it pas, il f a u t bien se dire qu e tous nos rêvés d e dém ocratie, d e progrès et d e p a ix ne seront qu e des utopies. C a r encore fa u t-il do n ner à tous les h o m m e s les m o y e n s de jouer consciem m ent leur rôle et d 'a b o r d d'être des h o m m e s.
C e la revient à dire qu 'il fa u t mettre fin a u divorce lon gtem ps entretenu entre la pensée p ratique et la pensée spéculative, l'idée et le réel ou l'action, la science et les lettres, co m m e entre (( l'h o m o fa b e r » et (( l'h o m o sapiens » ou entre la connaissance pure et la technique, c o m m e si ce n'était pas le m ê m e esprit qui éta t à l'œ u v re partout. A u f o n d l'h u m a n ism e ancien qui se do n ne p o u r le seul a u then tique a m utilé l'h o m m e co m m e il a m utilé la réalité. I l ne mérite pas son nom . P e u t- o n en e f e t appeler h um aniste une conception qui a toujours exclu d e ses avantages une partie d e l'hu m a n ité co m m e elle excluait daiis l ’antiquité le m o n d e d e ses esclaves, q u i a b o u d é les acqui- sitioi^s les plus fé c o n d e s d e l'h o m m e c o m m e la science et la technique sous prétexte qu elles étaient tournées vers la matière et sans 'se rendre c o m pte q u e l l e s révélaient aussi à leur manière l'esprit.
qui enfin a fo r m é à part l’une d e l'autre la race intellectuelle et la race laborieuse ? E t , si l’on se p lace au p o in t d e v u e d e l ’individ u , qu e p e u t être un hum anism e q u i ignore dans l’être h u m a in tout ce qui est activité m a n uelle, pratique et active, alors qu e c ’est la prem ière et p lu s naturelle activité d e l’e n fa n t ?
O r, q u ’est-ce que l’hum an ism e, sinon la révélation par l’éduca tio n a u « p etit d ’h o m m e », po u r parler co m m e K ip lin g , d e ce q u ’est l’h o m m e et de tout ce qui est l’h o m m e ? S i Von prend le m o t da n s son sens plénier et éty^mologiqae, il embrasse d o n c n on seu lem ent les quelques créations littéraires d ’une é p o q u e limitée d e l’histoire, mais toutes les activités et créations d e l’h o m m e telles qu elles ont été élaborées ju s q u ’à notre tem ps ; d'a u tre part, s’il v e u t être efficace, il d o it s'adresser à l ’être tout entier, corps et âm e, mains et esprit, perisée et action, sens in divid u el et sens social.
Jl d oit englober tout ce qui n o m parle d e l’h o m m e et d e l’effort h u m a in , d e la prodigieuse épopée que vit l'h u m a n ité à la surface de la terre. S i l'h u m a n ism e v e u t mériter son no m , il doit d onner d 'a b o r d le sens d e la condition hu m a in e, c’est-à-dire d u travail, d e la vie, d e l'e n t r a id e , puis celui de l ’esprit a u x prises avec la résistance d e la matière. I l d oit m ontrer cette con q uête continuelle d e l'action hum aine sur les choses, ce fa ç o n n e m e n t d e la nature où l ’h o m m e m e t sa m a r q u e , p a r ses mains, puis par ses outils, enfin par la m achine. I l doit révéler les m étiefs et la portée h u m a in e d e l’action professionnelle qui est travail p our soi mais aussi po u r autrui et fraternité positive. I l doit expliquer la m a rche côte à côte d e la technique et d e la science, d e u x prises d e possession de l’univers, l’une par l’action, l’autre par la pensée, effort d e l’h o m m e p o u r s'expliqu er et s ’appliquer les forces d u m o n d e et d o n t P a u l ÿ aléry disait que c ’était la plus prodigieuse aventure d e l'esprit hu m a in . I l d oit m ontrer le progrès matériel, technique, économ ique, conditionnant les progrès d e la pensée et d e la justice, d e la fraternité et d e l’am o u r, et enfin d e l’éduca tio n e lle-m êm e grâce à l ’extension d e s loisirs d ans la jeunesse et d a n s la vie. P h ilo so p h ie véritable, il d o it conduire à l’explication la plus juste, la moins verbeuse d e ce q u e s t l’h o m m e et la pensée avec 'sa puissance et ses limites.
C o m m e n t ne pas voir q u e l'a p po rt technique, scientifique et m a n u e l est l ’é lé m en t essentiel de l’hu m a n ism e nécessaire à notre tem ps et à l’épanouissem ent d e l'h u m a n ité ? '
i l Roger G A L ,
! j Professeur à l'É co le N o r m a le S u périe ure i . ' 1 d e l'Enseig nement T echniq ue.