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apar H. MONTAGNAN
Inspecteur Général de l'E. T.
ri ES problèmes de l'humanisme ont été à l'ordre du jour de toutes les grandes [ L époques de l'histoire des peuples dits civilisés. Ils se sont naturellement posés à la nôtre. En effet :
La hiérarchie des valeurs que la sagesse des peuples semblait avoir définiti -vement fixée est sérieusement ébranlée.
Les conceptions humanistes traditionnelles ne sont plus adaptées aux lois mou-vantes qui règlent toujours plus provisoirement la vie des individus er des groupes.
Les formes de la pensée antique deviennent étrangères à une époque dominée par l'utilitarisme, le pragmatisme et les préoccupations mercantiles.
L'homme est dépassé par la machine qu'il a créée et le sentiment d'harmonie entre l'action et la pensée que les vieilles humanités s'appliquaient à maintenir et à
transmettre aux générations successives semble à jamais détruit. ^ Les élites traditionnelles, généralement issues de la bourgeoisie et formées aux disciplines de l'humanisme classique, à qui étaient jusqu'ici réservés les grands postes de commande de la Nation, perdent leurs privilèges.
Nous vivons actuellement une révolution gigantesque dont les dimensions, faute de recul, n'apparaissent pas, mais que domine l'éternel problème de l'homme et de sa condition. « Former des hommes nouveaux », telle est la tâche redoutable et urgente qui se pose à tous les éducateurs.
Dans un monde que la machine a transformé et où les conditions de vie sont, dans leur essentiel, régies par elles, il est naturel qu'un rôle majeur incombe à l'Enseignement Technique. Aux problèmes généraux de l'homme qui tiennent à sa nature et qui sont par suite communs à tous les ordres d'enseignement, s'ajoutent, en effet, pour l'Enseignement Technique, ceux, très particuliers, que pose sa prépa -ration à une fonction sociale précise.
Les exigences de la production moderne, la diversité et la complexité des tech -niques d'où elle découle ont naturellement abouti à un extrême morcellement des tâches. Ainsi sont apparus, toujours plus nombreux, des spécialistes aux champs d'action toujours plus rétrécis.
Cette spécialisation à outrance ne va pas sans conséquences graves qu'il nous Appartient de prévenir ou d'atténuer.
Si la formation technique implique une spécialisation, la qualité d'homme requiert un certain humanisme, c'est à dire, à l'échelle scolaire, une culture générale. Spécia -lisation et culture ! Il est nécessaire de concilier dans les faits, dans toute la mesure où ils peuvent l'être, ces deux termes contradictoires.
Dans un passé récent, la doctrine officielle était de tout ramener à la profession. Les qualités les plus nobles de l'homme ainsi que les curiosités de son esprit ne devaient pas s'écarter de l'orbite professionnelle : conscience professionnelle, moralé professionnelle, intelligence professionnelle, devoirs professionnels. Mê m e les lectures n'échappaient pas à cette marque professionnelle, généralisée et obligatoire. Il y avait !à une surenchère cruelle à la dure loi de l'Ecriture.
A parler franc, au risque de heurter quelques moralistes rigoristes ou simplement hypocrites, il faut convenir que, dans la majorité des cas — quelques apostolats mis à part — l'activité professionnelle de l'homme est acceptée ou subie pour les biens indispensables qu'elle procure. Quelques joies s'y rattachent, mais elle ne donne accès aux satisfactions majeures de l'esprit et aux valeurs libératrices qu'à partir du moment où elle a mis l'homme en condition matérielle de l'interrompre ou de l'abandonner. L'homme ne s'épanouit vraiment qu'en dehors de la profession et de ses contraintes et non dans la banalité quotidienne des gestes eh des obligations qui font vivre.
En conséquence, l'Enseignement Technique ne doit pas s'en tenir à préparer des techniciens de qualité pour les divers échelons de la hiérarchie professionnelle. Leur formation « humaine » doit être l'objet des mêmes préoccupations que leur1
formation technique.
Il est, en effet, indispensable de prémunir l'homme contre l'emprise déformante du métier et pour cela, il faut hausser non seulement l'esprit, mais aussi l'âme de nos élèyes, au niveau des moyens modernes de production. La machine exige un «supplément d ' â m e » (I) à la fois de ceux qui la commandent et de ceux qui l'ex-ploitent pour éviter qu'elle ne crée, après avoir libéré l'esclave antique, un servage
moderne plus inhumain encore.
| | I « Préparer des hommes qui puissent se spécialiser aussi étroitement qu'il le faudra dans les heures où ils seront de service, mais dont la différenciation ne devienne jamais intime, pénétrante, des hommes qui puissent, aussitôt la tâche finie, retrouver une large mentalité commune et déposer leur spécialisation comme on quitte un vêtement de travail, c'est là peut - être ce qui définit le mieux un idéal humain » (2). ,1 :/ Nous pouvons souscrire sans réserve à cette définition qui fixe notre tâche.
C e t idéal « humain » implique un fonds commun de culture en dehors des humanités gréco - latines qu'il ne peut être question d'ajouter à des programmes déjà très lourds. Leur vieille réputation de meilleure méthode de formation de l'esprit est d'ailleurs très discutée. Il n'entre pas dans nos intentions d'en faire ici le procès, mais il faut reconnaître que la connaissance du latin et du grec est tellement approximative chez la plupart des candidats au baccalauréat qu'elle peut difficilement constituer, à ce niveau, un élément sérieux de culture. Les humanités gréco - latines ont été jusqu'ici, sauf chez quelques spécialistes, beaucoup plus le signe d'une classe sociale qui leur était traditionnellement très attachée que celui d'une distinction intellectuelle certaine.
De quoi sera fait notre « humanisme » ? Tout d'abord, comme dans l'Ensei -gnement secondaire, de l'étude des sciences, des langues vivantes, de l'histoire, de la géographie et des grands maîtres de la littérature et de la pensée françaises. Aux dires de nos détracteurs, l'étude de ces différentes disciplines est dominée p a r
(1) Bergson. (2) Lalande.
des préoccupations utilitaires qui en atténuent la vertu. Cependant, la lecture des instructions pédagogiques des nouveaux programmes des colièges techniques devrait suffire à les ramener à une plus exacte appréciation de nos points de vue. Il y figure, en effet, cette phrase qui définit un noble programme : « En tous les hommes spécialisés par le métier et par la science, il faut refaire la plénitude de l'huma -nité » (3).
Le travail manuel, bien exploité, peut y aider dans une certaine mesure. Il comporte de hautes leçons d'« humanisme ». La machine n'a - t - elle pas été créée pour diminuer la peine des hommes ? Son histoire n'aurait - elle pas une vertu huma-niste certaine ? La technique n'est - elle pas intimement liée à la science qu'elle précède souvent ? Et le progrès scientifique n'est - il pas la résultante de leurs actions réciproques ?
L'histoire du travail humain qu'il serait utile d'inscrire aux programmes officie's ne renferme - t - elle pas les éléments d'une haute philosophie ?
La pensée technique est une forme particulièrement précise de la pensée concrète. L'à peu près en est exclu par l'exigence des réalités auxquelles el'e se confronte. Serait - elle pour cela une forme inférieure de la pensée ? Elle se cultive et s'exprime par le dessin industriel qui est par cela même un moyen particuliè -rement efficace d'exercer et de contrôler l'imagination créatrice, forme supérieure de l'intelligence.
Le travail manuel a d'autres vertus. Il est école de caractère et de décision, car il est fait d'une lutte souvent âpre entre l'homme et la matière qui lui oppose' son inertie et quelquefois ses caprices mystérieux et déconcertants. Il faut toujours
recommencer l'œuvre imparfaite, malgré la peine qu'elle a exigée, Jusqu'à ce qu'elle réponde aux conditions de qualité requises
O n ne peut mentir dans le domaine de la matière. Le mensonge y est toujours sanctionné par un échec ou une catastrophe.
Le travail manuel habitue l'homme à se dépasser par l'effort ; il développe son aptitude à raisonner et à décider, car il lui impose le choix des moyens et des moments.
O r, l'apprentissage de la raison et de la mesure n'est - il pas la fin de toute culture ?
La technique n'exclut pas le souci artistique, au contraire. Laissant de côté le domaine de l'ébénisterie, de la ferronnerie et des industries de luxe où l'art et la technique sont obligatoirement associés, on constate des notes d'art toujours plus nombreuses dans les réalisations techniques, même dans la construction mécanique qui, par le fini des détails des machines, les justes mesures de leurs bâtis et de leurs carters et l'équilibre des ensembles, procède quelque peu de la statuaire. Plus que jamais, l'enseignement de l'art sera le complément indispensable de l'étude des techniques.
Les observations ci- dessus expliquent la découverte, chez certains hommes de métier, de qualités humaines rares, d'une distinction naturelle, d'une intelligence nuancée associée à un caractère solide, d'une raison sure et d'une philosophie sereine, faite de bon sens et d'équilibre. Ces hommes ont puisé l'essentiel de ces
vertus dans la connaissance profonde et l'exercice consciencieux de leur profession. La vie a fait le reste. Il s'agit évidemment d'une élite, mais n'y a-t-i! pas là une forme d'humanisme naturel qui en vaut bien d'autres et qu'il serait souhaitable de voir plus répandue ?
La profession a donc d'indiscutables vertus qu'il faut exploiter au maximum, mais il serait dangereux de tout vouloir ramener à elle, même aux niveaux inférieurs de notre enseignement. Il faut évidemment satisfaire ses exigences, mais il est moins essentiel de travailler pour l'immédiat que de s'attacher à donner à nos élèves des attitudes d'esprit, de préparer et de développer en eux une aptitude générale à raisonner, qui, dans le domaine professionnel, font rechercher la liaison entre le fait matériel, les causes qui le provoquent et les principes qui leclairent.
Il faut dépasser, dans toute la mesure où les horaires et les possibilités intel-lectuelles de nos élèves le permettent, les préoccupations utilitaire; qui limitent dangereusement les horizons. Il faut adapter du passé au présent ce qui peut l'être, rejeter ce qui est périmé, sans toutefois renoncer aux très anciennes sources de P« humain ». Il faut éveiller chez l'élève la curiosité d'horizons nouveaux, des principes qui le dépassent, et travailler par tous les moyens, selon le mot- d'A. Comte, à «affranchir l'humanité de son animalité ».
Les considérations qui précèdent s'appliquent à la formation des techniciens de tous grades, ingénieurs et ouvriers. L'ingénieur ne doit pas négliger certains aspects du facteur humain dans l'étude d'une production. L'activité imposée à l'ouvrier ne doit jamais être une offense à sa qualité d'homme. Ruskin s'est justement élevé contre des méthodes de rationalisation excessive où des mutilations de tout ce qui est «h u m a i n» sont froidement envisagées.
« ...En cette matière, il faut prendre votre parti. D'une créature humaine, vous | I pouvez faire un outil ou un homme ; vous ne pouvez avoir les deux en même temps.
Les hommes ne furent pas créés pour travailler avec l'exactitude d'outils, pour être précis et parfaits dans toutes leurs actions.
« S i vous exigez d'eux cette précision, si vous voulez que leurs doigts mesurent des degrés comme des dents d'engrenages, et que leurs bras décrivent des cercles comme des compas, il faut que vous leur étiez leur «h u m a nité». Toute l'énergie de leur esprit doit être appliquée à se transformer en engrenages et en compas... « ...Au contraire, si de ce manoeuvre vous voulez faire un homms, vous ne pouvez en faire un outil.
«...Jamais les bases de la société ne furent ébranlées comme aujourd'hui. C e n'est point parce que les hommes sont mal nourris, mais parce qu'ils n'éprouvent aucune joie dans le travail qui leur donne leur pain, et ainsi ils se tournent vers les richesses comme vers les seules sources de joie. C e n'est point parce que les hommes sont froissés du mépris des hautes classes, mais parce qu'ils ne peuvent endurer le leur propre, car ils sentent que l'espèce de travail auquel ils sont condamnés est vraiment dégradant et qu'il fait d'eux moins que des hommes... » (4). Il n'y a pas là le procès de la machine, mais celui de certaines formes limites du machinisme, heureusement rares chez nous. L'industrie française a besoin, à tous les degrés, des collaborateurs de qualité.
Formons donc des techniciens qui soient d'abord des hommes dignes de ce nom. La production y trouvera finalement son compte. La Société aussi.