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ARTheque - STEF - ENS Cachan | Histoire des rapports hommes/nature et éducation

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Academic year: 2021

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ET EDUCAnON

Jean Paul DELEAGE

UF de Didactique, Université Paris 7.

MOTS-CLEF:HISTOIRE - RAPPORTS SOCIETES-NATURE -EDUCATION.

RESUME :Lamise en perspective historique éclaire la portée des transfonnations irréversibles et globales de notre environnement. L'introduction de l'histoire dans l'éducation à l'environnement est le complément indispensable de l'approche traditionnelle des sciences de la nature dont le contenu social reste pauvre face aux défis auxquels sont confrontées nos sociétés.

SUMMARY : A historical perspective of things throws the light on the consequence of irreversible and global transfonnations in our environment. The introduction of history in environmental teaching is the necessary complement to the traditional approach of biology, the social content of which remainspoorin relation to the challenges facing our societies.

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raborderai la question qui est JXlséeàtravers quelques remarques qui me semblent toutàla fois fondamentales et actuelles.

Ces remarques, quelles sont-elles ?

La première série de questions que je souhaite JXlser concerne l'histoire des rapJXlrts entre les hommes et la nature, ainsi que l'état présent de ces rapports. Le second ensemble de questions concernera les implications éducatives de notre nouveau rapJXlrtàl'environnement naturel.

Trois remarques générales sur l'histoire, d'abord.

L'urgence d'une réflexion approfondie sur le JXlids des déterminations naturelles et écologiques dans la longue durée de l'histoire n'est plus à démontrer. Que pouvons-nous en dire, d'une façon générale? Je m'en tiendraiàtrois remarques:

Première remarque :il n'y a guère de commune mesure, du moins jusqu'à l'émergence du capitalisme industriel, entre les temJXlralités de l'histoire sociale et celles de l'environnement. Fernand Braudel écritàpropos de l'impression de très forte stabilité qui fonde la perception que toutes les générations, jusqu'aux nôtres, ont eu de leur environnement, qu'il s'agit d'une«histoire lente à couler, faite bien souvent de retours insistants, de cycles sans fin recommencés» (1).

Seconde remarque: les grands cycles biogéochimiques se déroulent suivant des modalités et des contraintes temJXlrelles qui pèsent très lourdement sur le devenir des sociétés. Braudel, encore : «l'homme est prisonnier des siècles durant de climats, de végétations, de JXlPulations animales, de cultures, d'un équilibre lentement construit, dont il ne peut s'écarter sans risquer de tout remettre en cause» (2).

Troisième remarque:iln'y a jamais de réversibilité absolueàl'échelle des temps de la nature. Les productions humaines exercent sur les écosystèmes des effets, qui, au moins depuis les origines de la révolution néolithique marquent toujours de nombreux paysages dans le monde, comme le démontrent les travaux d'archéologie agraire les plus récents (3). L'humanisation de la nature ne donne pas deux fois sa chance au monde sauvage.

Que nous apporte plus précisément la réflexion historique ?

De façon très schématique, certainement trop schématique, elle met en évidence une grande rupture dans l'histoire des civilisations, avec plusieurs moments forts.

S'il fallait choisir une date symbolique pour le premier de ces moments, je prendrai 1492. Avec la découverte de l'Amérique commence en effet la fin de la diaspora humaine. A partir de la Renaissance, la vision prométhéenne de la soumission de la nature à l'humain devient hégémonique dans la culture de l'Occident. Le précepte de la Genèse,«Remplissez la Terre et soumettez-la »est devenu sous l'influence cumulée de la Réforme et de la Contre-Réforme, comme sous l'influence des scientismes des XVIIIè et XIXè siècles, l'un des axiomes fondateurs de cette culture, et avec lui s'installe durablement l'anthropocentrisme absolu.«L'homme, si nous cherchons les causes finales, peut être considéré commelecentre du monde» proclame Francis Bacon au XVIè siècle.«IIfaut faire rendre gorgeàla nature » écrit deux siècles plus tard Isaac Newton.

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Deuxième date symbolique, 1784 ; invention de la machine à vapeur par James Watt, soutenu financièrement par l'industriel Boulton. Invention aux conséquences sociales et géo-éco1ogiques trop connues pour que je m'y attardeici. C'est le début de laRévolution thermo-industrielle selon l'expression de Jacques Grinevald (4). Marx, en plein XIXe siècle, légitime la dévalorisation de la nature en exaltant«lagrande action civilisatrice du Capital» qui, écrit-il,«s'élève à un niveau social tel que toutes les sociétés antérieures apparaissent comme des développements purement locaux de l'humanité et comme une idolâtrie de la nature... la nature devient un objet pour l'homme, une chose utile» (5).

Troisième date symbolique, 1945 ; bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki par deux engins nucléaires. L'historien américain Donald Worster n'hésite pasàfaire commencer à ces jours tragiques ce qu'il appelle«l'Age de l'écologie» (6). Désormais, la civilisation industrielle, qui a gagné le monde entier, s'est dotée des instruments de sa propre destruction. Ce ne sont plus seulement les civilisations qui sont mortelles (Paul Valéry), mais l'espèce elle-même.'

La mise en perspective historique éclaire ainsi la portée des transformations de notre environnement que nous sommes en train de vivre.

Pendant des millénaires, les groupes humains n'avaient disposé que de moyens extrêmement limités et précaires pour se défendre contre les rigueurs de la nature. Avec la Révolution industrielle, les termes de ce rapport de dépendance se sont déplacés. Aujourd'hui, ils se sont inversés. Notre espèce violente le mouvement global de la nature. Elle a commencéàdécimer les espèces animales et végétales etàbouleverser les chaînes alimentaires. Elle installe ses poisons dans les écosystèmes pour des siècles, voir des millénaires, avec les déchets radioactifs. Elle modifie la composition chimique de l'atmosphère et par là, elle commence à modifier l'évolution climatique globale. A l'extrême, elle peut même, dans un hiver nucléaire, mettre brutalement en cause son devenir.

La nouveauté historique réside dans le caractère à la fois global et irréversible des modifications anthropiques de notre milieu d'existence. Global, car personne ne peut espérer échapper à ces atteintes. Cela vaut pour des accidents comme celui de Tchernobyl, dont les effets sont perceptiblesàdes milliers de kilomètres et se feront ressentir pendant des générations. Cela vaut pour des processus longsàl'échelle de la vie humaine comme la gestion des déchets de l'industrie nucléaire ou l'accroissement de l'effet de serre. Irréversible, qu'il s'agisse de la dispersion dans l'environnement de molécules ou d'atomes dangereux ou de la destruction pure et simple d'une espèce. Nous vivons donc un télescopage entre l'histoire sociale et l'histoire naturelle, du fait des moyens techniques mis ànotre disposition par la science et de la mondialisation du mode de développement occidental. La réflexion historique permet de prendre la mesure de l'ampleur de cet événement; le choc en cours entre les activités humaines et leur milieu naturel, la biosphère, change aujourd'hui tout à la fois de rythme et d'échelle (7).

Cette situation soumet l'intelligence humaine àun nouveau défi en manipulant les autres espèces, l'espèce humaine a accéléré le processus de l'évolution à un point tel que ses effets ne sont littéralement inversés. Au lieu de stimuler l'innovation évolutive, ils entraînent des processus d'extinction en cascade. Le Prométhée déchaîné de la technique pourrait conduire l'humanité au seuil

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d'un désastre sans précédent historique. L'orgueilleuse domination de l'homme surlanature le rend désonnais captif de l'accélération de la technologie, elle-même stimulée par la science.

Cette accélération a des implications énormes en matière d'éducation. J'aborde là la seconde partie de mon intervention.

Elle abolit la neutralité morale dont jouissaient les sciences de la nature ; Elle met hors-jeu l'éthique traditionnelle, trop étroitement anthropocentrique. Les enseignants sont directement concernés par ce défi, tant sur le plan professionnel que comme citoyens. Elle implique une nouvelle réflexion philosophique et un élargissement de son enseignement aux nouvelles problématiques qu'impose la question de la survie de l'espèce.

Laréflexion éthique doit désormais être lestée d'une charge nouvelle englobant la totalité de la vie, pour aujourd'hui et pour l'avenir. Les périls du futur ne peuvent évidemment être définis avec une absolue précision, mais leur éventualité doit guider notre réflexion et notre action présente. Comme l'écrit le philosophe Hans Jonas (8),«nous ne pouvons plus faire confiance à une«rose immanentede la raison dans l'histoire» ; •••parler d'un«sens»auto-efficient du devenir serait de la frivolité pure et simple; ... nous devons prendre en main de façon entièrement nouvelle le processus qui pousse en avant sans savoir préalable du but». Il faut donc, par respect de l'avenir de l'homme, fonder une éthique de la responsabilité. Celte éthique de la responsabilité concerne évidemment au tout premier chef les processus éducatifs.

Elle souligne l'urgence d'une nouvelle culture qui en finisse avec les divisions disciplinaires - ce terrible adjectif - qui en finisse donc avec les divisions disciplinaires d'un autre âge, notre âge pré-écologique. Il ne s'agit pas de remettre en cause ici la nécessité d'un apprentissage classique. Ainsi, l'étude de la nature, telle qu'elle est aujourd'hui enseignée, viseàdécrire, cherche à énoncer des causes et des lois, qu'il s'agisse de la biologie, de la physique ou de la chimie.La démarche qui inspire l'enseignement de sciences humaines comme l'histoire ou l'économie est assez voisine. Les représentations qu'elles proposent s'appuient souvent sur des modèles abstraits et généraux. On ne saurait évidemment y renoncer. Mais en revanche on est en droit de la considérer comme insuffisantes, et cela d'autant plus que la rapidité d'évolution des connaissances scientifiques rend rapidement caduques des branches entières du savoir.

En termes éducatifs,ilfaut conserver et enseigner le meilleur de notre héritage, sauver les cultures que la technique et l'industrie sont en train d'anéantir. Désormais, la conservation de l'espèce humaine passe par le changement de l'homme. L'histoire nous montre que la sauvegarde du futur ne peut désonnais se fonder sur une«table rase du passé».

Elle implique une révolution dans nos modes de pensée, l'inscription de chaque problème particulier dans son contexte global, qui est désonnais bien souvent planétaire. L'émergence d'une écologie-monde qui accompagne la mondialisation du mode de développement économique né en Occident il y a deux siècles rend plus que jamais caduc le concept d'Etat-Nation. Comment le comprendre en l'absence d'une solide connaissance de l'histoire contemporaine?

L'éducation à l'environnement peut permettre de fédérer des approches de la société et de la nature que l'évolution des connaissances tend à faire éclater en une multitude de savoirs spécialisés à l'extrême. Dans le domaine des sciences sociales, l'étude pour chaque adolescent de son propre pays

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peut et doit être pensée comme celle d'un cas particulier d'humanité. La prise de conscience du rôle des grands équilibres écologiques peut constituer la trame d'études thématiques sur l'agriculture, les transports, les échanges internationaux, mais aussi la santé humaine et les risques technologiques, la diversité des mœurs et des cultures. L'apport de la biologie est évidemment fondamental pour situer l'humain dans la nature vivante. Aussi modeste soit-elle, l'étude de la plante et de l'animal dans leur milieu prend une résonance particulière si elle est conçue dans le cadre où elle est empiriquement perceptible: l'élevage et l'agriculture. Le lien peut du même coup être établi avec les aspects technologiques, économiques, voire éthiques des manipulations du vivant.

Le divorce est devenu dramatique entre la culture humaniste et la culture scientifique. La première était une culture de réflexion sur les grands problèmes des sociétés, des hommes, de leurs raisons et de leurs passions. Ainsi par exemple, la lecture des grands romans du siècle précédent ou du nôtre apporte une richesse que n'égalent pas les meilleurs traités d'histoire ou de sociologie. La culture scientifique reste au contraire, pour l'immense majorité de ceux qui la subissent, extrêmement cloisonnée, et comme l'écrit Edgar Morin (9), dépourvue de toute réflexivité globale. Les tentatives récentes pour réduire le divorce entre les«deux cultures»,comme celles d'Ilya Prigogine, d'Hubert Reeves, ... restent bien en deçà des exigences d'une humanité qui vit dans un monde où l'exigence d'efficacité prime systématiquement sur celle du sens.

L'introduction de l'histoire dans l'éducation à l'environnement peut enrichir l'approche limitée des sciences de la nature, dont le contenu humain reste pauvre. Qu'on le veuille ou non, la démarche scientifique s'approprie la nature et l'univers en les divisant par domaines et par niveaux. Ce cloisonnement a indubitablement fait preuve de son efficacité pratique. Maisilrend bien souvent la science aveugle aux conséquences de son usage hors de tout contrôle social vigilant. Plus précisément encore: diviser en domaines, c'est aussi installer des cloisons entre ces domaines. C'est encore désarmer les futurs citoyens face à l'immense complexité du monde dans lequel nous vivons. l'histoire des rapports des humainsàla nature, son enseignement, contribueront à constituer l'horiron en l'absence duquel toute société est privée des moyens de réfléchir sur son propre avenir, et donc d'en décider démocratiquement.

La plupart des situations capables de motiver spontanément la curiosité d'adolescents ou d'adultes, sans parler ici des enfants, n'appartiennent qu'exceptionnellementàun champ disciplinaire déterminé. L'éducation à l'environnement, en se situant d'emblée dans une démarche polydisciplinaire peut au contraire stimuler cette curiosité intellectuelle sans laquelle l'apprentissage se réduitàn'être qu'un dressage. Le concept d'interdisciplinarité prend alors un tout autre sens que la simple juxtaposition des disciplines académiques traditionnelles.

Se situer dans une perspective historique, c'est aussi sortir du strict domaine des sciences dela nature qui par définition ne s'intéressent pas au problèmes des valeurs. Les diverses activités scientifiques apportent une compréhension du monde susceptible de déboucher sur sa maîtrise. La connaissance des régularités de la nature ouvre l'accès à un arsenal technique de plus en plus impressionnant qu'il serait évidemment absurde de récuser en bloc. Mais elle ne nous indique rien, ni sur le sens et la fin de nos actions, ni sur les aspects potentiellement destructeurs de cet arsenal. le

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savoir scientifique enseigné de façon classique peut aiderà connaître les conditions de notre survie, mais en aucun cas les raisons ou même la volonté de cette survie.

La réflexion sur la vie, au sens social du terme, comme l'apprentissage des sciences, peuvent recevoir une impulsion fondamentale de l'enseignement de leur histoire. En particulier dela capacité de cette dernièreà situer les activités scientifiques dans la relativité de leurs environnements culturels et historiques (10).Lapauvreté et l'ignorance restent parmi les plus grands fléaux de notre temps. Comment changer l'état de pauvreté sans posséder les outils de sa compréhension? L'éducationà l'environnement a sans aucun doute un rôle majeuràjouer dans les évolutions nécessaires du monde.

Penser ces évolutions, c'est situer l'état présent de l'humanité dans sa trajectoire historique:

«Alors, écrit Octavio Paz, les portes de la perception s'entr'ouvrent et apparaîtl'autre temps, le vrai, celui que nous cherchions sans le savoir: le présent, la présence» (11).

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

(1)BRAUDEL Fernand, 1966 - PréfaceàLaMéditerranée et le monde méditerranéenàl'époque de Philippe II, Paris, A. Colin, p. XIII.

(2) BRAUDEL Fernand, 1978-« La longue durée»,Annales E.S.C., oct. déc. 1978. (3) GUILAlNE Jean (sous la dir. de), 1991 -Pour une archéologie agraire, Paris,A.Colin. (4) GRINEVALD Jacques, 1990 - «L'effet de serre de la Biosphère. De la révolution thermo-industrielleàl'écologie globale»,inStratégies énergétiques, Biosphère et Société, l, Genève, pp. 9-34.

(5) MARX Karl, 1858 -Fondements de la critique de l'économie politique, Paris, Anthropos, 1967, T.I., p. 367.

(6) WORSTER Donald, 1984 -Nature's Economy .' A History of Ecological Ideas, Cambridge, Cambridge University Press.

(7) DELEAGE Jean Paul et HEMERY Daniel, 1990 - « From Ecological History to World Ecology»,inThe SUent Countdown, Berlin, Springer Verlag, pp. 21-36.

(8) JONAS Hans, 1990 -Le Principe Responsabilité, tr. fr., Paris, Cerf. (9) MORIN Edgar, 1990 -Introductionà la pensée complexe, Paris, ESF;

(10) DELEAGE Jean Paul, 1991 -Histoire de l'écologie, une science de l'homme etdela nature, Paris, La Découverte.

(11) PAZ Octavio, 1991 - La busqueda dei presente, Discours de Stockholm, tr. fr., Paris, Gallimard.

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