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ARTheque - STEF - ENS Cachan | L'indispensable citoyenneté dans un monde en mutation

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Academic year: 2021

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Texte intégral

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L'INDISPENSABLE CITOYENNETÉ

DANS UN MONDE EN MUTATION

Ivan GILLET Université de Liège

MOTS-CLÉS: CHANGEMENTS - CULTURE SCIENTIFIQUE ET TECHNIQUE-NOUVELLE CITOYENNETÉ

RÉSUMÉ: Partant d'un constat relatif aux problèmes à résoudre dans notre civilisation, aux causes possibles de ces problèmes, et aux obstacles qui s'opposent aux changements souhaitables, nous déduisons qu'il est nécessaire de développer une nouvelle citoyenneté. C'est là un projet où les "nouveaux citoyens" devraient acquérir une certaine culture scientifique et technique pour être capable de participer effectivement à la vie démocratique de la société.

SUMMARY : After noting a series of problems tobesolved in our civilization, possible causes of these problems, and obstacles to the desirable changes, we infer that developing a new citizenship is a necessity. This is a project where the new citizen should get sorne scientific and technical literacy to be able to participate effectively in the dernocratic life of society.

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1.CONSTAT

J.I Problèmes à résoudre

La pauvreté, la misère, la malnutrition s'aggravent dans le monde, le chômage augmente de façon dramatique, l'exclusion sociale et l'injustice se généralisent. .. Tout cela équivaut à la négation des besoins humains fondamentaux; Besoin de survie, de sécurité, d'appartenance, de relations, de considération, de dignité... La personne humaine est devenue une "ressource économique" comme les ressources matérielles. énergétiques, techniques et fmancières ! Ensemble de ressources dont on essaye de réduire les coûts et de tirer le plus grand profit. - Les multiples conflits dans le monde constituent une autre catégorie de problèmes. - Enfin, deux autres questions cruciales sont posées par la dégradation croissante de l'environnement bio-physique (pollutions, pertes de biodiversité, etc ... ) et par l'épuisement des ressources énergétiques et matérielles non renouvelables.

Tous ces problèmes montrent que le mode actuel de développement de notre monde n'est pas durable et compromet gravement l'avenir des générations futures. Tel est le défi majeur à relever.

1.2 Causes possibles des problèmes

Tous ces problèmes peuvent être reliés, d'une façon ou d'une autre, à la domination mondiale croissante de l'économie de marché et à l'absence d'un contre-pouvoir régulateur suffisamment efficace. Les valeurs humaines sont alors refoulées au profit des vaJeurs et critères de cette économie de marché comme "seules références" pour juger de ce qui est bon, utile et nécessaire. Les dirigeants économiques semblent voir uniquement l'efficacité productive et la rentabilité financièreàcourt terme; ils paraissent incapables de tenir compte de J'intérêt général de l'espèce humaineà long terme; par leurs discours et leurs comportements, ils répandent l'idée regrettable que la logique de compétition, de conquête par domination est une logique "naturelle" de la société.

Une autre cause peut être attribuée au développement explosif des moyens en regard de l'oubli des fins: la fascination de l'outil et de sa puissance pousseà faire passer la rentabilité de l'objet avant la considération des êtres humains. Le progrès n'est plus que matériel et technique. D'autre part, le contexte global d'un monde en transfonnation trop rapide fait perdre aux gens leurs repères habituels. Quant au contre-pouvoir régulateur, il devrait venir du monde politique; mais les partis et les gouvernements sont piégés dans une logique gestionnaireà court tenne ; ils ne sont plus porteurs de projets de société; d'où le discrédit de la classe politique dans l'opinion publique.

1.3 Obstacles aux changements souhaitables

Face au tableau inquiétant des problèmes et de leurs causes, on ne peUl que souhaiter de profondes transformations dans notre monde. Mais celles-ci se heurtentà une série d'obstacles qu'il convient d'examiner avant de chercher des pistes d'actions citoyennes vers de tels changements.

Un premier obstacle majeur vient de "l'intériorisation des fatalités" ; les gens se disent: "à quoi bon? Je ne peux rien y faire, ça me dépasse!"

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schémas de pensée et des procédés dépassés (p.ex. la croissance économique). On retrouve ces componements même chez les dirigeants, ce qui rend problématique la faisabilité politique des changements nécessaires.

D'autre part, cenaines décisions essentielles sont prises sans débat démocratique alors que leurs conséquences concernent toute la population.

Enfin, la domination de la logique économique sur toutes les autres entraine une pression de plus en pl us fone des "lobbies".

Ce constat peut meneràla conclusion pessimiste qu'il n'y a plus de citoyenneté: On ne panicipe pl us, on se méfie de tout et de tous.

Ou bien on peut réagir en faisant le projet de construire une nouvelle citoyenneté.

2. PROJET

2.1 Nouvelle citoyenneté

Historiquement, la citoyenneté est l'appartenance de chacun à une société donnée dans un lieu donné. À l'origine, ce lieu était la cité (d'où le nom de citoyen) ; puis c'est devenu l'état-nation. Mais actuellement, notre lieu de vie est devenu la planète entière. Voilà le fait nouveau!

Dans une telle situation, il est vraiment nécessaire d'imaginer une citoyenneté mondiale souhaitable comme but lointainà viser. Ce serait celle de personnes lucides, autonomes et responsables qui se mobilisent pour des projets... Pas n'impone quel projet! Comme dirait Alben Jacquard : "L'imponant est le choix du projet". Il s'agirait de projets respectueux de l'être humain et de son milieu de vie. Responsabilité et autonomie, cela requien une lucidité suffisante, c'est-à-dire le désir de comprendre notre monde et de s'en donner la capacité.

2.2 Composantes scientifiques et techniques d'une citoyenneté effective

La. lucidité nécessaire pour se repérer dans le monde requien une cenaine culture scientifique et technique (pratique) non seulement dans le domaine des sciences physiques et naturelles, mais aussi dans celui des sciences humaines et sociales.

En effet, pour vivre nous avons besoin non seulement d'un environnement physique et biologique, mais aussi d'un environnement humain et social, c'est-à-dire d'un environnement global. Nous avons aussi besoin d'interactions multiples et diverses avec cet environnement global. Mais nous devons prendre conscience que, dans cet environnement planétaire, on ne peut pas faire n'impone quoi. Ilya des limites à respecter. Ces limites concernent d'une pan les quantités, d'autre part les rythmes. Pour les quantités, il s'agit des surfaces disponibles pour l'agriculture et d'autres activités, ainsi que des quantités de ressources non renouvelables (combustibles fossiles, minerais) Les rythmes concementla vitesse d'adaptation humaine, les rythmes biologiques et l'utilisation des ressources renouvelables (p.ex. : matière végétale, eau pure, etc...).

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La culture scientifique et technique nécessaire devrait avoir trois finalités :

1°) Structurer les connaissances, sans encyclopédisme, autour de quelques principes et concepts intégrateurs (p. ex. : énergie, matière, eau, etc.) car des séries de connaissances à l'état brut ne servent pas à grand chose.

2°) Relieràcette structure de connaissances, d'une part les grands défis de notre temps et, d'autre part les faits de la vie quotidienne et leurs conséquences proches et lointaines pour l'avenir.

3°) Développer "l'esprit critique" pour que les individus soient aptes à ne pas se laisser déposséder de leur citoyenneté par les "experts", et ne se laissent pas marginaliser par les aspects magiques de la "techno-mythologie" savamment exploitée, notamment sur le plan commercial. Mais il importe de se souvenir que "les plus hauts niveaux de culture et de savoir ne nous protègent pas de la barbarie" !(B. Defrance, in Bottin Y.). Les exemples abondent dans l'histoire. "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" disait-on. Par "conscience" il faut entendre ici non seulement la lucidité mais aussi et surtout les règles de vie, c'est-à-dire les règles d'action honnête et cohérente en vue du "bien commun"àtous les humains. Celle conscience, chaque citoyen(ne) devrait se la construire personnellement en interaction avec les autres.

2.3Pistes d'actions citoyennes

Dans le désarroi actuel d'une partie de plus en plus considérable de la population face à l'accumulation des problèmes, il s'agit de redonner du sens au monde et de l'espoir aux citoyen(ne)s pour pouvoir construire, ou reconstruire, une démocratie soucieuse du "bien commun".Àcôté des mesures palliatives à relativement court terme qui sont prises habituellement par les gouvernements, il est urgent que soient menées, en parallèle, une série d'actions en profondeur avec des viséesàlong et très long terme. Ces actions parallèles de longue haleine se situent dans quatre domaines distincts mais complémentaires:

1°) La recherche, l'étude et la réflexion par les experts et spécialistes dans toutes les disciplines, scientifiques, techniques, juridiques, etc ... Il s'agit de mieux comprendre le fonctionnement, et aussi les dysfonctionnements, de la société,àtous les niveaux, depuis le local jusqu'au mondial, et dans tous les aspects, social, économique, technique, scientifique. etc... Tout cela en vue de proposer des solutions radicales et durables aux problèmes de notre civilisation. Il est question ici de recherche fondamentale orientée par les grands défisàrelever. Elle ne peut donc pas être menée par les entreprises privées dont le but est totalement différent.

2°) Action politique, notamment pour financer les recherches dont il vient d'être question puisqu'elles ne peuvent être menées que par des organismes non commerciaux etàl'initiative des pouvoirs publics. De plus, la mise en œuvre des solutions proposées relève aussi d'actions politiques. Il faut renforcer le politique,àl'échelle mondiale, comme contre-pouvoir pour une régulation des marchés économiques et financiers qui tienne compte de l'ensemble des problèmes de la société. La difficulté est de trouver le juste équilibre entre l'audace et la prudence pour mettre l'économie au service des humains.

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associations et les syndicats. Il s'agit là non seulement d'action collective, mais aussi d'élUde et de réflexion. L'idéal serait que se multiplient les collectifs de citoyen(ne)s qui, en toute autonomie et authenticité, ne craignent pas les puissants, s'intéressent à la politique, disent: nous existons, demandent des explications, des comptes, exigent la vérité, ne se laissent pas duper, élaborent des projets, etc... Cenains mouvements récents semblent indiquer une renaissance du désir d'un tel type de citoyenneté. Dans de tels mouvements collectifs, le dialogue et l'écoUle de l'autre recréent du lien social, de la solidarité, redonnent de l'espoir aux gens et du sens au monde. C'est de celte base là que peut partir la meilleure influence sur les décideurs politiques et autres.

4°) Une action éducative et culturelle permanente et de grande envergure est nécessaire pour rendre possibles les trois espèces d'actions précédentes, pour que les gens puissent se reconstruire de nouveaux repères et nourrir l'espoir que demain sera meilleur qu'aujourd'hui. Celle action devrait permettre aux citoyen(ne)s de développer une vision d'avenir engagée dans des valeurs et dans le respect des humains présents et futurs. Pour ce développement, chacun devrait apprendre à être suffisamment autonome pour résister à un modèle culturel dominant, comme, par exemple,le modèle qui place la source indispensable du "lien social" dans le travail rémunéré. Selon celle idéologie dominante:"Si vous n'avez pas de travail, vous n'existez plus !" Dans celte situation, beaucoup sont désemparés!Ilest temps que l'éducation et la contagion culturelle donnent du sens au "temps libéré", à la question "pourquoi vivre1"et à la primauté de l'être sur l'avoir.

Par ailleurs, dans l'indispensable action éducative et culturelle pour une nouvelle citoyenneté, les scientifiques de toutes les disciplines ont deux autres responsabilités collectives à côté de celle qu'ils ont dans la recherche pour plus de lucidité. Ils doivent d'une pan éclairer et, d'autre pan, alener l'opinion publique et les décideurs :

- Éclairer sur les connaissances de la spécialité qu'ils possèdent. Cela implique que l'essentiel de ces connaissances, bien situées dans leur contexte, soit expliqué sans relâche en termes clairs et compréhensibles par tous. Les scientifiques qui se chargeront de celle tâche devront en outre s'assurer qu'ils sont compris. Pour cela, ils devront instituer les conditions d'un dialogue vrai et franc avec le public en mettant en oeuvre des pratiques pour être entendu ... et, réciproquement, pour entendre l'autre sans jugement.

- Alerter sur les risques technologiques et la nécessité d'appliquer Je "principe de prudence ou de précaution". Rappelons-nous la phrase d'Einstein le soir d'Hiroshima: "II y a quand même des choses qu'on ne devrait pas faire !"

BIBLIOGRAPHIE

BOITINy.et al., Éducationàla citoyenneté, Colloque en Seine-Saint-Denis, Éd. Magnard, 1996. GILLET1., De la science à la culture, Revue d'action sociale, mars-juin 1987,65-79.

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