L'IMAGE DE SCIENCE COMME REGARD
Monique SICARD, C.N.R.S. Images Media
MOTS-CLÉS: PHOTOGRAPHIE - IMAGERIE - OBSERVATION - EXPÉRIMENTATION-REGARD - AUTEUR - CULTIJRE
RÉSUMÉ: Les images de science, telles qu'elles sont produites par les chercheurs, lors d'une observation, d'une expérience, concentrent en elles le codé et le non-codé. L'existence de nombreux "signes parasites" trahit ainsi les conditions de leur réalisation et incitent à s'interroger sur la nature de l'observation scientifique. Analyser ces images hors de tout cloisonnement disciplinaire, comme production de divers "regards", contribue, en faisant remonter en surface la marque des facteurs de subjectivité, des idéologies, des courants de pensée,àréinsérer la science dans le champ culturel.
SUMMARY : When they are pertinent, pictures represent, for researchers who use them, a strong means of understanding and debating. Within these pictures, IWo messages coexist : one is coded and the other one is "non-coded". Generally speaking, pictures bring inside them the topically of a scientific problem but also individual or collective, esthetic or ideological perceptions whose description doesn't belong to the concemed scientific field. Analysing pictures as a "view" emphasize the belonging of scientific pictures to a cultural world.
1. INTRODUCTION
La photographie et l'imagerie scienùfique ne sont souvent présentées qu'en tant que sous-produits de la discipline scienùfique qui leur a donné naissance. L'analyse qui en est faite, tend généralement à démontrer l'uùlité de l'image en matière de recherche scientifique. Or, les photographies scienùfiques ne sont pas des saisies objectives, mécaniques, lisses et plates du réel. Certes, elles sont des productions réfléchies, mais plus que les communicaùons écrites, elles sont porteuses d'un certain caractère de spontanéité et d'innocence.Le"non-voulu" s'y entrelace avec le "codé" : l'existence de nombreux signes parasites du discours trahit ainsi les conditions de leur réalisation.
2. QU'EST·CE QU'UN REGARD? 2.1 Au sens cinématographique
Leconcept de regard appartient avant tout au champ cinématographique.
Leregard est un point de vue, au sens géographique du terme. Il est l'emplacement de la caméra, délibérément choisi, une orientaùon, une direction, une distance, un cadre, une focale, un mouvement.
2.2 Au sens technologique
Il est, au sens technologique, une ouverture pratiquée dans la paroi d'un conduit pour en permettre la visite, le nettoyage ou pour surveiller la marche des phénomènes qui se produisent à l'intérieur.Leregard permet de voir, observer, comprendre.
2.3 En matière de lecture d'image, selon notre propre définition
Leregard est la représentation concrète d'un acte d'observation et de pensée. Il est non seulement une saisie, mais une déformaùon des choses. Par la création d'une image papier ou écran, il constitue de nouvelles re-présentations, répétiùons techniquement imparfaites de la présence primitive et réelle. 11 est une opinion, un "point-de-vue" . Le regard enrichit la chose observée et la charge; il transforme le réel en signes.
Leregard est indissolublement liéàl'outil de "prise de vue" (qu'il s'agisse de caméra ou d'ordinateur). Cette interacùon fusionnelle est présente dans l'image: elle y laisse ses traces.
Toute image, quelle qu'elle soit, fût·elle obtenue de la manière la plus mécanique, porte en elle la marque d'un regard.
Michel Foucault donne, dansNaissancedela cliniqueune première dérmiùon du regard(1). Il distingue deux sens au mot "voir" et montre comment,à l'époque des Lumières, alors qu'une attention nouvelle était portée aux sens, la qualité du regard scienùfique a fait progresser la médecine en donnant naissanceàla clinique: "Pour Descartes et Malebranche, voir, c'était percevoir (et jusque
sous les espèces les plus concrètes de l'expérience : pratique de l'anatomie chez Descartes, observations microscopiques chez Malebranche). (...)Àla fin du XVIIIème siècle, voir consiste à laisser à l'expérience sa plus grande opacité corporelle; le solide, l'obscur, la densité des portes closes sur elles-mêmes ont des pouvoirs de vérité qu'ils n'empruntent pas à la lumière, maisàla lenteur du regard qui les parcourt, les contourne et peu à peu les pénètre en ne leur apportant jamais que sa propre clarté."
Ainsi, selon lui, naît un véritable langage des choses qui réorganise formellement et en profondeur un savoir, un "regard" porté sur l'individu et son corps. Ce regard n'est plus seulement d'ordre historique ou esthétique. Le sujet peut devenir,à la fin du XVIIIème siècle, objet du discours scientifique sans que les figures de l'objecùvité soient altérées.
3. SPÉCIFICITÉ DES IMAGES DE SCIENCE
3.1 Les images de science sont issues d'un regard porté sur le monde des objets et des phénomènes. Elles ont pour fmalité essenùelle l'accroissement des connaissances.
3.2 Elles accordent la priorité soit à la saisie d'un phénomène incompris, soit à la relance de nouveaux quesùonnements, soit même à la visualisation d'un mécanisme préalablement élucidé. Elles sont mémoire et/ou clarté.
3.3 La photographie scientifique est témoin, maillon de la preuve, même si elle n'est pas une preuve en elle-même. Elle se constitue parfois en modèle expérimental. Selon Bruno Latour (3), "(Les chercheurs) parlent de (telle) image comme d'un référent, c'est-à-dire de ce dont il parle, et font de la trace la preuve de la présence d'un phénomène. Les parasciences les prennent à la lettre et produisent aussi une image de soucoupe, un polaroïd de sainte Vierge, un enregistrement d'esprit frappeur. Or, curieusement les scientifiques n'ajoutent pas foi à ces témoignages isolés (...) Paradoxalement, ce n'est pas parce qu'ils croient voir des soucoupes que les ufologues délirent, mais parce qu'ils croient, en bons posiùvistes, qu'une photo de soucoupe peut entraîner l'adhésion".
Concrétisation d'une pensée, la photographie scientifique est aussi, en retour, support de la pensée.
3.4 Le regard scientifique est, la plupart du temps et selon une expression de Bruno Latour, un regard "habillé". Entre le regard et le réel s'interposent toutes sortes d'oculaires, de lentilles, de cadrans. Parfois même, le regard est "embarqué", dissocié de l'oeil: les appareils d'observation et de "prise de vue" des sondes Voyager, Viking, Magellan, des télescopes spatiaux tels Hubble ou Hipparcos se trouvent à des années-lumières des chercheurs. L'image de science porte en elle l'empreinte de ces "regards habillés".
3.5 Les images de science ne sont pas des images métaphoriques. Elles possèdent ainsi un certain caractèrede simplicité.
3.6 Les images de recherche sont l'expression d'interrogations scientifiques très précises, généralement bien définies: elles constituent une étape au sein d'un protocole. Destinéesàêtre lues, elles portent en elles des traces du lecteur. Mais en matière d'images de recherche, le premier lecteur reste l'auteur lui-même. Malgré la volonté affmnée des démarches scientifiques de masquer les subjectivités, les photographies scientifiques sont donc fortement et clairement marquées en leur sein par une présence originale des auteurs, créateurs de l'image.
3.7 Les images de science se distinguent enfin des images didactiques ou pédagogiques dans lesquelles l'auteur se dissout, s'efface, au profit d'un lecteur type, descriptible.
Ainsi, les caractères spécifiques de la photographie scientifique en font un outil de choix pour tenter de comprendre la nature de l'observation scientifique et les rapports entre observation et expérimentation, observation et élaboration d'hypothèses. Ils devraient aider non seulement à mieux saisir la nature de la pensée scientifique dans ce qu'elle a d'officiel et de privé, mais également, et d'une manière plus générale,àdéfinir le concept d'''auteur''. En retour, il est intéressant de se demander de quelle manière la pensée scientifique se trouve marquée par la présence de l'image.
Au moment où ces images atteignent un public plus large que le seul cercle des spécialistes, des "bascules de lecture" prennent naissance. Les codes de lecture se modifient. De tels décalages entre les intentions des auteurs et les interprétations des lecteurs s'accentuent avec le temps. Analyser les images du passé, tenter de recréer une histoire de l'image de science, autoriseà considérer l'image contemporaine comme "future image du passé", permet de formuler à son encontre des questionnementsà la fois plus nombreux et plus approfondis.
4. LE POIDS DU REGARD: L'EXEMPLE DES HOMMES DE JOINVILLE.
L'analyse d'un album de photographies datlylt de 1904 -1905, redécouvert par André Drevon, réalisateur et responsable de l'audiovisuelàl'Institut National du Sport et de l'Éducation Physique (l.N.S.E.P.) dans les archives de 1'1.N.S.E.P., permet de rendre sensible le poidsdu regard, la part de l'auteur dans une photographie detypescientifique développée comme outil d'observation prédictif.
4.1 Présentation générale de l'album photographique
Cet album comprend une série de photographies noir et blanc en pied, d'élèves officiers de l'école militaire de Joinville. Les hommes sont photographiés de face, de profil ou de dos, nus, isolément ou en groupe; ils se présentent tous dans la même position (corps droit, talons serrés, bras le long du corps, paumes tournées vers l'avant, tête droite).Àcôté de chaque photographie est noté le
nom du militaire concerné, son régiment, son grade, son âge, sa profession, ses "antécédents" médicaux. L'album présente d'abord les photographies des individus normaux, puis, sous l'en-tête "particularités saillantes", celles des individus présentant une déformation physique perceptible extérieurement (scolioses...). Chacune de ces personnes a été photographiée dans la même position de trois mois en trois mois. Ainsi, deux photographies collées côte à côte dans l'album présentent le même homme, dans la même position au début du mois d'Avril 1905 et au début du mois de Juillet 1905. Quatre photographies collées côteà côte dans l'album, présentent le même homme en Avril 1905, Juillet 1905, Octobre 1905 et Janvier 1905 etc...Àune photographie de face correspond une photographie de profil et parfois même une photographie de dos.
4.2 Analyse rapide des images
Au premier coup d'oeil, chaque image ressembleàune fiche signalétique (personnages photographiés de face, de dos, de profil; photographies accompagnées de légendes appropriées). Une observation plus attentive révèle un véritable travail scientifique. Les images sont photographiées à intervalles de temps parfaitement réguliers; d'une photograhie à l'autre, le ventre se creuse, la cage thoracique se bombe. L'image constitue ainsi la mémoire d'une expérience dont elle rend les résultats lisibles mais dont les protocoles restent, pour nous, ignorés. On imagine aisément que ces images ont joué le rôle de mémoire pour une expérience se déroulant sur plusieurs mois d'affilé, qu'elles ont servi de preuve àlaréalité de l'efficacité d'un quelconque entraînement. Il reste à noter que le référent (la chose photographiée : ici, des soldats) n'appartient pas classiquement au champ scientifique.
L'expérience, enfin, a visiblement bénéficié du soutien conjoint des institutions militaires (fourniture d'un grand nombre d'individus dociles) et scientifiques (présence d'un observateur scientifique, existence d'un studio permanent de prise de vue). L'aide offerte par ces institutions a permis de réaliser une expérience qui, par la comparaison répétée des corps d'un certain nombre d'individus ou du corps d'un même individu photographié àdes époques différentes, s'efforce de gommer les particularités individuelIes pour ne plus laisser place qu'au phénomène.
Quelques questions se posent alors, tant d'ordre scientifique qu'idéologique, dont les réponses permettraient de mieux comprendre la conjonction des raisons diverses qui ont conduitàla réalisation d'un tel album. Selon Georges Canguilhem (4), "l'déologie est un concept épistémologique à fonction polémique, appliqué à ces systèmes de représentations qui s'expriment dans la langue de la politique, de la morale, de la religion et de la métaphysique. Ces langues se donnent pour l'expression de ce que sont les choses elles-mêmes, alors qu'elles sont les moyens de protection et de défense d'une situation, c'est-à-dire d'un système de rapports des hommes entre eux et des hommes aux choses".
4.3 Questions soulevées
4.3.1 La personnalité du commanditaire
En ce début du XXème siècle, àl'époque où ces photographies sont prises, l'École de Joinville, depuis 1852école nationaledegymnastique et d'escrime réservée aux militaires,s'ouvre à
l'éducation physique scolaire et au monde civil.Leresponsable de la chaire de physiologie appliquée de l'école et du "laboratoire expérimental" qui en dépend (où fut réalisé l'album de photographies) est Georges Demeny. Si Demeny n'est pas lui-même le réalisateur des photographies des hommes de Joinville,ilest vraisemblable qu'il en a été soit le commanditaire, soit l'instigateur direct ou indirect
En 1904-1905, George Demeny est une personnalité estimée tant en France qu'à l'étranger. Sensible, artiste,ila été, de 1882 à 1894, collaborateur direct du physiologiste Étienne Jules Marey en matière de réalisations chronophotographiques Demeny a, par la suite, beaucoup oeuvré pour le développement d'une éducation physique en milieu scolaire et universitaire prenant en compte globalement l'amélioration des qualités physiques d'une population et destinée à remplacer l'exaltation des performances individuelles.
La question reste posée de savoir comment en 1904, 1905, sous le poids de quelle influence, Demeny en vient à constituer une telle collection de photographies, réalisant ainsi la mémoire d'une expérience scientifique programmée, impliquant une lecture des formes extérieures du corps ainsi transformées en signes.
Àla nudité correspondent obéissance et soumission. Au redressement physique, la rectitude morale.
Au bombement de la cage thoracique, l'accroissement supposé de l'activité pulmonaire. Par quels paradoxes, en arrive-t-i1 à oublier ainsi le sujet photographié, le transformant en objet d'expérience?
4.3.2 L'influence en retour de l'image sur la pensée scientifique
Ces photographies ne prétendent pas, comme la chronophotographie développée par Marey et Demeny dont elles reprennent le principe, analyser le mouvement. Ce sont les formes qui seules restent visibles, qui intéressent le scientifique-photographe.
TI est légitime de se demander si la photographie a autorisé autre chose que la mise en mémoire d'un phénomène déjà connu par l'expérience première: par un entraînement sportif régulier, la forme du corps se modifie? A-t-elle permis de pousser plus loin les recherches en effectuant, par exemple, des mesures quantitatives ? Dans un tel cas, l'utilisation de la photographie incitant naturellement à une "mise en chiffres et en équations" du corps, à une description extérieure des organes au détriment de leur physiologie, n'a·t·elle pas conduit la penséeà se boucler sur elle-même? N'a-t-elle pas entraîné le scientifique-photographe dans une impasse épistémologique?
Quel type de preuve apportent donc ces photographies, pour quel type de science (recherches de type fondamental ou d'un caractère plus appliqué) ? Au-delà des simples bilans, ont-elles permis la mise en place d'une méthode prédictive? Quel monde construisait donc Georges Demeny ?
L'étude d'archives complémentaires, les travaux menés par Christian Pociello (5) permettent d'apporter quelque réponseàces questions.
4.4 Premières réponses
4.4.1 La collaboration avec É.-J. Marey
Étienne-Jules Marey, connu pour ses travaux sur la physiologie de la circulation sanguine et ses études sur le mouvement dans les fonctions de la vie, inventeur de la méthode graphique, avait, au début des années 1880, découvert dans la photographie, l'instrument "idéal", qui pennet de saisir un phénomène naturel sans que la présence de l'observateur perturbe le phénomène observé ou son interprétation. Mais pour Marey, l'étude du corps humain reste destinée à mieux comprendre le fonctionnement de la "machine animale". Comme il le dit lui-même: "... Nous aurons besoin surtout de chercher dans la locomotion bipède les éléments nécessaires pour comprendre la marche plus compliquée des quadrupèdes". Ainsi, Marey en arrive-t-il, par exemple, à faire galoper l'homme qui lui sert de sujet d'expérience et obtient ses "tracés chronophotographiques d'un homme galopant".
Demeny, lui, durant la période de collaboration avec Marey, est chargé du programme plus directement appliqué concernant les études sur une "meilleure utilisation de la force musculaire". Déjà,à l'époque de leur collaboration, l'École militaire de Joinville fournissait des sujets militaires pour les chronophotographies.
4.4 2La science et le spectacle des corpsàla finduXIXème siècle
Dès 1883, Demeny s'intéresse au geste sportif.Àl'époque, la science photographie et observe les corps en toute tranquilité. Comme l'écrit André Rouillé (5) : "Alors que de nombreux nus artistiques et "académies" pour artistes sont frapppés d'interdiction "d'exposition à l'étalage", alors que les photographes d'obscénités et leurs modèles ont souvent affaire aux rigueurs de la justice,
li!.
caution de la science autorise des audaces inouïes pour l'époque..."Christian Pociello souligne que "l'aspect dérisoire qu'une activité sportive peut revêtir aux yeux d'un universitaire du XIXème siècle s'estompe à la fin du siècle car elle donne à tout l'appareillage l'occasion d'être utilisé au mieux et satisfait, au-delà de toute espérance, les aspirations du physiologiste-mécanicien". George Demeny, physiologiste-ingénieur passionné par l'étude des mouvements respiratoires, s'attache à mettre au point une série d'instruments de mesure destinés à décrire différentes sections de la cage thoracique: thoracomètre, appareils inscripteurs des différents profils du corps... et combine ces mesures avec des prises de vue photographiques.
4.4.3 L'intérêt porté aux altérations pathologiques
Ainsi que le laisse présager la lecture de l'album photographique de Joinville et son chapitre "Particularités saillantes", Georges Demeny s'intéresse aux pathologies humaines. Contrairement à Marey qui ne voit là que déviance, il pense que l'étude des pathologies l'aideront à comprendre le fonctionnement de l'individu normal. On retrouve là les idées de l'anatomie pathologique (il existe une corrélation entre fonne et fonction: une altération de la fonction a une correspondance dans une altération anatomique), très en vogue à lafindu XIXèrne siècle.
Installant son atelier au sein même des hôpitaux, Demeny étudie, photographie, quantifie la marche de nombreux individus atteints de pathologies diverses, appliquant par là-même les idées positivistes de Claude Bernard: "Pour que la locomotion soit normale,ilne suffit pas que tous les
appareils qui entrent en jeu aient gardé leur intégrité anatomique,ilfaut encore que les muscles coordonnent leurs actions et que les centres nerveux interviennent et assurent l'harmonie des mouvements".
4.4.4 L'influence du positivisme
Beaucoup plus que Marey, Demeny est sous influence du positivisme. Comme le souligne Christian Pociello (6), Demeny fréquente Émile Corra, fondateur de la Revue Positiviste 1nternationaJeavec lequelilfondele cercledegymna5tique rationnelle.Par l'orientation de ses sujets d'étude,ildéfend des valeurs propres à Auguste Comte: "l'application à un but utile est le critère de valeur de toute théorie". Georges Demeny se penche donc sur la rationalisation de l'éducation physique et de l'entraînement sportif, s'élève contre la trop grande spécialisation et tente d'établir des liens entre science et éducation. Afin de mettre au point une véritable "doctrine" de l'éducation physique et s'appuie, en vertu de la hiérarchisation de sciences prônée par Comte, sur les mathématiques,labiologie, la chimie. En bon positiviste,ilne fonde ses conclusions scientifiques que sur l'observation des faits et l'expérimentation. Il ne croit que ce qu'il voit. L'usage de la photographie favorise naturellement outre la comparaison et la mesure, cene observation attentive.
Mais la pensée inductive de Demeny s'ancre dans les ambiguités. Son action, en matière de politique de l'éducation physique, n'est pas étrangère au fait qu'en 1881, cette dernière soit rendue obligatoire à l'école. Mais, comme le disent M. Bernard, Ch. Pociello et G.Vigarello (7) : " ules Ferry et Demeny qui ont tous deux oeuvré pour cette réussite sont tous deux égalitarises, mais Demeny exprime ainsi des aspirations organisatrices et conservatrices". En regard de la zootechnie alors en pleine croissance, Demeny n'hésite pas à développer des idées d'anthropotechnie. Faisant référence aux thèses de Lamarck, il affIrme que, comme les autres espèces, l'espèce humaine n'est pas immuable et qu'elle est donc susceptible d'améliorations.
Certes, ses idées visent à l'amélioration des capacités de tous plutôt que l'amélioration des capacités d'une élite, mais l'homme est, pour lui, un rouage de la société industrielle. Il cherche donc, comme il le dit lui-même à "augmenter la rentabilité de la machine humaine", à la rendre susceptible de supporter un effort de longue durée. Afin de décrire cette machine, ils'appuie naturellement sur des observations scientifiques. La confusion est entretenue par l'utilisation du terme "travail" qui apartient également au vocabulaire de la physique.
Ainsi se marque la place des idéologies dans le monde scientifique.
4.4.5 L'importance du poumon et de la fonction respiratoire
Dans un tel contexte, l'étude du poumon, alors considéré comme lieu des combustions et assimiléà un moteur, revêt une importance particulière. Déjà Marey cherchait àmesurer la capacité d'une poitrine en comparant les rythmes de personnes faisant "de la marche en pente" et "de la marche en terrain plat". Déjà Marey calculait le travail dépensé lors du déplacement d'individus divers. Il utilisaitàcette fin les chronophotographies d'hommes qui sautent réalisées avec l'aide de Demeny. Il suffisait alors d'effectuer le produit du poids de l'individu par la hauteur maximale atteinte lors du saut.Lachronophotographie aidait considérablement la réalisation de ce genre de calcul.
Gérard Bruant (8) souligne qu'à la fin du XIXème siècle, "...afin d'orienter les athlètes vers les disciplines où ils seront les plus performants, on ne s'intéresse plus aux longueurs de la jambe et de la cuisse, mais à la fonne des organes internes censée se traduire par les formes extérieuresdela cage thoracique. Pour le fond, la cage thoracique est organisée en longueur. Pour la course de vitesse, elle est en largeur."
4.4.6 L'impasse épistémologique
Marey, abandonnant l'étude des mouvements internes du corpsvia la méthode graphique pour
celle de la locomotion animale via la photographie, s'engage déjà dans une impasse. En se
rapprochant du phénomène naturel, en tentant d'abstraire du résultat d'une expérience la présence de l'observateur, il ne parvient plus qu'à décrire, chiffrer, quantifier, sans que sa pensée ouvre sur de nouvelles découvertes physiologiques ou biologiques.
Mais plus encore que Marey, Demeny s'intéresse à la description et la mesure des formes, songeant vraisemblablement que lorsque tout sera décrit, tout sera compris. Plus encore que Marey, il se débat dans des ambiguités sans fin, se lance dans des expériences sans valeur biologique s'attachant, par exemple, à décrire avec précision les deux formes prises par un biceps photographié dans la même position au cours d'une extension et au cours d'une contraction. Il semble que Demeny ait été à la fois sous l'influence des idées positivistes de son époque et sous l'influence de la fascination exercée par l'usage de la photographie. Les premières donnaient lieu à observations et descriptions sans véritables bases théoriques. La seconde entraînait l'attention vers les enveloppes extérieures au détriment des fonctionnements internes, vers la forme au détriment du phénomène.
4.4.7 Valeur prédictive des photographies des hommes de Joinville
Une communication à l'Académie des Sciences signée Demeny et datée de 1888, précise le sens et l'importance de l'expérience photographique menée à Joinville dont l'album de 1904-1905 constitue une trace. Demeny y signale que des modifications permanentes de fréquence et d'amplitude des mouvements respiratoires se produisent chez des sujets après 6 mois d'entraînementàla course. Il précise qu'il utilise les mesures et la description des cages thoraciques afin d'évaluer les aptitudes ultérieures des enfants, en fonction du type d'entraînement auquel il seront soumis, en fonction du genre d'éducation physique pratiquée. Il cherche enfin, àpartir de la fonction respiratoire un indice mathématique pennettant de prévoir une aptitude au rendement et tente donc de dépasser le simple point de vue. Il utilise alors la célèbre formule: "Savoir pour prévoir, afin de pouvoir".
L'année suivante, dans une nouvelle communication à l'académie,ildéfinit le coefficient pulmonaire comme le rapport de la capacité pulmonaire au poids du sujet. Ce coefficient constitue pour lui le "critérium de la qualité de l'individu envisagé comme machine à produire du travail mécanique". Il faut noter cependant que Demeny nuance singulièrement sa pensée lorsqu'il constate que "les sujets qui ont une grande capacité pumonaire ne sont pas ceux qui ont un thorax de grande dimension, mais ceux qui présentent une grande différence entre l'expiration et l'inspiration dans le volume du thorax".
Ainsi, les photographies de l'album de Joinville résultent bien d'une ex périence scientifique de grande ampleur, ayant valeur prédictive, murie durant de longues années, destinée, sous couvert de science, à stabiliser l'image de l'homme au travail et asseoir ainsi des valeurs conservatrices.
5. CONCLUSION
De 1882à1894, Marey et Demeny, par leurs analyses du mouvement réalisées à l'aide de la chronophotographie, ont largement contribué à la naissance du cinématographe. 11ne restait plus ensuite aux frères Lumière qu'à réanimer avec la régularité et la vitesse souhaitées les images ainsi obtenues, à les projeter. Ainsi, cette chronophotographie qui, d'un côté, plaçait la pensée scientifique devant un mur, ouvrait, de l'autre, la voie à un phénomène culturel d'une grande importance industrielle, économique et sociale: le cinématographe.
La première projection publique du cinématographe eu lieu en Décembre 1895. Nésde la science, le cinéma et ses premiers spectacles devaient alors lui échapper et acquérir leur autonomie.
Les images de 1904 - 1905, revêtent aujourd'hui pour nous, qui les relisons près de 90 ans plus tard, un sens nouveau. Expression du regard d'un ingénieur-physiologiste tourné vers la machine humaine, l'animal humain, elles représentent non seulement le cul-de-sac local d'une démarche expérimentale, mais lafind'une époque, celle d'un pré-cinéma qui aurait survécu à la date fatidique de 1895. Sous ce regard positiviste et eugénique, les hommes de Joinville sont devenus objets d'observation et de mesure, outils de prédiction d'une pensée qui désormais ne pouvait plus que tourner en rond. Figés à jamais dans un album jauni, il trahissentàla fois le triomphe et le désarroi d'un double monde industriel et scientifique qui déjà s'inquiète de sa propre survie. Mais peut-être trouvent-ils là, pour nous, leur véritable grandeur.
Et si, comme le suggère Georges Canguilhem, l'histoire des sciences n'était qu'une histoire de l'antiscience ?
BIBLIOGRAPHIE
(1)FOUCAULT (M.), Naissance de la clinique, Paris: QuadrigelPUF, 1963.
(2) DEBRAY (R.), Vie et mort de l'image., une histoire du regard en Occident, Paris: Gallimard, 1992.
(3) LATOUR (8.),Letravail de l'image ou l'intelligence scientifique redistribuée, Culture technique, nO22, 1991.
(4) CANGUll.REM (G.),/déologie et rationalité, Paris: Vrin, 1988.
(5) ROUILLÉ (A.), MARBOT (B.),LeCorps et son image, photographies du XIXème siècle,
(6) POCIELLO (Ch.), Physiologie et éducation physique au XIXème siècle: É.-J.Marey et G. Demeny, Thèse de 3ème cycle, Université de Paris 7, 1974.
(7) BERNARD (M.), POCIELLO (Ch.), VIGARELLO (G.), Itinéraire d'un concept,Esprit, 5, Mai
1975.
(8) BRUANT (G.), Le geste athlétique entre l'animal et la machine,Lecorps surnaturé, Revue Autrement,Avril1992.