Grize propose une approche sémiotique. Il se situe entre la logique et la linguistique :
il a été professeur de logique et de philosophie des sciences à l’Université de Neuchâtel en
Suisse de 1960 à 1987, et a participé à de nombreux ouvrages en collaboration avec des
linguistes. Selon Busino, Grize est au cœur du débat actuel sur les sciences humaines, dans
le domaine de la sociologie, où l’on constate l’étude de contradictions et de difficultés
épistémologiques. On trouve chez lui le souci de préciser la problématique des sciences
sociales, d’évaluer ses moyens, de mesurer ses possibilités. Grize a étudié Perelman et
Toulmin. Ces chercheurs lui ont appris « que la raison délibérative s’enracine dans la pensée
argumentative et, à l’opposé de la pensée démonstrative, recourt obligatoirement à des
méthodes non déductives et non formelles ». On trouve des traces de ces auteurs dans le
point de vue exprimé par Grize de cette manière : « or il se trouve que la pensée n’est pas
exclusivement tournée vers la contemplation du vrai et même qu’elle est sans cesse
sollicitée par l’action quotidienne, ce qui ouvre une autre perspective ». Ou encore : « Ce
qui importe à la réflexion logique c’est que l’on est en présence d’un orateur et d’un
auditoire370 ».
Grize insiste sur le fait que la raison pratique est gouvernée par des règles
informulables immédiatement en termes mathématiques. En effet, quand il traite de ce sujet,
il estime que « l’approche logico-mathématique n’a pas eu le même succès dans les sciences
sociales que dans les sciences physiques371 ». D’un point de vue théorique, Grize reprend la
sociologie de Lévi-Strauss et Lévy-Bruhl, et estime donc lui aussi qu’il n’y a pas de
mentalité prélogique et que l’évolution de la rationalité trouve son origine dans le
développement des rapports sociaux. Dans une perspective sociologique, pour lui, la parole
devenant mode de puissance sur autrui, la nécessité de savoir argumenter s’impose372.
Pour Grize, il y a trois types de logiques : la logique d’Aristote, la logique
mathématique et la logique naturelle [Grize 1990]. La logique naturelle est le nom qu’il
donne à sa manière de voir les choses, où les phénomènes de langage sont pris en compte,
ainsi que les locuteurs du discours. Il définit la logique comme « un instrument que la
pensée se forge, pour agir sur le réel373». Les notions liées à la logique sont celles de
démonstration et de raison (cette dernière étant opposée à intuition). La logique consiste en
370
Grize 1983 : 7
371Grize 1996 : 1
372Grize 1983 : 17
373Grize 1967 : 144
un « art », c’est-à-dire un savoir-faire, et cet art permet de « procéder », donc de passer
d’une idée à une autre. Il faut que le passage se fasse « par ordre » et « facilement » : cela
signifie que les lois logiques ont un caractère systématique d’une part, et qu’elles sont
l’expression de certaines formes ou habitudes de pensée d’autre part374.
Grize élabore une « logique naturelle », qu’il relie à l’analyse de discours et qui
positionne l’aspect « raisonnement » dans un ensemble qui tient compte d’un système de
communication. Dans ses travaux, il effectue en quelque sorte une synthèse entre la logique
classique, la logique moderne et la nouvelle rhétorique. L’accent est mis sur les processus
cognitifs qui sont sous-jacents au discours. Grize précise où se situe exactement la logique
naturelle : « Parler de logique « naturelle » c’est vouloir en marquer deux aspects. L’un est
sa démarcation d’avec la logique mathématique et l’autre le fait qu’elle se développe
spontanément avec l’apprentissage de la langue maternelle375.
Un « objet de discours » : en logique naturelle, cette notion désigne une entité
cognitive thématisée dans le discours, où elle est désignée, par un ensemble d’expressions
nominales (noms, expressions descriptives, pronoms, etc.)376. Cette logique naturelle, dit-il,
prend appui sur l’étude des textes et des discours, les textes constituant l’expression visible
des activités discursives377. Mais Grize ne considère pas le texte « en soi », ni comme un
objet fermé sur lui-même : il ne veut pas « considérer le texte comme un objet premier mais
comme la manifestation d’une activité spécifiquement humaine, qui est l’activité
discursive ». Le texte est considéré comme renvoyant à l’activité qui l’a engendré.
« Les » logiques sont définies et situées les unes par rapport aux autres. La logique
formelle est opposée à celle que l’Ecole (de Vienne) appelait « logique matérielle » : dans la
première, la validité d’une expression sera déterminée par des règles qui n’en retiennent que
la forme [Grize 1967]. Cette validité, note-t-il, peut être vue selon deux points de vue : si les
symboles sont dépourvus de toute signification, la logique est envisagée comme un calcul,
le point de vue adopté sera syntaxique. Mais si les symboles désignent des propositions
vraies ou fausses, alors la logique s’offrira comme langue et le point de vue sera
sémantique. Quant aux propositions de la logique mathématique, et même lorsqu’elles sont
modales, elles ne sont à proprement parler assertées par personne. Les propositions de
logique mathématique n’ont pas de « sujet », ni de locuteur. Celles qui importent,
c’est-à-dire celles auxquelles s’appliquent la règle de la transformation, ont toutes l’unique statut de
théorème378. Les objets de la logique mathématique sont des objets vides, ceux sur lesquels
ils s’appliquent sont objets des sciences les plus exactes, ce sont desconcepts. Par contre les
objets de la logique naturelle sont desnotions379.
Si l’on veut prendre en compte le contexte de l’énonciation, qui contient des
interlocuteurs, le message qu’ils veulent échanger, ainsi que l’univers de références qu’ils
doivent avoir en commun, on est obligé de faire usage d’un discours, dans une situation
d’énonciation. C’est le rôle l’argumentation qui, parce qu’elle est discours, oblige à sortir de
la logique mathématique et à concevoir une logique qui prenne en compte la présence de
sujets actifs380. Ce point de vue de Grize est longuement développé dans Logique naturelle
et communications.
374Grize 1972 : 1-2
375Grize 1996 : 80
376Grize 1987 : 73
377Grize 1996 : 81
378Grize 1992 : 100
379Grize 1990 : 21
380Grize 1983 : 28
Pour lui, dans l’argumentation, il y a plusieurs dimensions qui doivent être
distinguées 1) il y a un ordre de la preuve (qui relève de la démonstration) et qui présente un
enchaînement d’arguments, 2) la pensée humaine pour l’expression de l’intelligence et de la
pensée symbolique fait appel à l’utilisation de langages, de systèmes de signes, dans
lesquels langage mathématique, langage naturel sont déterminants, 3) un échange
d’information ou de données n’est pas communication et il faut distinguer les deux
fonctions, 4) dans la logique mathématique, les opérations qui sont en jeu sont de l’ordre de
la démonstration, ce qui n’est pas le cas dans l’argumentation. L’argumentation est très
différente parce qu’il ne s’agit pas seulement de propositions ni de normes mais d’une
situation d’interlocution. Celle-ci est soumise à des règles, qu’il s’agit de détailler d’abord
en dégageant les opérations dans les énoncés et ensuite en mettant en évidence les
procédures qui les enchaînent : c’est-à-dire en précisant quels raisonnements sont en jeu. Par
là, Grize précise qu’il entend mener une analyse structurale mais non formelle [Grize 1996].
La perspective dans laquelle se situe Grize est la « recherche d’un sous-système
d’opérations logico-discursives »381. Il veut rechercher « le système opératoire qui sous-tend
la représentation discursive que le sujet se fait d’une situation et dégager, sous le nom de
logique naturelle, les opérateurs logico-discursifs qui seraient à l’origine de l’engendrement
des discours ». Grize différencie logique mathématique et logique naturelle382. Cette
dernière est habitée par des boucles rétroactives entre le contenu du discours et la situation
d’énonciation : elle intègre le contexte.
Dans la logique naturelle, on considère les activités de discours comme les activités
créatrices d’un locuteur. Quatre principes sont posés (1) le locuteur A fait une
schématisation. La définition donnée au concept de schématisation c’est que : à l’aide des
signes de la langue, A donne à voir à B les représentations qu’il se fait du thème dont il
traite, (2) on les considère dans une situation d’interlocution déterminée, contenant un
ensemble de préconstruits, (3) on tient compte de la finalité du locuteur et de la
représentation qu’il se fait de la situation et de ses éléments et enfin (4) la schématisation
contient des images. Il s’agit des images du thème, mais aussi des images des interlocuteurs
A et B. Elle contient des marques de son élaboration383.
Pour récapituler la logique de Grize, on y voit à l’œuvre deux propriétés, note
Plantin384. Tout d’abord, c’est une logique qui prend en compte le dialogue car il y a
« production d’un discours à deux » : celle d’un locuteur (orateur) en présence d’un locuté
(auditeur) ». Ensuite, c’est une logique d’objets : « l’activité de discours sert à construire des
objets de pensée qui serviront de référents communs aux interlocuteurs »385. Nous notons
l’insistance que Grize, lui aussi, met à différencier « les » logiques. Ce travail
d’explicitation nous apparaît fondamental dans le cadre de l’analyse des publications
scientifiques, si nous voulons approcher ce qu’elles ont de spécifique dans les sciences
humaines. Grize postule que la logique mathématique ne saurait servir d’idéal à la logique
naturelle. Mais aussi que la connaissance scientifique ne doit pas servir de modèle à la
connaissance des représentations386. Il pose là, nous semble-t-il, des principes de base
fondamentaux pour comprendre le caractère spécifique du discours scientifique dans le
domaine des sciences humaines et de la sociologie.
381