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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository

Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Meyers, R. (1995). Les remédiations psychologiques dans le champ scolaire: entre un modèle biologique et un modèle informatique : le cas de la Belgique francophone (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des sciences sociales, politiques et économiques, Bruxelles.

Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/212505/2/c3c0167f-f409-4262-a28f-255047651d61.txt

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UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES

FACULTÉ DES SCIENCES SOCIALES, POLITIQUES ET ÉCONOMIQUES SECTION DES SCIENCES SOCIALES

Les remédiations psychologiques dans le champ scolaire : entre un modèle biologique et un modèle informatique

(Le cas de la Belgique francophone)

Thèse présentée par Raymond MEYERS en vue de l’obtention du titre de docteur en sciences sociales

Direction : Prof. A. VAN HAECHT et J. BUDE

Membres du Jury : Prof. J.-L. DEROUET, C. JAVEAU et M. LEGRAND

Tome II

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Chapitre VIII ;

Le modèle cognitiviste

1. Présentation générale

La psychologie cognitive est devenue hégémonique dans le champ de la psychologie académique à partir des années 70 et 80. Elle a connu des traductions et développements propres dans le travail clinique sous la forme des thérapies cognitives, voire de la programmation neuro-linguistique (PNL). Récemment, cette approche a fait une percée dans le domaine de renseignement, notamment via l’analyse des méthodes de travail et d’apprentissage.

L’élève est défini comme quelqu’un qui "traite des informations affectives, cognitives et métacognitives"f "L’enseignement et l ’apprentissage sont fondamentalement des activités de traitement d’informations. (...) L’élève traite des informations affectives qui viennent plus particulièrement de ses expériences scolaires antérieures et qui sont suscitées par la tâche d’apprentissage présentée. (...) L’élève traite aussi des informations cognitives. Pour assurer la compréhension, il met les informations présentées par l ’enseignant en relation avec ses connaissances antérieures et construit activement la connaissance. En traitant des informations cognitives, il choisit les stratégies qui offrent les probabilités les plus élevées d’exécuter adéquatement la tâche d’apprentissage, de réaliser l ’apprentissage. Il planifie les étapes de réalisation de la tâche. A un troisième niveau, l’élève traite des informations métacognitives. Pour que l’exécution de la tâche d’apprentissage soit effective, il gère activement non seulement la mise en relation de ses connaissances antérieures avec les informations présentées, mais également la mise en application des stratégies qu ’il a sélectionnées. (...) Il fait également une gestion constante

' TARDIF J., Pour un enseignement stratégique - L’apport de la psychologie cognitive, Montréal, Logiques, 1992, p. 25.

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de son niveau d'engagement dans la tâche et, à la fin de la démarche, il effectue une évaluation systématique de la tâche réalisée

Est donc valorisée la performativité^ de la planification et de l’exécution de la tâche, c’est-à-dire que l’accent est mis sur "les stratégies qui permettent l’atteinte d’une performance"'* *. Cette performativité (que Lyotard définit comme étant du ressort technique avec l’exigence du meilleur rapport input/output, en la distinguant de la vérité et de la justice^) se différencie de la discipline qui est prônée par la psychologie de l’égalité des chances et par les premiers behavioristes. Là où la discipline renvoie à l’adaptation à un monde industriel et à ses institutions, la performativité se définit par le produit qui est souvent immatériel : services, information, gestion, programmation. Le changement de terminologie dans les entreprises est également révélateur : la discipline est au travailleur ce que la performativité est à "l’opérateur".

L’individu est assimilé à une machine informatique par son activité de traitement de l’information, il s’en distingue néanmoins par sa capacité

"métacognitive" de gérer et de contrôler lui-même ce traitement.

L’apprentissage se fait par construction graduelle et organisation des connaissances : "1"apprentissage signifiant est étroitement lié à la représentation et à l'organisation des connaissances (...), l'acquisition d'un répertoire de connaissances et de stratégies cognitives et métacognitives"^.

L’enseignant, quant à lui, "traite des informations liées au contenu disciplinaire, à la gestion de la classe ainsi qu 'aux composantes affectives et cognitives de l’élève"\ C’est donc un programmateur, un médiateur entre les connaissances et le système cognitif de l’élève : "Dans une situation d’enseignement, une personne, un enseignant en l’occurrence, à partir d’un curriculum généralement défini à l’avance, planifie une

^ TARDIF J., op. cit., pp. 26-27.

^ Pour une définition et mise en perspective historique de la performativité, voir : LYOTARD J.-F., La condition post-modeme, Paris, Minuit, 1979, pp. 69-88.

* TARDIF J., op. cit., p. 70.

^ LYOTARD J.-F., op. cit., p. 76. Sur la légitimation de l’enseignement par la performativité, voir pp. 78-88.

* TARDIF J., op. cit., p. 25 TARDIF J., op. cit., p. 25.

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séquence d'actions pédagogiques en vue de permettre à une autre personne, un élève, de s'approprier des connaissances qu'il ne maîtrisait pas d'une façon jugée satisfaisante jusqu 'à ce moment précis

La particularité du cognitivisme est de considérer l'affectif comme, une forme particulière de traitement de l’information. Dans cette optique, la

"gestion de soi"^ "relie nécessairement les connaissances (skill) et la volonté (will), les facteurs cognitifs et les facteurs affectifs . Dans le champ éducatif c’est la motivation scolaire qui sera privilégiée, celle-ci étant "essentiellement définie comme l'engagement, la participation et la persistance de l'élève dans une tâche. (...) Comme pour ses connaissances,

l'élève construit la motivation scolaire à partir de ses expériences, de ses réussites et de ses échecs; il en tire des conclusions, il en extrait des règles, des lois"^\

Si on suit les développements qui précèdent, il va de soi qu’une situation problématique est un dysfonctionnement dans le traitement de l’information ou éventuellement un déficit de performance par motivation scolaire insuffisante. Dans le premier cas on considère qu’il y a un défaut au niveau des stratégies métacognitives, l’élève manquant de procédures adéquates pour apprendre. Dans le deuxième cas de figure, l’accent est mis sur la mauvaise construction de la motivation. Celle-ci peut être due à des méthodes pédagogiques qui ne tiennent pas assez compte du fonctionnement cognitif de l’élève. Par exemple, l’accent qui serait trop souvent mis à l’école sur l’évaluation des acquisitions peut faire croire à l’enfant que celle-ci est le but réel de l’école, et non l’apprentissage en lui-même : "Les élèves en difficulté ont conclu depuis fort longtemps que les buts poursuivis par l'école sont exclusivement des buts d'évaluation. Le malaise et, fort souvent, le marasme dans lesquels ils se retrouvent en classe leur ont permis de comprendre que les buts d'apprentissage ne sont pas le lot de l'école. (...) Les conséquences de cette conception par l'élève sont très

» TARDIF J., op. cit., p. 26.

® La notion de "gestion de soi" a été développée dans une perspective cognitivo- behavioriste par : VAN RILLAER J., La gestion de soi, Bruxelles, Mardaga, 1992 (voir aussi le chapitre précédent).

TARDIF J., op. cit., p. 58.

” TARDIF J., op. cit., pp. 91-91 (c’est l’auteur qui souligne).

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nombreuses au regard de son engagement, de sa participation et de sa persistance dans les démarches d’apprentissage, et au regard des risques

qu ’il est prêt à prendre dans un tel système

La remédiation pourra prendre différentes formes. Un exemple simple d’intervention au niveau "traitement de l’information" est donné par la programmation neuro-linguistique (PNL), il s’agit du traitement de la dyslexieOn postule que pour tracer correctement des lettres, il faut être capable de les visualiser. Or, les dyslexiques auraient une difficulté à se représenter des objets visuellement, mais cette capacité pourrait être apprise et améliorée par des exercices appropriés. Par exemple on va demander à l’enfant d’évoquer intérieurement l’image de son personnage favori et de dessiner mentalement les lettres sur son ventre. Il y a actuellement toute une panoplie de méthodes censées améliorer la capacité d’apprentissage des élèves.

Quant à l’action sur la motivation scolaire, elle se fera par l’intermédiaire de la réorganisation du contexte d’apprentissage. Mais contrairement à l’approche behavioriste qui met également l’accent sur l’importance de ce contexte, l’intervention ne se fera pas directement sur le comportement, mais sur les représentations que l’enfant se fait des buts poursuivis par l’école et de l’intérêt personnel qu’il aurait à apprendre :

"La conception cognitive de la motivation scolaire, compte tenu que la représentation que l’élève se fait des buts de l’école constitue une composante fondamentale de son système de motivation, accorde beaucoup d’attention aux coûts et au bénéfices qu’il peut retirer de sa participation à un tel environnement. Si les coûts psychologiques sont trop élevés en regard des bénéfices affectifs et cognitifs que l ’élève en retire, ce dernier choisit de fournir peu d’efforts et il consacre la majeure partie de son énergie à des stratégies de fuite plutôt qu ’à des stratégies de participation.

Si par ailleurs, son engagement, sa participation et sa persistance dans les activités lui donnent des occasions de soutenir ou d’accroître ses perceptions de lui-même comme personne et comme apprenant, en plus de

'' TARDIF J., op. cit. pp. 99-100.

Voir : MEYERS R., "Le modèle informatique dans les pratiques éducatives", Journal de Réflexion sur L’Informatique, n° 23-24, octobre 1992, pp. 40-45.

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contribuer à la construction de ses connaissances, il choisit d Investir de l'énergie parce qu 'il est conscient des conséquences affectives et cognitives qui peuvent découler de ce type d'engagement et de participation"^"^.

Les critiques cognitivistes contre le behaviorisme sont bien connues'^.

Elles consistent à déplorer la "rigidité" des méthodes comportementalistes, ne considérant comme scientifiques que les approches stimulus-réponse.

Or, l’existence de l’ordinateur, machine universelle de traitement de l’information, aurait rendu caduques de telles vues de l’esprit. Puisqu’il devient tout à fait opératoire de connaître jusqu’au moindre détail les processus se passant à l’intérieur de la "boîte noire" d’un ordinateur, pourquoi ne pas les étudier également chez l’homme ?

Dans sa célèbre polémique contre Skinner, Chomsky'^ affirmait que l’apprentissage du langage ne peut se faire par stimulus-réponse et par conditionnement, puisque le langage humain a la caractéristique d’être infiniment créateur. Mais cette "générativité" se fait à partir d’un nombre fini de règles faisant partie de l’équipement cognitif de l’enfant. Chez Chomsky, ces règles sont conçues comme innées, conception qui n’est généralement pas retenue par les cognitivistes. Cependant, si on considère que l’apprentissage se fait par assimilation de règles de traitement d’informations, il faudrait bien admettre, contre les behavioristes radicaux, qu’il y a quelque chose à étudier dans la boîte noire. Il devient alors hautement pertinent pour l’apprentissage de s’y intéresser.

A l’encontre du modèle humaniste, on affirme la nécessité d’une directivité qui tienne compte des processus cognitifs. Ainsi l’enseignant

"doit organiser les connaissances pour l'élève de sorte que ce dernier puisse les intégrer d'une façon significative en mémoire à long terme"^\

Prévoir un environnement riche ne servirait à rien si l’enfant n’est pas

TARDIF J., op. cit., p. 110.

BAARS B.J., The Cognitive Révolution in Psychology, New York - Londres, The Guilford Press, 1986.

CHOMSKY N., "Review of Skinner’s Verbal Behavior”, Language, vol. 35, 1959, pp. 26-58. Voir aussi : CHOMSKY N., "Psychology and Ideology", Cognition, vol. 1, n° 1, 1972, pp. 11-46.

TARDIF J., op. cit., p. 71.

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capable de métaboliser les informations pertinentes et de les stocker en mémoire à long terme à l’aide de procédures cognitives adéquates.

2. Développements de la psychologie cognitive : le "traitement de l’information"

La psychologie cognitive constitue d’abord un domaine de recherche qui s’affirmera avec force à partir des années soixante : elle étudie la perception, les modes de raisonnement (pensée et résolution de problèmes), les représentations (notamment les images mentales) et le langage. Mais en même temps, il s’agit d’un courant, d’un point de vue théorique, que "l’on peut définir par ce qu’il accepte d’étudier, par ses concepts et ses méthodes, et aussi par le refus de certaines positions théoriques et épistémologiques"^^. Cette "ambiguïté de statut" de la psychologie cognitive, relevée par François Bresson dès l’ouverture de son texte, est l’une de ses caractéristiques majeures. Même si elle peut s’expliquer par son histoire, comme le suggère Bresson, encore faut-il que les éléments du passé soient agencés en une construction actuelle. Il faudra revenir plus loin sur cette ambiguïté.

Les antécédents de la psychologie cognitive sont facilement repérables, car régulièrement évoqués. Mais aucune influence n’a de poids par elle- même, ce n’est que dans la mobilisation et le remodelage éventuels dans un projet actuel et dans un contexte renouvelé que ces éléments antérieurs prennent leur sens et leur poids. Les influences et antécédents revendiqués par les cognitivistes sont grosso modo constitués de trois courants'^. Il faut d’abord signaler le prolongement des progrès réalisés en informatique dans un domaine d’investigation nouveau : l’intelligence artificielle. Les travaux sur la reconnaissance de formes, la compréhension du langage, de résolution de problèmes auraient incité les psychologues à réfléchir sur les conditions d’effectuation de ces conduites : "D’une certaine manière, la

BRESSON F., "La psychologie cognitive et le problème de l’explication en psychologie", in ; RICHELLE M., SERON X. (sous la direction de), L’explication en psychologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1980, pp. 225-235, cit. p. 225.

” BRESSON F., op. cit., pp. 225-227.

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réalisation de ces programmes, même s’ils apparaissaient exagérément simplificateurs et réductionnistes, manifestait la nécessité de recours à des systèmes d’opérations et de représentations qui autorisaient une conception objective des processus mentaux"^^. Mais le caractère "exagérément simplificateur et réductionniste" de ces programmes n’aurait-il pas dû plutôt éloigner les psychologues de ce genre de recherches ? Ne faut-il pas avancer comme explication une fascination des représentants de cette science au statut scientifique fragile, envers les modèles importés des sciences dites exactes, à l’intérieur desquelles les théories de l’information prenaient à ce moment un essor certain ? Par exemple : formulation de la théorie mathématique de l’information par Shannon et Weaver, découverte du "code génétique" en biologie, essor de l’informatique.

La deuxième influence peut être vue dans les succès de Chomsky et de son groupe du Massachusetts Institute of Technology (MIT) sur les grammaires génératives et transformationnelles. Ces efforts faisaient apparaître deux lignes de force. D’abord un traitement formel rigoureux de la grammaire (au prix d’un oubli complet de la pragmatique, c’est à dire de la contextualité du langage, oubli qui sera reproduit par le cognitivisme au niveau de la psychologie). Ensuite l’accent mis sur un ensemble de conditions nécessaires au développement des capacités créatrices du langage (une compétence qui ne pouvait être qu’innée puisqu’elle ne pouvait pas être apprise). La linguistique chomskyenne, bien que grevée de l’hypothèque innéïste peu susceptible de plaire à tous les psychologues, fournira un modèle formel permettant de décrire les comportements verbaux étudiés en laboratoire.

"Il y avait donc une sorte de convergence entre la linguistique générative et transformationnelle d’une part, l’intelligence artificielle d’autre part, pour pousser les psychologues à accepter l’idée que l’on ne pouvait rendre compte de comportements aussi fondamentaux que le langage ou la perception, à l’aide de schémas associationnistes très simples comme ceux qu’une certaine conception S-R du behaviorisme avait répandus D’après cette interprétation, qui sert également de fil

“ BRESSON F., op. cit., p. 226.

'' BRESSON F., op. cit., p. 226.

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conducteur à Baars^^, le cognitivisme aurait donc supplanté le behaviorisme suite à l’échec et à l’épuisement de son paradigme. Mais on sait que ces schémas réducteurs ont par ailleurs pu se maintenir pendant des dizaines d’années, sans remise en cause fondamentale. Par exemple, d’après Baars, le vaste programme de modélisation mathématique du comportement d’apprentissage en termes S-R, tenté par Hull n’aurait pas résisté à la vérification empirique, ce qui aurait provoqué un désarroi persistant dans la communauté scientifique des psychologues^^ Or, Baars est forcé de constater lui-même que c’est après cet échec que les thérapies behavioristes de type Skinner ont pris leur essor. Par ailleurs, le délai entre l’échec de Hull et l’essor du cognitivisme est bien trop important (une vingtaine d’armées) que pour recevoir une valeur explicative aussi grande.

Une troisième source d’inspiration souvent avancée, serait l’oeuvre de Piaget, "troisième source de critiques d'une conception rigide d'un mécanisme S-R assorti d'un tabou des recherches sur la pensée"^^.

La psychologie cognitive n’a pas seulement des ancêtres et des prédécesseurs officiels, elle a également un modèle négatif, sorte d’ermemi réel ou imaginaire qui est invoqué régulièrement dans l’effort de construire une spécificité ; à savoir le behaviorisme S-R accusé de "rigidité" et de

"réductionnisme". Ce dernier a surtout dominé la recherche universitaire expérimentale aux USA; en Europe les recherches sur les processus cognitifs n’ont jamais cessé (en Grande-Bretagne il n’y aurait, d’après Baars, jamais eu plus d’une poignée de behavioristes). Les modèles psychodynamiques ont eu une grande influence sur la psychologie clinique aux Etats-Unis (et ceci jusqu’à l’essor des thérapies behavioristes dans les années cinquante)^^

Dès les aimées cinquante on a commencé, de différentes manières, à s’occuper de processus classés d’ordinaire comme "mentaux" : introduction des notions de "traitement de l’information" suite à l’apparition de la théorie de l’information et des premières recherches de Newell et Simon

BAARS B.J., op. cit., surtout chapitre 1.

BAARS B.J., op. cit., pp. 66-69.

BRESSON F., op. cit., p. 226.

BAARS B.J., op. cit., pp. 69-80.

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sur la résolution de problèmes. La parution de Cognitive Psychology de Ulric Neisser^^ marque un tournant, à la fois naissance officielle et consécration de la nouvelle tendance, et synthétise tous les apports précédemment cités. On doit à cet auteur la formule : "la tâche du psychologue est analogue à celle de Vingénieur qui cherche à programmer comment fonctionne un ordinateur . Dès lors, le mouvement ne fera que s’amplifier, au point qu’il faut aujourd’hui reconnaître une réelle hégémonie de la psychologie cognitive dans le champ de la psychologie expérimentale. Elle s’inscrit d’ailleurs dans le courant plus large des sciences cognitives, regroupement de disciplines qui comprendrait également, d’après Howard Gardner, les neurosciences, l’intelligence artificielle, la linguistique, la philosophie et l’anthropologie^*. Etonnante confluence de disciplines, qui s’explique par des conquêtes et annexions territoriales à la suite de redéfinitions massives des problématiques de chacune de ces branches, entreprises à l’aide de la notion de "traitement de l’information"-^.

Le modèle cognitiviste général a été bien explicité par un de ses représentants français, Daniel Andler. Partant de l’affirmation de Hobbes :

"Raisonner, ce n’est rien d’autre que calculer", tout l’effort du cognitivisme consisterait, en un sens, à préciser, à approfondir et à généraliser cette façon de voir, rendue concrétisable par l’ordinateur,

"machine universelle" de traitement de l’information. "Calculer, c’est

NEISSER U., Cognitive Psychology, New York, Appleton-Century-Crofts, 1967.

Dans des publications plus récentes, Neisser est devenu très critique par rapport à cette perspective "informatique" en psychologie, critiquant notamment l’éloignement des psychologues cognitivistes par rapport à la vie quotidienne. Neisser va Jusqu’à prendre à son compte les critiques sévères de Hubert Dreyfus vis-à-vis du cognitivisme.

Voir ses interviews dans BAARS B.J., op. cit., pp. 272-288 et dans Psychologie heute, août 1983, pp. 56-62.

GARDNER H., The Mind’s New Science : A History ofthe Cognitive Révolution, New York, Basic Books, 1985; VIGNAUX G., Les sciences cognitives : une introduction, Paris, La Découverte, 1992, ANDLER D. (Ed.), Introduction aux sciences cognitives, Paris, Gallimard, coll. "Folio-Essais", 1992.

Pour l’anthropologie, voir la reformulation des problèmes de cette discipline en termes de traitement et transfert d’informations dans : SPERBER D., "Les sciences cognitives, les sciences sociales et le matérialisme". Le Débat, n° 47, 1987, pp. 103-

115.

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désormais calculer au sens de Turing, ou encore, comme on peut le dire aujourd’hui, calculer comme un ordinateur: c’est appliquer une suite d’opérations élémentaires choisies dans un certain répertoire fini. Effectuer ces opérations revient à suivre certaines règles, lesquelles peuvent être concrétisées ou « incarnées » dans un dispositif matériel, l’ordinateur. (...) L’ordinateur est l’outil universel du calcul généralisé.

Mais il ne suffit pas d’un ordinateur pour disposer d’un système cognitif. Il faut encore que l’ordinateur opère sur des représentations symboliques, et non pas sur de simples nombres"^. Un langage formel se compose de symboles qui s’assemblent en énoncés selon des règles d’inférence. Celles-ci sont telles qu’à partir de formules vraies, elles sont censées n’engendrer que des formules vraies. "La manière dont le cognitivisme conçoit la cognition peut donc s’énoncer ainsi : le système cognitif - l’esprit, dans le cas de l’homme - est (ou plutôt comprend) un système formel incarné qui agit sur des représentations; ces dernières sont des énoncés d’un langage formel interne, et le système, guidé par des règles formelles, les soumet à des transformations calculables, dans lesquelles n’intervient que Informe des énoncés et des règles. Les énoncés sont porteurs d’un sens, qui, d’une part, résulte de la combinaison des sens de ses composants et, d’autre part, constitue une information sur le monde - lequel doit être compris de manière très large : il inclut tant l ’environnement externe que ce qu ’on peut appeler l ’environnement interne, constitué par le système lui-même et ses organes, sa mémoire notamment.

Ainsi, en tant que siège de processus, les systèmes cognitifs peuvent être appelés systèmes de traitement de l’information"^\

Plus simplement, José Morais définit un système cognitif comme "un système complexe de traitement de l’information comprenant des connaissances (représentations) et des moyens d’opérer sur ces connaissances (processus)

^ ANDLER D., "Progrès en situation d’incertitude". Le Débat, n° 47, 1987, pp.

5-25, cit. p. 7 (c’est l’auteur qui souligne),

ANDLER D., op. cit., pp. 7-8 (c’est l’auteur qui souligne).

MORAIS J., L’art de lire, Paris, Ed. Odile Jacob, 1994, p. 40 (c’est l’auteur qui souligne).

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On notera que cette approche postule que les propriétés du monde sont exprimables par un langage formel constitué de règles et de faits non ambigus; qu’un tel langage permet d’effecmer toutes les opérations mentales dont l’homme est capable et que les systèmes de traitement de l’information (synonymes, aux yeux des cognitivistes, de système cognitif) peuvent élaborer une représentation adéquate du monde.

Ce modèle basé sur la métaphore computationnelle se trouve couplé à une nouvelle procédure expérimentale qui lui donne ses lettres de noblesse, la modélisation sur ordinateur. Les psychologues cognitivistes restent fidèles à la procédure expérimentale classique, tout en lui faisant subir un déplacement significatif. Dans la tradition behavioriste S-R traditionnelle, qui aurait, d’après Baars dominé la recherche aux Etats-Unis pendant une cinquantaine d’années, l’expérimentation portait sur des séquences de comportement observables. En faisant varier de façon systématique un stimulus, on enregistrait les variations concomitantes de la réponse de l’organisme (animal ou humain) afin d’en déduire des lois mathématiques.

Ainsi, dans les années 1930 et 1940, Hull et Spence avaient tenté de formuler une théorie générale du comportement, basée sur des formulations mathématiques du type :

sEr = sHr x D x V x K

Pour un stimulus donné, le potentiel de réaction sEr serait la mesure du potentiel qu’aurait ce stimulus à provoquer une réponse spécifique. Or, sEr dépendrait de la force de l’habitude sFr, du besoin D, de la dynamique liée à l'intensité du stimulus V, qui serait la variation de probabilité de la réponse concomitante à une variation de l’intensité du stimulus, et finalement de la motivation incitante K, qui serait déterminée par la quantité de récompense suivant une réponse”. Hull et Spence avaient mis au point un programme d’hypothèses de ce genre, à la fois très spécifiques

Exemple cité par : BAARS B.J., op. cit., p. 60. En français courant, cela voudrait dire : La probabilité qu’un animal fasse quelque chose dépend du caractère habituel du comportement visé, de l’intensité de la faim ou de la soif, de l’intensité du stimulus qui signale la récompense, ainsi que du montant de la récompense escomptée ! La réaction sEr n’aurait lieu qu’à partir d’un seuil sLr.

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et testables expérimentalement. Mais tous les tests expérimentaux échouèrent (en fait Hull était obligé d’ajouter de plus en plus de variables) et vers la fin des années 1940 "l’intense excitation entourant la théorie hullienne virait à la désillusion et même au désespoir

Le cognitivisme se basera également sur la méthode expérimentale consistant à isoler une variable en maintenant constantes toutes les autres :

"La méthodologie de la psychologie cognitive est essentiellement expérimentale : on examine les performances de « sujets » normaux ou pathologiques dans des tâches où l’on manipule une ou plusieurs variables en même temps que l’on cherche à prévenir ou à contrôler toute source d’artefact provenant d’autres variables. La comparaison des résultats obtenus dans des tâches qui ne diffèrent que par tel ou tel aspect du matériel, de la situation ou des opérations demandées au sujet constitue la stratégie dominante de la recherche

Il est clair qu’une telle méthodologie n’est possible qu’en situation bien contrôlée, avec un nombre peu important de variables; l’expérience portera alors sur un domaine bien circonscrit, comme par exemple la lecture de mots ou la recherche mentale d’un synonyme. Dans les situations plus proches de la vie réelle (par exemple une salle de classe) la méthode expérimentale devient vite impossible. Par ailleurs, la psychologie cognitive adaptera celle-ci à l’étude des processus mentaux, qui doivent être inférés et ne sont pas observables tels quels. Cela se fait notamment par la mesure des temps de réaction. Une expérience typique est celle de la rotation de l’objet mental : on constate que la durée de la tâche consistant à faire tourner un objet "mentalement" est proportionnelle à l’angle de rotation qu’on demande au sujet d’exécuter^^.

Le cognitivisme va reconduire une tradition déjà longue de la psychologie académique (surtout expérimentale), à savoir l’étude de l’homme général, de la nature humaine : "L’étude scientifique des compétences humaines a plutôt avantage (...) à considérer que l’appareil

^ BAARS B.J., op. cit., p. 60 (ma traduction).

MORAIS J., op. cit., p. 41 (c’est l’auteur qui souligne).

Exemple donné par CHANCEUX L’homme neuronal, Paris, Fayard, 1983, pp. 174-175.

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cognitif de tous les membres de l’espèce est identique. L’idée de nature humaine (...) doit donc devenir le fil conducteur de la recherche en sciences cognitives. Les compétences cognitives (...) peuvent être explorées et décrites à un niveau tel qu ’elles sont équivalentes chez tous les humains.

(...) A travers la diversité des cultures et des individus, les mécanismes généraux qui rendent possibles ces conduites doivent, en première approximation, être identiques . La recherche en psychologie est alors renvoyée à une alternative. Soit choisir cette abstraction de la nature humaine et ne traiter que de questions quasi physiologiques (du type : la perception visuelle). La psychologie se réduit alors à l’étude du fonctionnement neuronal. Qu alors, ironisent Mehler et Dupoux, décrire dans le détail toutes ces différences pour lesquelles "il faudrait un livre plus grand que toutes les encyclopédies jamais écrites, un livre infini même, aussi vaste et toujfu que le monde lui-même"^^. Les auteurs ne semblent pas pouvoir imaginer une science de la diversité, qui ne se réduit pas à l’abstraction de la généralité.

La lecture semble un domaine de recherche très prisé des cognitivistes, peut-être parce qu’il s’agit d’un domaine qui à première vue présente des ressemblances avec l’activité d’un ordinateur et où un modèle qui explique les conduites en termes de traitement de l’information a de bonnes chances de se voir au moins partiellement vérifié. Voici, en tant qu’illustration des travaux cognitivistes, le schéma général de la lecture, tel qu’il est proposé par Morais^^ :

MEHLER J., DUPOUX E., Naître humain, Paris, Éd. Odile Jacob, coll.

"Opus", 1995, pp. 247-250 (ce sont les auteurs qui soulignent).

MEHLER J., DUPOUX E., Naître..., op. cit., p. 250.

MORAIS J., op. cit., p. 139.

(16)

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Figure 2.3 - Modèle du système de lecture de mots.

"Le mot écrit subit une analyse visuelle non spécifique, c'est-à-dire comme n’importe quel autre objet visuel. Ensuite, les lettres qui le constituent sont catégorisées. Le résultat de cette opération alimente aussi bien un sous-système d’extraction des unités orthographiques qu’un sous- système de conversion graphème-phonème. A partir d’ici, deux voies sont opérationnelles

La voie qui passe par la gauche du schéma est "orthographique". Le sous-système des unités orthographiques concerne des unités plus larges que la lettre. Le graphème serait la première de ces unités. Par exemple,

"ch" est un graphème, parce qu’il est lu comme un seul phonème. Les unités orthographiques servent alors à l’activation des formes orthographique des mots, et celles-ci conduisent à l’activation des représentations sémantiques et des représentations phonologiques correspondantes.

"Au premier stade de la voie phonologique (voir la partie droite de la figure), les lettres sont groupées en graphèmes (non pas sur la base de la familiarité orthographique, mais des règles de prononciation), et ceux-ci

^ MORAIS J., op. cit., pp. 139-140.

(17)

sont convertis en représentations de phonèmes. Les phonèmes servent, à travers un processus d’assemblage, à l’activation des formes phonologiques des mots qui, elles, conduisent à l’activation des représentations sémantiques et orthographiques correspondantes. (...) Comme on peut le voir en bas de la figure, la lecture à haute voix (ou prononciation) du mot suppose une activation de ses constituants phonologiques (ou unités phonologiques de sortie) à partir de sa forme phonologique globale

Dans ce modèle, on voit que le traitement se fait toujours des plus petites unités vers des unités plus grandes (soit : lettre graphème mot, soit : lettre -»> phonème mot) et le traitement se fait pas à pas, sauf en ce qui concerne la lecture de chaque mot. Ici on a pu montrer que le lecteur procède par saccades et que les fixations tombent presque toujours sur des mots, très rarement dans les espaces blancs entre les mots. Lors d’une seule fixation, on perçoit en général un mot, parfois deux mots, et plus rarement encore trois mots, à condition qu’ils soient très courts. Alors, "le lecteur tire profit de la présentation simultanée des lettres d’un mot en les catégorisant en parallèle"*^, c’est-à-dire simultanément.

Il doit néanmoins être clair que la lecture à laquelle procède un humain présente des différences notoires avec le type de "lecture" que fait un ordinateur (par exemple via un scanner). Même si pour lire correctement, chaque lettre et chaque mot doivent être perçus'’^ le sens de ce qui est lu modifie par exemple la vitesse de lecture : "les mots que l’on peut aisément prédire sur la base du contexte phrasique préalable sont fixés moins souvent que les mots moins prédictibles. Il arrive en effet, assez souvent, qu’on ait besoin de fixer plus d’une fois un même mot. Quant aux régressions, elles sont plus probables quand le mot fixé est incompatible avec l ’analyse préalable de la phrase et entraîne donc une réévaluation de celle-ciDe même, "les fixations sont plus longues à la fin des phrases qu’à l’intérieur, ce qui probablement reflète en partie la charge due au traitement additionnel nécessaire à l’intégration des composantes de la

MORAIS J., op. cit., p. 140.

MORAIS J., op. cit., p. 146.

MORAIS J., op. cit., pp. 133-146.

^ MORAIS J., op. cit., p. 132.

(18)

phrase Un ordinateur, n’ayant pas à traiter le sens de la phrase'*^,

"lira" par contre à la même vitesse au début et à la fin d’une phrase.

Mais le cognitivisme développera aussi, comme déjà indiqué, une procédure nouvelle d’administration de la preuve, à savoir la modélisation sur ordinateur. Une théorie ou un modèle des processus cognitifs à l’oeuvre chez l’homme verra sa plausibilité augmentée si le chercheur réussit à construire un programme de simulation susceptible de fonctionner sur ordinateur'*’. Dan Sperber en a formulé le principe en ces termes : "Pour le psychologue cognitif analysant un processus mental complexe portant sur des représentations elles aussi complexes, il s'agit donc de décomposer le processus en opérations élémentaires et de ramener les représentations à des structures formelles, dont la réalisation matérielle est concevable, bref, de produire une analyse « fonctionnelle » du processus considéré. Si besoin est, le psychologue peut travailler en spécialiste de l'intelligence artificielle et vérifier la plausibilité de son analyse en l'explicitant sous la forme d'un programme et en faisant fonctionner ce programme. En général, on cherche seulement à amener l'analyse à un degré d'explicitation tel que, d'une part, une explicitation complète soit manifestement possible, et que, d'autre part, l'analyse soit empiriquement testable"^^.

Outre le fait que la méthodologie invoquée est donc généralement plus

"virtuelle" que réelle, cette procédure pose d’autres problèmes qui n’ont pas toujours échappé à ces chercheurs. Ainsi Bresson écrit : "La possibilité

MORAIS J., op. cit., p. 133.

Sur ce point, voir ARSAC J., Les machines à penser, Paris, Seuil, p. 65-66.

L’ordinateur manipule des symboles (surtout des suites de chiffres et de lettres), tandis que l’homme réfléchit au sens de l’information et des connaissances. L’information étant des connaissances mises en forme. Il ne saurait y avoir information que là où il y a un codage préalable, il ne saurait donc y avoir dans l’environnement de l’information toute prête qui ne demanderait qu’à être traitée.

Un exemple de ce genre de recherche est fourni par : KARNAS G., Simulation et étude différentielle de la résolution de problèmes. Editions du CNRS, Paris, 1976, 128 p. Blackburn et Cottraux rapportent que, "au terme d’une longue étude, Wegman (1985) estime possible - bien que long et coûteux - de formaliser en langage informatique la première topique freudienne et d’en faire une simulation sur ordinateur"

(BLACKBURN L, COTTRAUX J., Thérapie cognitive de la dépression, Paris, Masson, 1988, p. 13).

SPERBER D., op. cit., pp. 107-108.

(19)

de construire des modèles et des programmes de simulation sur ordinateur, si elle ne constitue pas une validation, apporte cependant des informations précieuses. Elle n'est pas une validation car la similitude des effets, au niveau d’approximation que l’on accepte, n’implique en rien la similitude des procédures d’obtention des effets; mais elle apporte des informations en ce sens qu’elle peut montrer des relations entre les niveaux de complexité et la nécessité, dans le mode de description et d’approximation retenu, de faire intervenir telle ou telle classe de procédures; enfin, elle permet de manifester l'insuffisance de certaines descriptions des

comportements

Les adversaires behavioristes n’ont d’ailleurs pas manqué de signaler l’envahissement de la psychologie par toutes sortes de modélisations, certaines d’entre elles se prétendant d’ailleurs porteuses d’un "changement de paradigme" au sens de Kuhn. Ainsi Irving Maltzman déclarait, non sans amertume : "Any psychologist cornes up with some cockamamie little hypothesis or new experiment or some new kind of a metaphor and says,

’There’s a paradigm shift. ’ I say that’s bullshit. (...) What bas happened now is that there are new metaphors, metaphors of computers, metaphors of attributions. That ’s the problem in psychology; it ’s a new fade. Now, classic examples, such as Galilean physics and Einstein’s theory of relativity - there ’s nothing like that in psychology, where ail y ou ’ve got is a bunch of metaphors and a couple of little experiments"^^.

3. La tentative d’hégémonie de la psychologie cognitive

Si on considère les déterminants spécifiques du succès de la psychologie cognitive au niveau académique, on peut citer plusieurs facteurs conjoints :

1) D’abord le relativisme de Kuhn, exprimé dans la notion bien connue de "paradigme", et qui a été très facilement adopté par les scientifiques, comme le fait remarquer Isabelle Stengers : "La lecture proposée par Thomas Kuhn justifie donc une différenciation radicale entre une

BRESSON F., op. cit., p. 230.

^ MALTZMAN I.R., interview dans BAARS B.J., op. cit., p. 106.

(20)

communauté scientifique, produite par sa propre histoire, douée des instruments intégrant indissociablement production (recherche) et reproduction (formation de ceux qui sont autorisés à participer à cette recherche), et un milieu qui, s’il veut bénéficier des retombées de cette activité, doit se borner à l’entretenir sans lui demander de comptes Alors que la tradition behavioriste s’assignait une mission d’amélioration de l’homme ("improve people in the same way that physics or chemistry helped to improve the human environment"^^), le cognitivisme universitaire se distanciera bien davantage de toute tentative extérieure d’imposer à la communauté universitaire les "bonnes questions". Par ailleurs, la "révolution cognitiviste" pourra, dans la perspective nouvelle initiée par Kuhn, se profiler comme "changement de paradigme" à l’intérieur de la psychologie (ce qui constituerait d’ailleurs un non-sens absolu aux yeux de Kuhn, qui considérait les sciences humaines comme aparadigmatiques : comment pourrait-il y avoir un nouveau paradigme, alors qu’il n’en a justement jamais existé !)”

2) On sait l’influence que la psychologie a toujours reçue des sciences réputées "sérieuses" : physique, biologie, mathématiques, informatique. Il y a la source inépuisable de modèles qu’ont constitués les sciences hégémoniques pour la psychologie, car considérées comme vraiment scientifiques au moment de l’emprunt. Citons l’influence de la physique sur la psychophysique et la psychophysiologie, la prégnance de modèles biologiques inspirés de la notion d’adaptation sur toute la psychologie de la première moitié du 20® siècle. La "volonté de faire science" qu’Isabelle Stengers décèle par exemple dans l’oeuvre de Freud^'* a marqué toute la

STENGERS I., L’invention des sciences modernes, Paris, La Découverte, 1993, p. 14.

BAARS B.J., op. cit., p. 45.

Kuhn est lui-même en partie responsable de l’utilisation immodérée du concept de paradigme : D’après Masterman, Kuhn utiliserait dans son seul ouvrage TTie Structure of Scientific Révolutions 21 sens différents du mot paradigme ! (MASTERMAN M., "The Nature of a Paradigm", in LAKATOS I., MUSGRAVE A.

(Eds.), Criticism and the Growth of Knowledge, Londres, Cambridge University Press, 1970).

^ STENGERS I., La volonté défaire science - A propos de la psychanalyse, Paris, Ed. des Laboratoires Delagrange/ Synthélabo, coll. «Les empêcheurs de penser en rond», 1992.

(21)

psychologie. Et si d’après elle, le behaviorisme ne fait que singer la

"science dure" pour en mériter le titre^^, ne peut-on avancer pareille hypothèse également du cognitivisme ?

La mise au point de l’ordinateur, l’essor des sciences de l’information, de la robotique, de l’informatique et de l’intelligence artificielle amènent une redéfinition de beaucoup de problématiques scientifiques. Ainsi la biologie elle-même, qui avait été paradigmatique pour la psychologie pendant des décennies, voit ses domaines de pointe redéfinis en terme de transmission d’informations. En effet, le "code génétique" découvert par Watson et Crick serait un vaste réservoir d’informations se transmettant et se recombinant de génération en génération : certains iront jusqu’à parler de "programme génétique" à ce propos. A propos de cet événement singulier que constitue le déchiffrage de la composition de l’ADN et de ses liens codés avec les protéines, on a constmit une théorie selon laquelle le vivant serait programmé par un code génétique stocké au niveau du noyau des cellules^*^. Bref, au niveau des disciplines académiques, les branches se consacrant au traitement et au transfert d’informations s’implantent et acquièrent un prestige académique grandissant^’, permettant leur invocation répétée à des fins de constructions théoriques.

3) En quoi consiste alors cette "révolution paradigmatique" dans une discipline sans paradigme ? Moins dans la découverte d’un objet nouveau, tabou des générations précédentes (le fonctionnement mental a toujours intéressé les psychologues et même les behavioristes comme Watson, Skinner, Hull sont restés fascinés par la psychanalyse). Il s’agit plutôt d’une reformulation d’intérêts anciens en termes d’une théorie nouvelle, d’un modèle nouveau inspiré de l’informatique, de l’intelligence artificielle, des théories de l’information et de la linguistique générative et

STENGERS I., La volonté..., op. cit., p. 29.

STENGERS I., L’invention..., op. cit., p. 122, 127-132. L’auteur montre que cette théorie a littéralement mis au repos l’embryologie, discipline de pointe durant la première moitié du siècle, mais désormais "en attente du moment où on réussira à faire témoigner les processus embryologiques de leur relation essentielle avec l’information génétique" (pp. 127-128).

” Voir aussi : STEWART J., ANDREEWSKY E., ROSENTHAL V., "Le culte de l’information en biologie et en sciences du langage". Revue internationale de systémique, vol. 2, n° 1, 1988, pp. 15-28.

(22)

transformatiormelle. La méthode expérimentale objectiviste ne servira plus à étudier les lois mathématiques du comportement, mais à formaliser des processus mentaux à l’aide de procédures plus ou moins inspirées de l’intelligence artificielle. D’où l’ambiguïté de cette discipline, déjà soulignée au début de ce chapitre. Se revendiquant à la fois d’un objet et d’une méthodologie nouveaux, la psychologie cognitive ne fait en réalité qu’appliquer des modèles venant d’autres disciplines à un "objet" qui n’avait jamais vraiment été abandonné par la psychologie. Mais la conquête territoriale semble réussie : désormais plus personne qui étudie la perception, la pensée, les représentations mentales, la prise de décision, le langage, n’échappera à la métaphore informatique^*, même si la référence au "traitement de l’information" est souvent purement incantatoire (quand le terme devient par exemple synonyme de pensée).

En même temps, l’usage généralisé de la modélisation que permet l’ordinateur^^, introduit un déplacement partiel par rapport à la tradition théorético-expérimentale. Cette dernière procède par purification d’un phénomène et mise à l’épreuve expérimentale. Le dispositif expérimental témoigne à la place du savant de la réalité du phénomène construit-révélé par l’expérience, elle fait alors taire les sceptiques et les rivaux, ceux qui pourraient avancer que la théorie défendue n’est qu’une fiction^. Quant à la nouvelle simulation informatique, "lapuissance de l’ordinateur en tant qu 'instrument de simulation fait surgir, parmi les scientifiques, ce qu ’on pourrait appeler de « nouveaux sophistes », des chercheurs dont l’engagement ne se réfère plus à une vérité qui ferait taire les fictions, mais à la possibilité, quel que soit le phénomène, de construire la fiction mathématique qui le reproduitOr, le risque d’une dérive de ces modèles, qui les ferait devenir fiction tout court, est toujours présent, dérive due notamment à la sensibilité de ces modèles, où un grand nombre

Même un auteur américain aussi éloigné de toute approche par la modélisation informatique que Michael WAPNER est rangé par Baars dans les cognitivistes (voir son interview dans BAARS B.J., op. cit., pp. 317-336).

PAGELS H., Les rêves de la raison - L’ordinateur et les sciences de la complexité, Paris, InterEditions, 1990.

“ STENGERS I., L’invention..., op. cit., pp. 94-101.

STENGERS I., L’invention..., op. cit., p. 153.

(23)

de variables varient simultanément, à de petites variations aléatoires d’une seule variable. Dans les modèles décrivant la météo à venir, par exemple,

"des variations infinitésimales peuvent rapidement prendre de l’ampleur, plus rapidement que nous ne pouvons l’anticiper ou le contrôler, générant

ainsi le chaos. Une mouette battant des ailes à Boston peut générer une variation susceptible, en principe, de se transformer en un typhon dans le Pacifique . Ce petit phénomène amusant est bien sûr généré par les particularités du modèle informatique de simulation et n’a de sens que dans son cadre. Ce qui n’empêche pas de nombreux commentateurs pressés de proclamer que le battement d’une aile de mouette peut réellement déclencher des typhons !

4) Mais au-delà des bouleversements et déplacements internes au débat scientifique, il faut considérer le cadre social dans lequel ceux-ci s’inscrivent. Les modèles sous-jacents aux recherches empiriques, même s’ils peuvent donner des résultats vérifiables dans certains domaines, ne sont pas vérifiables en eux-mêmes, et quand ils sont falsifiables, leur falsification, même répétée, n’entraîne pas nécessairement leur chute (par exemple, Hull a continué son programme en ajoutant toujours plus de variables intermédiaires à ses équations, ce qui lui permettait de coller aux résultats expérimentaux; mais ses hypothèses, en se compliquant, perdaient tout intérêt). C’est donc à des facteurs extra-scientifiques qu’il faut faire appel pour saisir l’hégémonie récente des modèles informatiques en psychologie : à savoir les transformations sociales qui induisent un sentiment d’évidence de la métaphore informatique. Je reviendrai sur ces déterminants dans la conclusion, après avoir aussi passé en revue les

PAGELS H., op. cit., pp. 72-73. Les prévisions alarmistes de certains scientifiques concernant "l’effet de serre" ou le "trou dans la couche d’ozone", largement répercutées par les médias, sont basées sur des prévisions de ce genre. Ces dernières années, des voix s’élèvent pour remettre en cause le catastrophisme de ces prévisions. Voir LENOIR Y., La vérité sur l’effet de serre : le dossier d’une manipulation, Paris, La Découverte, 1992; KEMPF H., La baleine qui cache la forêt, Paris, La Découverte, 1994; TAZIEFF H., La terre va-t-elle s’arrêter de tourner ?, Paris, Seghers, 1990. Sans vouloir prendre parti dans ce débat, il me semble néanmoins révéler l’ampleur de l’enjeu lié à ces nouvelles techniques scientifiques. Enjeu plus modeste il est vrai en ce qui concerne la psychologie.

(24)

pratiques psychologiques telles qu’elles se développent en psychologie clinique et en psychologie scolaire.

4. Variantes de la clinique : des thérapies cognitives aux techniques labellisées

En quittant le laboratoire pour les pratiques cliniques, les modèles cognitivistes se sont considérablement modifiés et adaptés à la tâche nouvelle, à savoir servir de modèle opératoire dans les interventions. Nous verrons deux variantes de ces méthodes et techniques thérapeutiques : les thérapies dites cognitives et la programmation neuro-linguistique (PNL), qui ont réalisé chacune à sa façon la mise en pratique du modèle informatique. On verra notamment comment la construction théorique se trouve singulièrement simplifiée, les exigences épistémologiques ramenées à un niveau plus abordable et plus maniable pour le praticien, la vérification empirique devenant inexistante (pour la PNL) ou discutable (pour les thérapies cognitives). Le succès de ces techniques vient alors encore bien moins de leur possibilité de mise à l’épreuve empirique que du sentiment d’évidence qu’elles expriment.

a) Les thérapies cognitives^^

Les thérapies cognitives sont basées sur le travail systématique avec les

"cognitions" ou le "traitement de l’information" du client (ou patient). On a donc un modèle explicatif des troubles psychologiques ou de comportement en termes de cognitions déficientes et une procédure de remédiation qui se centrera essentiellement sur celles-ci (et non prioritairement sur les émotions ou les comportements manifestes). Mais dans la pratique clinique, le terme de traitement de l’information tend à se confondre avec celui de processus de pensée, au détriment de toute recherche sur les interrelations entre ceux-ci et les processus neurologiques et sensitifs. Les thérapies cognitives arrivent ainsi à une vision très proche du sens commun en ce qui concerne la perception, la mémoire, la pensée.

Voir : COTTRAUX J., Les thérapies cognitives, Paris, Retz, 1992, 254 p.

(25)

L’intervention consistera alors à analyser et modifier ces processus de pensée. Les explications et traitements de la dépression, que nous aborderons plus loin, sont exemplatifs à cet égard.

Tout comme dans le champ académique, les cognitivistes se définissent souvent par opposition aux behavioristes, même si, comme on l’a déjà vu plus haut, il semble se dessiner des rapprochements et des modèles mixtes (le cognitivo-behaviorisme). Le tableau suivant, donné par Blackburn et Cottraux^, résume très bien l’opposition entre les deux positions, du moins si elles sont défendues dans leurs versions "radicales".

TABLEAU : COMPORTEMENTALISME VERSUS COGNITIVISME (Blackbum & Cottraux, 1988) Comportementalisme radical Cognitivisme radical

Paradigme Associationnisme Traitement de

l'information

Hypothèses Esprit = table rase

Comportement produit de l’environnement

Structures mentales innées Comportement produit de l’activité mentale

Thèmes de recherche Conditionnement Apprentissage

Processus mentaux, langage

Acquisition du savoir Méthodologie Conditionnement classique et

opérant

Protocoles de cas individuels

Etudes des processus cognitifs par le temps de réaction

Simulation par ordinateur

Concepts Stimulus, réponse,

renforcement Performance

Input, attention, mémoire, rappel, processus et schémas cognitifs, output

Modèles Psychologie animale Information et intelligence

artificielle

Applications Modification de comportement Modification cognitive ou cognitivo-

comportementale

^ BLACKBURN I.M., COTTRAUX J., Thérapie cognitive de la dépression, op.

cit., p. 15. Je cite le tableau tel qu’il est donné par les auteurs. Je n’utiliserai pas le terme de "paradigme" dans le sens que ceux-ci lui donnent.

(26)

Les thérapies cognitives se sont surtout développées à la suite des travaux effectués par Beck à partir de 1959 sur des patients déprimés.

Rapidement, il s’est orienté vers l’étude du rôle des cognitions conscientes, puis préconscientes. Lors des thérapies qu’il a mises au point dans les années soixante et soixante-dix, l’intervention portait surtout sur les pensées automatiques et le dialogue interne, postulés tous deux comme étant à l’origine des dépressions. La première étude contrôlée remonte à Rush et coll. (1977) qui ont comparé les effets de l’imipramine (un des principaux médicaments antidépresseurs) et de la thérapie cognitive sur les cas de dépression majeure. Ils ont trouvé de meilleurs résultats à six mois de post-cure dans le groupe qui avait reçu de la thérapie cognitive*^^ Cette étude, bientôt suivie par d’autres, fut la première à montrer que la psychothérapie pouvait avoir une efficacité supérieure aux antidépresseurs, même si l’administration des derniers est bien plus facile et confortable pour le psychiatre. (Ce dernier fait explique sans doute pourquoi, malgré les preuves "scientifiques", l’usage des médicaments reste actuellement bien plus répandu dans le traitement de la dépression que celui de la thérapie cognitive. D’ailleurs, les deux méthodes exigeant un investissement en temps et en argent très différent, ne sont pas vraiment comparables : les preuves expérimentales invoquées ne sont donc pas vraiment concluantes).

Le traitement de la dépression étant le cheval de bataille et le domaine de prédilection des thérapies cognitives, il pourra nous servir à illustrer et analyser le modèle sous-jacent à cette forme de psychothérapie. Sous le titre "L’ordinateur, métaphore du fonctionnement mental", Blackburn et Cottraux présentent une description du fonctionnement mental par analogie avec celle de l’ordinateur :

"L ^organisme traite l'information (stimulus) en fonction de schémas acquis. Ceux-ci, avec l'aide des processus cognitifs (assimilation, accommodation, heuristiques, distorsions de la pensée logique) transforment l'information en événements cognitifs (pensées et images mentales) qui interagissent avec le comportement moteur. (...) Le stimulus correspond à l'input (entrée des données), les schémas au hardware

BLACKBURN I.M., COTTRAUX J., op. cit., p. 20.

(27)

(mémoire morte), les processus au software (programme ou logiciel), les événements cognitifs et le comportement correspond à l ’output (écran ou imprimante).

Le cerveau traite les stimuli ou les événements de Venvironnement (input) en fonction de schémas stockés dans la mémoire à long terme, ils sont transformés par les processus cognitifs (software) en événements cognitifs (pensées, images mentales) et en comportement verbal et moteur, qui représentent leur produit terminal (output). Le comportement rétroagit sur les schémas qu’il vient confirmer ou infirmer

Quant à la dépression, elle serait due à un dysfonctionnement du processus mental : "La pensée dépressive s'enracinerait dans une structure cognitive profonde, qui trouve sa traduction superficielle dans des erreurs logiques. Leur dénominateur commun est de produire des interprétations exagérément lugubres de l’expérience vécue. (...) Dans le cas de la dépression, des schémas irrationnels dépressogènes, stockés dans la mémoire à long terme, vont induire des anticipations négatives, des monologues intérieurs défaitistes qui sont le résultat de distorsions de la pensée logique. Ces événements cognitifs vont participer au déclenchement et au maintien de l’évitement social, du ralentissement, et de l’inhibition comportementale. Le déficit comportemental viendra confirmer rétroactivement le schéma : la défaite confirme le défaitisme qui l’a provoquée .

En résumé, d’après Blackburn et Cottraux, "le déprimé se maltraite en traitant mal l’information". Il y aurait donc une façon correcte, adaptative, de traiter l’information, ce serait "la confrontation de la pensée à la réalité" qui ne saurait être assurée que par le "traitement pas à pas et logique de l’information"^^. Or, le patient dépressif aurait acquis des **

** BLACKBURN I.M., COTTRAUX J., op. cit., pp. 22-23. Le passage cité montre chez nos auteurs une connaissance quelque peu rudimentaire des ordinateurs ! Le hardware est en réalité l’ensemble des constituants matériels et pas la "mémoire morte", celle-ci s’appelant aussi ROM (Read Only Memory) (Voir par exemple : DE ROSNAY J., DE ROSNAY S., Branchez-vous - L’ordinateur en tête à tête, Paris, Presses pocket, 1986).

BLACKBURN I.M., COTTRAUX J., op. cit., pp. 21-22.

BLACKBURN LM., COTTRAUX J., op. cit., p. 28.

(28)

"schémas", "représentations non spécifiques mais organisées de l’expérience préalable qui facilitent le rappel mnésique, mais en même temps entraînent des distorsions systématiques des nouvelles constructions mentales Ces schémas dépressogènes donneraient systématiquement un sens dépressif au vécu actuel, ils ont une forme verbale impérative ("Pour être heureux je dois toujours réussir tout ce que je fais"), ils seraient inconscients et stockés dans la mémoire à long terme. Par ailleurs, ils peuvent être latents et inactifs pendant de longues périodes et être déclenchés par des stimuli environnementaux spécifiques. Ce qui les rend particulièrement dangereux, c’est qu’ils traitent l’information de façon automatique, sans recours à la réflexion consciente. On voit aisément que c’est avec les virus informatiques que ces schémas dépressogènes ont le plus de ressemblance !

D’autres auteurs parleraient plutôt de "heuristiques" (comme en intelligence artificielle) : l’homme n’ayant pas toujours la possibilité (ou le temps !) de traiter l’information "pas à pas et de façon logique", il doit nécessairement avoir recours à des heuristiques, ici définies comme

"jugements rapides sur les événements dans des conditions d’incertitude".

Ces heuristiques auraient l’avantage d’être plus économiques, mais porteraient en elles le risque de "distorsions cognitives" qui peuvent par exemple être génératrices de dépressions ou d’autres troubles mentaux.

Bref, selon ces approches l’information serait donnée telle quelle, il suffirait de la traiter pas à pas et sans se tromper, en utilisant le bon logiciel. Elles reposent donc sur le postulat, dénoncé par ailleurs par les approches connexionnistes et par le courant "autopoietique" de Varela^°, d’une existence a priori et extérieure à l’homme de l’information, que le système cognitif se contenterait de traiter dans un second temps. Or, il ne peut y avoir d’information que codée, et ceci doit se faire par l’humain.

Par ailleurs, la distinction que font les thérapeutes cognitivistes entre le bon traitement logique de l’information et les heuristiques "illogiques"

entraînant des "distorsions cognitives" repose sur le postulat qu’il y a

BLACKBURN I.M., COTTRAUX J., op. cit., p. 25.

VARELA F., Connaître - Les sciences cognitives, tendances et perspectives, Paris, Le Seuil, 1989, chapitres 4 et 5.

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