DOI 10.1007/s11839-009-0119-z
ARTICLE ORIGINAL /ORIGINAL ARTICLE DOSSIER
Représentations du cancer en fin de vie : temps, espace et regard de l ’ autre
Representations of cancer at end of life: time, space and relationship with others
R. F. Bellouti · R. Caron
© Springer-Verlag 2009
Résumé : La présente étude vise à appréhender, avec une approche qualitative, le vécu des patients atteints d’un cancer et hospitalisés en unité de soins palliatifs. L’analyse d’entretiens menés avec six patients révèle quatre dimensions essentielles dans leur vécu : le lien à l’autre, l’agir dans et sur l’espace, le temps de la maladie, le sens de la maladie et de la vie. Au-delà de ces invariants, c’est le rapport singulier à l’autre, au corps, au temps et à l’espace qui est mis en évidence dans les propos du malade, comme étant le support des représentations qui lui permettent de penser l’expérience du cancer incurable et des soins palliatifs.
Mots clés :Cancer– Soins palliatifs– Vécu– Représentations– Lien
Abstract:This study aims to understand, qualitatively, the life experience of cancer patients hospitalised in a palliative care unit. Analysis of interviews with six patients reveals four essential dimensions of life experience bond to others, acting into space and on space, the experienced time, sense of the disease and of life. Going beyond these invariables, we highlight in each patient’s discourse his or her particular relationship with others, with time and space and with his or her body. This special relationship underpins representa- tions which enable patients to think about their experience of incurable cancer and palliative care.
Keywords:Cancer–Palliative care– Life experience– Representations– Relationship
Introduction
Le cancer bouleverse le rapport du sujet au monde et crée une rupture dans son histoire [14]. Quand le malade ne peut plus être guéri, il est face à la réalité de l’imminence de sa mort. Il est plus que jamais confronté à l’impuissance dont découle l’angoisse de mort, qui est, selon Freud, le produit de l’élaboration de l’angoisse de castration [8]. Des auteurs comme Parkes [15], De M’uzan [13] et Aubert [1] rendent compte du travail psychique à l’approche de la mort. Ce travail de deuil de soi et de la vie amènerait le sujet à désinvestir ses objets libidinaux et à assumer psychique- ment sa mort [1]. Ce postulat est critiqué parce qu’il
« psychologiserait » la mort en décrivant un cheminement psychologique précis chez les malades mourants [4,5]. Dans ce débat théorique au sujet du vécu du malade grave, des historiens comme Elias [6] pensent que l’attitude défensive contemporaine à l’égard de la mort, accentue la solitude des mourants. Ces considérations nous amènent à nous ques- tionner sur l’expérience subjective du cancer et des soins palliatifs : Comment est-ce-que le patient perçoit sa propre situation et comment en rend-il compte ? C’est ce que nous visons à explorer par une clinique phénoménologique qui consiste à mettre entre parenthèses des présupposés théoriques et culturels et à appréhender le phénomène étudié sans à priori [10], afin de percevoir l’expérience subjective du patient et parvenir à nous la représenter [18].
Méthodologie
La population de l’étude est composée de cinq hommes et une femme, âgés de 49 à 81 ans, atteints d’un cancer, informés de leur diagnostic et hospitalisés dans une unité de soins palliatifs. Chaque patient participe à un entretien non dirigé d’environ 30 mn, durant lequel il est invité, à l’aide d’une consigne de départ, à parler de son vécu présent et à le décrire. Les entretiens intégralement enregistrés sont retranscrits et soumis à une analyse de contenu inspirée des méthodes de Giorgi [9] et Delefosse [17]. Il s’agit de R. F. Bellouti (*)
Doctorante en psychologie clinique–Laboratoire PSITEC (EA 4072) Université Charles De Gaulle–Lille III
Résidence Triolo,
8 rue Trémière, 59650 Villeneuve d’Ascq Tél. : 06 72 55 67 73
e-mail : [email protected] R. Caron
MCF–HDR
Laboratoire PSITEC (EA 4072)
rechercher dans le discours des patients les invariants et les problématiques singulières, en prenant en compte les formations de l’inconscient, les associations d’idées et l’intersubjectivité dans l’entretien de recherche [16].
Que nous révèle le discours des patients ?
L’étude révèle les préoccupations qui sont au premier plan chez les patients, à travers la présence de thèmes récurrents dans le discours d’au moins 5 participants. Les malades rendent compte d’un besoin d’être considérés dans leur dimension humaine et témoignent de l’importance de la présence des proches et des échanges relationnels. Ils rendent compte de leur vécu de la dépendance, du sentiment d’impuissance, de l’espoir et de leur quête de sens. Ils s’expriment aussi sur leur vécu de la douleur (ou de son absence) et des handicaps liés à la maladie. Ils font part d’un désir d’activité et de mobilité lié à l’angoisse de mort qui apparaît aussi dans la peur envahissante de voir la maladie s’aggraver. L’analyse de la singularité avec laquelle ces thèmes apparaissent dans chaque entretien de recherche, révèle quatre dimensions essentielles dans le vécu de chacun : Le lien à l’autre, l’agir dans et sur l’espace, le temps de la maladie, le sens de la maladie et de la vie. Ces catégories invariantes ne sont pas exhaustives, mais elles nous montrent que la façon dont les patients rendent compte de leur expérience est liée à leur rapport à l’autre, au corps, au temps et à l’espace. Autrement dit, les dimensions observées sont subordonnées au rapport singulier du sujet à son monde. Si le lien à l’autre est important, sa fonction dans la dynamique psychique diffère d’un patient à un autre. Si nous constatons que leur temporalité est bouleversée, chaque malade en fait l’épreuve de façon singulière. De la même manière, l’espace tel que le vit le malade apporte une compréhension de la façon dont il vit sa maladie et l’approche de la mort. Toutefois, ce qui nous intéresse est de savoir de quelle façon il symbolise la dure réalité en lien avec l’espace perçu. Enfin, la question du sens se pose en termes de construction singulière liée à l’histoire de chaque malade et à sa conception du monde. Nous mettons en évidence, dans ce qui suit, les représentations des patients, au fil de leurs paroles. Les propos des malades sont donc déclinés afin de comprendre leur rapport aux dimensions observées et le lien de ce rapport avec les représentations de la maladie et de l’imminence de la mort.
La valeur de soi dans le regard de l
’autre
« Quand ils viennent, je suis heureux, quand ils ne viennent pas, je suis malheureux » « Quand on est malade et qu’on avance dans l’âge, on a l’impression d’être rejeté, et ça nous fait partir à une vitesse incroyable dans la maladie » « C’est
ça qui manque, c’est les malades... les visites tout le monde n’en a pas... ceux qui sont valides bien sûr, ils aimeraient bien se voir... parce que vu l’âge et puis la maladie, au moins ils réussissent à avoir quelque chose » (Mr M., 60 ans).
Le rapport à l’autre est intimement lié à la représentation de soi-même et au sens que prend le quotidien du malade.
Avoir de la valeur pour autrui rétablit le sentiment de sa propre valeur et celle du temps vécu. La maladie et la sénescence donnent le sentiment que le lien qui l’unissait aux siens est menacé et la séparation qu’implique l’hospitalisation est vécue dans l’angoisse de perte d’objet.
Mr M. a un sentiment de perte d’appartenance et a l’impression de ne plus avoir sa place en tant qu’acteur dans le groupe. Il recherche son identité dans le regard d’autres malades à qui il pourrait être utile. Il restitue son identité qui se perd dès que le regard affectueux des proches s’éloigne : « Rien qu’un petit bonjour, ça y est. Ça vaut mieux qu’une série de piqûres. Ça vous retape un homme...
Le moral revient ». Quant à Mme Z., elle dira : « Ici toute seule je m’ennuie... je ne suis pas rentrée pour ça moi.
Demain je vais le dire au médecin... si je reste ça va aller de pire en pire ». Les patients mettent en images leur sentiment d’unité psychosomatique. Ils se représentent la santé comme tributaire du lien, comme menacée par la séparation avec les êtres aimés.
Le lien à l
’épreuve de la dépendance
« J’ai ma compagne qui vient manger avec moi le midi... on se sent bien. Enfin moi je me... elle aussi... parce que bon, elle ne pouvait plus me garder ». Mr D. nous parle d’un sentiment de ne plus être un objet de désir pour sa compagne et d’avoir perdu son statut d’homme en ayant acquis celui de malade dépendant. Chez Mr C., c’est la représentation d’un corps-objet qui est mise en avant car il questionne son appartenance humaine. Selon ses termes, il ne peut rester avec les autres mais être « conservé » par eux : « J’espère que je resterai le plus longtemps possible ici, parce que je ne sais pas s’ils peuvent me conserver continuellement ».
« Vous êtes là incapable de faire quoi que ce soit... vous ressentez beaucoup de honte. Vous n’êtes plus une personne à part entière ». Mr G. fait appel ici à notre capacité à nous identifier à lui. Il y a là une quête de reconnaissance de son statut d’être à part entière dans le regard de l’autre. Nous retrouvons cette demande chez Mr C. qui expose symbo- liquement, au chercheur qui est une femme, son organe génital atteint par la maladie, afin d’être réassuré sur son identité d’humain et d’homme : « J’avais des testicules énormes, et au bout de la verge, j’ai unœdème... excusez- moi de vous dire ça mais vous êtes quand même dans le métier ». Nous constatons également un mouvement
défensif dans la narration qui le protège dans son identité sexuelle quand il est porté par des“dames”. Cette situation est si mal vécue que l’erreur grammaticale « ils » vient l’occulter. Ce déni disparaît en même temps que le malaise ressenti, pour laisser place au « elles » : « Les dames, ils n’arrivaient plus. C’étaient trop lourd pour eux. Avec un appareil donc, ils m’ont posé... C’est beaucoup mieux pour elles, et pour moi aussi ». Le sentiment de perte d’appartenance humaine est aussi représenté par une sorte de robotisation liée à l’immobilité et à la perte de contrôle des fonctions végétatives : « Je ne marche pas, je ne fais pas de mouvement. Alors, il faut bientôt me faire aller artificiellement à... (à la selle) » (Mr C.).
Le sujet, au-delà de la vulnérabilité
Il est primordial pour le malade d’être perçu au-delà de la maladie et de la vulnérabilité physique, de continuer à être un adulte qu’on consulte parce qu’il demeure acteur de son devenir et qu’il est reconnu comme un interlocuteur à part entière : « Quand j’ai une question à poser, on me répond » (Mr G.) Cela implique aussi que le soutien par l’écoute ne peut être apprécié que si le malade est perçu comme un sujet de désir. Les propos de Mr D. en attestent. Ils renvoient à des situations d’écoute perçues et vécues différemment :
« Le monsieur (un bénévole) il est venu à des heures. Bon, je lui ai dit que je dormais, et ce monsieur, il me posait des tas de questions alors moi je m’endormais » « Il y a des gens qui viennent, des psychologues, des bénévoles... avant je n’avais rien. J’allais en consultation et c’était tout. Je ne la supportais pas cette période ».
Lien social et transcendance
« C’est l’homme qui se détruit lui-même... On le savait et on a laissé faire. Je n’ai pas manifesté... et puis ils nous prennent pour des imbéciles : comme Tchernobyl, les nuages radioactifs se sont arrêtés à la frontière ! ». Les propos de Mr M. sont l’exemple d’une sublimation face à l’angoisse de mort et à la culpabilité liée au bilan de la vie.
Le désir de toute puissance qui permet de maintenir le désir de vivre jusqu’au bout est relié à une cause humaniste qui donne un sens à la maladie et à la mort. La représentation étiologique du cancer ici est celle d’un drame humain lié à une faute collective. Cela permet de diluer la souffrance individuelle dans la représentation d’un sort universel.
Lien et angoisse de mort
Le malade peut penser sa mort à travers ce qui le lie à ceux qui vont rester : la descendance ou la communauté des
humains. Cela lui permet de se représenter le monde après son départ : « La maladie, je la vis très mal. À soixante ans, être dans l’état dans lequel je suis. Parce que je pensais partir vers 90 ans... ça c’est le plus dur pour moi... c’est de finir comme ça, c’est-à-dire sans accomplir ce que j’aurais voulu... établir mon fils dans un boulot... la vie, qu’il commence la sienne ». Mr M. se représente la continuité de son être à travers la vie de son fils. Il se la représente aussi à travers la continuité du monde : « Parce que la terre, elle est belle, si on en prend soin... Oh moi j’aurais pu tirer ma révérence. Mais je plains celui qui va rester là après ». Il y a là aussi un désir de transmettre son savoir sur le monde et la représentation d’une mort-délivrance qui donne du sens à la finitude.
Le corps malade entre objectivation et subjectivation
« J’ai eu d’autres maladies... Je m’en suis sorti complète- ment... mais bon, le cancer, là c’est pas pareil, le cancer », Mr G. se représente le cancer comme l’invincible mal. Mr C.
dira : « Les cellules se transforment, se modifient... elles sont mauvaises quoi si je peux dire » « On m’a opéré pour aller gratter le mauvais, pour voir ce que c’était, si c’est un cancer ou autre ». Le cancer incarne l’impuissance face à la mort. Il est représenté comme le mauvais de soi, fait de cellules mutantes et sournoises, le mal qui se cache et qu’on doit gratter pour découvrir. « Quand ils m’ont opéré, ils ont laissé des déchets prostatiques... à la longue, ces déchets prostatiques se sont reformés... et ce truc là il me coincerait les veines ».
Mr C. tente ici de se représenter ce qui se passe dans son corps, à partir du discours médical. Ce discours peut être intégré aux représentations subjectives de la maladie ou, au contraire, gêner l’imagination et la subjectivation de la maladie [11].
Représentations de la maladie et angoisse de mort
« J’ai des caillots de sang qui montent et qui sont bientôt en dessus du poumon là. Ça devient dangereux quoi ». Attentif à ce qui se passe dans son corps, Mr C. élabore l’angoisse de mort par la représentation de la maladie en train de gagner du terrain, d’un danger mortel imminent qu’il porte en lui-même et qui représente l’imminence de la mort. Les propos de Mr D. montrent comment les informations objectives que détient le malade au sujet de sa maladie peuvent l’empêcher de phantasmer le cancer et de lier l’angoisse à des représentations archaïques [2] : « Quand je fais mon scanner, la veille je suis stressé, pour qu’on me dise après ça s’aggrave. Ça s’est un petit peu augmenté, mais c’est minime, il n’y a pas de crainte, il n’y a pas de
métastases, il n’a pas augmenté tellement. Bon, ça ne me soulage pas ». L’angoisse de mort de Mme Z. est accentuée par l’alitement et l’absence de douleur. Elle a une représentation de soi comme emprisonnée dans un corps inanimé, comme désinvestie par un corps médical qui ne voit en elle qu’un objet de soins :
« Je prends soin de mon corps, mais le reste c’est rien. Je suis comme quelqu’un qui est mort-vivant. Je ne suis pas morte moi ! Si je vois le médecin je vais le dire ».
Les représentations de la douleur
« C’est pas marrant les douleurs. Je suis toujours dans ce monde là. C’est horrible... Je retrouve la paix dans le sommeil ». Les patients se représentent leur douleur comme un monde qui les enferme, qui les envahit et les sépare de la communauté des bien-portants par son caractère indicible :
« La souffrance c’est intolérable. C’est... surtout de fortes souffrances. C’est pas des petits maux de tête où un... où une douleur dans le ventre. C’est autre chose. C’est une
« lançure »... oh, je ne sais pas comment expliquer ».
Mr C. crée un mot (lançure) parce que rien ne correspond dans le vocabulaire existant à ce qu’il ressent dans sa chair.
« Je disais vivement que je ne suis plus là, que j’aurais plus mal... on se le dit tellement qu’on souffre ». Mr D. exprime ici le désir désespéré d’échapper à l’insupportable douleur par la mort qui est ici représentée comme silence des organes.
L
’espace de la maladie
« Mais avoir été me promener, non. Le seul truc que je fais c’est prendre l’ambulance » « Toujours être assis comme ça, et puis quand vous voyez le soleil derrière... vous montez les escaliers, que vous redescendez, que vous avez une douleur et que vous devez aller aux toilettes d’urgence... ».
Mr D. nous décrit l’espace vécu de la maladie, celui qui est contaminé par elle et qui ne laisse plus de place à ce qui est en dehors d’elle. C’est l’absence de liberté qui est au premier plan. Être contraint à avoir pour seul but de déplacement les soins, enferme le patient dans le monde de la maladie. La liberté, le plaisir et l’intentionnalité d’une action dans l’espace apparaissent comme des composantes essentielles du sentiment d’agir qui permet d’être acteur dans le monde et de se sentir vivant. Cela nous renvoie au propos de Levinas [12] qui décrit la mort de l’homme comme l’arrêt de monstration des mouvements expressifs.
L’espace et le temps apparaissent ici comme réduits à la réalité de la maladie. Le malade ne peut avancer vers le soleil qui vient symboliser la vie, dans une représentation qui nous évoque la luminosité et la chaleur. Il se sent constamment rappelé au monde de la souffrance, de la contrainte et de l’interdit.
Le temps de la maladie
Le rapport au temps apparaît dans les propos des patients comme sous-tendant les représentations de la douleur, de la mort et de la traversée de la maladie. Le malade se focalise sur le passage du temps qui contient la souffrance : « Ah la douleur, c’est atroce... pendant des heures parfois : Ayayayae ! Ayayayae ! Comme ça, sans arrêt, sans arrêt » (Mr C.). « Heureusement que la mort elle vient assez vite...
en attendant, si vous vivez quand même cinq minutes, cinq minutes de souffrance, ça fait beaucoup ». Dans ce dernier propos, Mr M. associe cette représentation de douleur atroce aux victimes de Tchernobyl. Nous savons pourtant par l’équipe soignante qu’il souffre beaucoup. Cette mise à distance lui permet de mettre en images un éprouvé horrible à penser. Par ailleurs, le temps de la solitude et de l’absurde que représente la séparation avec les proches est perçu comme rallongé par l’attente : « Un petit bisou et puis voilà. Après quand ils s’en vont, on sert la gorge. On se dit bon, à la semaine prochaine va, et on compte les jours ».
Mr. D évoque le temps de l’endormissement : « J’allais voir le docteur le matin, on augmentait la morphine mais je ne faisais pas tout... parce que j’aurais dormi au bout d’un jour ». Introduit par le traitement de la douleur, ce temps est perçu comme un temps perdu. Le patient nous dit ici que le temps de la souffrance peut avoir plus de valeur et de sens que le non-temps de l’inconscience.
Épreuve du temps et angoisse de mort
Le temps de l’incertitude et de l’impuissance prend sens dans la seule certitude pour le malade que tout cela aura une fin [18]. Mr C. se représente la mort comme déclin de la vie et le trépas comme douleur insupportable et inimaginable : « Je m’en fais une raison. Je sais que ce n’est pas éternel, que ma maladie, elle va un petit peu me ranger comme ça, à la fois...
La vie, elle, elle va s’estomper. Dans combien de temps, je n’en sais rien. Mais enfin, je ne voudrais pas souffrir ». Mr D.
aussi vit l’attente angoissante d’un événement probable qui ne vient pas et face auquel la résignation peut être apaisante :
« J’attends les événements... Ça devient de plus en plus dur maintenant... Il y a des fois je me couche et je me dis aye aye aye, qu’est ce qui va se passer demain matin ?... Et puis après si ça doit arriver ça doit arriver... Alors ce serait bête quand même à soixante ans ».
Rapport à l
’espace et angoisse de mort
« L’immobilité elle m’oblige... à ne plus penser aux meilleurs moment... Je suis immobilisé. C’est tout » (Mr C.). Ne plus pouvoir agir dans l’espace représente
une mort avant la mort. La non-vie représente l’inactif selon Byock [3]. L’angoisse liée à la représentation d’un soi figé apparaît comme intense : « Je voyage quand même, parce que si je reste allongé qu’est ce qui va m’arriver ? » (Mr D.). « Je ne savais plus où j’étais... Du coup j’ai cru que j’étais mort... Je me suis dis ça y est je suis mort... Ça c’est l’angoisse, plein d’ennui... ça fait voyager la tête » (Mr M.). Le sentiment d’inquiétante étrangeté de Mr M.
lui fait représenter la mort comme un voyage de l’esprit dans un hors du temps et un hors de l’espace.
Temps et construction du sens
« J’ai été opéré deux fois à deux jours près... Un an après à Pâques, je rentrais à Pâques aussi »
Mr D. a des représentations étiologiques archaïques du cancer, malgré les informations médicales reçues. Pâques, jour de résurrection et de purification des fautes, est associé à l’apparition du cancer. La culpabilité archaïque trouve à se lier dans la représentation d’un cancer-châtiment. Pour Mr M., la cause de la maladie est associée à la justice et à une logique du sort qui rend le cancer sensé, cohérent et acceptable : « J’ai pas souvent été malade... et il fallait que j’ai mon tour aussi quoi. Parce que soixante ans sans rien avoir, c’est trop beau ».
Représentations des soins palliatifs
« J’ai été en retraite mercredi passé, le jour où je suis rentré ici, et le jour de mon anniversaire » « Voilà, j’ai soixante ans. Si je peux faire encore quatre, cinq ans, dix ans, j’essaie de me dire laisse-toi pas aller... On essaie de nouveaux traitements. On verra ce que... » « Qu’on me soulage et puis voilà. C’est tout ce que je demande, ne pas avoir de mal » (Mr D.). La représentation d’un sens derrière les coïn- cidences d’événements avec l’hospitalisation est intégrée dans une phantasmatisation visant à comprendre ce qui arrive. La retraite vient dans ce contexte signer l’entrée dans le monde de la vieillesse et le cheminement vers la mort.
Mr D. a une représentation de l’USP comme lieu de traitement de la douleur quand il n’y a plus rien à faire et comme espoir de prolonger la vie par les progrès médicaux.
Cela lui permet de se projeter dans un futur qui n’exclue pas la possibilité de guérison. Cette possibilité, Mr M. ne l’envisage pas. Pourtant, il se représente les soins qu’il reçoit comme étant à visée curative : « Qu’on nous rende la santé. Voilà ce qu’on peut demander de mieux. Ils s’y appliquent, mais on ne retrouve pas de miracle ». Tandis que Mr C. perçoit la dimension palliative de ses soins :
« On va me prolonger la vie, c’est tout. Quand il n’y a plus d’espoir de quelque chose, ça devient triste ». Mr D.
nomme l’unité « Pédiatrie » puis « Pelliastrie ». Peut être est-ce là la représentation d’une régression, ou celle d’un lieu de vie et d’espoir ? Mme Z. nous dit : « Là bas, il y a moi, il y a mon mari, il y a mes gosses. Ça bouge. C’est mieux chez moi qu’ici. Ici c’est comme une maison de repos, c’est tout... Moi on m’a fait rentré pour le soin. On ne m’a pas fait rentrer pour dormir ». La perception que la patiente a de l’espace des soins questionne le sens des soins palliatifs pour le malade. Si ces derniers ne visent pas la guérison, perdre ce qui constitue le sens de la vie pour les recevoir n’est-il pas un prix trop cher payé ?
Conclusion
Au centre des représentations des patients que nous avons rencontrés, nous retrouvons : le lien aux proches, à l’entou- rage, à la communauté sociale et humaine, l’espace-temps vécu dont la maladie mortelle bouleverse la perception, le corps malade souvent objectivé et demeurant corps de désir tant qu’il est possible de le phantasmer.
Par ces représentations, les malades élaborent leur angoisse de mort et recherche le sens de la maladie. Ils élaborent la réalité des pertes et des séparations afin de l’intégrer dans la trame de leur histoire. Ce travail d’intégration se fait notamment par le bilan de la vie et la constatation de ce qui restera à jamais inachevé à cause de la mort. Nous observons chez les patients, que le travail psychique s’appuie sur ce que la réalité de la maladie cancéreuse et de l’imminence de la mort les amène à surinvestir, en l’occurrence, le corps malade qui échappe au contrôle, les objets libidinaux avec qui le lien est menacé, le temps et l’espace dont la perception est bouleversée. Le malade semble s’appuyer sur ces dimensions, dont il est plus que jamais conscient, pour appréhender les éléments de la réalité par la représentation qui a pour intentionnalité la recherche du sens.
Cette étude n’a pas pu inclure plus de six patients parce que la recherche auprès des malades qui vont mourir peut être perçue comme les confrontant à l’impensable. Les propos des participants témoignent cependant de la place de la mort de soi dans leur pensée. Elle n’est pas centrale, contrairement à l’angoisse de mort qui est très présente, mais elle est abordée au sein de l’entretien non dirigé.
Pouvoir trouver encore du sens à l’existence, grâce à l’Autre qui en favorise la construction, c’est permettre d’endiguer l’angoisse que l’imminence de la mort fait violemment émerger. La vision que les malades ont de l’imminence de leur mort nous permet d’en comprendre la place dans leur dynamique psychique et de percevoir une partie importante de leur expérience. Selon Freud, la mort est irreprésentable, mais elle est pensable et possible à anticiper [7]. Nous supposons que ce postulat d’irreprésentabilité est parfois compris comme impossibilité à penser la mort et qu’il
mériterait d’être revu à la lumière de la clinique. Zittoun observe ce genre d’assimilation de concepts au sujet du modèle psychanalytique du temps. Selon elle, les présup- posés théoriques peuvent être un obstacle à la perception de l’expérience subjective des malades graves, d’où l’intérêt de la recherche phénoménologique [18].
Déclaration de conflit d’intérêt :Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflit d’intérêt.
Références
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