Psycho-Oncol. (2009) 3:252-253 DOI 10.1007/s11839-009-0162-9
EXTRAIT DE COMMUNICATION
Donner un sens à son cancer, « ça m’avance à quoi ? »
J. Mallet
© Springer-Verlag 2009
Aussi étonnant ou dérisoire que cela puisse paraître, l’un des atouts permettant à l’homme de résister et de survivre psychiquement aux événements les plus éprouvants pourrait résider dans sa capacité à les « penser », autrement dit, à leur donner du sens et à les intégrer dans sa vie, dans son histoire. Face à son cancer, sachant qu’il n’a «pas vraiment le choix», nous dit Ronan, il lui faut arriver à « faire avec » cet événement indésirable qui désormais fera partie de sa mémoire et de son histoire.
Avec le cancer, tout commence souvent avec ce fameux choc de l’annonce et cette angoisse qui l’accompagne. Le choc de l’annonce, cette rencontre brutale qui provoque un véritable effroi bien souvent inoubliable, est un fait clinique aujourd’hui largement décrit. Cependant, il reste important de souligner que cette annonce produit surtout une sorte d’anesthésie de la pensée face à une nouvelle que le malade (ou le proche) ne peut intégrer spontanément, comme il le ferait pour une information anodine. L’adolescent et ses parents sont tout à coup face à une nouvelle « impensable » qu’ils ne peuvent « ni fuir, ni accueillir» [1].
Ce temps de sidération va peu à peu retomber pour laisser réapparaître l’angoisse qui, dans bien des cas, était déjà présente avant l’annonce à travers de multiples questions sur ce qui peut bien se passer.
De là, qu’est-ce que l’expression « mettre du sens » peut bien vouloir dire ? Dans la même idée, on pourrait simplement s’interroger sur l’utilité de la parole, de la mise en mot : «À quoi sert de parler ? Ça n’enlèvera pas la maladie», entend-on souvent et c’est incontestable !
L’objet de cette communication est donc de se demander ce que la parole et le travail de mise en sens peuvent apporter à l’adolescent dans de telles situations de crise et comment cela se traduit-(il) dans le discours mais aussi dans le comportement de l’adolescent (?).
Bien que la formule puisse paraître abstraite, voire obscure, il est assez courant de « mettre du sens » sur ce qui nous arrive ou sur ce que nous réalisons, et cela, bien souvent, sans nous en rendre compte, tout au long de notre
vie. Par exemple, on peut se dire que ce qui a motivé notre choix de métier (infirmière, médecin ou même psycholo- gue) est dû à telle ou telle rencontre, à tel événement de notre histoire, etc.
Est-ce pour autant comme cela que les événements se sont réellement enchaînés ? Peu importe, il se trouve que nous tenons à nos petites croyances sur l’itinéraire de notre vie. De façon générale, nous percevons notre vie à travers le voile du fantasme. Cette capacité à penser les événements, à élaborer des scénari, c’est-à-dire à fantasmer, signe une certaine normalité et même une bonne santé psychique, par exemple, pour s’échapper d’une réalité parfois difficile à assumer jusqu’au moment où un événement bouleversant et inévitable tel que l’effraction d’un cancer dans une vie confronte brutalement la personne à un impensable, à un impossible, autrement dit, un hors-sens, pourtant inévitable.
« Ce n’est pas possible», «cette histoire n’a pas de sens», «ce cancer ne peut pas avoir un lien avec nous !» nous adressent des parents, refusant cette terrible réalité. Chez l’adolescent, ça peut se traduire sous différentes formes dont le refoulement est, là aussi, bien souvent à l’origine : «j’ai une maladie mais j’sais plus ce que c’est…un nom trop bizarre» ou bien «j’y pense pas trop, je préfère penser à autre chose».
L’une des réactions courantes est aussi la stupéfaction de se voir projeter dans un autre monde, celui des malades. Ainsi, lorsque Noémie se demande comment ce cancer a bien pu lui tomber dessus, l’adolescente se met à reprendre les faits qui ont précédé sa venue à l’hôpital, comme si elle avait été victime d’une injustice, d’un enlèvement : «on était tous réunis pour mon anniversaire, j’étais pas très bien…et très vite, on m’a emmenée aux urgences…»
Lors de l’annonce et dans les jours qui suivent, l’adolescent reçoit de nombreuses informations médicales : son corps est malade, un organe est atteint. À travers le
« travail de la maladie» [4], l’atteinte organique de l’adolescent va devenir une atteinte narcissique.
En effet, alors qu’on a décrit à Thibault que son rein est touché et qu’il va devoir être opéré et recevoir un traitement par chimiothérapie, lui, pense spontanément aux contraintes de l’hospitalisation, à la perte des cheveux, à sa rentrée compromise, à ses projets de vacances avortés, etc.
J. Mallet, Psychologue
CHU d’Angers, 4, rue Larrey, F-49933 Angers, France
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Puis, quelques temps après, lorsque l’on peut constater avec lui qu’il « fait avec », qu’il a raté sa rentrée mais qu’il suit tant bien que mal ses cours, même s’il nous lance :
« j’ai pas le choix de toute façon », on s’aperçoit que Thibault a su « faire avec » cette maladie qui a touché sa vie biologique mais aussi sa vie psychique et sociale.
L’atteinte narcissique peut plonger l’adolescent dans une phase de déprime, de repli sur soi plus ou moins important, mais elle fait partie de ce «travail de la maladie» [4] que l’on peut aussi considérer comme un travail du deuil d’une vie en bonne santé, sans maladie ni contrainte, sur lequel il lui faut mettre un sens, autrement dit, une signification autant qu’une direction, ce qui, pour l’adolescent, revient à se poser les questions suivantes : « qu’est-ce que m’empêche cette maladie et qu’est-ce que je peux envisager malgré cette maladie ? »
C’est donc à partir d’éventuelles questions et sur le mode de la narration que l’adolescent va construire une amorce de
« roman de la maladie» [2]. Évidemment, il s’agit bien moins d’un acte ludique de la part du jeune malade que d’une réaction défensive qui s’impose à lui comme un moyen de survie psychique face à la maladie, un cancer qui ne peut être pensé qu’en termes d’histoire.
C’est en ce sens que l’équipe pluridisciplinaire peut, elle aussi, commencer à se poser une question fondamentale sur cet adolescent : « Comment la maladie vient-elle s’inscrire dans sa vie et qu’est-ce qu’elle vient bouleverser ? » Ce travail s’avère d’autant plus essentiel dans l’accompagne- ment d’adolescents qui s’expriment peu sur leur vécu de l’annonce, de la maladie et de ses effets.
Pour l’adolescent malade, le diagnostic est évidemment fondamental pour nommer et traiter la maladie. Il apporte un nom à un dysfonctionnement pour lequel, parfois, l’adolescent peut se remettre en cause quant à sa capacité à contrôler son corps. Mais malgré ces informations, lorsqu’on demande à un adolescent quelle est la question la plus importante qu’il se pose, celle-ci commence fréquemment par : «pourquoi» : «pourquoi moi ? Pour- quoi cette maladie ?» ou même : «c’est étonnant quand même, un sur mille et c’est moi qui l’ai…» À cela, soit le médecin a déjà apporté une explication objective, soit il est simplement impossible de répondre mais «il faut à tout prix trouver une raison» [1].
Aussi, dans le domaine de la parole avec l’adolescent,
« une question peut en cacher une autre » ou, tout du moins, elle peut introduire autre chose. En effet, à ce type de question, qui peut être déstabilisante pour son interlocuteur,
l’adolescent attend évidemment une réponse objective, mais il attend peut-être aussi une écoute bienveillante et l’occasion de pouvoir imaginer, élaborer, raconter l’histoire de son cancer. Il y a donc là un enjeu éthique à laisser la place pour une autre forme de discours que celui de la médecine, la place pour l’imagination, pour l’expression de tous les fantasmes, des plus sombres aux plus fantaisistes.
C’est ainsi que Maéva confie son hypothèse selon laquelle, si elle a un cancer, c’est parce qu’un jour, elle a prédit à ses parents qu’ils allaient se séparer et c’est ce qu’ils ont fait quelques temps plus tard. Pour Maéva, la maladie est ainsi survenue en tant que sanction suite à une de ses paroles qu’elle considère sans doute comme une faute. On voit ici comment la maladie prend une place et même un rôle dans l’histoire de cette adolescente. Certes, dans ce scénario, l’adolescente évoque un fort sentiment (ou fantasme) de culpabilité, mais c’est grâce à cette interpréta- tion des faits que cette maladie peut être pensée et donc assumée dans un premier temps. Plus tard, on s’aperçoit que Maéva prend de la distance avec la croyance en cette théorie plutôt improbable et pourtant, au départ, si évidente pour elle.
Le but de cette mise en sens pour l’adolescent n’est pas forcément d’obtenir la version la plus objective possible, puisqu’elle se fait sur un mode de pensée magique, mais plutôt de «retrouver une cohérence au non-sens » [5].
C’est dans ce type de discours qu’apparaissent les
« théories personnelles» [3] chez l’adolescent sur sa maladie, théories qu’il cultive dans son intimité, qu’il exprime clairement ou non, mais surtout qui lui permettent d’établir un lien entre lui et une maladie qui, au départ, ne saurait le concerner. Les théories personnelles permettent en effet à l’adolescent d’apprivoiser cette maladie pour en faire samaladie.
Références
1. Korff-Sausse S (1996) Le miroir brisé. Calmann-Lévy, Paris 2. Del Volgo MJ, Gori R, Poinso Y (1994) Roman de la maladie
et travail de formation du symptôme. Psychol Med (Paris) 26(14):1434–8
3. Pedinielli JL (1999) Les théories personnelles des patients.
Pratiques psychologiques 4:53–62
4. Pedinielli JL, Bertagne P, Montreuil M (1996) L’enfant et la maladie somatique : le « travail de la maladie ». Neuropsychiatr Enfance Adolesc 44(1–2):22–31
5. Bruno-Golderberg Y (1996) L’enfant et son cancer. Neuropsychiatr Enfance Adolesc (Enfance et cancer) 44(6–7):225–35
Psycho-Oncol. (2009) 3:252-253 253
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