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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository
Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Van Ruymbeke, C. (1997). Recherche sur les connaissances scientifiques dans la poésie persane classique: une étude des arbres et des fruits dans la Khamsa de Nezâmî Ganjavî (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres, Bruxelles.
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U.L.B.
Faculté de Philosophie et Lettres Section de langues et littératures orientales
Directeur : Professeur A.
Donckier de Donceel
Thèse présentée en vue de l’obtention du grade de Docteur en Philosophie et Lettres.
Christine van RUYMBEKE
RECHERCHE SUR LES CONNAISSANCES SCIENTIFIQUES DANS LA POESIE
PERSANE CLASSIQUE.
Une étude des arbres et des fruits dans la Khamsa de Nezâmî Ganjavî.
(Première partie)
G<jC rv?
1997 V I
«J’ai sujet d’espérer... que mes démonstrations seront goûtées des gens éclairés, et que, par les nouveaux efforts d’une noble émulation, la botanique des anciens sortira enfin peu à peu du chaos où elle a été si longtemps ensevelie... » DU MOLIN, avant propos, p. ii.
C’est avec beaucoup de plaisir que je remercie ici les nombreuses personnes qui m'ont aidée et encouragée au cours des quelques années de recherche nécessaires pour mener à bien ce travail
Toute ma respectueuse reconnaissance va tout d’abord à Madame Annette Donckier de Donceel, professeur à l’Université Libre de Bruxelles, qui m’a apporté son soutien lors de l’élaboration de cette thèse. Elle m’a prodigué encouragements et conseils et a suivi pas à pas les progrès de mon travail II m ’est également fort agréable de remercier ici Madame Anne-Claude Dero et Monsieur Hosam Elkhadem, tous deux professeurs à l’Université Libre de Bruxelles, pour les très précieux conseils et les critiques éclairantes qu ’ils ont bien voulu me donner.
Monsieur W. Skalmowskl professeur à la Katholieke Universiteit Leuven, a bien voulu relire une partie de mon travail et me donner son avis judicieux, là où les poèmes de Nezâmî me laissaient perplexe; qu ’il en soit ici remercié.
J’ai grand plaisir à témoigner ma très vive reconnaissance envers Monsieur Hushang Khan A ’lam (Encyclopaedia Islamica Foundation), qui, avec énormément de gentillesse, m’a encouragée et critiquée et a bien voulu me consacrer son temps précieux, à Strasbourg et à Téhéran, en relisant et corrigeant la majeure partie de mon enquête d’identification.
Enfin, ce travail n ’aurait pas été mené à bien sans l’amitié de Madame Ziva Vesel (Institut d'Etudes Iraniennes à Paris et Institut Français de Recherche en Iran).
Quelle trouve ici toute ma reconnaissance et mon appréciation pour son aide généreuse et son accueil Elle a mis à ma disposition sa riche bibliothèque contenant la plupart des sources que j ’ai employées et m ’a mise en contact avec des spécialistes dont les conseils ont été primoridaux pour mener à bien ma recherche. Monsieur Rémy Boucharlat et elle-même m’ont accueillie à l’IFRI à Téhéran, lors d’un séjour d’une grande importance pour l’élaboration de ce travail
Enfin, je tiens aussi à remercier Monsieur le Professeur C. Bürgel de l ’Université de Bern, qui m ’a prodigué son amical encouragement et m ’a offert sa traduction du Livre d’Alexandre de Nezâmî, Madame A.L.F.A. Beelaert, de Leyden, dont l’expérience du poète Khâqânî m’a été d’un grand secours, ainsi que Monsieur Bogdanovich, Directeur de la Bibliothèque de l’INALCO à Paris, qui m ’a réservé un accueil chaleureux et toute son aide efficace, à chacun de mes séjours à Paris.
La liste est trop longue encore de tous ceux, orientalistes, amis et parents, sur qui j’ai pu compter et envers lesquels ma dette de reconnaissance est lourde, mais je tiens à mentionner ici tout spécialement mes trois « lecteurs candides » et toute l’équipe du DRI !
1
AVANT PROPOS
QUELQUES DEFINITIONS ET CONCEPTS PREALABLES.___________________
Dès l’abord, afin d’éliminer d’éventuelles ambiguïtés de notre discours, il est utile de poser quelques définitions et d’expliquer quelques concepts. Au cours des pages qui suivent, nous nous proposons d’étudier l’incidence de la science dite arabe, et plus particulièrement de la connaissance des végétaux, sur la poésie persane à l’époque médiévale. Il convient donc de bien cerner les cinq éléments-clés de cette recherche : qu’entendons-nous par
« science » et par « connaissance des végétaux », que recouvre le qualificatif « arabe », qu’entendons-nous par « poésie persane » et par « époque médiévale » ?
• La science peut être définie d’une manière générale, comme la connaissance exacte et raisonnée de certaines choses déterminées. C’est aussi l’ensemble des connaissances fondées sur l’étude. Classant les choses, pour en former des ensembles coordonnés relatifs à un objet déterminé, la science cherche à définir les lois qui gouvernent les objets de son étude.* D faut souligner que certaines connaissances que nous ne considérons pas comme scientifiques dans le sens moderne du terme, feisaient partie des sciences à l’époque médiévale. Ceci se reflète dans les désignations persanes pour
« science ». Les termes comme fan, honar, ‘dm, dânesh, hekmat..., peuvent, pour la plupart, signifier également « sagesse » ou « art ».
• Nous avons évité de parler de botanique dans cette étude et avons préféré une circonlocution. La raison en est que ce serait un anachronisme de parler de botanique en Perse, à l’époque qui nous occupe. Tout d’abord, les renseignements concernant les végétaux ne sont pas réunis dans une discipline scientifique bien définie, mais se retrouvent, ainsi que nous l’expliquerons plus loin, éparpillés parmi des branches des sciences naturelles, principalement la pharmacopée, ou des sciences exactes, dont fait partie la géographie. D’autre part, la science que nous désignons actuellement par le vocable « botanique », qui est une étude systématique des végétaux dans leurs parties constitutives, leur habitat, leur système de reproduction, n’a que peu de parenté avec les connaissances médiévales. Pour ces deux raisons, il nous a donc semblé plus exact de désigner les connaissances qui nous intéressent dans cette étude, par « science des végétaux » ou « connaissance des végétaux ».
• Le qualificatif « arabe », appliqué aux savants et à la production scientifique des pays sous domination islamique, peut prêter à confusion, mais est cependant la meilleure désignation possible, nous semble-t-il. Ce vocable indique que ces savants employèrent principalement la langue arabe pour rédiger leurs ouvrages scientifiques. Mais des travaux composés en syriaque ou en persan peuvent aussi être considérés comme faisant partie de la science arabe. Certains auteurs composaient indifféremment dans
* Larousse Universel en deux volumes. H, p. 906.
AVANT-PROPOS
U
l’une ou l’autre langue. Ce qualificatif ne fait certainement pas référence à leur race, puisque nombre des plus grands savants n’étaient pas arabes, mais plutôt persans, juifs ou latins. De plus, il ne peut être question de lui préférer le qualificatif « musulman », qui met en exergue un aspect religieux. Or, il semble, au contraire, que beaucoup de ces savants, vivant dans les régions sous domination islamique et écrivant en arabe, étaient chrétiens, zoroastriens, juifs, ou païens. D’autre part, une éventuelle dénomination « science musulmane » désignerait une partie bien circonscrite des connaissances ; celles qui ont trait spécifiquement à la religion musulmane et aux sujets variés qui s’y rattachent directement. « Partout où nous employons le mot arabe sans spécifier d’avantage, ceci n’est jamais pris dans le sens d’une désignation de race, ou d’homme ou de chose provenant exclusivement de la péninsule d’Arabie. Sous le terme arabe tout court, nous entendons tout ce qui se trouve soumis à l’influence directe ou indirecte de l’ambiance créée par la conquête musulmane et qui se réalisa dans l’empire arabe des califes ou dans les états restés musulmans, qui ensuite s’en séparèrent. »^
• n semble très difficile de trouver une définition universelle, tant de la poésie, que de la littérature^. Une définition de la seconde devrait s’en tenir à un noyau extrêmement pauvre, le dénominateur formel commun de tous les textes que nous appelons aujourd’hui «littéraires». Ce qui unit les différents genres littéraires en une seule littérature, ce ne sont pas leurs propriétés linguistiques, mais leur usage, leur fonction dans la vie sociale. Le texte littéraire est « employé pour désigner une parole qui doit susciter le plaisir ou l’intérêt de ses auditeurs et lecteurs, qui est destinée à durer et qui, de ce fait, est plus élaborée que la parole quotidienne ».“* La poésie, quant à elle, pourrait être définie comme l’imposition d’un ensemble de contraintes supplémentaires sur les énoncés littéraires. Deux critères entrent en jeu dans une définition de la poésie.
Le premier est le critère de la forme ; c’est un discours rythmé et rimé. Le second est le critère psychologique : c’est un discours excitant l’imagination. Le premier critère, celui de la forme, considéré comme primordial pour le critique médiéval, fait de la poésie, tant arabe que persane, une science, puisqu’elle implique une connaissance raisonnée des lois établies. Le second critère fait de la poésie persane un art.
• Le concept "médiéval" est essentiellement airopéen. D ne peut être appliqué au monde oriental et plus particulièrement islamique, qu’après une mise au point dans le temps, puisque l’histoire en Orient n’a pas suivi les mêmes étapes, ni la même évolution qu’en Occident. En conséquence, ü semble que l’on puisse faire ddïuter le « Moyen Age » dans les régions qui nous occupent - à savoir, celles qui seront dominées par la religion islamique - au Hé ou lüè siècle de notre ère, et de mettre comme point final le XVIè siècle, qui est le moment de la fondation de trois grands empires : l’empire Safavide, fondé par Esmâ*!! en 1510, l’empire Ottoman, par Sélim en 1517 et l’empire Moghol, par Bâbûr en 1526*. Le Xllè siècle, époque à laquelle vécut le poète Ne2âmî, sur lequel
^ A. MEEU, La Science Arabe, p. 78. Voir aussi pp. 76-7.
* Voir par exemple, T. TODOROV, « Poétique », pp. 515-18.
* Ibidem, p. 516.
’ Voir, par exençle, W. HEINRICHS, "Einfllhrung", pp. 14-15
AVANT-PROPOS iii
porte notre recherche, se situe à l’intérieur des limites du Moyen Age en Iran. H est donc tout à fait légitime d’employer cette désignation au cours de notre étude.
QUELQUES REMARQUES ET MISES AU POINT.
Système de transcription.
Nous avons choisi de suivre le système de transcription des mots persans, employé par XEncyclopaedia Ircmica (Elr). C'est un système quelque peu simplifié par rapport aux autres méthodes plus anciennes, mais qui, actuellement, paraît adopté par les spécialistes.
Des limites imposées par notre outil de traitement de texte nous ont amenée à adapter quelques détails de ce système (ainsi le kh, ou le zj et encore le gh), sans que cela n’en fasse, nous l’espérons, un système bâtard qui dérangerait le lecteur habitué à la pratique de transcription.
Nous reproduisons ci-dessous un tableau de correspondance des transcriptions inspiré par celui qui est proposé dans XEIr.
consonne transcr. consonne transcr. voydle transcr.
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AVANT-PROPOS
IV
Une remarque s’impose au sujet de la transcription des mots et noms propres arabes.
D’une part, la langue persane a fait de très nombreux emprunts à la langue arabe. Ces mots ont alors reçu une prononciation « à la persane », qui les rend parfois méconnaissables pour un arabophone. Dans ce cas, la transcription persane s’impose, sans hésitation. Ainsi, nous avons écrits ketâb et non kitâb. D’autre part, nous mentionnons des auteurs arabes et nous citons des sources arabes, employant des désignations arabes pour des végétaux ou des concepts, qui ne sont pas toujours adoptées en persan. Nous avons cependant choisi de citer tous les termes selon le système de transcription persan, jugeant que le passage d’un système de transcription à un autre n’était pas tenable. La transcription de certains noms et termes que nous proposons va donc immanquablement choquer tous ceux dont la spécialité est l’arabe plus que le persan. Nous espérons cependant qu’ils comprendront et approuveront notre chobc d’uniformisation.
Cependant, nous avons fait une entorse à cette règle dans trois cas bien précis : pour les noms propres typiquement arabes, nous avons préféré la transcription usuelle, ainsi Ibn Sînâ plutôt qu’ Ebn Sînâ; pour les mots qui sont passés dans le vocabulaire français nous avons conservé l'orthographe courante, ainsi Azerbaïdjan, plutôt qu’Azarbâîjân et Coran, plutôt que Qur‘ân. Bien entendu, lorsque nous citons un auteur, ou que nous signalons le titre d’un ouvrage, nous avons conservé la transcription d’origine.
Dates.
Nous nous sommes attachée à donner la double datation, en premier lieu celle de l’hégire, séparée par une barre oblique (« / »), de celle de notre calendrier grégorien. Lorsque nous ne poss^ons pas la date hégirienne, la date donnée est celle de notre calendrier.
Citation de termes persans.
Les termes désignant les végétaux étudiés faisant partie de notre enquête sont donnés d’abord dans leur transcription du persan, suivie entre parenthèses de leur traduction la plus courante en français. Nous avons adopté cette règle étant donné l’incertitude de certaines traductions, par exemple, ‘ûd (bois d’aloès, ou quelquefois agalloche), les cas de polysémie, par exemple bahâr (printemps, buphthalme, ou encore fleur d’oranger), ainsi que les synonymes, par exemple sorkh bîd (sarle pourpre) et tabarkhûn (saule pourpre).
Par contre, tous les autres termes persans qui sont cités, qu’il s’agisse d’autres végétaux qui ne font pas partie de notre enquête, ou de termes ambigus dont nous proposons une interprétation parmi d’autres possibles, sont mentionnés entre parenthèses, après la traduction proposée.
Système de référence des vers de la Khamsa.
Notre système de référence est le suivant : l'édition que nous avons suivie est celle de la
"KoHiyyat-e Khœnsa-ye Nezâmî Ganjavî' édité par Vahîd Dastgerdî, Téhéran, 1372 H.
Nous indiquons les initiales de chaque matnavî :
• MA pour Maldncam l-asrâr,
• KH pour Khosrow va Shîrîn,
• 12A pour Lcylava Majnûn;
AVANT-PROPOS V
• HP pour Haft Paykar;
• SN pour Sharaf Nâma et
• EN pour Eqbâl Nâma,
suivies directement du numéro du chapitre, donné par Dastgerdî (le MA n'a pas reçu le même traitement, puisque ses chapitres n'ont pas reçu de numéro dans l'édition suivie;
nous donnons donc, pour le MA uniquement, le numéro de page), séparé, par une virgule, du numéro du distique. C'est également ce système de référence qui est suivi dans l'index du vocabulaire végétal qui paraît en annexe.
Citations de sources.
Dans un souci d’unification, les citations reprises à rintérieur de notre texte ont toutes été traduites en français. Lorsqu’il s’agit d’extraits d’une source, ceux-ci sont indiqués par une trame gris clair comme fond au texte, qui est, quant à lui, mis entre guillemets.
Cette présentation nous a semblé être celle qui mettait le mieux en évidence les citations. La langue originale des citations reprises en notes de bas de page a été conservée. Tous les titres d’ouvrages, ainsi que les mots étrangers repris dans le corps du texte, sont mis en italiques.
PROLEGOMENES 1
PROLEGOMENES
Au cours de ce chapitre introductif^ construit en trois parties, nous proposons tout d’abord une apologie, dans laquelle nous tentons de défendre notre chobq de sujet et d’auteur, et où nous exposons les grandes lignes qui structurent cette recherche. Les deux parties suivantes éclairent brièvement les deux composantes de notre étude : la science arabe et la poésie persane. Nous n’avons pas cherché à décrire ou à résumer l’histoire de l’une et de l’autre - d’autres l’ont fait brillamment avant nous - mais nous nous sommes plutôt attachée à relever pour chacune un angle intéressant notre recherche. C’est l’attitude de la société musulmane médiévale vis-à-vis de la science arabe, qui est relevée;
c’est la colonisation de la poésie persane médiévale par l’élément scientifique et l’étendue de l’érudition du poète, que nous tâchons d’appréhender.
1. APOLOGIE
La poésie persane a feit l’objet d’études fort nombreuses, tant en Orient qu’en Occident.
Son histoire a été retracée plusieurs fois, des anthologies en reprennent les morceaux choisis. Les poètes les plus connus ont été analysés, leurs oeuvres ont été publiées et ont, pour la plupart, fait l’objet d’éditions critiques. Elles ont été traduites, certaines même plusieurs fois. Mais ces études, à quelques rares exceptions près, ne touchent pas à ce que nous appelons ici le matériau poétique. C’est la psychologie des personnages ou la pensée de l’auteur, qui est étudiée, ou encore ses sources historiques, qui sont analysées. Ce sont, par exemple, des études du déroulement des récits, ou de l’image que l’on y trouve de la condition féminine, du concept de la royauté, etc.
Or, il nous paraît que, si passionnantes qu’elles soient, ces études brûlent les étapes en ignorant ainsi l’aspect de la technique poétique. Les critiques littéraires anciennes conservées et étu^ées l’attestent : l’aspect technique d’une oeuvre poétique était primordial. Nous verrons plus en détail, dans la troisième partie de cette introduction, l’incroyable somme de connaissances qu’il fallait pour produire un poème apprécié. Le génie du poète s’exprimait par un don artistique auquel sa connaissance du métier, de l’artisanat poétique en quelque sorte, donnait une forme. Sa maîtrise était placée sous la loupe lorsqu’il livrait une pièce au public. Ce n’était qu’après avoir reçu un valeat pour la forme, que le poème était goûté sur un autre plan ; celui de sa beauté artistique.
L’analyse de la technique poétique des autairs est possible à deux niveaux distincts, que nous nommons le niveau du calcul et le niveau du matériau. Comme l’architecte, le poète a une idée qu’il veut réaliser. Pour réaliser un bâtiment solide, le premier doit respecter des règles presque mathématiques, il calcule des angles, des longueurs, des volumes. Pour le
PROLEGOMENES 2
poète, c’est le niveau abstrait des règles de grammaire, de prosodie et de métriqueV Ces règles ayant été apprises, il choisissait alors ses matériaux de construction, ses mots, son vocabulaire, ses images poétiques.
Laissant de côté la prosodie, la métrique et tout l’aspect abstrait, nous nous proposons de nous intéresser au second aspect : le chobc du vocabulaire poétique, la lexicographie. Y a- t-il moyen de retrouver les sources auxquelles le poète puisait son vocabulaire ? La richesse de ce vocabulaire, la variété, la précision et aussi la synonymie et la polysémie, avec lesquels jonglent les poètes, n’allaient pas de soi et ne s’acquéraient pas sans étude.
Les lexiques poétiques, qui expliquaient à l’aide d’exemples toute la richesse et la rareté des termes employés par les poètes, en sont une preuve, nous semble-t-il^. Les exigences du public lettré sont incroyablement pointues, comme l’atteste la critique qui s’abattit sur Anvarî (m. vers 1187), pour son emploi du terme mosta en rapport avec des vautours. Or, déclara la critique, mosta est un appât ou une nourriture pour des oiseaux de chasse, catégorie à laquelle n’appartiennent certainement pas les vautours.^
Les philologues imposent la loi; ils ont édifié en science les règles auxquelles se plient les artistes. Comme un leitmotiv, les conseils aux jeunes aspirants poètes reviennent, toujours pareils : il faut mémoriser des centaines de vers remarquables composés par les illustres prédécesseurs. Dans son analyse des qualités requises du poète et de ses vers, Nezâmî
‘Arûa (m. après 1156) est formel :
« Toutefois, le poète ri’àtteindra ce degré d’excellence que si à la fleur de son âge, au temps de sa jeunesse, il apprend par coeur vingt nfi^ vers des auteurs anciens et prend mod^e sur dix mille vers des auteurs modernes.»^
Une étude passionnante serait donc de retrouver, chez un poète donné, les influences de vocabulaire et d’images des prédécesseurs. Elle s’accompagnerait de considérations sur le concept du plagiat et de l’emprunt licite. Ce n’est pourtant pas la recherche que nous avons tentée, car il nous a semblé qu’elle présupposait, pour être valable, d’une connaissance approfondie de plusieurs poètes, ce à quoi nous ne pouvons prétendre.
' La prosodie est la connaissance de la prononciation des mots, conforme à l’accent et à la quantité.
« n ne faut pas confondre la prosodie qui enseigne la quantité des voyelles , avec la métrique, qui traite des éléments constitutifs du vers ».(LU, II, p. 681).
^ Ainsi, par exemple, le Loghat-e- Furs, composé au Xlè siècle par le poète ASADI de Tûs, qui est im répertoire des mots difficiles ou inhabituels que l’on rencontre dans les poèmes. L’auteur donne une très brève explication des termes, suivie de la citation d’exemples de beyt-s le contenant. Voir plus bas, chapitre IV, Sources.
^ Anecdote rapportée par Shams al-Dîn Muh. b. QAYS al-RAZL citée par J.W. CLINTON « Shams-i Qays on the nature of poetiy », p. 125. Le poète Anvarî, qui serait né vers 510/1116-7 et mort vers 1187, fut poète à la cour de Sultan Sanjar. D est presque contemporain de Nezâmî. Voir J.T.P. DE BRUUN, s.v., Elr, pp.
141-143.
* NEAMIARUZI, Les Quatre Discours, p. 71.
PROLEGOMENES 3
Une autre qualité revenant sans œsse dans les biographies des poètes est celle de leur
« parfaite connaissance dans toutes les sciences de l’époque ». Voici encore le conseil de Nezâmî ‘Aruzi :
« Sans cesse, [le poète] doit s’attacher à toutes sortes de connaissances et de modes nouveaux parce que poésie et science sont utiles Tut^ à l’autre.
La société lettrée, à laquelle s’adressait le poète, retrouvait avec plaisir un vocabulaire précis, parfois précieux, enrobé dans la parole du poète. Celui-ci se renseignait donc sur les connaissances scientifiques, il écoutait débattre les savants à la cour et il acquérait des connaissances dont il intégrait des fi'agments ou auxqueUes il faisait allusion dans ses vers.
D devrait donc y avoir moyen de retrouver des traces d’un savoir scientifique intégré dans le vocabulaire et dans les images poétiques. Si de fortes présomptions nous permettent d’imaginer l’existence ^ comme c’est le cas pour la poésie arabe® - de recueils de référence, expliquant les exemples célèbres, proposant des résumés scientifiques à intégrer dans les poèmes, qui devaient circuler parmi les poètes et les critiques, ces ouvrages ne sont cependant pas arrivés jusqu’à nous, ou tout au moins, ils n’ont pas encore été retrouvés. Ce manque de preuves formelles ne doit cependant pas nous faire abandonner la question. C’est à partir du résultat, des vers achevés, qu’il nous faut opérer.
L’on peut retrouver de nombreux exemples de l’infiuence de la poésie sur la science. Il y a les savants qui ont composé des traités en vers. Ibn Sînâ (Avicenne), par exemple, a écrit le Poème de la Médecine, dans lequel il résume les grandes règles du savoir médical. Dans son préambule, il met en parallèle les deux disciplines :
« Les poètes soni les jjnhces du verbe, lëi ffi régnait sul'lie coïp^^
L’éloquence des preraiCTs r^ouit l’âme, le dévouement des seconds guérit les malades. »’
D’autres exemples sont Abû Nasr Farâhî, qui, au Vniè H./XTVè siècle, a mis en vers un dictionnaire arabo-persan, le Nisâb al-sibyân et Maysarî, dont le Dânesh-Nâma est le plus ancien poème médical en persan* *. Ce genre de création est appelé napn, ce n’est pas vraiment de la poésie, mais une versification souvent très mécanique, une «poésie didactique», puisque c’est, pense-t-on, pour faciliter la mémorisation, par le moyen mnémotechnique de la versification, que les savants mettent leur texte en vers. Mais
^ Ibidem.
* Voir J.E. BENCHEIKH, Poétique Arabe, pp. 59-66.
^ AVICENNE, Utjûza fi ‘t.-t.ibb. Cantica Avicermae, Préface n° 13 et 14. Nous avons systématiquement choisi l’appellation d’Ibn Sînâ dans la suite de notre étude.
* FARAHI est cité par F. KESHAVARS, A descriptive and analytical catalogue. Introduction. Nous connaissons le Dânesh-Nâma de MAYSARI par l’exposé que le Prof. M. MOHAGHEGH de l’Institut McGill à Téhéran présenta au Colloque « La Science dans le Monde Iranien : textes scientifiques et techniques persans et leur contexte historique », le 6 juin 1995 à Strasbourg. Voir aussi J.T.P. DE BRUUN, « Mathnawî », E.I.\ VI, p. 824, qui cite G. LAZARD, Les Premiers Poètes Persans, 1, 163-80, II, 178-94.
PROLEGOMENES 4
probablement trouvaient-ils aussi un réel plaisir à dominer la science poétique. En tout état de cause, nous pouvons considérer qu’ils étaient assurément sensibles à la beauté d’un poème : dans le Ketab al-^danc^, al-Bîrûnî émaillé son discours scientifique de citations poétiques. D est important de garder en mémoire cette preuve de l’interaction de la science et de la poésie. Mais nous ne pouvons nous attarder à cet aspect.
C’est à l’envers de la question que nous nous intéressons ; dans quelle mesure les traces de cette interaction de la science et de la poésie sont-elles identifiables dans la poésie persane médiévale? A notre connaissance, cette vaste et passionnante question n’a, jusqu’à ce jour, reçu qu’un intérêt très limité*”. Sans être vraiment pionnier, notre travail donne, nous semble-t-il, une direction nouvelle à l’étude de la poésie persane. L’on pourrait nous objecter, très légitimement, que c’est approcher la poésie par «le petit bout de la lorgnette », que c’est en présenter une vision bien réductrice, que c’est passer sous silence la beauté de l’ensemble et du génie artistique, que c’est « en faire un champ de décombres où ses éléments, réduits à eux-mêmes, ne vivraient plus de la s«ale vie qui les anime, celle de leur ensemble »**. Nous ne pouvons que répéter qu’il nous semble que l’étude de l’ensemble ne peut se construire que sur la connaissance précise des éléments qui constituent celui-ci et que, loin de nier le génie du poète, notre étude, qui tente de mettre en lumière les efforts qu’il a dû faire pour produire un chef d’oeuvre, lui porte hommage.
Le fait que cet aspect du travail du poète était capital et qu’il craignait la moquerie et la critique des lecteurs, transparaît dans les paroles mêmes de Nezâmî, lorsque, dans l’introduction du HP, il expose avec complaisance un énorme travail de recherches préalable à la composition du poème ;
« Je me suis efforcé de composer [le poème] de tdle manière qu’il sc^
décoré de motifs inhabituds gharîby, j’ai recherché dans dd;
livres cachés (nâmahâ-ye nek&i) qui étaient dispo^ aux quatre coins du monde; ces paroles en arabe et en p^ (abri) et dans les textes de Bokhârî et de Tabaiî; et d’autres manuscrits dispersés, de toutes ces perles cachées; chaque feiflle qui me tomba entre les mains, chacune, je l’ai enfermée dans un ffortefefiU lorsque l’ensemble, bien
ordonné, fiit arrangé sous l’eiiCTe de mon roseau; je lui soufflai des mots que Ton ^Iwdirait, pas de ceux dont riraient les gens perspicaces (zîrafeîn).ï, >> (HP4,2&"32)
L’idée de l’influence de la science dans la poésie persane médiévale n’est certes pas neuve.
Elle est même, pourrait-on dire, devenue un lieu commun répété dans les études sur l’histoire de la poésie persane*^, mais encore faut-il vérifier les faits. Cette vérification doit se faire « de l’intérieur », à partir des indices que nous pouvons retrouver dans les oeuvres
* Voir plus bas, chapitre IV « Les Sources Consultées ».
Voir cependant les travaux de Z. VESEL et de A.L.F.A. BEELAERT.
" J.E. BENCHEKH, op. cit, avant-propos, p. 2.
Ainsi, pour ne citer que quelques études : J. RYPïu\, HPL, p. 191; C.-H. de FOUCHECOUR,
« kasida », p. 743; E. G. BROWNE, Arabian Medicine, Pré&ce.
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mêmes, car aucune information précise au sujet d’un apprentissage scientifique par les poètes ne peut être trouvée dans les études traitant de l’enseignement en Islam médiéval^^, ni dans les tadjære-s, qui sont des biographies de poètes^^. Celles-ci nous déçoivent par une approche très éloignée de ce que l’on pourrait espérer de biographies, et ressemblent plutôt à des anthologies, contenant fort peu de détails sur lesquels il serait possible de se baser.
Une étude comme celle que nous désirons mener doit être circonscrite pour être valable. Il ne peut, bien sûr, être question d’embrasser l’influence de « la » science dans son entièreté, ni de son influence sur « la » poésie persane à travers les siècles. D’autre part, nous avons cherché autant que possible à rattacher notre étude à d’autres recherches, même si elles ne furent pas menées dans la même optique exactement. L’intérêt de livrer peu à peu tous les éléments d’une étude comparative de grande envergure de la poésie persane nous a paru évident. Le passage obligé est la création d'un inventaire systématique des thèmes qui apparaissent dès les débuts. Les générations successives de poètes ont, soit respecté et repris comme tels les motifs et images traditionnels, qui sont peu nombreux, soit, ils les ont retravaillés, avec parfois un glissement dans la symbolique qui s'y rattache.
Notre étude a donc l'ambition de s'inscrire dans cette perspective diachronique, qui consiste à suivre l'évolution du traitement d'un même thème à travers les siècles, grâce à des répertoires précis des motifs et images employés par les principaux poètes.*’ D nous a semblé qu’il serait intéressant de poursuivre l'étude thématique menée par C.H. de Fouchécour pour l'ensemble des poètes persans du Xlè siècle*® et, tout dernièrement, par J. Ehlers pour le langage de Ferdowsî dans le Shah Nâma^^. Mais, alors que ces deux études traitent du vocabulaire de tous les thèmes de la nature, nous nous proposons de nous limiter au seul domaine de la connaissance des arbres ; les arbres forestiers et d’ornement, ainsi que les arbres fiuitiers.
Ce choix, reposant à l’origine sur des préférences toutes personnelles, permet une cohérence et une circonscription du champ de recherche. D’une part, les arbres tiennent une place importante dans le vocabulaire poétique persan et leur étude ne peut qu’être significative pour l’avancement de notre connaissance de cette poésie. D’autre part, les branches scientifiques parmi lesquelles sont réparties les connaissances sur les végétaux en Islam médiéval sont aisément repérables et d’un abord relativement aisé. * **
Voir par ex. G. MAKDISI, The Rise of Colleges. Institutions of leaming in Islam and the West.
Voir plus bas pp. xvi-xvii et chapitre 1, pp. 2-3. Un exemple de ces textes est donné en Annexe 1.
**Voir par ex G. LAZARD, "Pour une étude thématique de la poésie persane", jç. 75-76; J.S. MEISAMI, MPCP, passim; R. ZIPOU, "La descriptirai des animaux dans le dîvân de H.âfez", (à paraître), p. 287
** C.-H de FOUCHECOUR, La Description de la Nature dans la Poésie Lyrique Persane du Xlè siècle.
Inventaire et analyse des thèmes.
J. EHLERS, Die Natur in derBildersprache des Shâhnâme.
PROLEGOMENES 6
Délimitation du sujet.
Ainsi donc, notre enquête ne se contentera pas d'être un relevé systématique et certes très utile de termes. Afin de continuer le travail de concordance, nous avons inclus le relevé complet de l’emploi du vocabulaire végétal, pareil à cojx que C.H. de Fouchécour et J.
Ehlers ont rédigés pour les éléments naturels. Mais ce relevé, première étape indispensable, servira de corpus à une recherche précise : celle du niveau de connaissance scientifique repérable dans les images poétiques.
En effet, en poésie persane, les allusions aux plantes, et plus précisément, aux arbres, peuvent se lire à des niveaux variés, mais qui fi'appent presque simultanément le lecteur.
Voici ceux que nous avons pu identifier, sans chercher à en donner une classification hiérarchique, ni exhaustive;
• Le niveau de la signification de surface, celle qui est immédiatement apparente et qui concerne des attributs de taille, de saison ou de couleur des végétaux (par exemple, sarv (le cyprès) est haut et droit et de couleur sombre).
• Le niveau des "intertextes" littéraires ou religieux, qui touchent au légendaire (par exemple, le derakht-e Maryam (le palmier) desséché, sous lequel Marie a accouché, a reverdi et a porté des fmits**).
• Le niveau de l’interprétation bâten (ésotérique), à laquelle beaucoup de vers se prêtent et qui en transforme totalement la signification en investissant les signifiants de concepts mystiques. L'exemple de l'amour du rossignol pour la rose, employé pour signifier l'amour du mystique pour Dieu, est celui qui vient le plus évidemment à l'esprit.
• Le niveau de l'érudition littéraire permettait au public connaisseur de repérer des images, que le poète avait trouvées chez des prédécesseurs, mais retravaillées, transformées, enrichies et insérées dans son oeuvre.
• Le niveau de l'érudition scientifique. L'homme du monde se devait de posséder un bagage scientifique. Le poète, composant pour cette société, cherchait à répondre à leur attente, devant nécessairement plaire pour être lu. Suivant l’époque et l’ambiance, le vocabulaire est plus ou moins "pointu" ou inhabituel et les images font plus ou moins appel à des références tirées des sciences : astronomie, médecine*^ etc... **
** Coran XK, 25; voir aussi A. MIQUEL, Géographie Humaine, El, pp. 395 et 464; DESMAISONS, vol L p. 874. Au sujet des intertextes, voir plus loin, note 41.
A.L.F.A. BEELAERT, A Cure, p. 170, fait remarquer que ces images médicales sont parfois fort crues et embarrassantes. Elles sont si peu adaptées à notre id^ de composition artistique que les traducteurs hésitent à les comprendre comme telles et en détournent parfois le sens.
PROLEGOMENES 7
A notre avis, la trace des connaissances scientifiques se situe à deux des niveaux indiqués ci-dessus :
• Le niveau de la signification de surface, puisque, au cours de notre enquête lexicographique, nous essayerons d’identifier les végétaux du corpus et de vérifier s’il n’y a pas de contradictions flagrantes entre ce qu’en dit le poète et ce que nous connaissons des végétaux.
• Le niveau de l’érudition scientifique, bien sûr, puisque nous relèverons des
« questions scientifiques » présentées par le poète, tant en géographie qu’en pharmacopée ou en horticulture.
Choix de l’époque.
Le but de notre étude étant de vérifier les connaissances scientifiques dans le vocabulaire végétal de la poésie persane, il était indispensable de limiter ce vaste sujet. Notre chobc s'est porté tout naturellement sur un auteur de premier plan dans l'histoire de la littérature poétique persane. Nous avons préféré un poète vivant à une époque féconde pour la science arabe, car les auteurs des époques plus tardives - nous pensons par exemple à Hâfez (m. 1389) - bâtissent avec des matériaux déjà sclérosés, dont ni public, ni poète sans doute, ne recherchent plus l’origine. Ils font un appel intensif à la signification mystique des images et ont perdu en grande partie l'intérêt pour les connaissances scientifiques.
La grande époque de la science en Islam ddîute avec le travail de traduction des modèles antiques, à Bagdad, au cours de la première moitié du niè H./DCè siècle. Dès le Xè siècle, avec les figures d’al-Kindî ou al-Farabî, et plus encore au Xlè siècle, cet apport est assimilé et des savants, tels Ibn Sînâ et al-Birûnî, marquent une première apogée scientifique, qui se prolongera jusqu'au moment où les invasions mongoles feront basculer cette phase de l'histoire culturelle du monde islamique.
L’école poétique persane d’Azerbaïdjan, qui fleurit au Vlè H./XIIè siècle, semble être le produit du mûrissement de cet intérêt passionné pour la science. Un certain délai est parfois nécessaire pour qu'une forme artistique, généralement conservatrice, soit imprégnée de l'esprit du temps, en l'occurrence l'engouement scientifique.™ Les grandes figures de la poésie persane de ce Vlè H/XQè siècle sont célèbres pour leur érudition scientifique. L’étude des connaissances scientifiques chez Khâqânî, contemporain de Nezâmî, ne fait que commencer, mais a dqà livré des résultats probants^*. La poésie de l’époque fourmille d’allusions aux sciences, de vers truffés de vocabulaire précis et
“ G. VMi GRÜNEBAUM, "Fiidauâ's C<Hicq)t of Histay", p.l68, considère qu'une époque créative n’est ie{xésentée en littérature qu’qxès sa di^»rition. Cependant, Hd^ (fun étoufifement de la science islamique n'est désonnais plus acceptée par les ^)écialistes. Ainsi, la mise en garde de Z. VESEL, «Les cours dlran, hauts lieux... » p.
289 : « combattre le lieu commun du déclin de la science islamique devenue pure cxxnpilation qtrès soi âge (fer ».
Voir absolument l’importante recherche de A.L.FA. BEELAERT, A Cure..., que nous avons déjà citée plus haut.
PROLEGOMENES 8
d'images difficiles, de poètes pédants, parfois insupportables.^ Les anthologies, recueils de poèmes célèbres, qui apparaissent dès cette époque, permettent aux auteurs et à leur auditoire d'accumuler tout un lexique, tout un "trésor" d'expressions glanées chez leurs prédécesseurs.
Nous nous situons au moment où l'Etat central saljuq n'est plus à même de contenir les forces centrifuges qui feront éclater l'empire. Les Ghaznévides, à lEst de l'Iran, ont instauré un mécénat brillant. Bientôt, à l'Ouest, un certain nombre d'atabegs turcs s’émancipent du pouvoir central et fondent des dynasties. Les cours des princes d’Azerbaïdjan deviennent des lieux de culture qui exercent une grande attirance et qui prennent le relais comme centres littéraires, car de nombreux poètes de lEst de l'Iran émigrent vers elles.^
Choix de l’auteur.
Nezâmî est la figure de proue^'* de la poésie épique produite en Azerbaïdjan, au Vlè H./Xnè siècle, à l'époque qui prolongeait celle des grands savants islamiques, que nous venons d’évoquer. D est porteur de la tradition qui le précéda, marquée en grande partie par l'épopée nationale de Ferdowsî et par la production lyrique ghaznévide. D n'empêche : on le considère aussi comme un exemple de l'esprit de son temps.
Le choK de l’oeuvre de Neiâmî comme objet de notre étude, se place donc favorablement, nous semble-t-il, dans la perspective d'une étude diachronique de la poésie persane, puisqu'il y a, par rapport aux poèmes lyriques du Vè H./XIè siècle, une évolution dans le temps, accompagnée d'un basculement du contexte poétique. En ce qui concerne l'épopée du Shâh Nâma, qui date du IVè H./Xè siècle, l'ambiance est plus proche des épopées de la Khamsa, alors que l'époque en est plus lointaine.
La réputation des connaissances scientifiques de Nezâmî n'est plus à faire. D’ailleurs, le poète lui-même, ainsi que la plupart de ses biographes, y attachent grande importance. Curieusement, et la chose mérite d’être notée, dans la longue rubrique consacrée à Nezâmî chez Dawlatshâh, nous ne trouvons pas d’accent spécifique mis sur ses connaissances scientifiques^^ Peut-être pouvons-nous considérer que sa désignation comme Sheykh sous-entendait des connaissances scientifiques, mais elle se réfère surtout à ses dons mystiques, qui, eux, sont longuement exposés par Dawlatshâh.
est important de garder en mémoire le caveat formulé par J.S. MEISAMI dans son éclairante étude sur la poésie de cour médiévale, qui nous fait prendre conscience que notre goût occidental du XXè siècle nous rend imperméables à la richesse de cette poésie. Elle nous semble indigeste, mais elle connaissait im grand succès lors de sa compositiotL Le point de vue culturel, où l'on se place pour juger des oeuvres, est capital.
“j. RYPKA, "Persian Literature", pp.l84 et 209.
^^Voir, par exemple, C. BÜRGEL, T)ie persische Epik", p. 306.
^ Voir, en annexe 1, la traduction que nous proposons de la rubrique consacrée par Dawlatshâh à Nezâmî.
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Voici ce qu’affirme Nezâmî lui-même au sujet de la composition d’un des mapiavî-s :
« J’ai recherché, dans des Hvres excellents (nagz) et reconnus (nawrad) ce qui réjouit les cooirs. »(HP4,18)
« Il n’est pas de nuit où je m’adonne heureux sur mon lit, si je n’ai pas, cette nuii-ià, forcé la porte d’une science. »(SN7,8S)
Dans le Lubabu’l-albâb, Awfî, le plus ancien biographe de Nezâmî, émaillé la rubrique qu’il lui a consacrée d’une série de jeux de mots qui en rendent la compréhension ardue, mais il dit clairement que :
« Nezâmî de Ganja rendait manifeste tout un trésor de connaissances {gqnj-^fazjâyeî).'tt^
Voici aussi quelques jugements trouvés dans les études concernant le poète :
• « Aussi habile que savant, possédant toutes les ressources du métier poétique, il est un admirable artiste. Mais les allusions obscures et les jeux de mots compliqués qui abondent dans ses oeuvres embarrassent fréquemment le lecteur....
• «Nezâmî n'est pas un poète facile....Le style, très raffiné, utilise toutes les ressources d'une vaste culture, littéraire, scientifique, philosophique, et d'un métier très sûr... »
• « l'un des plus grands poètes et penseurs persans... En reconnaissance de ses vastes connaissances et de son brillant esprit, des savants lui appliquent le titre honorifique de Hakîm, "savant et érudit". D'après sa poésie, il ressort à l'évidence qu'il était compétent non seulement en mathématique, astronomie, médecine, jurisprudence, histoire et philosophie, mais aussi en musique et en art. Son oeuvre est la synthèse de toutes les réalisations littéraires en persan jusqu'à son époque.
• « Nezâmî, qui fait, en toutes circonstances, état d’une connaissance savante en astrologie, maintient [dans le HP] une combinaison de correspondances entre les couleurs, les pierres précieuses et les configurations astrologiques... Il est intéressant [de noter] que dans l’édition du Haft Paykar par Dastgerdî, beaucoup
AWFI, Lubabu’l-albâb, pp. 496-7, rabrique n“ 151.yâ^.^^e/ peut être compris dans les sens de connaissances scientifiques, soit de réussites littéraires (S l LlNGASS, p. 931.)
masse. Anthologie, p. 75.
^ Z. SAFA, Anthologie, p. 154.
®P. CHELKOWSKI, "Nizâmî Gandjawî" îaE. P, p. 78. Voir aussi idem, "Nezâmi : Master Dramatist", p.
f
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de vers reçoivent un commentaire complet dans les notes pour expliquer au lecteur l’allusion précise qui est faite,... »
• « ...dans les distiques de sa Khcansa apparaissent de nombreux points de médecine.
Sa profonde connaissance de la science médicale est également évidente...
• l’avis de C.E. Wilson est plus mitigé ; si ses biographes et lui-même dans le HP prétendent qu’il a étudié en profondeur toutes les sciences, un examen de son oeuvre met à nu de nombreuses lacunes en géographie. C’est en astrologie et astronomie que ses connaissances sont les meilleures.^^
• « Il n’y a pas de doute quant au savoir prodigieux de Nezâmî. Les poètes se devaient d’être versés dans beaucoup de sujets; mais Nezâmî semble l’avoir été de manière exceptionnelle. Ses poèmes indiquent qu’il n’était pas seulement parfaitement au courant de la littérature arabe et persane, et des traditions orales et écrites, tant populaires que locales; mais il était également familier de branches aussi diverses que les mathématiques, la géométrie, l’astronomie et l’astrologie, l’alchimie, la médecine, l’exégèse coranique, la théologie et le droit islamiques, l’histoire, l’éthique, la philosophie et la pensée ésotérique, la musique et les arts visuels. Le HP est vraiment le summum des connaissances médiévales adaptées à des fins poétiques...
Aucune de ces citations ne mentionne une connaissance particulière de végétaux. La majorité des auteurs restent très vagues, sauf les trois derniers, qui se sont - mais peut-être de manière anachronique - intéressés tour à tour à l’astrologie, la médecine et la géographie. La raison de ce silence peut être double : la connaissance des végétaux est englobée dans la médecine; mais nous pensons surtout que personne n’a encore attaché un intérêt particulier à la question !
Quoiqu’il en soit, ce Nezâmî, dont on vante les connaissances, nous est apparu comme le chobc tout indiqué pour notre enquête. D'abord, parce que, malgré la réputation de poète-savant dont il jouit, l'aspect savant de son oeuvre n'a pas encore été détaillé, à notre connaissance, si ce n'est dans l'une ou l'autre recherche
"pionnière"^'* d'un très grand intérêt. Les appréciations reprises ci-dessus, qui sont parfois dithyrambiques, ne semblent pas s'appuyer sur une base sérieuse et sont
“g. MORRISON, History cf Üie Persian Utemturefirom the earîiest tintes, p. 48.
^'N. SHAZDA-AHMADI, « Khamsa-ye Nezâmî az cïïdgâh-e pezeshld », p. 191. Je remercie vivement ici K ALAM qui a pesté cet article à moi attentioa
“ C.E. WILSON, Introduction à la traduction àa. Haft Paykar. Mais WILSON omet de préciser si les lacunes découvertes viennent d’une comparaison avec la science géographique actuelle, ou bien, ce qui serait plus valable, avec les ouvrages géographiques médiévaux. Voir, au chapitre m, ce que l’on peut déduire sur le contenu de ces comiaissances. Voir aussi, au chapitre VI, nos déductions au sujet de ces connaissances.
“ J.S. MEISAMI, Haft Paykar, Introduction, p.viii.
^Ainsi, A. MASAFL Farhang-e Estelâhât-e NohûmV, G. KROTKOFF, "Colours and Numbers"; Z. VESEL,
■qiéminiscences de la magie astrale" et AL A BEELAERT,^ Cure.
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répétées d'auteur à auteur. Ajoutons ici que la réputation de poète savant n’est en aucune façon limitée à Nezâmî, mais semble requise, au moins en théorie, de tout poète digne de ce nom. Nous verrons de plus, que la réputation d’être versé « dans toutes les sciences de l’époque » n’est pas l’apanage des seuls poètes, mais que les scientifiques eux-mêmes sont le plus souvent polyvalents et leurs connaissances variées sont exposées avec admiration par leurs biographes.
Enfin, le chobc de Nezâmî nous semble intéressant parce qu'il ne s'agit pas d'un "petit"
poète, mais bien, ainsi que nous l'avons dit, d'une des cinq ou sbc plus grandes figures de la poésie persane, dont l'étude ne peut manquer d'intérêt.
Structure de l’enquête.
La recherche que nous avons menée, destinée à cerner les connaissances scientifiques de Nezâmî, se compose de deux interrogations :
• l’enquête d’identité, qui est une recherche des allusions scientifiques cachées. Le poète n’exprime pas en toutes lettres qu’une connaissance savante est requise pour le comprendre, mais les allusions qu’il fait à la nature des arbres, à leurs besoins ou à leur aspect, requièrent cette connaissance. Cette enquête d’identité nous a menée à exposer par nos exemples exhaustifs, le manque de certitude qui règne, même et surtout, pour les végétaux les plus employés.
• l’étude des connaissances scientifiques explicites, qui, sans prétendre être exhaustive, expose l’application « au grand jour », des allusions savantes.
Pour ce faire, la mise en rapport de deux démarches est nécessaire ; a) Poésie.
Un dépouillement systématique de tous les distiques de la Khcansa dans lesquels Nezâmî emploie la désignation d’un arbre permet de constituer la base, le corpus avec lequel nous travaillerons. Ce travail très long et ardu s'est révélé indispensable à une étude sérieuse, mais, de plus, nous a permis de nous familiariser avec l'oeuvre du poète^*. H existe plusieurs éditions de l’oaivre de Nezâmî. Nous en avons eu plusieurs en main et avons constaté de nombreuses variantes de lecture, et aussi l’ajout ou le rejet de certains beyt-%
selon des critères qui nous échappent. Notre choix a été de nous limiter à une seule édition, par ailleurs reconnue comme valable, et de ne pas considérer les variantes ou les ajouts qui pourraient exister.
^ Le âuit peut en être retrouvé dans le relevé de l’emploi du vocabulaire végétal au di^tre V. Les index de termes qui scmt publiés par V. DASTGERDI dans certaines éditions de la Khamsa, nous srmt q^parus comme incomplets. Us ne traitent pas tout le vocabulaire végétal - ils ne relèvent que les "fleurs" A quelques artïies - et de plus ignorent certaines mentions.
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b) Sources scientifîques.
Ce travail de «défrichage» mené à bien, une autre tâche nous incombe : celle de débusquer les connaissances de végétaux dans les différentes branches scientifiques qui les contiennent et de choisir les sources scientifiques que nous allons employer.
Pour mener à bien notre enquête d’identification et notre étude des questions scientifiques, nous avons dû consulter des sources, choisies comme représentantes du genre de recueils scientifiques, susceptibles d'avoir influencé le poète. Le chok de ces sources, nous le verrons, ne se base sur aucune information précise. H paraît impossible de retrouver les intertextes^® exacts qui soutiennent l’oeuvre poétique de Ne2âmî - par la combinaison de faits opposés : d’une part un grand nombre d’oeuvres scientifiques, qui auraient pu lui servir de sources, nous sont parvenues; d’autre part, un nombre encore plus grand de sources qu’il aurait pu consulter, ont disparu au cours des temps. Nous allons cependant chercher à nous faire une idée des sources scientifiques qu’il aurait pu avoir en main. Mais nous ignorons si Nezâmî a vraiment consulté des ouvrages scientifiques, ou s’il cherchait ses informations plutôt dans des encyclopédies, ou encore s’il possédait ces fameux recueils d’informations pour poètes qui existaient probablement. Nous devons donc limiter nos ambitions et espérer simplement, en consultant de multiples sources, de cerner un genre de savoir qui devait avoir cours en Iran médiéval.
Furent consultés ici non seulement des ouvrages proprement scientifiques et traitant de pharmacopée ou d'agriculture, mais aussi des recueils de géographie et des ouvrages rassemblant le savoir : une encyclopédie, résumant ces connaissances dans un but scientifique et aussi un Livre des Merveilles, rassemblant ces connaissances dans le but de distraire le lect^.
La question n'est pas de déterminer si les connaissances de Nezâmî sont exactes à la lumière de la science moderne, mais bien de la science de son temps. D n'est donc pas ou peu fait allusion à une science botanique actuelle, sauf dans notre enquête d’identification, lorsqu'il s'agit d'identifier, pour notre gouverne, tel arbre ou plante.
Malgré tous nos efforts, certains beyt-s ont gardé leur mystère. L’allusion faite par le poète reste hermétique; la clé de référence nous échappe; le sens ne peut en être forcé. Ce constat d’échec, loin de nous décourager, nous montre au contraire, que d’autres recherches sont encore à mener à l’avenir et que nous sommes sur la bonne voie.
Enfin, un élément important de notre analyse est l’écho que Nezâmî a glissé volontairement dans sàKhcansam sujet des sciences et des savants. Nous lui avons donné la parole, lorsqu’il met en scène des savants, lorsqu’il explique l’éducation que reçoivent ses héros, ou lorsqu’il porte un jugement sur la science. Juger « à froid » et de manière extérieure, les connaissances scientifiques dont fait preuve Nezâmî, sans l’écouter donner
^ Au sujet des « intertextes » et de « l’activité associative » qui crée un tissu de rappels et de liens entre une oeuvre donnée et un bagage culturel et littéraire que partagent l’auteur et son lecteur, voir La Revue Littérature, n" 41 (1981) consacré aux intertextualités médiévales.
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son avis, son jugement sur la science, son admiration ou sa moquerie, nous aurait semblé dangereusement artificiel.
Le mot et l’image
Fig. 1. Nushaba reconnaît Alexandre d’après son portrait (dâail).
Folio 48 verso de la Khamsa de Nezâitû, de 1539-43. (Londres, British Museï^ OR 2265).
Dâail d’une illustration tirée de S.C.
WELCH, Royal Persian Manuscripts, p. 80, PL. 24.
Nous avons tenu à ajouter, à la fin de notre étude, un chapitre ayant trait à l’histoire de l’art. H s’agit d’un éclairage quelque peu inhabituel donné à une étude littéraire. Nous essayons de jeter un pont entre deux domaines qui d’habitude s’ignorent l’un l’autre, que sont l’étude des textes et l’étude des miniatures qui les illustrent. Ce chapitre répond à la même démarche qui nous a guidée pour le corps de notre recherche; il la complète : de la même manière que la science sous-tend l’oeuvre poétique, ainsi, celle-ci sous-tend aussi l’oeuvre du miniaturiste. De plus, le mécène qui lit l’oeuvre poétique de Nezâmî, ne l’approche-t-il pas par le biais d’un manuscrit illustré ?
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Certains recueils scientifiques, tout comme les manuscrits de la Khcansa de Nezânû sont abondamment illustrés. Ce fait ne pouvait nous laisser indiflFérente. Légèrement en retrait de l'étude poétique qui constitue la partie la plus importante de notre travail, vient une brève analyse de l'image illustrant ces deux familles de manuscrits. Nous avons cru intéressant de relever quatre points, qui sont en rapport avec notre analyse littéraire ;
• une analyse des illustrations scientifiques
• un relevé des arbres reconnaissables dans les miniatures de la Khamsa
• un exemple de la fidélité des artistes au texte qu’ils illustrent
• une enquête sur la sandal-rang (« couleur bois de santal »)
Le lien entre l'esthétique visuelle des miniaturistes et les descriptions figuratives de la poésie n'a pas encore été bien étudié^’ et nous espérons en éclairer ici une facette. L’étude des miniatures doit nécessairement passer par l’étude des textes qu’elles illustrent. Les peintres ont-ils lu les poèmes qu'ils sont chargés d'illustrer ? Quel était leur bagage de connaissances botaniques pour représenter les végétaux dont parle le poète ?
Cette recherche n'est pas systématique. La mener sur l'ensemble de la production scientifique et des manuscrits illustrés de la Khamsa dépasserait de très loin les limites de cette étude, qui se veut un éclairage subordonné à l'étude littéraire. De plus, un relevé systématique de tous les éléments végétaux retrouvés dans chaque mmiature aurait certainement été fastidieux et répétitif Nous laissons ainsi la porte ouverte à une étude plus vaste, qu'il serait certainement opportun d'entreprendre ultériairement, sur l'incidence du mot sur la miniature persane.
Résultats de l’étude.
Les conclusions auxquelles nous arriverons seront nécessairement limitées à un aspect très circonscrit : les connaissances d’un poète dans un domaine scientifique. Il ne sera pas possible de déduire de notre enquête le niveau de connaissance de Nezâmî dans un autre domaine scientifique. D pouvait être médiocre en géographie, mais brillant en science des végétaux. Surtout, les résultats obtenus ici ne seront pas applicables à d’autres poètes, même contemporains proches de Nezâmî. Devant l’intérêt qu’elles présenteraient, nous espérons pouvoir un jour mener de telles études comparatives.
Même si nos déductions devaient s'avérer négatives, si elles devaient indiquer que Nezâmî n'avait pas une bonne connaissance des végétaux, nos conclusions n’en seraient pas négligeables pour autant. Le fait de pouvoir attribuer ou non un « diplôme en connaissances végétales » à Nezâmî, sera une mise au point des allégations qui se répètent, sans preuves, dans les écrits orientalistes depuis trop longtemps. Mais, de plus, notre étude
^’Voir par exençle, LENTZ, Tictoes for the Islamic Bodc : Posian and Tndian Painting in the Vever Collection", pp. 9-37 (cité par M. FARHAD, Abstracta Iranica, 12, n® 574, pp. 145-6X C.H. de FOUCHECOUR, Description de la nature... p. 251; AS. MELIKIAN-CHIRVANl, "From the Royal Boat", p. 3.
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permet parfois un éclairage insoupçonné jusqu’ici : des allusions obscures s’illuminent. Un sens nouveau viendrait ainsi se greffer sur une traditionnelle traduction de surface.
La dernière partie de notre étude, qui concerne les végétaux représentés dans quelques miniatures scientifiques et celles illustrant la Khamsa, n’est pas assez poussée pour mener à des conclusions. Mais elle ouvre, nous semble-t-il, la voie à un rapprochement entre les illustrations scientifiques et les illustrations littéraires et à me étude de l’interaction entre la littérature et son illustration, qui a été trop souvent oubliée et que nous voudrions mener, ou voir menée, ultérieurement.
Ayant ainsi, nous l’espérons, défendu et expliqué les raisons et les buts de notre recherche, nous proposons maintenant, dans les deux parties suivantes de cette introduction, me approche globale de l’attitude de la société islamique vis à vis de « la science » et ensuite, un éclairage de la présence d’allusions scientifiques dans la poésie médiévale. Ces deux petites études sont à la fois très circonscrites et très générales et c’est la raison pour laquelle nous les avons inclues dans cette introduction. Nous aurons l’occasion, au cours de notre recherche de traiter plus en détail, à la fois les disciplines scientifiques qui contiement la connaissance des végétaux (chapitre H), et l’introduction par Nezâmî d’allusions savantes dans la Khamsa (chapitre VT).
2. LA SCIENCE EN ISLAM MEDIEVAL
Avant de nous demander comment, en quelle mesure, et pourquoi le savoir est intégré dans les poèmes de Nezâmî, il nous incombe de nous fiiire me idée de ce que recouvrait la science de l’époque. Ainsi que nous le verrons plus en détail au ch^itre I, Nezâmî vécut au Xnè siècle de notre ère, dans me région, l’Azerbaïdjan, qui était englobée dans l’orbite culturelle persane. Cette culture médiévale persane était dominée par l’Islam, qui régentait les aspects de la société, à tous les niveaux. Nous tentons de brosser ici m bref tableau de ce que recouvrait le savoir en Iran médiéval et de la manière dont il était considéré par la société musulmane en général, et par Nezâmî en particulier.
Nous commencerons par exposer, très schématiquement, le curiaix visage que nous présente la science en Islam médiéval, avec ses deux composantes, l'me, propre aux racines mêmes de l'Islam arabe, l'autre, héritée des Anciens, précieux bagage qui sera traduit et enrichi par les savants musulmans. C'est à ce second groupe qu'appartiement les disciplines étudiant les végétaux et nous devons les placer dans l'ensemble de leur grande famille scientifique pour comprendre quelle est la réaction qu’elles suscitent.
Ensuite, nous interrogerons l’attitude de la société musulmane vis à vis du savoir. Pour tenter de trouver les réponses à cette question, notre première source est, bien sûr, l’ensemble formé par le Coran et la Tradition. Essayons ensuite, à l'aide de ce qu'en ont écrit, toutes écoles de pensée confondues, des théologiens, des philosophes, les savants aix-mêmes, de comprendre quelle était l’attitude de la société islamique médiévale vis-à-