Chapitre III LES SOURCES
1. LES ENCYCLOPEDIES PERSANES ET LES LIVRES DES MERVEILLES
En Iran médiéval, les sciences diverses étaient arrangées de manière logique afin de former un tout cohérent dont les principes de base n'étaient pas trop nombreux et pouvaient donc être maîtrisés par l’honnête homme. Nous avons vu l'importance d'une éducation variée dans toutes sortes de domaines pour le mondain qui désirait briller en société. Celui-ci n'avait certes ni l'occasion, ni le désir, d'approfondir ses connaissances en science, mais peut-être lui suflBsait-il de se procurer et d'étudier le contenu d'une "encyclopédie" rassemblant les connaissances les plus diverses, ainsi que des anecdotes et des croyances en des phénomènes mystérieux, pour se forger une réputation de maître dans "toutes les sciences".^
A côté des encyclopédies à usage "populaire" ou de "connaissances mondaines", existent aussi des encyclopédies plus ardues et plus complètes. Leur contenu devait servir d'aide- mémoire aux "vrais" savants dont le désir, devant la variété de connaissances qu'ils maîtrisaient, était certainement de recourir à un volume résumant et surtout classant celles- ci, de manière parfois très complète, et leur permettant de se "rafi'aîchir la mémoire" sans aller puiser dans mille ouvrages variés et peut-être trop encombrants lors des pérégrinations qui semblent avoir été le lot de beaucoup d'hommes de pensée à l'époque médiévale.
Voici comment al-Fârâbî définit un peu cyniquement les divers usages que l’on peut faire de ce genre d’ouvrages :
« Quiconque déârant étudier une de ces sciences, trouvera le contenu de cet ouvrage utile, puisqu’il en apprendra sur quelle science 0 doit se pencher et ce qu’ü doit étudier, ce qu’il peut retirer de son étude, quelle en est l’utilité et quels avantages lui SCTont procurés. Ainsi, il ne doit pas choisir avajgjément et à son propre risque la sciaice qu’ü désire, mais il peut reprocher en connaissance de cause et avec compréhension.
De plus, cet ouvrage lui permettra de comparer les difierentes sciences et de découvrir quelle sdence est meilleure, plus utile et plus précise, plus fiable et efficace, ou moins significative et efficace.
De plus, P’ouvrage] est utile afin de dévoiler quelqu’un qui prétend maîtriser une science, quand en fait cela n’est pas le cas. Nfis en demeure d’en donner un résumé général et toutes les subdivisons, lorsqu’il n’est pas bien informé, il montrera ainsi que sa prétention est &usse et sa tromperie sera dévoUée.
^Si l'emploi des encyclopédies pour acquérir rapidement les ccmnaissances indispensables pour briller en société, semble établi, nous remarquais cependant que Nezâmi Aruzi dans le Premier de ses Quatre Discours, pp. 36- 8 : sur la "Nature de l'Art du Seaétaiie; Qualités du secrétaire accompli; Ce qui se nqiporte à cette fcmctian", ne cite aucune encyclopédie dans sa liste d'ouvrages éclairants.
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L’ouvrage, de plus, permet de s’assurer si une personne, qui est versée dans une science, a véritablement maîtrisé celle-ci ou certaines de ses subdivisions, et jusqu’où va sa maîtrise.
L’ouvrage peut être utile au profane éduqué qui désire acquérir une impression générale des sciences, de même qu’à ceux qui désirent se faire passer pour des savants.
Aussi, nombreuses et fréquentes sont les encyclopédies en Iran médiéval. L'origine de ces recueils, dont la vocation avouée est donc de réunir ou de résumer les sciences connues en un plan utile pour l'homme lettré et cultivé, semble remonter au début de l'époque médiévale byzantine. En conséquence des nombreux contacts entre les deux cultures, ils auraient pénétré dans les contrées sous influence culturelle de llslam.'*
D nous paraît donc probable que Nezâmî, désireux d'acquérir cette culture générale, aussi large que possible, qui était nécessaire dans la formation du poète, ait été chercher des connaissances variées dans ces "divulgateurs de la culture*" : les ouvrages "encyclopédiques", aussi bien que dans des ouvrages scientifiques. Intéressons-nous dès lors aux informations procurées par les encyclopédies persanes anciennes®, que Nezâmî aurait pu avoir en main. Il est possible de discerner, d'après le contenu des sciences qu'elles traitent, principalement, cinq grandes catégories d'encyclopédies, sans compter les Livres des Merveilles.
• encyclopédies de philosophie,
• encyclopédies de sciences religieuses, • encyclopédies de sciences administratives, • encyclopédies de sciences naturelles, • encyclopédies "au sens strict du terme".
Dans le cadre de notre étude, nous laissons de côté les encyclopédies qui se spécialisent en philosophie, sciences religieuses et administratives pour nous tourner vers les deux dernières catégories ; celles qui s'occupent de sciences naturelles et les encyclopédies « au sens strict du terme ». La catégorie des encyclopédies de sciences naturelles compte parmi les « écrits les plus répandus dans le monde islamique médiéval. Généralement à caractère populaire, elles comportent un plan qui s'inspire de la théorie physique aristotélicienne’.
Difficiles à ranger dans l’une ou l’autre catégorie, viennent les Livres des Merveilles. Bien que ceux-ci soient parfois considérés comme des avatars de la littérature géographique islamique, nous choisissons de traiter à part ces sortes de cosmographies. Ce sont des descriptions du monde, qui réunissent des rubriques sur les sciences naturelles, sur
^ cité par F. ROSENTHAL, The Classical Heritage, p.55 ■*1 RYPKA, Persian Utemture, p. 188.
’Nous avcHis trouvé cette formule, appliquée par C.-H de FOUCHECOUR, Moralia, p. 157, au Javâme al-’olum de ’Awfi.
^our ce qui est de l'originalité de ces encyclopédies persanes par raoxxt à celles qui furent rédigées en arabe, voir l'étude de Z. VESEL, Les Encyclopédies Persanes, surtout jjp. 5-7.
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l’ethnographie, l’astronomie, la mythologie. Leurs titres comportent en général l’un ou l’autre terme indiquant leur contenu : 'ajâ 'eb (merveilles) ou gharâ ’eb, (curiosités). Leur particularité est cet accent qui est mis sur tout ce qui est mystérieux, magique, merveilleux, incroyable dans la création d’Allah. Ces recueils réunissent «toutes les connaissances prises au hasard sur des monuments extraordinaires, sur les trois règnes de la nature et sur la météorologie »*. Ils rassemblent donc des connaissances, tout comme les encyclopédies, pour un public en général non-scientifique et fiiand d’étrangetés. Les auteurs de ce genre d’ouvrages font preuve d’une immense érudition et ils prennent très au sérieux leur tâche de compilateurs.^
Contenu
• Chaque encyclopédie suit un plan particulier, mais elles comportent des chapitres se rapportant à des sujets identiques : connaissances agricoles, informations sur la pharmacopée et parfois des chapitres entiers traitant de la description des plantes et des arbres.
• Si ces encyclopédies sont, pour la plupart, de pures compilations, non scientifiques, qui versent dans l'occulte et le merveilleux*®, le résumé des sciences qu’elles proposent nous permet de mieux saisir en quoi consistait ce « vernis scientifique » que l’honnête homme cherchait à acquérir. D nous paraît que les connaissances dont fait preuve Nezâmî dépassent d’une bonne longueur les « résumés » proposés dans l’encyclopédie analysée. Le lecteur non-spécialiste devant se contenter des informations données par ce recueil perdait certainement une bonne part du contenu de la Khamsa. Cette remarque doit, bien entendu, être nuancée selon les encyclopédies. L’ ‘Ajâ 'eb nous paraît plus complet que le Jâme par exemple.
• Ces encyclopédies présentent une répétition assez monotone des thèmes et sujets traités classiquement. La plupart consistent en une simple énumération de noms de plantes ou des "recettes", sans explication. Elles devaient probablement remplir un rôle de repère, mais ne pouvaient cependant pas satisfaire les esprits curieux de la raison des choses.**
Pour des raisons de clarté, nous avons ventilé les informations que nous avons trouvées dans ces recueils encyclopédique et cosmographique, à la suite de chaque groupe d’ouvrages scientifiques traitant d’un domaine particulier, pharmacologie, géographie, agriculture et horticulture.
* Voir C.E. DUBLER, « Ajâ’ib, EP, pp. 209-210.
" Voir C.E. BOSWORTH, «Ajâ’eb al-Makhlûqât », Elr., vol I, p. 698, qui indique que Qazwînî mentionne plus de vingt sources scientifiques consultées lors de la rédaction de son ouvrage.
'^Ibidem, p. 34.
“Voir, par ailleurs, l'avis peut-être trop dithyrambique de COLIN, Tilâh.all Occident" EP, p.923 : (Les traités d’encyclop^es] contiennent parfois une telle diversité et richesse d'infcamations que l'on peut les considérer comme "de véritables encyclopédies de l'écoiainie rurale ... On omçoit que les spécialistes les plus divers aient été amenés à contribuer à de telles "sommes" oicyclopédiques. ITaboid, des praticiens, gens du métier : agriculteurs
(fallâh.ûn), arbcaiculteurs (shad/djàrûn), hoticulteurs (djarmâmin), mais aussi des "scientifiques" : herboristes
Çahshâbûn), botanistes (nabâtiyyûn), médecins intéressés par les sinq^les {mufradât) et la diâéüque, «i trouve aussi des théoriciens purs (kukamâ', mutakallimûn)’.
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Les pages qui suivent contiennent, pour chaque ouvrage consulté, une brève description de l'auteur et du contexte dans lequel l'ouvrage a été rédigé. Nous en donnons un très court résumé, suivi d'une citation. Il nous a semblé intéressant de citer à chaque fois le passage concernant un même végétal, ce qui nous mettra en mesure de faire une comparaison entre tous ces extraits et montrera, mieux qu'une longue analyse, les différences entre ces ouvrages et leur valeur. De plus, ces citations nous permettront de nous faire une idée du contenu et de la présentation de ces ouvrages, sources possibles d'inspiration des poètes.
Le végétal que nous avons choisi est le 'ûd, dont la traduction la plus répandue est « bois d’aloès »*^. ‘ûd est un exemple commode. C’est un végétal qui tient une place importante dans la Khamsa, et qui est bien connu des scientifiques dans les différentes disciplines traitées, sauf - et nous verrons pourquoi - dans deux recueils d’agriculture. Il ne paraît pas non plus dans toutes nos sources lexicographiques, ce qui indique la familiarité du public avec ce végétal.
2. LES TRAITES DE PHARMACOLOGIE