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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository
Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Daled, P.-F. (2005). Le matérialisme occulté et la genèse du sensualisme: histoires écrite et réelle de la philosophie en France (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres – Philosophie et Sciences des religions, Bruxelles.
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Le matérialisme occulté et la genèse du « sensualisme ». Histoires, écrite et réelle, de la philosophie en France.
Thèse annexe n° 1 ;
« Faites-le, mais ne le dites pas ! »,
Liberté de conscience et avortement médical à VUniversité catholique de Louvain durant la première moitié du XIXe siècle.
Thèse annexe n° 2 :
Franc-maçonnerie et philosophie : les disciples de Krause et de Broussais dans les premières années de la Belgique indépendante.
Thèse annexe n° 3 :
L*éthique du concept selon Georges Canguilhem : résistance et individualité.
Dissertation originale en vue de l’obtention du grade d’Agrégé de l’enseignement supérieur.
Promoteur : Professeur Jean-Noël Missa.
Année académique 2004-2005.
Université libre de Bruxelles
Le matérialisme occulté et la genèse du « sensualisme ». Histoires, écrite et réelle, de la philosophie en France.
Thèse annexe n° 1 :
« Faites-le, mais ne le dites pas ! ».
Liberté de conscience et avortement médical à VUniversité catholique de Louvain durant la première moitié du XIXe siècle.
Thèse annexe n° 2 :
Franc-maçonnerie et philosophie : les disciples de Krause et de Broussais dans les premières années de la Belgique indépendante.
Thèse annexe n° 3 :
L^éthique du concept selon Georges Canguilhem : résistance et individualité.
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Dissertation originale en vue de l’obtention du grade d’Agrégé de l’enseignement supérieur.
Promoteur : Professeur Jean-Noël Missa.
Année académique 2004-2005.
Université libre de Bruxelles
ULe
écrite et réelle, de la philosophie en France.
Thèse annexe n° 1 :
« Faites-le, mais ne le dites pas ! ».
Liberté de conscience et avortement médical à VUniversité catholique de Louvain durant la première moitié du XIXe siècle.
Dissertation originale en vue de l’obtention du grade d’Agrégé de l’enseignement supérieur.
Promoteur : Professeur Jean-Noël Missa.
Année académique 2004-2005.
Université libre de Bruxelles
« Faites-le, mais ne le dites pas ! ».
Liberté de conscience et avortement médical à l’Université catholique de Louvain durant la première moitié du XIXe siècle
Avertissement
Dans le cadre de notre contrat de recherche F.R.F.C., nous avons entrepris deux investigations : primo, une analyse critique de l’histoire de la philosophie en France au début du XIXe siècle qui a abouti à la thèse d’agrégation ci-joint et dont la publication à Paris chez Vrin est inuninente ; secundo, une étude de l’éthique médicale au XIXe siècle en Belgique.
Cette dernière est toujours en cours à l’heure actuelle et devrait également déboucher sur une publication. En l’état actuel, le « manuscrit » de cette seconde étude est beaucoup trop volumineux pour constituer une simple thèse annexe. Aussi, afin de donner un avant-goût de ce travail, nous en extrayons un des points forts, cependant tombé dans l’oubli : un débat de 1852 à l’Académie royale de médecine relatif à l’avortement médical. Celui-ci est particulièrement révélateur de la nécessité impérative de revoir, du point de vue historique, les idées reçues sur la pérennité de nets clivages philosophiques et éthiques dans le monde universitaire belge au XIXe siècle, voire au XXe siècle.
Parlant d’éthique ou de morale des hommes de l’art, il ne sera pas question ici d’une réflexion abstraite sur la Critique de la raison pratique de Kant mais plutôt de rappeler comment réfléchissaient et se comportaient au XIXe siècle les médecins devant des questions de vie ou de mort beaucoup plus graves que celles, néanmoins complexes, des Fondements de la métaphysique des mœurs - et quelles étaient alors leurs références philosophiques. Leur compagnie ne sera sans doute pas très agréable pour le lecteur - à supposer qu’elle ait pu l’être un bref instant pour le rédacteur. Il sera en effet beaucoup plus question ici de broyer des crânes devant des rétrécissements excessifs du bassin que de belles âmes hégéliennes ou d’impératif catégorique kantien et ce, dans le cadre géographique et intellectuel de la Belgique du XIXe siècle qui est née, entre autres, sur un clivage entre laïques et catholiques.
Mais c'est à ce prix que nous en saurons un peu plus sur l'éthique des hommes de l'art au XIXe siècle qui, depuis lors et bien avant déjà, font que nous sommes toujours là aujourd'hui sur terre, nous autres hommes et fenunes, pour poser pareille question.
Introduction
À l'historiographie de quelle Université belge se rattache cette déclaration solennelle de 1878 :
« Montrons que nous sommes les fils de la lumière et que la vraie science n'a pas d'amis plus sincères, ni plus dévoués. Maîtres et élèves, nous avons tous à concourir à cette résurrection de la science par l'étude libre et courageuse » ?
À la rentrée académique de quelle institution universitaire a-t-on déclaré dix ans plus tard, en 1888 :
« Toute science est un organisme vivant. Il faut entrer en communication avec lui par un travail de tous les jours. Assiduité aux laboratoires établis pour les divers domaines des sciences de la nature, lecture directe des grands philosophes, des écrivains classiques [...] ; exploration des documents originaux ; discussion des textes, débats publics au sein des nombreuses sociétés qui fleurissent à l'Université ; connaissance des travaux récents ; pratique de la méthode sévère de la critique et en tout cela, [...] “nul parti pris, rien que la loyale enquête de la vérité ” » ?
Quelle Université avait en 1909 :
« Comme but propre la culture de la vérité, non pas seulement la recherche de l'une ou l'autre, mais celle de la vérité qui est un tout » ?
Est-ce l'Université libre de Bruxelles qui se réclama dès son origine — si ce n'est en ces termes exacts, mais indéniablement en son esprit — du principe du « libre examen » ? Non. Il s'agit d'une Université qu'il eut peut-être été plus facile à reconnaître si nous n'avions à dessein agi de manière inacceptable aux yeux de l'objectivité historique : tronquer la citation de 1888 de deux petites références significatives à la lecture des apologistes et des pères et au souverain pontife Léon X//7 - celui-là même qui, dans la citation de 1888, recommandait :
« Nul parti pris, rien que la loyale enquête de la vérité ».
Apologistes, pères de l'Église, souverain pontife ? Oui, il s'agit bien de l'Université catholique de Louvain. Les trois citations introductives sont dues respectivement à Mgr. A.J. Namèche (1811-1893), recteur de 1872 à 1881 ; à Mgr. J.-B. Abbeloos (1836- 1906), recteur de 1887 à 1898 ; et à Mgr. P. Ladeuze (1870-1940), recteur de 1909 à 1940 '.
Cela étant, mis à part notre omission délibérée des références au monde catholique dans la citation de 1888, sur base des extraits de discours présentés ci-dessus — les deux autres citations des recteurs sont insoupçonnables d’une quelconque adhésion religieuse —, qui eut pu dire si ces propos provenaient, entre 1878 et 1909, de l'Université de Bruxelles, fief du libre examen, ou de l'Université catholique de Louvain ? Personne, nous semble-t-il, de prime abord. Or, Louvain est une Université dite « catholique » dont on cite aussi assez souvent, à titre d’exemple d’un certain état d’esprit qui l’aurait animé, - non sans prudence
‘ Voir NAMÈCHE cité dans VAN der ESSEN, L., L'Université de Louvain. Son origine, son histoire, son organisation 1425-1953, s.l., s.d., p. 27 ; ABBELOOS et LADEUZE cités dans VAN der ESSEN, L., L'Université de Louvain 1425-1940, Bruxelles, 1945, p. 284 & 286.
lexicale chez certains ^ - la déclaration d'ouverture de 1834 de son premier Recteur, Mgr P.F.- X. de Ram (1804-1865) :
« Nous lutterons de toutes nos forces, de toute notre âme, pour défendre la religion et les saintes doctrines, pour dévoiler les hérésies et les aberrations des novateurs, pour faire accueillir toute doctrine émanant du Saint-Siège Apostolique, pour faire répudier tout ce qui ne découlerait pas de cette source auguste »
Comparativement, les citations ultérieures de Mgr. Namèche, Abbeloos et Ladeuze entre 1878 et 1909 interpellent l’idée reçue d’une ligne de partage fermement établie dans le monde universitaire belge entre libre examen bruxellois et enseignement catholique à Louvain. Finalement, tous les enseignants sembleraient avoir été au XIXe siècle des « amis sincères de la vraie science » et les Universités, des « filles de la lumière » en quête de la vérité.
Il y a une vingtaine d’années, en 1983, le professeur de philosophie de l’Université de Louvain, Jacques Taminiaux rappelait que, si la fondation simultanée des Universités de Louvain et de Bruxelles en 1834 révèle bien le clivage de deux mondes politiques, de deux mentalités, de deux partis, le catholique et le libéral, qui se sont développés et justifiés dans les institutions qu'ils se sont souverainement données, toutefois, « ce clivage, indéniable sur le plan politique et religieux, eut sans doute des effets moins tranchés sur le plan philosophique ». À considérer la production philosophique des Universités d'antan, cette scission, envisagée aujourd’hui, paraît d'autant « plus surprenante que, sinon dans leur méthode — rationaliste à Bruxelles, fidéiste à Louvain —, du moins sur ce qu'ils refusent et sur nombre de thèmes justifiés par eux, les philosophes de ces deux écoles se rejoignent » “.
Taminiaux a bien vu, primo, que le traditionalisme qui a régné à Louvain pendant les premières décennies de la Belgique « s'apparente à l'éclectisme [cousinien] et au krausisme [bruxellois] dans ce qu'il refuse ; le sensualisme, le matérialisme, l'ironie sceptique des Encyclopédistes » ; secundo, qu’aucune de ces philosophies n’a mis en doute la possibilité d'édifier un système de métaphysique où fussent démontrées, en accord avec la tradition de l'ère chrétienne, l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme ; et tertio, qu’en connivence avouée ou secrète avec l'esprit de la Restauration, toutes ces philosophies avaient une visée d'ordre moral et social qui trouvait son fondement dans une vaste « harmonie ontologique » (p. 17).
Ainsi, quelles qu'en fussent les variantes — traditionalisme à Louvain, krausisme à Bruxelles —, « le spiritualisme a donc dominé l'enseignement de la philosophie dans toutes les Universités pendant le premier demi-siècle de l'État belge ». Tout s’est passé, d’après Taminiaux, comme si les philosophes officiels de l'époque avaient ignoré la révolution de pensée introduite par Kant et avaient été insensibles aux nouvelles questions qu'imposait, en différents secteurs, l'adoption récente des « méthodes positives d'observation et d'analyse » (p. 18). Comme le résumait Taminiaux : « Je me suis trouvé en butte à une sorte de paradoxe, car il m'est apparu très vite que le clivage était moins déterminant pour le contenu des travaux [philosophiques] que pour le contrepoint idéologique et institutionnel que ces travaux se donnaient » (p. 31). * *
___ .ISur cette. traduction_«_d'.une_ficlélité assez, discutable ». voir STENGERS. J.. « D'une définition du libre examen », Revue de l'Université de Bruxelles, Bruxelles, 1955, p. 56.
’ Mgr de Ram cité dans VANDERKINDERE, L., L'Université de Bruxelles 1838-1884. Notice historique faite à la demande du conseil d'administration, Bruxelles, 1884, p. 13.
* TAMINIAUX, Jacques, « Exposé introductif du groupe “ Philosophie ” », Actes du colloque Francqui, Bruxelles, Palais des Académies, 1983, p. 1.
Nos propres recherches sur l’histoire intellectuelle de l’Université libre de Bruxelles au XIXe siècle ayant de même replacé la « laïcité » bruxelloise de l’époque dans la réalité de son spiritualisme foncier, recoupent la perplexité de Jacques Taminiaux devant la paradoxale proximité philosophique par laquelle s’est traduit en Belgique au XIXe siècle le clivage idéologique entre deux mondes universitaires. Et l’on ferait fausse route en opposant à cette proximité spiritualiste entre Louvain et Bruxelles l’histoire du conflit du krausisme au XIXe siècle car, fondamentalement, si les philosophes discutèrent alors effectivement entre eux * * de Dieu, ce ne fut jamais que de la place qu’il occupait dans leur système respectif de pensée. En aucun cas, sa présence en soi ou sa nécessité ne furent alors remises en cause, ni du côté catholique, ni du côté libéral.
Aussi, face à la parenté spiritualiste de la philosophie de Louvain et de Bruxelles au XIXe siècle, nous sommes-nous demandés si d’autres questions que celles de Dieu, de l’immortalité de l’âme ou de la métaphysique ne révéleraient pas plus nettement les divergences universitaires de ce siècle ? Si nous cherchons des différences, ce n’est, bien entendu, pas parce que nous nions les proximités intellectuelles entre les Universités au XIXe siècle que nous venons justement de rappeler. Perplexes, nous voulons éviter, sur le plan méthodologique, l’approche superficielle du laborantin qui conclut trop rapidement à l’identité de deux liquides parce qu’il utilise un mauvais révélateur ou un révélateur trop faible. Que penser, dans ce cas, de la puissance de la morale ou de Véthique ? Que peuvent bien révéler des questions aussi sensibles de celles de la vie et de la mort au XIXe siècle - et au XXe siècle - ?
Voilà pourquoi, il sera question ici d’un débat - vieux, sans aucun doute, mais apparemment jamais définitivement gagné peut-on craindre à voir le néo-conservatisme religieux américain reconduit pour un second mandat-, à savoir, l’éthique des hommes de l’art face à l’avortement « médical » au XIXe siècle en Belgique ^ - et plus particulièrement, dans le cadre restreint de cette thèse annexe, à fUniversité catholique de Louvain entre 1836 et 1869. Revenons à cette fin en arrière, au juste milieu du XIXe siècle, en 1852, à l’Académie royale de médecine de Belgique lorsque le premier professeur d’accouchement de l’Université catholique de Louvain, Louis Hubert soumit un mémoire sur l’avortement
« médical » à ses confrères.
I. Bref historique des prises de position en faveur de l'avortement dit « médical » entre 1768 et 1852
Pour ne parler que d'« avortement médical », c'est dans une Angleterre dégagée de l'emprise des codes justinien et canonique que W. Cooper proposa en 1768 pareille pratique à J. Hunter pour remplacer l'opération césarienne dans les cas de rétrécissement du bassin.
Pratique qui y fut dès lors « implicitement » ® admise avec l'accouchement prématuré et pratiquée avec une grande fréquence en s'y généralisant. En France, c’est en 1813 que le professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Strasbourg, F.E. Fodéré soutint dans sa Médecine légale que :
^ Voir DALED, Pierre, Spiritualisme et matérialisme au XIXe siècle. L'Université libre de Bruxelles et la reZigion, Bruxelles, Édirions.deJJJniyersité de Bruxelles, 1998.
* Comme nous l’avons montré dans Spiritualisme et matérialisme au XIXe siècle (1998), on ne peut négliger la spécificité matérialiste de la « philosophie » des scientifiques et des médecins bruxellois.
’ Cette étude reprend et développe le chapitre consacré à l’avortement dans notre étude de 1998 sur l’Université libre de Bruxelles. Voir DALED, Pierre, Spiritualisme et matérialisme au XIXe siècle, op. cit., p. 100-103.
* SIMONART, P.J.C., Dissertation sur l'avortement provoqué dans un but médical, Bruxelles, 1846, p. 2.
« La pratique de l'avortement médical qui est attaché au traitement indispensable des maladies de la mère, a toujours été regardée comme excusable, pourvu toutefois que les moyens suivis de l'avortement aient été mis en usage pour des motifs dûment constatés et par un homme de l'art reconnu comme tel et compétent pour ces sortes de cas »
En 1821, ce fut au tour du Français Marc de se prononcer en faveur de l’avortement médical, suivi par Deguerre de Strasbourg. En Allemagne, en 1826, le professeur Naegele de Heidelberg publia un ouvrage intitulé De jure vitae et necis quod competit medico in partu dans lequel il écrivait que : « Mater sola jus decemendi habet » et concluait à l'opportunité de l'avortement médical. En 1829, le Français Velpeau soutint aussi cette pratique, de même que Moreau en 1838 dans son Manuel d'accouchements.
En 1840, P. Cazeaux se prononçait dans le même sens, tandis qu’en Belgique, les professeurs de l'Université libre de Bruxelles Van Huevel et Simonart abondaient aussi dans le sens de l'avortement médical en 1842 et 1843 — l’année où, en France, P. Dubois acceptait et pratiquait également l'avortement médical Au Congrès scientifique de Milan en 1844, Raffaele lut à son tour un travail dont les conclusions étaient favorables à l'avortement médical. Et en 1852, l'Académie de médecine de Paris discuta longuement cette question suite à l'envoi d'un mémoire de Lenoir relatif à un avortement médical pratiqué pour la troisième fois avec succès sur une femme dont le bassin n'offrait pas cinq centimètres dans son diamètre sacro-pubien. Aussi, Lenoir se demandait s'il n'y aurait pas quelque utilité pour la pratique médicale à « provoquer de la part de l'Académie une approbation ou un blâme qui, empruntant à la haute position que ce corps savant occupe une autorité incontestable, servirait de référence absolue » " pour la question de l’avortement médical La même année, l'Académie royale de médecine de Belgique fut également le théâtre de débats animés et contradictoires sur cette question. Sans exhaustivité dans le cadre qui nous est imparti ici, nous en extrayons trois types significatifs de prise de position à l’égard de l'avortement médical au milieu du XIXe siècle en Belgique afin de cerner l’éthique du premier professeur d’accouchement de l’Université catholique de Louvain.
II. Le débat sur l’avortement à l’Académie royale de Médecine (1852)
Le 27 décembre 1851, le professeur de l'Université catholique de Louvain, Louis J.
Hubert (1810-1876) déposait à l’Académie royale de Médecine de Belgique un mémoire intitulé De l’Avortement médical qui portait en exergue le « Non occides » du Décalogue.
® FODERE cité dans l'IRIFAHY, S., Dissertation sur l'avortement médical, Braxelles, 1860, p. 6.
Par la suite, toujours en France, Stoltz, Jacquemier, Danyau, Grisolle soutinrent aussi le principe de l’avortement médical. Cette brève esquisse historique d'avis favorables à l’avortement médical ne doit toutefois pas faire croire à une unanimité dans le monde médical français. On peut aussi citer de nombreux adversaires de de cette pratique : Guillemeau, Deventer, Delamotte, Mauriceau, Desormeaux, Levret, Osiander, Baudelocque, Capuron, Boivin, Lachapelle,
" LENOIR cité dans TIRIFAHY, S., Dissertation sur l'avortement médical, op. cit., p. 7.
L'Académie, jugeant que son approbation ou son blâme de l’avortement médical ne pouvait lier la conscience d'aucun médecin, ne se prononça pas sur la demande de Lenoir. Mais presque tous les intervenants d’alors étaient de l'avis du rapporteur Cazeaux qui s'était, quant à lui, prononcé favorablement dès 1840.
Après des études au Collège de Thuin, Louis Hubert, âgé de 17 ans, vint en 1827 à Louvain pour y entreprendre des études de médecine. Un an après, le professeur Gloesener le fit accepter par le gouvernement d!alors-Comme répétiteur de physique. Par la suite, quoiqu’il se vouât aux études médicales, il fiit aussi chargé des cours de mathématiques pendant trois années. En 1835, il fut envoyé par Mgr De Ram, premier recteur de l’Université de Louvmn, à Paris pour suivre l’enseignement d’obstétrique de Moreau qu’il accompagnait journellement à l’hôpital. En 1836, il fut nommé professeur extraordinaire à la Faculté de médecine de Louvain et débuta son cours d’accouchement. En 1842, il devint professeur ordinaire. Il fut membre correspondant de l’Académie royale de médecine (1848) et membre titulaire (1859), Chevalier de l’ordre de Léopold (1860) et
Rappelons à ce propos que seuls deux hommes eurent en charge les cours d’accouchements et de gynécologie durant tout le XIXe siècle à l’Université de Louvain : Louis Hubert de 1836 à 1869 et son fils Eugène L-A. (1839-1905) de 1869 à 1905. L’année où Ruffin Schockaert (1875-1953) lui succéda. C'est donc un enseignement dont la responsabilité fut très circonscrite durant l’entièreté du XIXe siècle : soixante-dix ans de cours d'accouchements et de gynécologie entre les mains de deux professeurs, père et fils.
La question posée par le mémoire de Louis Hubert était de savoir si l’avortement pouvait être provoqué dans un but purement thérapeutique, c’est-à-dire, dans la seule intention de soustraire la femme à un danger grave ? En d’autres termes, était-il permis à l’accoucheur de déterminer artificiellement l’expulsion de fœtus dès les premiers mois de la grossesse dans les cas de rétrécissement extrême du bassin ? Il n’était donc pas du tout question de ce que nous appelons aujourd’hui une interruption volontaire de grossesse. Les débats de l’Académie portèrent alors tous sur la pratique ou non de l’avortement devant un danger physique éventuel ou imminent et, en aucun cas, dans une situation exempte de tel danger.
Le mémoire d’Hubert
Hubert rappelait que l’avortement — « l’expulsion de l’œuf à un moment de la grossesse où le fœtus n’est pas encore viable » — pouvait être de différentes natures.
Premièrement, il pouvait être provoqué dans un but que la « morale » réprouvait ; « Tel est le cas où la femme, pour se soustraire soit à la honte, soit à la misère, cherche et parvient à se débarrasser du fhiit qu’elle porte en son sein ». Cet avortement était dit « criminel ». Encore impuni dans plusieurs contrées où « le christianisme n’ [avait] pas porté la lumière de son flambeau », en Belgique, il tombait par contre sous l’application de l’article 317 du Code pénal.
Mais, comme nous l’avons signalé, ce n’était pas de ce premier type d’avortement dont voulait parler Hubert, mais bien, deuxièmement, de l’avortement provoqué dans un but
« purement thérapeutique » Une pratique qui, en ce milieu du XIXe siècle, gagnait chaque jour des défenseurs parmi les plus grands noms de la médecine. Or, Hubert se demandait si celle-ci n’avait rien de contraire à la « morale, au droit naturel et même au droit positif » — remarquons que le professeur de l’Université catholique de Louvain ne posait pas ici la question de savoir si l’avortement provoqué dans un but purement thérapeutique était contraire à la religion en général ou au catholicisme en particulier.
Comme Hubert le résuma dans son Cours d’accouchements (1869), dans le cas d’un rétrécissement excessif du bassin - condition dans laquelle la mère et l’enfant à terme couraient les plus graves dangers -, on avait, avant le terme de la grossesse, trois possibilités pour conjurer ces dangers : 1) Pratiquer l’avortement médical, 2) Modérer le développement du fœtus, 3) Provoquer l’accouchement avant terme.
Si ces moyens n’avaient pas été utilisés - la grossesse étant donc à terme - et que la main ou les instruments à mousse ne suffisaient pas à extraire un enfant trop volumineux d’un bassin trop étroit, il ne restait plus que trois ressources « extrêmes » : 1) Elargir la voie
Officier (1874). Il enseigna les cours d'accouchements et de gynécologie à Louvain de 1836 à 1869. Il a laissé,
„entre.autres,.De^/.'av<7rfemenf/nédical,.mémoire_déposé en_l85LàJ'Académie.royaleJe_médecine_de_BeJgique_;____
Des moyens de réduction du volume du crâne et plus spécialement de sa transformation et de la sphénotrésie, mémoire de l'Académie royale de médecine de Belgique (1868) et un Cours d'accouchements professé à l'Université catholique de Louvain, publié en 1869 sous son nom par les soins de son fils, Eugène.
Voir Bulletin de l’Académie royale de médecine de Belgique année 1851-1852, Bruxelles, J.B. De Mortier, t. XI, 1851 (sic), p. 513.
insuffisante (pelviotomie), 2) Diminuer le volume du fœtus (embryotomie), 3) Frayer une voie artificielle (opération césarienne).
Hubert précisait que le choix parmi Vensemble de ces moyens variait, bien entendu, primo, selon que le médecin était appelé au début de la grossesse ou à terme, secundo, selon que l’enfant était vivant ou mort, et tertio, dans tous les cas, selon le degré de l’angustie pelvienne
Hubert donnait l’exemple d’un médecin appelé au début de la grossesse avec un enfant présumé vivant et une femme ayant un bassin de 6, 5 à 7 centimètres de diamètre. Dans cette situation, si on laissait se poursuivre la grossesse (à terme), selon Hubert, l’enfant ne pouvait être extrait que par une embryotomie ou une opération césarienne. Et il ne pouvait donc être sauvé que si la mère voulait bien se soumettre à ce qui était alors « une des plus graves opérations de la chirurgie » : l’opération césarienne Le professeur de l’Université catholique de Louvain précisait à ce propos ; « Et je dois ajouter qu’elle n’est pas obligée de s’y soumettre ». Aussi, la question de son Mémoire tenait en ceci : une femme a-t-elle le droit de se faire avorter (de manière préventive) pour se soustraire aux dangers (à venir, à terme) de l’opération césarienne ou de l’embryotomie ?
Afin d’y répondre, dans son Mémoire de 1851, Hubert comparait, en premier lieu, les résultats de l’opération césarienne et de l’avortement médical. À cette époque, dans le premier cas, en tenant compte des circonstances précises de l’opération césarienne, celle-ci sauverait une femme sur deux et neuf enfants sur dix. Dans le second cas - pour lequel des chiffres précis faisaient par contre beaucoup plus défaut à l’époque -, Hubert accordait à la rigueur au professeur de l’Université libre de Bruxelles, Simonart (1817-1847), ce qu’il soutenait dans une de ses études : à savoir que la femme ne courrait pas d’autres dangers par l’avortement médical que ceux de l’accouchement prématuré artificiel où, selon ce dernier, un vingtième des femmes à peine succombe. Hubert admettait donc que l’avortement provoqué, toujours funeste au « produit de la conception », ne le serait guère (\\x'une fois sur vingt à la mère.
En résumé, une femme enceinte dont le bassin présentait moins de deux pouces, se trouvait devant l’alternative suivante : ou elle attendait le terme de sa grossesse et l’opération césarienne lui offrirait des chances égales de vie et de mort, en sauvant son enfant neuf fois sur dix. Ou elle se faisait avorter [avant le terme], et par le « sacrifice certain de son enfant » (t. XI, p. 518), elle conservait pour elle-même dix-neuf chance de salut sur vingt.
En fait, la question du Mémoire était double : premièrement, la femme avait le droit de prendre ce dernier parti ? Deuxièmement, s’en suivait-il, dans ce cas, que l’accoucheur pût lui venir en aide ? Avant d’y répondre, Hubert arrêtait les grands principes de son argumentation.
Voir Louis-J. Hubert, Cours d’accouchements professé à l’Université catholique de Louvain, Louvain, Ch. Peeters, 1869, t. U, p. 73.
L’embryotomie est le « nom générique des opérations qui se pratiquent sur le fœtus dans le but d’en diminuer le volume. C’est surtout sur la tête que ces opérations s’exécutent parce que c’est elle surtout qu’il importe de réduire. Ainsi l’on peut : 1) Perforer [...], 2) Transpercer la tête [...], 3) L’écraser, la broyer [...], 4) [...] En disjoindre les os [...], 5) La scier [...], etc. Quelques opérations d’embryotomie se pratiquent aussi sur le cou (décollation ou décapitation), sur le tronc (section, broiement) et sur les membres (amputation) » (Cours d’accouchements [1869], t. Il, p. 147-148).
Opération.chirurgicale qui consiste à extraire le fœtus.par incision de la paroi abdominale et de l'utérus quand l'accouchement est impossible par voie naturelle.
“ Voir Cours d’accouchements (1869), L H, p. 74.
” Soulignons que le « fœtus » est devenu un « enfant ». En effet, Hubert avait défini préalablement l’avortement comme « l’expulsion de l’œuf à un moment de la grossesse où le fœtus n’est pas encore viable » (t. XI, p. 513).
Ici, aggravation du propos ; on ne sacrifie plus un fœtus mais bien un enfant.
Hubert et Ahrens
Premier principe : du point de vue du corps ou de l’âme, le fœtus était un « être humain ». Se posait alors, en second lieu, la question de savoir si cet « être » avait des droits ? Et comment ne pas remarquer qu’afm d’y répondre, le professeur de l’université catholique de Louvain se référait au professeur de philosophie de l’Université libre de Bruxelles, l’Allemand Henri Ahrens (1808-1874) disciple de Krause (1781-1832) - et plus particulièrement, à son Cours de droit naturel, publié en français en 1848 Stratégie ou non de la part de Hubert il est en tout cas marquant, comme nous allons le voir, que des liens intellectuels aient pu être noués, en 1851, entre un professeur de Louvain (Hubert) et un professeur de Bruxelles (Ahrens) — des hommes qu’un regard superficiel supposerait spontanément, sur base du mythe fondateur du monde universitaire belge, être plutôt clivés idéologiquement quant au statut éthico-juridique du fœtus.
Hubert citait donc très longuement le professeur bruxellois de philosophie et de droit naturel pour qui :
« L’enfant dans le sein de sa mère, dès le moment de la conception, a des droits dont le titre ne se trouve pas dans une volonté qu’il ne peut encore manifester, mais dans le principe qui lui donne la vie. Refuser à une vie nouvelle, quelle que part qu’elle se manifeste, la protection sociale, les conditions de son développement, c’est un déni de justice »
Ces droits du fœtus étaient-ils subordonnés à la volonté des parents ou à celle de la société ? Réponse très claire de Ahrens :
« L’homme individuel ne tire pas son droit, soit de la famille, soit d’une nation, soit même de l’humanité, il le tient de sa nature étemelle qui a sa source première dans la divinité »
“ Ahrens fit ses études au gymnase de Wolfenbuttel et à l'Université de Gœttingue où il suivit l’enseignement de Krause. Privat-docent en 1830, il dut quitter l'Allemagne à la suite des troubles politiques. Il chercha refuge à Bruxelles et à Paris où il donna un cours de psychologie. Appelé à Bruxelles en 1834, il y enseigna la philosophie, la psychologie et le droit naturel jusqu’en 1848.
Krause fut l'auditeur de Fichte et Schelling à léna. Nommé privat-docent, il ne réussit à se fixer ni à léna, ni à Dresde, ni à Berlin où il brigua la succession de Fichte mais se vit préférer Hegel. En 1823, il fut finalement nommé professeur à l'Université de Gœttingue. Impliqué dans un complot révolutionnaire en 1830, il dut quitter cette Université. En 1831, il chercha à entrer à l'Université de Munich où, malgré l'hostilité de Schelling, il finit par s'agréger à la fin de sa vie. Krause est l’auteur, entre autres, d’un Fondement du droit naturel (1803, en allemand).
“ Cette référence à Ahrens n’est pas anodine dans le cadre du clivage universitaire entre Bruxelles et Louvain.
Aussi, faudrait-il déterminer ce qu’il y avait comme autres œuvres de référence de droit naturel ou de philosophie du droit qui étaient alors traduites et disponibles en 1851-1852. Hubert aurait sans doute aussi bien pu se fonder sur rutilitariste anglais Bentham (1748-1832) ; les représentants allemands de l’historicisme juridique Hugo (1764-1844), Savigny (1779-1861) et Puchta (1797-1846) ; les juristes kantiens ou les représentants de la philosophie juridique post-kantienne conune von Zeiller (1751-1828) et Rehberg (1757- 1836) ; ou encore Fichte (1762-1814), Schelling (1775-1854) et Hegel ; voire des figures de la philosophie juridique italienne comme Cuoco (1770-1823), Baroli (1787-1878), Tolomei (1814-1893), Carmignani (1768-
1847), Romagnosi (1761-1835), Cattaneo (1801-1869) ou Rosmini (1797-1855).
“Le professeur de Louvain était bien conscient de la particularité de fauteur qu’il citait vu le différent institutionnel du XIXe siècle. Ne disait-il pas ; « Est-ce un théologien, est-ce un moraliste trop rigoureux qui s’exprime de la sorte ? non c’est un professeur de l’Université libre de Bruxelles, c’est M. Ahrens » (t. XI, p. 542).
“ Nous soulignons.
^Ibid.
Pour Ahrens :
« La raison du rapport de droit entre les parents et les enfants ne réside pas, comme une philosophie matérialiste l’a imaginé, dans un droit de propriété que les parents acquièrent sur leurs enfants comme sur leur œuvre, elle ne se trouve pas non plus dans une convention tacite entre parents et enfants, mais elle résulte de Vanité supérieure de vie fondée sur la nature » (t. XI, p. 520)
Hubert se demandait dès lors si la société pouvait éventuellement disposer de ces droits plus que la famille ? Pour Ahrens, « l’enfant à naître possède dans le sein de sa mère un droit de vie que les nations civilisées ont reconnu ». Hubert ajoutait que ce droit était le droit primitif par excellence puisque, sans lui, les autres se réduisaient à rien. Et selon Ahrens, l’homme le tenait inunédiatement de sa « nature rationnelle » et il était absolu. Ahrens poursuivait :
« L’existence des droits primitifs, unis, absolus, a été niée par ceux qui absorbent complètement l’individu dans la société et ne lui reconnaissent pas plus de droits que la société ne trouve bon de lui octroyer. Mais c’est là méconnaître une vérité dont nous sommes redevable au christianisme. [...] Le christianisme, en ramenant l’homme à l’être absolu, en voyant en lui le membre spirituel d’un ordre supérieur et étemel, l’a élevé au-dessus de toutes les formes variables de la société civile et politique, et a posé par là, dans la religion un principe qui s’est développé dans les sentiments, l’intelligence et les actions de l’homme, et qui a trouvé par la philosophie du droit, sa formule sociale dans la théorie des droits naturels et absolus » (t. XI, p. 521)
L’argumentation de Hubert ainsi fondée sur l’enseignement du professeur de l’Université libre de Bruxelles - et dont, de ce fait, tout le fond religieux venait de lui -, le professeur d’accouchements de l’Université catholique de Louvain pouvait donc affirmer, après trois citations supplémentaires de Ahrens, que le « fœtus » était bien un « être humain », qu’il avait « droit à la vie » (t. XI, p. 522), que ce droit était inhérent à sa nature humaine, qu’il était absolu, inaliénable, imprescriptible et que, par conséquent, ni la famille, ni la société ne pouvaient le lui confisquer.
La liberté de conscience de Hubert
Ainsi, les conclusions du Mémoire de Hubert, après de longues réflexions supplémentaires, furent que les arguments en faveur de l’avortement médical (afin de prévenir l’opération césarienne) étaient « loin d’être concluants » vis-à-vis du droit positif, du droit naturel, de la loi naturelle, de la morale et même du point de vue matériel et médical - on voit à nouveau que Hubert n’envisage pas de condamnation de l’avortement au nom de la religion en général ou du catholicisme en particulier. Dans ces conditions, il pensait qu’« en sacrifiant son enfant à sa sécurité personnelle, la femme [enfreignait] un devoir et [violait] un droit très positif ». Toutefois, à côté de cette critique générale, Hubert affirmait aussi que :
« Le médecin, en lui donnant un semblable conseil [sacrifier son enfant], en se faisant ensuite l’instrument indispensable de sa détermination, commet librement un acte que sa bonne foi excuse jusqu’à un certain poinh mais qui ne peut-rigoureusement-se./Mjnyzer ».---
^Ibid.
^ Ibid.
Et il ajoutait :
« Appelons-nous donc des condamnations sur la tête de nos confrères ? Demandons-nous au moins que la législation se prononce sur [cette] question ? Non. Nous croyons que ce sera toujours là une question de conscience [...] ».
C’est un point de vue assez remarquable de la part du professeur de l’Université catholique de Louvain que cette défense en 1851 de la liberté de conscience du praticien qui commet un acte qui, pour rigoureusement injustifiable moralement (« non occides »), n’en est pas moins jusqu’à un certain point excusable (« sauver la mère ! »). Cela dit, après cette notable ouverture, il clôturait son Mémoire sur l’avortement médical en explicitant ses conclusions négatives à son égard — dont était à nouveau exclu le paramètre religieux : 1) Au point de vue du droit positif, c’était de la part de la femme un acte posé dans l’état de
« contrainte morale et non un acte de légitime défense » (t. XI, p. 547). 2) Au point de vue de la loi naturelle, c’était l’omission des devoirs maternels. 3) Au point de vue de la morale, c’était la violation des droits d’un tiers. 4) Au point de vue du droit naturel et de la morale, c’était un acte illicite. 5) « L’excuse de la contrainte morale n’[était] admissible que pour la femme », donc, « la légitimité de l’avortement provoqué fut-elle établie pour [la mère], le droit d’intervention active^’ de la part du médecin serait encore très contestable » (t. XI, p. 548).
Les réactions de Lebeau et de Marinus
La position générale de Hubert (c’est-à-dire, dans l’ensemble de son Mémoire et non pas juste dans ses conclusions négatives), si ce n’est totalement favorable, en tout cas, fort compréhensive en ce qui concerne l’avortement médical - excusable jusqu’à un certain point et n’appelant aucune condamnation légale - provoqua, lors de la séance du 31 juillet 1852 à l’Académie, la réaction du professeur bruxellois H.-Ch.-J. Lebeau (1796-1869) qui considérait qu’avec les propos de Hubert, l’Académie s’engageait sur un terrain dangereux.
En effet, disait-il, en synthétisant la problématique de Hubert : « Pouvons-nous discuter de l’utilité d’un acte que la morale réprouve » ? Pour Lebeau, ses collègues auraient beau parler de l’intérêt matériel de la mère, établir que la famille et la société réclamaient le « sacrifice de l’enfant », ce sacrifice, selon lui, on ne pouvait pas le consommer car « la morale chrétienne [défendait] de commettre un meurtre ». Et Lebeau précisait : « Oui, Messieurs, un meurtre..., utile si vous voulez, mais réprouvé [...] par la loi de Dieu qui ne trompe jamais » (t. XI, p. 818).
Nous avons ainsi, face à face, d’une part, le catholique Hubert qui défend, avant tout, la liberté individuelle du praticien de commettre un acte (moralement) injustifiable toutefois excusable (pratiquement) ; et d’autre part, le professeur bmxellois Lebeau qui soutient, quant
“ L’avortement n’est plus dit « médical » mais « provoqué ». Ce terme plus vague de « provoqué », inclut, dans l’absolu, un avortement qui pourrait être ce que Hubert appelait « criminel », c’est-à-dire, tout à fait non thérapeutique.
--- — Gommé nous-le verrons-plus loin, c’était l’« intervention acrive_»_ du médecin qui était contestable pour Hubert. Nous verrons donc ce que pouvait être, selon lui, une intervention « passive ».
^ Lebeau a suivi les cours de Bouillaud à Paris, un représentant de l’école de Broussais dont, jusqu’à la fin de sa vie, le professeur bruxellois se montra un défenseur convaincu. Médecin militaire, professeur de clinique et de pathologie interne à l’Université libre de Bruxelles de 1837 à 1869, Lebeau fut aussi un partisan de la phrénologie du médecin allemand F.J. Gall (1758-1828).
à lui, avant tout, V impossibilité morale (« chrétienne ») de cet acte tout en en concédant, en second lieu, l’« utilité », toutefois réprouvée par la « loi de Dieu »
En fait, il n’y a pas de véritable opposition entre Hubert et Lebeau mais plutôt une question de pondération puisque, au final, tous deux reconnaissaient, l’un, le côté excusable de l’avortement médical, l’autre, son utilité, bien que cette intervention fut, pour tous deux, condamnable moralement. Et ce qui peut sans doute aussi frapper ici, c’est Vinsistance du professeur bruxellois Lebeau sur la « loi de Dieu », sur la « morale chrétienne » dont, jusqu’à présent, le catholique Hubert n’a par contre pas fait d’usage direct — seules les citations qu’il faisait du bruxellois Ahrens avait une dimension chrétienne et spiritualiste.
Mais il y eut aussi des oppositions radicales à l’avortement médical parmi les membres de l’Académie. Pour R. Marinus (1800-1874) par exemple, le rapporteur du Mémoire de Hubert, la femme et le médecin ne pouvaient pas sacrifier la vie de l’enfant toutes les fois que, très probablement, celle-ci était incompatible avec celle de la mère. Il lui semblait en effet qu’il n’appartenait pas à l’accoucheur de « s’arroger le pouvoir d’entraver, d’anéantir l’œuvre de Dieu ». Il n’admettait pas que le médecin conseillât « froidement » (t. XI, p. 479) à la femme de sacrifier le produit de la conception pour se soustraire au danger qui la menaçait (lors de l’accouchement vu le rétrécissement extrême de son bassin) car l’avortement, qui détruisait le fœtus, « [blessait] les lois sociales et divines » (p. 480). Aussi, préconisait-il plutôt l’accouchement prématuré artificiel à une époque de la grossesse où la viabilité du fœtus était physiologiquement et légalement reconnue. Opération par laquelle on avait, à ses yeux, l’espoir de sauver la mère et l’enfant.
Les interventions radicales de Vleminckx et Didot
Si les propos assez ouverts de Hubert avaient provoqué une réplique de Lebeau teintée de religion (chrétienne), celle-ci amena, à son tour, une intervention de J.-Fr. Vleminckx (1800-1876)^ qui relevait que Lebeau venait de soutenir que «chrétiens comme nous sommes, nous ne pratiquerons jamais le [foeticide] ». Et il lui répondait :
« J’en demande bien pardon à l’honorable membre, mais pour mon compte, moi, qui me crois tout aussi chrétien que lui, je commettrai sans scrupule le foeticide chaque fois que les circonstances l’exigeront ; et je ne serais pas du tout étonné que l’honorable M. Lebeau lui- même vint se ranger bientôt à mon avis » (t. XI, p. 820).
Outre le fait non négligeable que Vleminckx déclarait publiquement pratiquer sans scrupule le foeticide, il avançait aussi une interprétation, provocante ou non — nous verrons plus loin que, fondamentalement, elle ne l’était pas -, de l’attitude éventuellement favorable de Lebeau à l’égard du foeticide.
À la différence de Lebeau, l’Université libre de Bruxelles compta aussi des partisans beaucoup plus déclarés de l’avortement médical : les professeurs de médecine opératoire, d’anatomie et d’accouchement, J.-B. Van Huevel (1802-), P.-J.-C. Simonart (1817-1847) et S. Tirifahy (1830-1893) — voir DALED, Pierre, Spiritualisme et matérialisme au XIXe siècle, op. cit., p. 100-103.
Hubert a toutefois évoqué, mais à propos de la condamnation de l’avortement « criminel », les contrées où « le christianisme n’[avait] pas porté la lumière de son flambeau ». Voir, supra, p. 6.
Docteur en médecine, Marinus pratiqua la chirurgie et plus particulièrement celle des accouchements. En 1834, il prit la direction de l'Encyclopédie des sciences médicales qu’il avait fondée en 1832. D fonda également le Bulletin-médical belge qu’il dirigea jusqu’en-1839. Il fut l’instigateur et l’organisateurJu premier Congrès médical de Belgique (183S).
^ Après avoir suivi les cours de Broussais à Paris dans les années vingt, Vleminckx fut Inspecteur général du service de santé de l’armée belge de 1830 à 1864 et Président de l’Académie royale belge de médecine de 1841 à sa mort en 1876 (avec une interruption en 1856-1859). Homme politique libéral, il fut un pionnier de la médecine sociale en Belgique.
Et l’interprétation de Vleminckx rencontra l’approbation d’un autre membre de l’Académie, A.I.J. Didot (1785-1863) qui résumait ainsi le débat en cours de l’Académie :
« Nous constatons une grande divergence d’opinions sur le point de vue purement théorique.
Mais, chose étrange, si l’on en vient aux applications pratiques, surtout dans les cas les plus graves, tout le monde est d’accord ! Le danger fait taire les dissidences et chacun se comporte de la même manière » (t. XI, p. 831).
Pour Didot, c’était tellement vrai que, d’après lui, il n’y avait pas un seul praticien dans l’enceinte de l’Académie - y compris Hubert - qui, se trouvant auprès du lit de sa propre femme ou de sa propre fille luttant contre un travail impuissant, ne demandât ni n’exigeât le sacrifice de l’enfant pour sauver la mère. Or, Hubert, disait Didot, se plaignait de ce que l’on faisait ainsi trop bon marché de la vie d’un innocent sans défense. Didot considérait toutefois qu’il pouvait lui donner satisfaction sur ce point puisque, s’il défendait ci-dessus le sacrifice de l’enfant afin de sauver la mère, il proscrivait par contre l’avortement préventif
Ne nous méprenons pas sur le sens exact de cette proscription chez Didot : s’il condamnait et rejetait l’« avortement éventuel », l’« avortement préventif », c’était parce qu’il ne savait pas si, pendant la grossesse, un changement n’allait pas se produire qui permettrait d’obtenir le fœtus vivant. Et il le rejetait surtout pour la raison suivante - et celle-ci ne va pas du tout dans le sens de la vie du fœtus : si une femme « au terme de la gestation » et dans l’impossibilité d’accoucher naturellement ne voulait pas se soumettre à l’opération césarienne, dans ce cas, disait-il :
« Nous sommes à même de lui accorder une protection et des garanties suffisantes pour qu’elle n’ait point à redouter pour ses jours. Le forceps-scie et mon céphalatpme sont assez puissants et assez inoffensifs [entendu, pour la mère] pour nous autoriser à parler avec cette assurance » (t. XI, p. 824).
En d’autres mots, Didot recourrait, « au terme de la gestation », à l’embryotomie, c’est-à-dire, à la mise à mort du fœtus à terme. En résumé, pour Didot : pas d’avortement préventif en cas de complication car un événement favorable peut éventuellement se produire en cours de grossesse. Sinon, à terme, il faut sauver la mère au prix de la vie du fœtus.
Dans cette perspective, on aura compris qu’en ce qui concerne l’avortement provoqué, non plus dans un but préventif mais afin de soustraire la mère à un « danger actuel et imminent » en cours de grossesse, dans ce cas-là, pour Didot, « toute incertitude cesse et la question pratique apparaît dans toute sa simplicité». De même-on vient de le voir-, au moment précis de l’accouchement, la femme avait un « droit positif de disposer de son enfant pour sauver sa propre existence » (t. XI, p. 825). En effet, se justifiait Didot, « qu’est-ce que cet enfant, qui n’est peut-être pas viable, qui peut être affecté d’une difformité incompatible avec l’existence, qui est encore incomplet, qui n’a qu’une vie végétative, et qui n’a enfin jeté aucune racine dans le monde social ? » Pouvait-on « comparer pareil embryon ^ à un être vivant complet, vivant, pensant, agissant » (t. XI, p. 829) ?
À entendre Didot, il n’est pas sûr que son radicalisme fut partagé par tous les membres de l’Académie dont plus d’un étaient beaucoup plus nuancés que lui et n’auraient sûrement
Docteur en médecine et gynécologue, Didot fut aussi directeur de l’école de médecine vétérinaire de l’État.
^ Remarquons que, là où Hubert avait parlé d’« enfant.»_au^lieu de « fœtus » pour dramatiser les enjeux, inversement, Didot, qui parlait bien du « moment de l’accouchement », parlait lui, pour dédramatiser la situation, d’« embryon » et non pas d’« enfant » ou de « fœtus ».
” n va sans dire que les propos de Didot provoquèrent une protestation de Lebeau : « Ce que vous venez d’entendre est un plaidoyer matérialiste, la défense de l’instinct brutal contre le droit ». Ce qui surprit Didot ;
« Une chose m’étonne ; c’est de voir l’honorable M. Lebeau formuler une accusation de matérialisme contre des
pas déclaré aussi ouvertement qu’ils pratiqueraient l’embryotomie sur un fœtus vivant et à terme - Vleminckx avait toutefois déclarer conunettre sans scrupule le foeticide. Nonobstant cela, à côté de ce qu’il considérait comme une concession de sa part à Hubert - refuser l’avortement préventif -, Didot soulignait aussi, et à juste titre, que Hubert ne demandait pas que la législature se prononçât sur la question débattue à l’Académie. Et qu’il allait même, faisait encore remarquer Didot - à qui la permissivité de Hubert n’avait pas échappé-, jusqu’à convenir que « le médecin commet librement un acte que sa bonne foi excuse jusqu’à un certain point » mais qui « ne peut rigoureusement se justifier ». « Eh Bien ! », s’exclamait Didot, « nous n’en demandons pas d’avantage ». Aussi, il soumettait à l’Académie les propositions suivantes: 1) L’avortement préventif - c’est-à-dire, provoqué en vue de préserver la mère d’un danger éventuel ou éloigné - doit être rejeté de la pratique médicale ; 2) Le médecin est autorisé dans certains cas exceptionnels, en s’entourant de garanties suffisantes, à sacrifier l’enfant pour sauver la mère d’un danger actuel parfaitement constaté par plusieurs praticiens (t. XI, p. 832).
La liberté de conscience de Lebeau
Quant à Vleminckx, qui venait de dire qu’il commettrait sans scrupule le foeticide si les circonstances l’exigeaient, il réitérait à l’adresse des membres de l’Académie que, face à leurs propres femmes se refusant à l’opération césarienne, « tous tant que nous sommes, nous n’hésiterons pas à faire périr notre propre enfant » (t. XI, p. 837). Et il ré-interpellait personnellement Lebeau : « Je suppose [M. Lebeau] appelé chez ma femme : elle est atteinte d’éclampsie ou d’hémorragie utérine ; n’importe, elle est près de périr, je le prie en grâce de me dire ce qu’il ferait ». Lebeau répondit alors, avec toute la prudence d’usage et à la troisième personne, qu’en ce qui le concernait :
« Si M. Lebeau, comme homme et entraîné par la faiblesse humaine sacrifiait l’enfant pour sauver la mère, ce serait une affaire entre lui et sa conscience ; mais il se garderait bien d’ériger en principe une action mauvaise et que la sainte morale réprouve » (p. 838).
Ce sont des propos frappants par leur similitude avec ceux de Hubert qui, auparavant, avait bien dit, dans son Mémoire, à propos du sacrifice d’un enfant dans le but de sauvegarder la mère, que le médecin commettait librement un acte que sa bonne foi excusait jusqu'h. un certain point, mais qui ne pouvait rigoureusement se justifier. Pour lui, c’était toujours là une
« question de conscience ». Il y a ici une indéniable parenté entre les propos des professeurs des Universités libre et catholique, Lebeau et Hubert, qui, pour très nuancés dans la forme, ne condamnaient pas la liberté de conscience du médecin, et donc la possibilité pour celui-ci de pratiquer un avortement toutefois injustifiable ou réprouvable moralement et ne pouvant être érigé en principe.
Comme disait encore Lebeau, opposant théorique à l’avortement médical au nom de la morale chrétienne, dans le cas d’argument personnel : « Abandonnez le médecin à sa conscience, il saura ce qu’il a à faire, mais n’érigez pas le sacrifice du fœtus en principe » (t. XI, p. 837). C’était donc bien clair : sur le plan concret, Lebeau sacrifierait l’enfant pour
observations purement pratiques ! ». Mais,.pour ce dernier, clétait bien la conséquence du discpurs de Didot qui^
« [glorifiait] l’instinct contre la conscience ». À quoi, Didot répondait tout de go que « l’instinct a bien son mérite ». Et Lebeau de lui rétorquer : « Si vous admettez cela, vous professez des doctrines matérialistes » (t. XI, p. 833-834).
“Laissait-il entendre que, dans le cas d’une femme étrangère à sa propre famille ou à celle d’un collègue, l’attitude du médecin serait différente ?
sauver la mère mais se refusait à faire de cette intervention une loi générale de l’art médical, une règle théorique devant impérativement guider la conduite du médecin.
Bien entendu, pareil propos favorable de la part de Lebeau n’avait pas échappé à un partisan de l’embryotomie comme Didot qui réaffirmait, à la séance ultérieure du 2 octobre
1852 :
« Tous, tant que nous sommes ici, nous n’hésiterions point à pratiquer rembryotomie pour sauver [une] mère de famille qui a conçu par devoir et qu’une triste fatalité semble vouer à la mort. L’honorable M. Lebeau lui-même ferait ce que tous nous ferions ; il l’a déclaré [...] » (t. XI, p. 923).
En d’autres termes, selon Didot, la réalité des faits se résumait ainsi entre médecins :
« Faites-le, mais ne le dites pas ! ». Ce qui, personnellement, lui semblait encore de l’hypocrisie, surtout si c’était de la part de l’Académie royale de médecine. Aussi, il déclarait : « point de masque. Messieurs [...]. Ce que le médecin fait, il doit l’avouer hautement ; ce qu’il fait, il doit le faire en vertu d’un droit, comme conséquence d’un principe » (t. XI, p. 925). Aussi, il ré-invitait l’Académie à se prononcer officiellement pour ou contre le sacrifice d’une enfant afin de sauver la mère d’un danger actuel.
Les leçons de conjugaison de Lebeau et de Vleminckx
Dans cette même séance, Vleminckx, dont la position était proche de celle de Didot, poursuivait toujours Lebeau de ses questions et rappelait qu’il avait dit : « Comme homme, je pourrais avoir la faiblesse de sauver votre femme, mais comme médecin, je me garderais d’en faire la recommandation » (t. XI, p. 937). Cette nouvelle interpellation amena des réparties assez piquantes entre les deux hommes. Lebeau, dont Vleminckx venait donc de paraphraser les propos favorables au sacrifice de l’enfant en faveur de la mère, lui objecta immédiatement : « Je n’ai pas dit cela. Si vous le voulez, je vais répéter mes propos ».
Vleminckx lui rétorqua ; « Comme hoirune, a dit M. Lebeau, je pourrais avoir la faiblesse de céder à mon instinct ». Lebeau : « je n’ai pas dit que je le ferais ». Vleminckx : « Je vous lirai, si vous le voulez ». Lebeau : « Je parlais au conditionnel ». Vleminckx : « Est-ce que nous en sommes à discuter sur des conditionnels et des présents ? » Lebeau : « Certainement. C’est la langue ».
Aussi, Didot répéta les propos de Lebeau'*® et Vleminckx en conclut assez normalement : « Donc il n’a pas dit qu’il ne le ferait pas » (t. XI, p. 938). Lebeau ne désarmait toutefois pas : il s’étonnait de ce « qu’un homme qui parle aussi purement la langue que l’honorable M. Vleminckx veuille faire une affirmation d’un conditionnel ». Or, selon Lebeau, ses paroles n’avaient abouti qu’à cela - c’est-à-dire, à un conditionnel. Il défendait un droit absolu et rigoureux (celui du fœtus) mais sa modestie répondait aussi : « Je peux être faible, les plus grands saints ont pêché, mais ils ne viennent pas défendre le péché ». En d’autres termes, Lebeau semble bien nous dire ici que, face à un cas extrême, il allait commettre un péché, mais il ne voulait pas pour autant défendre cet acte. Aussi, regimbait-il devant le fait que l’on poussât l’argument trop loin en ce qui le concernait car il était aussi très près à dire : « Je ne le ferais pas ; ma conscience n’a pas de tâche et je ne veux à aucun prix qu’elle en ait une » (t. XI, p. 942).
” L’opposition fondamentale entre Lebeau et Didot, qui pratiquaient tous deux l’avortement dans certains cas extrêmes, se ramenait donc à ceci : Lebeau se refusait absolument à en faire un principe de la médecine alors qu’au contraire, Didot insistait pour qu’il fut reconnu comme tel.
^ Voir, supra, p. 13.
Hubert : laisser mourir plutôt que tuer directement
Quant à Hubert qui, par son Mémoire, était à la base du toute cette discussion, il développa, lors de la séance du 30 octobre 1852, son point de vue personnelle sur les différentes problématiques que pouvait affronter un accoucheur, et non plus juste sur l’unique question abordée dans son Mémoire : à savoir, avortement ou césarienne en cas de rétrécissement extrême du bassin. Premier problème : dans les cas d’accidents qui compliquaient la grossesse et qui étaient assez graves pour rendre la mort de la femme et partant celle du fœtus à peu près certaines, « l’avortement provoqué [lui paraissait] être d’une imputabilité morale minime ». En effet, selon lui, premièrement, la femme se trouvait entre deux maux sans qu’il y eut faute de sa part ; deuxièmement, le mal qu’elle voulait éviter était très grand puisqu’il s’agissait d’une mort considérée comme à peu près certaine si l’avortement n’avait pas lieu ; troisièmement, le mal qu’elle faisait était très léger puisque, si elle s’abstenait, le fœtus succombait avec elle.
Aussi, poursuivait-il, par une dénégation mémorable, « si nous ne disons pas que nous adoptons [l’avortement provoqué], c’est que, comme médecin catholique, nous reconnaissons une autorité à laquelle nous soumettons volontiers notre faible raison » C’est particulièrement frappant comme formulation puisque Hubert ne disait pas : « Si nous n’adoptons pas l’avortement provoqué» mais bien : « Si nous ne disons pas que nous adoptons l’avortement provoqué ». Ce qui veut bien dire — comme l’avait déjà très justement souligné Didot — que Hubert pratiquait l’avortement mais ne le disait pas.
Deuxième problème: l’avortement préventif en cas de vice du bassin- la problématique du Mémoire. Hubert continuait à le rejeter car, devant l’alternative de se faire avorter ou de subir plus tard l’opération césarienne, la femme était, conune il l’avait déjà dit, en état de « contrainte morale », c’est-à-dire, dans la nécessité de souffrir un mal personnel ou de nuire à autrui. Et quelle était ici la nature du mal qu’elle voulait éviter ? Ce n’était plus, comme dans le premier cas, une mort jugée certaine. C’était une opération qui lui laissait des chances égales de vie et de mort. Et il n’était également plus question d’un fœtus condamné à une mort prochaine. Aussi, Hubert posait la question suivante : « Est-il permis d’immoler un être innocent pour [se] soustraire à une opération dont le danger est = 1 : 2 ? » (t. XII, p. 29).
Selon lui, non seulement, les moralistes répondaient à cette question trois fois non, mais, en plus, il défiait ses adversaires de lui citer d’autres auteurs (de morale ou de droit naturel) qui résolvaient cette question différemment.
Troisième problème : au moment de Vaccouchement (toujours dans l’impossibilité de se dérouler naturellement), il rejetait le « foeticide volontaire » Sa conduite variait alors selon les circonstances : a) L’embryotomie était impossible, il fallait alors pratiquer sans délai l’opération césarienne qui était aussi bien indiquée pour la mère que pour l’enfant ; b) L’embryotomie était possible et l’enfant mort, c’était donc sur ce dernier qu’il agissait. Mais, pour en revenir au point de départ, si l’enfant vivait et qu’il ne pouvait pas être extrait vivant par les voies naturelles, que faisait donc Hubert ? Comme il venait de le dire, si la femme acceptait de se dévouer pour son enfant - autrement dit, optait pour une opération césarienne-, il opérait de bonne heure. Par contre, si elle s’y refusait — et, pour Hubert,
« elle [avait] le droit de s’opposer à l’opération césarienne dans l’intérêt purement temporel de son enfant » —, dans ce cas, elle pouvait attendre que son enfant ait succombé, pour peu qu’il ait été baptisé au préalable.
“ Bulletin de l'Académie royale de médecine de Belgique année 1852-1853, Bruxelles, J.B. De Mortier, t. XII, 1852 (sic), p. 41.
Conune nous l’avons évoqué précédenunent (voir, supra, note 29 p. 10), c’est l’adjectif « volontaire » qui importe pour Hubert, et non pas le foeticide qu’il pratiquait à sa façon.