Franc-maçonnerie et philosophie : les disciples de Krause et de Broussais dans les premières années de la Belgique indépendante
Comment s’est extériorisée sur le plan philosophique l’« idéologie » qui inspira une société discrète comme la Franc-maçonnerie lors d’un événement historique des plus révélateurs : la fondation, le 20 novembre 1834, de l’Université libre de Bruxelles qui a la particularité bien connue d’être l’œuvre de la Franc-maçonnerie belge ‘ ? Premièrement, nous rappellerons très succinctement la dichotomie philosophique qui exista entre ses premiers enseignants Deuxièmement, nous esquisserons l’appartenance du corps professoral de 1834 à la Franc-maçonnerie. Troisièmement, sur base de ces informations, nous montrerons qu’il n’y a pas eu de correspondance obligatoire entre l’appartenance à l’Ordre et une philosophie « profane » bien précise à l’Université libre de Bruxelles au début du XIXe siècle. Quatrièmement, nous tirerons les conclusions qui s’imposent quant à l’« idéologie » maçonnique et l’histoire de la philosophie en Belgique.
1. Une dichotomie philosophique
Comme l’a bien résumé Jean Stengers, si, dans les premières années de la Belgique indépendante, les Frères de la Loge Les Amis Philanthropes décidèrent en juin 1834, lors d’un banquet maçonnique, de riposter à la fondation de l'Université catholique de Louvain en créant une Université à Bruxelles comme « contrepoids à l'Université catholique » c'est parce qu'il y eut alors un véritable choc psychologique. L'initiative de l'épiscopat a produit une émotion vive et profonde. On y vit la menace d’un monopole de l’enseignement supérieur entre les mains du clergé, tant l’enseignement d’Etat était alors mal en point, et un défi à la liberté politique et à la science Rappelons toutefois que si l'Université libre de Bruxelles fut fondée par des Francs-maçons anticléricaux, ceux-ci n'étaient pas pour autant antireligieux — la première réunion solennelle du Grand Orient de Belgique en 1833 ne se terminait-elle pas par une prière adressée au « Très Haut » pour le remercier de « ses faveurs » ^ ?
L'Université de Bruxelles puisa une partie de ses enseignants à l'École de médecine et au Musée des sciences et des lettres. Quant aux autres chaires, on y pourvut par des professeurs bénévoles. Somme toute, fait remarquer John Bartier à cette époque, on ne fit quasiment appel à aucun professeur étranger à la ville de Bruxelles — parmi les professeurs ‘ Sur le principe du « libre examen » et sur la Franc-maçonnerie en Belgique, voir STENGERS, Jean, « D'une définition du libre examen » (1955) ; « Le libre examen à l'Université de Bruxelles, autrefois et aujourd'hui » (1959) ; « L'apparition du libre examen à l'Université libre de Bruxelles » (1963), Revue de l'Université de Bruxelles ; BARTIER, John, Laïcité et Franc-Maçonnerie, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles,
1981. Sur l’histoire de la philosophie en Belgique et à Bruxelles en particulier, voir DUYCKAERTS, F., « La philosophie en Belgique (de 1830 à nos jours) », WEBER, Alfred et HUISMAN, Denis, Tableau de la philosophie contemporaine, Paris, Fischbacher, 1957 ; TAMINIAUX, Jacques, « Exposé introductif du groupe “ Philosophie ” », Actes du colloque Francqui, Bruxelles, Palais des Académies, 1983 ; HASQUIN, Hervé, « G. Tiberghien, discipulo de Krause : librepensamineto y teismo en la Belgica del siglo XIX »,
Librepensamiento y secularizacion, Madrid, Publicaciones de la Universidad pontificia Comillas de Madrid, 1996 ; « J.J. Altmeyer (1804-1877), fildsofo de la historia, admirador de Krause en la Universidad de Bruselas »,
La actualidad del krausismo en su contexto europeo, Madrid, Universidad pontificia Comillas de Madrid, Fundaçiôn Duques de Soria, Editorial Parteluz, 1999.
^ Pour une présentation détaillée, voir DALED, Pierre, Spiritualisme et matérialisme au XIXe siècle. L'Université libre de Bruxelles et la religion, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 1998.
^ Voir Histoire d'une Loge. Des origines à 1876, Bruxelles. Association des Amis Philanthropes, 1972, p. 99.__ "Voir STENGERS, Jean, «Le libre examen à l’Université de Bruxelles, autrefois et aujourd’hui», op. cit.,
pp. 246-256.
’ Voir CLÉMENT, F., Histoire de la Franc-maçonnerie belge au XIXe siècle. Première partie. De 1800-1850, S.I., s.n., 1940, p. 101.
résidant à Bruxelles, plusieurs n'étaient toutefois pas belges —, si ce n'est l’avocat français Charles-Narcisse Oulif (1794-1867) et le philosophe allemand Henri Ahrens (1808-1874) alors à Paris. Quant à l'École de médecine, l'intention de l'Université, le 13 octobre 1834, fut de la prendre « intégralement, telle qu'elle [était] » ®.
Ces deux décisions furent déterminantes pour les premiers temps de l'histoire intellectuelle de l'Université de Bruxelles. La nomination d’Ahrens y fit en effet pénétrer une
philosophie hautement spiritualiste: le « panenthéisme » de l’Allemand Karl Christian
Friedrich Krause (1781-1832) Alors qu’inversement, parmi le corps de l'École de médecine figuraient Pierre-Joseph-Thomas Tallois (1798-1874) Louis-Joseph Seutin (1793-1862) " et Charles-Jacques Van Mons (1798-1837) qui, par leur attachement à la « médecine
physiologique » du Français François-Joseph-Victor Broussais (1772-1838) — autrement
dit, par leur matérialisme naturaliste — se distinguaient tout à fait du spiritualisme de Ahrens.
Les disciples de Krause
Ahrens enseigna à Bruxelles de 1834 à 1848 la philosophie « panenthéiste » de Krause qui fut auditeur de Fichte et Schelling à léna et professeur à l'Université de Gœttingue de 1823 à 1830. Dans Entwurf des Systems der Philosophie (1804), il a posé les bases de son système « panenthéiste » démontrant que Dieu n'était pas seulement « dans le monde et le monde en lui » comme le prétendait le panthéisme, mais qu'il était aussi « au-dessus et indépendant du monde » comme le soutenait le déisme. Le système krausiste d'« harmonisme » conciliait également les diverses conceptions philosophiques incomplètes et exclusives dans la doctrine de Dieu. Comme le souligne Bernard Galand, sa pensée peut être qualifiée d’« éclectique » dans la mesure où elle vise au rassemblement de tous les grands systèmes philosophiques. Sa philosophie se compose d’une partie subjective (la psychologie et la logique) et d’une partie objective (les sciences de la nature et la connaissance de Dieu).
Dans le Cours de psychologie qu’Ahrens donna à Paris en 1834 à l’instigation de Victor Cousin (1792-1867), le futur premier professeur de philosophie de l’Université libre de Bruxelles se référait donc principalement à Krause mais aussi à des représentants de ce que Georges Gusdorf appelle la « médecine romantique » allemande — L. Oken (1779-1851), K.G. Carus (1789-1869), A.C.A. Eschenmayer (1768-1852), G.-H. Schubert (1780-1860),
’ Voir CHAUFFARD, A., « Notice biographique et essai critique », AHRENS Henri, Encyclopédie juridique ou Exposition organique de la science du droit privé public et international sur les bases de l’éthique, traduit de l’allemand par A. Chauffard, Paris, Thorin, 1880, vol. 1 ; Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Bruylant, t. XXXDC, 1976 ; SCHRÔDER, Rainer, « Zur Rechtsphilosophie des Krause-SchUlers Henrich Ahrens (1808- 1874)», Karl Christian Friedrich Krause (1781-1832). Studien zu seiner Philosophie und zum Krausismo,
Hamburg, Félix Meiner, 1985.
® Voir Procès-verbal du Conseil d'administration, 13 octobre 1834, Archives de l’Université libre de Bruxelles. ® Voir DUPRAT, Pascal, « Les philosophes socialistes contemporains (Krause) », La Revue Indépendante, Paris, Au bureau de la Revue Indépendante, t. 12-14, 1844; GURVITCH, Georges, L'idée du Droit Social, Paris, Librairie du recueil Sirey, 1932 ; URENA, E. M., Krause, educador de la Humanidad. Una biografia, Madrid, Universidad pontificia Comillas de Madrid, Union Editorial, 1991 ; STOETZER, Otto Carlos, Karl Christian Friedrich Krause and his influence in the Hispanic World, Kôln, Bôhlau, 1998.
Voir Biographie nationale de Belgique, op. cit., t. XXIV, 1926-1929.
'^lbid,t. XXn, 1914-1920.
'^-/bi£f., t. XXVI, 1936-1938. ______
” Voir FOUCAULT, Michel, Naissance de la clinique Une archéologie du regard médical, Paris, P.U.F.,1963 ; CANGUILHEM, Georges, Le normal et le pathologique, Paris, P.U.F., 1966 ; BRAUNSTEIN, Jean-François,
Broussais et le matérialisme. Médecine et philosophie au XIX siècle, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986.
Voir GUSDORF, Georges, Les sciences humaines et la pensée occidentale. L’homme romantique, Paris, Payot, 1984, pp. 257-309.
F. Baader (1765-1841) — et qui illustrèrent une philosophie de la nature où l’occultisme et rilluminisme se mêlaient à l’esprit scientifique. Ahrens affirmait de ce fait l’existence d’un abîme infranchissable, tant physique qu'intellectuel, entre l'animal et l'homme sur base de l'harmonie naturelle qu'exprimait ce dernier et sur sa capacité rationnelle à saisir Dieu. Il soutenait aussi la primauté de la « pensée » comme cause de l'activité cérébrale. Et selon lui, un « être » était de même la cause des changements vitaux comme une « âme » était la cause de l'activité corporelle
Aux premiers jours de l’Université bruxelloise, Ahrens ne fut pas le seul krausiste ou le seul penseur à s’y référer. Ce fut également le cas du professeur d’histoire Jean-Jacques Altmeyer (1804-1877), recteur de l’Université en 1863-1864 et qui y enseigna de 1834-1835 au milieu des années soixante-dix. Dans son Cours de philosophie de l'histoire de 1840, il affirmait en effet que Krause, « philosophe peu connu encore », était pourtant « le plus grand que l'on puisse citer après Leibniz ». Quant à la philosophie de l'histoire, pour Altmeyer, elle était la « révélation de l'esprit divin dans l'histoire »
Ahrens eut ensuite un fervent disciple : Guillaume Tiberghien (1819-1901) ” qui régna après lui sur l’ensemble des cours de philosophie de 1848 à 1897 en Faculté de philosophie et lettres. Il y eut ainsi à Bruxelles soixante-trois années de krausisme éminemment spiritualiste qui, dans le cas de Tiberghien, fut farouchement anti-positiviste (Comte), anti-matérialiste (Vogt, Büchner, Moleschott) et tout à fait opposé à la psychologie expérimentale (Wundt). Le départ à la retraite de Tiberghien en 1897 sonna toutefois le glas du krausisme en Belgique.
Autre professeur de philosophie à Bruxelles de 1834 à 1846 : Pierre-François Van Meenen (1772-1858) S’il ne fut pas krausiste, ce dernier est considéré comme la figure la plus marquante du « triumvirat de l’éclectisme » belge qu’il composa avec Sylvain Van de Weyer (1802-1874) et le baron Frédéric de Reiffenberg (1795-1850). Et dès 1818, le futur premier Recteur de l’Université de 1841 à 1849 — Cousin voyait en lui «la première réputation du pays en philosophie » ^ — avait fait son choix : « Je combattrai donc [la philosophie de Condillac], si j'en suis capable, et si Dieu m'en fait la grâce »
Voilà donc, en résumé, quatre professeurs dont les trois premiers, Ahrens, Altmeyer et Van Meenen, défendirent au début du XIXe siècle une philosophie spiritualiste krausiste et anti-condillacienne. Krausisme mâtiné d’éclectisme cousinien dont Tiberghien maintint jusqu’en 1897 une des versions les plus fermées à toutes immixtions matérialistes et positivistes qui auraient été fatales à l’immortalité de l’âme, à Dieu et à la métaphysique en général.
Voir AHRENS, Henri, Cours de psychologie, fait à Paris sous les auspices du gouvernement, Paris, J.A. Merklein, 1836, vol. 1, pp. 118-119, 131, 171-172, 183-184.
“Voir ALTMEYER, Jean-Jacques, Cours de philosophie de l'histoire fait publiquement à l’Université de Bruxelles, Bruxelles, Méline, 1840, pp. 9 & 18.
” Voir Biographie nationale de Belgique, op. cit., t. XXV, 1930-1932.
“ Emile Hannot (1855-1888) et Hector Denis (1842-1913), dont le positivisme ne rompit qu’en 1881-1886 avec le spiritualisme krausiste, enseignèrent la philosophie en Faculté des sciences et non pas en Faculté de philosophie et lettres.
“ Voir Biographie nationale de Belgique, op. cit., t. XTV, 1897.
^ Voir DE WULF, Maurice, Histoire de la philosophie en Belgique, Bruxelles-Paris, A. Dewitt & F. Alcan, 1910, p. 269.
Voir L’Observateur politique, administratif, historique et littéraire de la Belgique par MM. D’Elhougne, Doncker et Van Meenen, Bruxelles, P.J. De Mat, M. DCCC. XVin, p. 214.
Les disciples de Broussais
En Faculté de médecine, ce fut par contre la « médecine physiologique » de Broussais qui pénétrait par disciples interposés. Fils de républicains massacré par les Chouans, élève de Ph. Pinel (1745-1826) et de X. Bichat (1771-1802), Fr.-J.-V. Broussais était médecin militaire (1805). Professeur au Val-de-Grâce (1814), sa théorie médicale — la « médecine physiologique » — faisait de l'inflammation des tissus la cause exclusive des maladies. Une théorie matérialiste qui voulait donc faire disparaître tout « être » mystérieux de la maladie — Histoire des phlegmasies ou des inflammations chroniques en 1808 ; Examen de la doctrine médicale généralement admise en 1816 — qu'il prétendit étendre à la psychologie dans De l'irritation et de la folie (1828). Il y attaqua de ce fait la philosophie éclectique de Cousin qui, selon lui, dépréciait l’« éducation par les sens » En effet, dès 1821, Cousin, que Broussais visait sous l’appellation de « kanto-platonicien », avait défendu le nom de Platon — qui incarnait, selon lui, une philosophie reconnaissant à l’homme une « autre activité que l'irritabilité des organes » — contre le matérialisme du XVIIIe siècle.
Et lorsque la théorie de Broussais se répandit en Belgique, l'engouement devint général avec l'apparition en 1824 d'une publication nouvelle : la Bibliothèque médicale, nationale et étrangère qui arborait le « drapeau de la doctrine physiologique » Elle était due, entre autres, à Tallois. Seutin et Van Mons y collaborèrent. Et le discours médical “ des années vingt de ces futurs professeurs de médecine de l’Université “ traduisait effectivement une volonté toute broussaissienne d’anéantir les « abstractions morbides » par une approche matérialiste des lésions organiques. Ce qui contrastait avec la philosophie spiritualiste d’Ahrens qui, comme nous l’avons vu, allait soutenir au contraire qu’un « être » était la raison des changements vitaux. Ahrens qui n’était pas sans parenté avec Cousin, précisément honni par Broussais dont Tallois, Seutin et Van Mons étaient des disciples.
Deux options intellectuelles opposées, spiritualiste et matérialiste — symbolisées par Krause et Cousin d’une côté et par Broussais de l’autre — furent donc bien face à face, ou plutôt côte à côte en 1834 à Bruxelles. Et au-delà de la liberté de conscience inhérente aux pères fondateurs, on peut se demander si les premiers dirigeants bruxellois ont exactement su qui ou quelles philosophies bien précises ils engageaient en la personne d’Ahrens et de Tallois, pour ne citer qu’eux. Tallois fut en effet pris avec l’École de médecine «telle qu’elle était ». Quant à Ahrens, Bartier voit sa nomination — qui initia soixante-trois années de krausisme en Belgique — comme un « hasard » Et il en va de même de Hervé Hasquin pour qui, « sans l’avoir explicitement voulu, car il ne s’agissait pas d’un choix délibéré dans le chef des dirigeants de l’U.L.B. confrontés à la tâche écrasante et délicate de doter en
“ Voir BROUSSAIS, F.-J.-V., De l’irritation et de la folie, ouvrage dans lequel les rapports du physique et du moral sont établis sur les bases de la médecine physiologiques, Bruxelles-Paris, librairie médicale française et Melle Delaunay, mai 1828, p. vij.
“ Voir Mélanges de Feu François Thurot, Paris, Firmin-Didot, 1880, p. 659.
^ Voir MARCQ, Léon, Essai sur l'histoire de la médecine belge contemporaine, Bruxelles, Manceaux, 1866, p. 26.
“ Voir VAN MONS, C.J., « Considérations sur l'identité du rhumatisme et de la goutte ; Mémoire présenté à la société, le 5 avril 1824 » (1824), TALLOIS, J. et MARCQ P.A, « Discours préliminaire » (1825), SEUTIN, L., «Principes physiologiques appliqués aux commotions et aux congestions cérébrales» (1826), Bibliothèque médicale, nationale et étrangère, Bruxelles, Tarlier, 1824-1828.
“ Tallois enseigna la pathologie générale de 1834 à 1836, Van Mons enseigna la pathologie et la clinique interne de 1834 à 1836, Seutin enseigna la médecine opératoire et la clinique des accouchements de 1834-35 à 1862. ” BARTIER, John, Laïcité et Franc-Maçonnerie, op. cit., p. 50.
catastrophe leur institution d’un corps professoral, les premiers titulaires des cours de philosophies étaient des propagandistes de Krause ! »
Quant au Procès-verbal du Conseil d'administration de l’Université, il révèle que c’est bien une initiative du Conseil qui chargea, le 6 octobre 1834, le secrétaire de l'Université de l’époque, Auguste-Alexandre Baron (1823-1871), d’entrer en relation pour les chaires de philosophie avec Ahrens qui était alors à Paris Resterait donc à savoir comment le Conseil a pris connaissance de l’existence du futur professeur de philosophie de l’Université qui, à la fin de sa vie, allait écrire, dans une lettre en date du 10 mars 1874 :
« Quant au catholicisme lui-même, envers lequel j’ai toujours cherché à être juste et dont j’ai pu apprécier plusieurs côtés sous lesquels il est supérieur au protestantisme, je crois voir dans tout ce qui lui arrive la volonté de Dieu [...] Je déteste tous les matérialistes, voltairiens, straussistes, et tout ce babel que nous avons aussi en Allemagne ; mais je conserve l’espérance que Dieu aidera pour raviver les sentiments religieux et moraux qui sont aussi la source des vrais sentiments d’humanité dans lesquels les hommes et les peuples ont grandement besoin de se retremper »
2. Corps professoral et Francs-maçons
A propos des disciples bruxellois de Broussais, L’Histoire de la Franc-maçonnerie belge au XIXe siècle de F. Clément nous apprend que, dans ces mêmes années trente, il y eut parfois des refus d'admettre des profanes à l'initiation pour des motifs jugés « bien caractéristiques ». L’un d’entre eux ne peut que nous interpeller : à Anvers, en
décembre 1839, un profane du nom de Hanus se vit refuser l'initiation parce qu’il « se
réclamait des théories de Broussais » Une Loge anversoise aurait donc été effarouchée par ce qui devait être, à la fois, l’image athée et les prises de position philosophiques, politiques et sociales de ce « breton républicain » dont Jean-François Braunstein rappelle que la vie de cet homme « en lutte contre les chouans, médecin militaire révolté contre la Faculté de médecine, matérialiste polémiquant avec un Cousin à son apogée, permet de comprendre le caractère particulier de son œuvre, toute de violence polémique [...]» ^^ Mais surtout faut-il en déduire que les premiers professeurs bruxellois de médecine, qui étaient également des disciples de Broussais, ne furent pas Francs-maçons ? A moins que l’attitude négative à l’égard de Broussais ne fut une spécificité de la Loge anversoise ?
Y eut-il des Francs-maçons ou de futurs ^ Francs-maçons dans le corps professoral
bruxellois de 1834-1835 ? Nous ne pouvons livrer ici qu’un recensement provisoire,
incomplet sans nul doute, des appartenances maçonniques des professeurs bruxellois A ses “ Voir HASQUIN, Hervé, « G. Tiberghien, discipulo de Krause [...] », op. cit., p. 133.
® Voir Procès-verbal du Conseil d'administration, 6 octobre 1834, Archives de TUniversité libre de Bruxelles. “ Voir AHRENS Henri, Encyclopédie juridique, op. cit. p. XXVI.
CLÉMENT, F., Histoire de la Franc-maçonnerie belge au XIXe siècle, op. cit., p. 136. Nous soulignons.
La même année, sa « profession de foi » déiste fut publiée par son secrétaire H. de Montègre dans la Notice historique sur la vie, les travaux, les opinions médicales et philosophiques de F.-J-V. Broussais (Paris, Baillière, 1839). Ce qui ne veut pas dire que son contenu était parvenu jusqu’à la Loge anversoise.
Voir BRAUNSTEIN, Jean-François, Broussais et le matérialisme, op. cit., p. 13.
^ Quelques dates d’initiation nous font défaut. Nous ne pouvons donc pas situer systématiquement l’appartenance à l’Ordre par rapport à l’année 1834-1835.
“ Voir CLEMENT, F., Histoire de la Franc-maçonnerie Belge au XIXe siècle. Première partie. De 1800 à 1850,
si., sn, 1940 — abréviation : CLEMENT ; La Belgique maçonnique, Bruxelles, Librairie Tillot éditeur, 216, rue des Palais, 216 {sic), 1887 —abréviation : BELGIQUE ; Loge des Amis Philanthropes à l'Orient de Bruxelles. Précis historique par le Frère Lartigue. Première partie, dans Les Amis Philanthropes à l’Orient de Bruxelles. Histoire d’une Loge. Des origines à 1876, Bruxelles, Association des Amis Philanthropes, 1972 — abréviation : LARTIGUE ; PEELAERT, L.J., La représentativité maçonnique dans les noms de rue de Bruxelles, s.l., s.n..
débuts, rUniversité comptait 96 étudiants et 35 professeurs — en fait, suivant le premier programme général des cours pendant le second semestre de l’année scolaire 1834-1835 39 noms différents (dont cinq professeurs honoreiires) furent portés au programme. Et en l’état de nos connaissances actuelles — sous réserve de nouvelles informations qui modifieraient la proportion et la répartition des maçons dans le corps professoral bruxellois —, nous pouvons dire que parmi les neuf professeurs de la Faculté de philosophie et lettres, six d’entre eux étaient ou allaient être Francs-maçons :
Jean-Jacques ALTMEYER (1804-1877) — Histoire et Philosophie de l’histoire Auguste-Alexandre BARON (1823-1871) — Histoire de littérature moderne Pierre BERGERON (1787-1855) — Histoire de littérature latine
Charles BEVING (1808-1884) — Histoire de littérature grecque Paléologue THEOLOGUE — Grec moderne
Pierre-François VAN MEENEN (1772-1858) — Philosophie
Quant au successeur de Ahrens, le professeur de philosophie Guillaume
TIBERGHIEN, il fut également Franc-maçon Par contre, nous n’avons pas trouvé de lien
entre la Franc-maçonnerie et Ahrens lui-même.
Parmi les treize professeurs de la Faculté de droit, cinq d’entre eux étaient ou allaient être Francs-maçons :
Eugène DEFACQZ (1797-1871)''^ — Théorie des sources de la législation et Droit coutumier
Charles-Narcisse OULIF (1794-1867) ^ — Droit civil
1982 — abréviation : PEELAERT ; Un siècle de Franc-maçonnerie dans nos régions 1740-1840, s.l., s.n., 1983 — abréviation : SIECLE ; WITTE, Else, Documents relatifs à la Franc-maçonnerie belge du XlXe siècle
1830-1855, Louvain-Paris, Nauwelaerts-Beatrice-Nauwelaerts, 1973 — abréviation : WITTE ;
VANDERKINDERE, Léon, L’Université libre de Bruxelles 1834-1884, Bruxelles, Weissenbruch, 1884 — abréviation : VANDERKINDERE ; Tableau général des membres de la Respectable Loge des Vrais Amis de l’Union et du Progrès réunis depuis leur fondation et leur fusion jusqu’en... {sic), CEDOM — abréviation : TABLEAU ; Archives de la Loge Les Amis Philanthropes — abréviation : ARCHIVES AP.
^ SIECLE, p. 331.
” D s’agit bien du premier programme général à avoir été imprimé car, pour le premier semestre, seuls furent confectionnés des programmes par Facultés sous forme d’affichettes.