développement humain
2.1.2. L’analyse séquentielle des dynamiques sociales
2.2.1.3. La place de l’enfant dans la construction de son parcours
Nous allons maintenant nous arrêter sur la place que nous accordons aux enfants dans la construction des parcours et dans le processus de recherche. L’utilisation des dimensions du bien-être de l’enfant incluant des dimensions subjectives, il était évident que la parole des enfants devrait être sollicitée. De manière plus large, le fait de mener une recherche sur le « devenir enfant » et non sur le « devenir adulte » a des implications théoriques spécifiques.
En particulier, cela suppose que l’on juge digne d’intérêt l’ici et maintenant de l’enfance, sans nécessairement faire référence immédiatement aux conséquences à l’âge adulte, en s’inscrivant dans une approche de l’enfant considéré comme un acteur social à part entière. Toutefois, il ne suffit pas d’affirmer le principe que l’on
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considère l’enfant « acteur de son développement » ; ce développement et, dans la perspective de notre recherche, ce parcours, se déroulent dans des contextes particulièrement contraints par les décisions des adultes. Comment penser la place de l’enfant dans le processus de construction de son parcours ? En particulier, si l’on
revient sur la notion d’agency utilisée par Elder pour décrire la place de l’acteur dans le
parcours de vie, comme capacité à faire des choix entre des opportunités contraintes, on peut constater que les choix concrets de la biographie d’un enfant sont rarement faits par celui-ci, mais bien plus souvent par les parents et en cas de défaillance des parents, par les services de la protection de l’enfance. C’est d’autant plus vrai que l’enfant est plus jeune. La capacité d’agir est donc largement conditionnée par le niveau développemental de l’individu dans son écosystème.
Comment l’enfant peut-il influencer sa trajectoire biographique ? Ses manifestations, ses comportements vont avoir des effets sur la trajectoire, mais peut-on parler de capacité d’agir alors que les choix biographiques (résidence, scolarité, composition de la famille dans laquelle il vit) sont faits par d’autres ? On a vu notamment que les enfants et les jeunes interrogés sur leur parcours en protection de l’enfance ont, pour certains, connu un sentiment de grande dépossession de leur parcours. Emerge ainsi une figure paradoxale : l’enfant acteur et sujet de droit, mais dont le niveau développemental justifierait que les adultes fassent des choix bifurcatifs pour lui. Si cette figure apparaît dans les écrits théoriques, elle a été peu opérationnalisée dans les recherches, c’est pourquoi il nous semblait essentiel de repérer comment l’enfant participait à la construction de son parcours.
En particulier, le regard porté sur l’enfant acteur au sein de la famille permet aujourd’hui de s’intéresser à la manière dont l’enfant se définit comme l’enfant des adultes qui l’entourent, comme l’enfant d’une famille. On peut notamment penser à la
notion d’enfantalité21, proposée par Benghozi, dans le cadre de l’étude des liens entre
parents et enfants adoptés : « il y a la construction d’un devenir parent avec la
reconnaissance d’être-parent pour cet enfant : la parentalité, et d’un devenir enfant
21 Ce terme semble apparaître pour la première fois en 1992, sous la plume de Pronovost, en introduction de l’ouvrage issu du premier symposium québécois de recherche sur la famille (Pronovost, 1992). Il est utilisé comme symétrique du terme de parentalité, pour désigner l’expérience des enfants dans le cadre de l’évolution de la famille et des rapports parents-enfants. Toutefois il n’est pas repris par la suite.
Claire GANNE – Le devenir des enfants accueillis en centre maternel – Université Paris Ouest Nanterre la Défense 120 avec la reconnaissance d’être-enfant pour ces parents : l’enfantalité. Ce sont deux formes de naissance de liens psychiques. La reconnaissance est reconnaissance de soi et reconnaissance de l’autre. Elle est aussi groupale, familiale et sociétale. Elle est
naissance de soi par et pour l’autre. » (Benghozi, 2007, p. 29). Benghozi s’intéresse
aux conflits de loyauté qui peuvent exister chez des enfants adoptés, entre la loyauté de filiation à leur famille d’origine et la loyauté d’affiliation à la famille adoptante, pris dans deux injonctions en apparence contradictoires : « je suis l’enfant de mes parents d’origine » et « je suis l’enfant de mes parents adoptants », et pose la question de savoir s’il est possible d’être l’enfant de plusieurs parents, au-delà du couple biologique dont l’enfant est issu. Cette perspective semble particulièrement adaptée aux enfants accueillis en centre maternel, confrontés à des configurations familiales complexes.
Enfin, ces choix théoriques impliquaient une réflexion sur la place des enfants dans la recherche. Donner la parole aux enfants ne consiste pas en effet simplement à aller les interviewer : les capacités d’expression de l’enfant, liées à son niveau de développement et aux modalités sociales de la relation enfant-adulte apprises dans différents contextes comme la famille et l’école rendent nécessaire l’élaboration d’un cadre spécifique favorisant une réelle expression de l’enfant (Danic et al., 2006). Le choix d’utiliser une mesure de qualité de vie permet de plus de ne pas se situer dans une perspective développementale « adulto-centrée », mais de prendre en compte l’ensemble des domaines de la vie des enfants significatifs pour eux.
Dès l’élaboration du projet de thèse, l’analyse de la littérature sur le devenir a mis en évidence l’importance de considérer le devenir à la fois comme un processus et comme un résultat. L’ancrage dans une approche écologique permettait de prendre en compte le processus. D’autres choix théoriques se sont éclaircis au fil du temps, comme le choix d’observer des dimensions objectives et subjectives du bien-être de l’enfant et la focalisation de l’analyse sur le mésosystème. Enfin, la pertinence d’une approche du devenir enfant s’est accompagnée d’une réflexion sur la place de l’enfant dans la construction de son parcours et dans le processus de recherche, ainsi que le choix d’un résultat du devenir non « adulto-centré ». Ces choix ont induit une décomposition et une recomposition de la question de départ, que nous allons maintenant exposer.
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2.2.2. Les déclinaisons de la question de recherche
Notre question initiale (« Que deviennent les enfants accueillis en centre
maternel ? ») nous a entraînée sur la piste de questionnements plus larges, faisant
intervenir le lien entre structures sociales et individu acteur dans la production d’un parcours de vie dans l’enfance.
Il existe aujourd’hui un consensus pour observer le devenir à la fois comme un processus et comme un résultat, ainsi que pour privilégier le croisement des approches quantitatives et qualitatives qui permettent de connaître la globalité des parcours à observer ainsi que le sens que les acteurs leur donnent. La quantification des parcours et des résultats individuels peut révéler l’ampleur des processus à l’œuvre dans les interactions entre individus et structures sociales et le regard de l’acteur apporte des éléments sur le déroulement des processus. Cependant, à part quelques exceptions notables (Abels-Eber, 2010; Robin, 2010), la plupart des recherches sur le devenir ou sur les parcours biographiques s’intéressent au devenir adulte et prennent en compte le sens que les acteurs adultes donnent à leur parcours. Quand elle existe, l’observation de l’enfant reste souvent centrée sur une perspective développementale ou sur son point de vue sur la prise en charge. Pourtant, le champ en expansion de l’étude du bien-être et de la qualité de vie des enfants ouvre des perspectives intéressantes pour prendre en compte la globalité de leur vie, en ne les réduisant pas à des adultes en devenir ou à des sujets pris en charge susceptibles d’exprimer leur satisfaction ou leur insatisfaction par rapport à l’intervention.
Notre démarche a donc pour objectif d’amener des éléments de connaissance sur les parcours au niveau quantitatif, sur les processus permettant d’expliquer ces parcours et sur la perception des enfants de leur propre vie au moment de l’enquête. Trois sous-questions ont donc été formulées.
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La première question vise à une meilleure connaissance des trajectoires des enfants :
« Quelles sont les trajectoires des enfants concernant les dimensions objectives du bien-être (conditions matérielles de vie, scolarité, situation familiale) et les mesures de protection de l’enfance durant les sept ou huit ans qui suivent la sortie ? »
Il s’agit d’observer les trajectoires sur chacune des dimensions citées, de les catégoriser afin d’identifier les différentes configurations de trajectoires possibles. On recherchera notamment les interactions entre les différentes dimensions observées et les effets de séquences repérables. La réponse à cette question nous donnera donc des éléments sur l’évolution du contexte de développement de ces enfants au fil du temps.
La deuxième question s’intéresse spécifiquement aux processus existants au niveau du mésosystème :
« Quelles interactions au niveau du mésosystème permettent de comprendre les
processus de construction de ces trajectoires ? »
L’idée est d’approfondir la compréhension des trajectoires observées par une analyse des relations entre l’ensemble des acteurs du mésosystème : mères, pères, travailleurs sociaux, voisinage… On portera une attention particulière à la manière dont ces relations peuvent produire de la stabilité ou de l’instabilité dans le parcours de l’enfant.
Enfin, la troisième question se focalise sur la perspective des enfants :
« Quelle évaluation subjective les enfants font-ils de leur situation actuelle et de leur parcours ? »
Il s’agit notamment de comprendre quelle est la perception des enfants quant à leur place dans la construction de ce parcours : comment perçoivent-ils ce parcours ? Comment sont-ils acteurs de la définition de leur parcours familial ? Quant à leur situation actuelle, nous allons chercher à évaluer leur qualité de vie et les dimensions qui fondent leur évaluation. Afin de mieux comprendre l’articulation entre dimensions objectives et subjectives, il s’agira notamment d’étudier le lien entre la trajectoire et la qualité de vie des enfants.
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Ces trois sous-questions et leurs déclinaisons ont pour objectif de « mettre le projecteur » à différents endroits du système et de proposer ainsi une vision globale du devenir enfant, depuis les processus de construction des trajectoires jusqu’aux résultats, en incluant des dimensions objectives et subjectives. Elles ont servi de base à la mise en œuvre de la recherche empirique et à l’analyse des données, que nous allons maintenant présenter.
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3. Mise en œuvre de la recherche empirique
La mise en œuvre de la recherche empirique avait pour objectif d’observer l’interaction de différentes dimensions dans les trajectoires des enfants accueillis, afin de comprendre la place de l’enfant lui-même et de l’écosystème qui l’entoure dans les processus de construction de ces parcours. L’observation d’un nombre suffisamment important de trajectoires devait permettre de connaître la répartition de ces processus dans la population d’enquête. Les trois sous-questions formulées au cours de la construction de l’objet de recherche ont guidé la mise en œuvre de la recherche empirique. Trois études complémentaires ont été menées à partir d’une population initiale de 315 familles, représentant l’ensemble des familles sorties en 2002 ou 2003 d’un centre maternel et prises en charge par l’Aide sociale à l’enfance de deux départements. Au moment du recueil de données, les familles avaient quitté les centres maternels depuis sept ou huit ans et les enfants étaient âgés de sept à onze ans.
La première étude propose une analyse séquentielle quantitative de 197 trajectoires résidentielles et socio-éducatives, reconstituées grâce à la consultation de 260 dossiers sociaux et à la passation de questionnaires biographiques auprès de 66 mères. La deuxième étude, qui s’intéresse à la dynamique du mésosystème au fil du parcours, se base sur l’analyse qualitative d’entretiens approfondis menés avec 49 mères ayant participé à la première étude, complété parfois par la lecture du dossier social. Enfin, la troisième étude vise à prendre en compte le point de vue et la qualité de vie des enfants ; 33 enfants dont les mères ont participé à la deuxième étude ont été rencontrés : ils ont tous rempli un questionnaire de qualité de vie, et 22 d’entre eux ont participé à un entretien plus approfondi.
En raison de ces articulations, la recherche empirique mise en œuvre est particulièrement complexe. Une réflexion éthique approfondie et de nombreuses
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négociations institutionnelles ont été nécessaires pour accéder à la population de recherche, puis plusieurs étapes de recueil de données ont été menées, parfois en parallèle. Il nous a néanmoins semblé important de détailler l’ensemble de ces étapes pour justifier nos choix méthodologiques et l’interprétation des résultats présentés ultérieurement. Afin de faciliter la présentation de la méthodologie de recueil et d’analyse des données mise en œuvre dans chacune des trois études, nous commencerons par présenter dans un premier chapitre le terrain et la population d’enquête, en décrivant les deux départements concernés, les modalités d’accès au terrain et les principales caractéristiques de la population de recherche. Nous détaillerons ensuite, dans un second chapitre, la méthodologie de chacune des trois études : les caractéristiques de la sous-population concernée, les méthodes de recueil des données et les modalités de traitement de ces données.
3.1. Terrain et population
La question de l’accès aux enquêtés est un enjeu majeur dans les recherches sur le devenir. En effet, à défaut de retrouver un nombre suffisamment important de sujets, il est impossible de prétendre à une représentation globale des trajectoires et du devenir (Bauer et al., 1993). De plus, enquêter auprès de personnes en situation précaire, anciennement ou encore suivies par les services sociaux, comporte des difficultés spécifiques (Dubéchot & Legros, 1993; Issenhuth, Vivier, & Fréchon, 2010). C’est pourquoi il nous a semblé important de consacrer ce chapitre à la présentation du contexte et des modalités d’accès au terrain, ainsi qu’au profil des personnes enquêtées. Nous présenterons tout d’abord les modalités d’accès au terrain d’enquête, composé de deux départements particulièrement contrastés sur le plan sociologique, mais disposant chacun d’un nombre important de places en centre maternel. Nous terminerons par une présentation des caractéristiques de la population initiale de la recherche. Ce cadre général s’applique aux trois études complémentaires dont les méthodologies respectives seront détaillées par la suite.
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3.1.1. Les modalités d’accès au terrain
L’Aide sociale à l’enfance, qui assure la prise en charge des séjours en centre maternel, est une compétence des départements depuis 1983. Pour constituer la population d’enquête, il était donc nécessaire de s’appuyer sur des services départementaux. De plus, du fait de cette gestion départementale, on sait que la mise en œuvre de la protection de l’enfance, bien qu’encadrée légalement, peut être différente d’un département à l’autre (Naves & Cathala, 2000; ONED, 2006). C’est pourquoi nous avons fait le choix de mener la recherche dans deux départements différents afin d’éviter la tentation de généraliser les processus observés dans un département donné, alors qu’ils peuvent être très différents suivant les contextes. Les recherches antérieures sur le devenir ont également montré l’importance de la prise en compte de la mobilité interdépartementale (Corbillon et al., 1990), il nous semblait donc intéressant d’inclure des départements présentant des caractéristiques différentes de ce point de vue.
Un projet de recherche a été rédigé et proposé à différents Conseils Généraux assurant un nombre important de prises en charge en centre maternel. Cette démarche a été facilitée par le soutien de l’Observatoire National de l’Enfance en Danger, qui a financé une partie de la recherche dans le cadre de son appel d’offre ouvert 2008. Le département du Nord et le département des Hauts-de-Seine ont accepté de participer à la
recherche. Nous commencerons par présenter quelques caractéristiques
sociodémographiques des deux départements, des services de l’Aide sociale à l’enfance et des centres maternels présents sur leur territoire. Nous évoquerons ensuite les questions éthiques et juridiques soulevées par la recherche et l’ensemble des démarches ayant permis l’accès aux données et aux enquêtés.