2. CADRE THÉORIQUE

2.2. LA COMPLEXITÉ DES INTERACTIONS

2.2.1. Les ressources sémiotiques

L’interaction entre plusieurs participants ne se fait pas de manière directe et immédiate. Elle se fait par le biais de différentes ressources que Filliettaz (2018) appelle les modes sémiotiques.

Ces derniers participent à la création d’un mode de communication mutuellement partagé,

interprété, coordonné et séquentiellement ordonné. La sémiotique est définie comme étant un système de signes qui permet aux individus de communiquer entre eux. En effet, la communication est un comportement humain complexe, ne se limitant pas à des actes verbaux.

« Le matériel comportemental ultime est fait des regards, des gestes, des postures et des énoncés verbaux que chacun ne cesse d’injecter, intentionnellement ou non, dans la situation où il se trouve » (Goffman, 1974, p. 7).

En lien avec cette citation, plusieurs modes sémiotiques, faisant partie intégrante de l’interaction, ont alors pu être définis. Parmi eux se trouvent les modes verbaux, les modes para-verbaux et les modes non para-verbaux.

2.2.1.1. Les modes verbaux

Une première ressource utilisée lors d’une interaction dans le but de rendre les contenus échangés porteurs de signification, est le système linguistique lui-même, autrement dit, la parole. Trois systèmes sont généralement présents et interconnectés dans le langage (Filliettaz, 2018). Le premier est le système phonologique dont l’analyse représente, selon la littérature, un des enjeux de la linguistique moderne (Durand, Laks & Lyche, 2002). La phonologie est une branche de la linguistique qui s’intéresse à l’organisation des sons d’une langue. Le deuxième système s’intéresse au lexique mobilisé par les participants. En effet, il n’est pas rare de constater que les individus ont tendance à adapter leur vocabulaire en fonction des situations dans lesquels ils se trouvent. On parle d’ailleurs de vocabulaire spécifique dans les contextes professionnels. Le contexte de la petite enfance possède lui aussi une collection de mots spécifiques que nous retrouvons lors des interactions entre les professionnel.le.s et les parents.

Le dernier système appartenant au mode verbal, est le système syntaxique qui s’intéresse à la production des phrases reconnues comme grammaticales et à l’enchaînement des mots. L’étude de ces trois systèmes permet de comprendre le sujet dont il est question, mais à elle seule, elle ne permet pas de comprendre la fabrication de signification dans les interactions. Pour cela, il faut s’intéresser à d’autres modes, qui découlent du mode verbal et qui lui sont étroitement liés.

2.2.1.2. Les modes para-verbaux ou vocaux

Les modes para-verbaux, ou autrement nommés, les modes vocaux, correspondent à des aspects de la parole qui ne peuvent communément pas être écrits. Le siège de ces modes est la prosodie qui correspond à l’ensemble des propriétés vocales et orales du langage.

« La prosodie (…) est couramment définie comme le champ d’étude d’un ensemble de phénomènes, tels que l’accent, le rythme, les tons, l’intonation, la quantité, les pauses et le tempo, qui constituent ce qu’il est convenu d’appeler les éléments prosodiques (…) du langage » (Di Cristo, 2013, p. 2).

Parmi ces propriétés, nous en retiendrons quatre qui sont ; l’intonation, l’accentuation, le rythme et les pauses. Ces éléments constitutifs du langage sont très intéressants à étudier et à analyser, car ils permettent au chercheur de comprendre en partie les méthodes mises en place par les participants d’une interaction.

L’usage et la manipulation des différentes intonations permettent aux participants de créer des variations de la hauteur de leur voix, dans le but de mieux appréhender et interpréter le sens de ce qui est échangé (Di Cristo, 2013) et d’organiser et de hiérarchiser les informations (Rossi, 2001). Dans le cadre de l’analyse interactionnelle, ces phénomènes vocaux peuvent être représentés dans les transcriptions selon le symbole « / » lorsque l’intonation est montante, et selon le symbole « \ » lorsque l’intonation est descendante (nous y reviendrons plus tard). Cette représentation permet au lecteur de voir à quels moments les participants varient la hauteur de leur voix durant les interactions. En règle générale, une intonation montante est observée à la fin des phrases ayant pris la tournure d’une question. Elle permet également aux participants d’ouvrir l’interaction et de laisser place au jeu des tours de parole. L’intonation descendante en revanche contribue généralement à des micro-conclusions, symbolisant la fin d’un des tours de parole.

Selon le linguiste Albert Di Cristo (2013), les phénomènes d’accentuation peuvent être étudiés selon plusieurs prismes. En revanche, dans ce travail, nous nous intéresserons aux phénomènes de l’accentuation en lien avec une ou plusieurs unités de la chaîne linguistique. Deux degrés d’accentuation peuvent alors être identifiés. L’accentuation primaire, qui frappe la dernière syllabe, et l’accentuation secondaire, qui est généralement attribuée à la première et/ou à la

deuxième syllabe. L’existence d’une ou de plusieurs accentuations sur un mot permet aux participants de marquer une insistance particulière. Les transcriptions respectant les conventions propres à l’analyse interactionnelle permettent de rendre compte de ces phénomènes. Lorsqu’un participant prononce un mot ou une partie de mot avec une intonation plus forte, le mot ou la partie du mot sera alors écrit en lettre majuscule.

Le rythme est également une composante vocale du langage. Les participants peuvent, au cours d’une interaction, varier la temporalité de leur parole entre des temps faibles, correspondant à des syllabes inaccentuées et des temps forts, correspondant au contraire, à des syllabes accentuées (Di Cristo, 2013). En d’autres termes, le rythme peut être défini selon cet auteur comme étant une forme d’alternance entre les différentes accentuations des mots. La notion de pause peut également être associée à celle du rythme. Les pauses permettent aux participants de marquer des arrêts de durées variables ce qui ajoute une dynamique temporelle et rythmique à l’interaction. Ces phénomènes de pause peuvent être symbolisés dans les transcriptions selon le symbole « . », dont chaque point correspond à une seconde.

2.2.1.3. Les modes non verbaux

Comme expliqué précédemment, l’analyse interactionnelle s’intéresse à tous les éléments participant à la construction de signification d’une interaction. Après avoir défini les modes verbaux et para-verbaux, il convient désormais de parler des modes non verbaux. Parmi eux, nous allons nous intéresser à trois modes qui sont ; le mode corporel, le mode gestuel et le mode matériel.

Le mode corporel est omniprésent dans les interactions. Les participants utilisent, volontairement ou non, des ressources corporelles parallèlement à leurs ressources verbales et para-verbales, dans le but de générer de la signification. Ces comportements sont divers et variés, mais nous n’en retiendrons que quatre. Il s’agit de la proxémie, de l’orientation, des regards et des expressions faciales. La proxémique correspond aux distances uniformes que les individus entretiennent avec leurs semblables et à la manière dont ces derniers se placent dans l’espace (Hall, 1963,1971). Les participants d’une interaction ont en effet tendance à modifier et à adapter leur rapport proxémique avec les individus, en fonction des situations dans lesquelles ils se trouvent. Hall (1978) décrit également plusieurs niveaux de proxémie qui sont ;

la distance personnelle, que l’on retrouve généralement dans la sphère privée, la distance sociale et enfin la distance publique. L’étude de la proxémie et donc du positionnement des individus dans l’espace, renseigne également sur les modifications dynamiques apportées à ces emplacements au cours des interactions (Filliettaz, 2018). L’orientation des corps dans l’espace est en lien avec la définition de la proxémie, dans la mesure où les participants peuvent être amenés à changer la direction de leur corps, dans le but de faire évoluer l’interaction.

L’orientation des regards est également une ressource utilisée par les participants qui leur permet d’organiser leur rapport visuel avec l’environnement dans lequel ils évoluent. Les changements de regard constituent un élément très intéressant dans la mesure où ils participent à la production de signification et aux processus de coordination (Filliettaz, 2018). Pour terminer, les expressions faciales peuvent également être une ressource mobilisée par les individus pour donner plus d’importance et plus de clarté à ce qui est échangé. Il n’est d’ailleurs pas rare d’observer des phénomènes de théâtralisation ou d’exagération des expressions, qui caricaturent les dires et qui leur donnent ainsi plus de sens.

Le mode gestuel est une autre ressource permettant de comprendre de quelle manière les individus utilisent leur corps dans les interactions. Les gestes participent également à une forme de mise en visibilité des savoirs (Filliettaz, 2018). Nous retiendrons trois composantes de ce mode qui sont les gestes symboliques, les gestes indexicaux et les gestes iconiques. Les gestes symboliques interviennent lors des interactions, dans le but donner une signification indépendante au discours (De Fornel, 1993). Ces derniers sont généralement interprétables selon une certaine convention sociale, comme par exemple le fait de lever le pouce qui, dans nos sociétés occidentales, correspond à un signe d’acquiescement ou de validation. D’autres gestes symboliques véhiculent une signification relative à une catégorie à laquelle les participants font référence, et prennent davantage la forme de mimes. À l’intérieur de cette seconde catégorie de gestes, nous pouvons également classer celle des gestes iconiques. En effet ces derniers peuvent s’apparenter à des mimes représentant des objets ou des actions. Ils sont souvent utilisés auprès de jeunes enfants ou de personnes ne comprenant pas la langue parlée. Pour terminer, les gestes indexicaux correspondent à des mouvements de pointage, orientés en direction d’objets, de personnes ou de lieux. Ces derniers sont généralement synchronisés avec la parole et peuvent se manifester avec d’autres parties du corps que les doigts, comme la tête par exemple (Filliettaz, 2018). Ces gestes peuvent également avoir une fonction de coordination des tours de parole dans une interaction (Mondada, 2004). Dans les transcriptions utilisées pour l’analyse interactionnelle, il est possible de faire figurer ces

mouvements à l’aide de captures d’écrans incorporées au texte, ou à l’aide de transcriptions multimodales (nous y reviendrons plus tard).

La dernière catégorie de ressources sémiotique pouvant prendre place dans les interactions est le mode matériel. L’usage d’objets au cours d’une interaction est très fréquent dans les situations de formation. En effet, il n’est pas rare de voir un formateur ou un tuteur accompagner ses explications de notes, de schéma ou d’écrits d’autres types. L’environnement matériel peut également être une ressource dans d’autres situations comme celle des interactions entre les éducateurs et éducatrices et les parents. Ces objets peuvent être de différente nature. Dans les contextes d’apprentissage, on aura plutôt tendance à observer des situations où les objets sont manipulés, observés, touchés ou encore écoutés (Koschmann, et al., 2007 ; Mondémé, 2014 ; Streeck & Kallmeyer, 2001). Ils servent ainsi de source d’expérience et de construction de savoirs. En revanche, dans des situations similaires à celles observées dans le présent travail, nous nous intéresserons davantage à la manipulation d’objets symboliques (Filliettaz, 2018).

Les objets symboliques sont utilisés à des fins de représentation d’éléments de la réalité. Ils peuvent également servir de support pour trouver des informations et pour soutenir les contenus transmis ou échangés.

Le tableau ci-dessous recense toutes les ressources des différents modes sémiotiques définis plus haut. Au cours d’une interaction, les participants peuvent donc être amenés à mobiliser plusieurs de ces ressources simultanément ou alternativement, dans le but de donner de la signification et de coordonner les échanges. C’est ce que Filliettaz appelle les ressources multimodales. L’étude de ces indicateurs permet au chercheur de mieux comprendre la complexité des interactions et le caractère caché du travail des participants.

Les ressources sémiotiques

Dans le document L’analyse interactionnelle comme levier de compréhension du caractère complexe et invisible du travail : le cas de l’éducation de la petite enfance (Page 17-23)