2. CADRE THÉORIQUE

2.2. LA COMPLEXITÉ DES INTERACTIONS

2.2.3. La multiactivité

Selon les définitions du sens commun, la multiactivité correspond au fait de s’engager dans plusieurs activités en même temps. De nombreux travaux adoptant différentes perspectives ont été effectués dans le but de comprendre ce fonctionnement. Deux principales approches ayant traité cette question se distinguent alors. Il y a la perspective des sciences cognitives qui définit ce phénomène comme un processus mental qui consiste à traiter cognitivement et individuellement plusieurs tâches différentes simultanément. Cette approche étudie ce phénomène sous le terme de multitasking (Loukopulos et al., 2009 ; Salvucci et Taatgen, 2011).

En revanche, dans ce travail nous nous intéresserons à une autre perspective, celle de l’analyse interactionnelle, qui propose une autre définition de la multiactivité. Il s’agit ici d’une pratique sociale, collective et intersubjective dans laquelle les participants sont engagés, et impliquant

des processus complexes de coordination des activités (Haddington, Keisanen, Mondada &

Nevile, 2014). Cette approche se différencie également par son traitement de données qui sont essentiellement issues des ressources audio-visuelles. L’analyse de vidéos permet de comprendre en profondeur les ressources et les stratégies mises en place par les participants pour répondre aux problèmes pratiques d’organisation et de coordination engendrés par la multiactivité. En d’autres termes, la multiactivité est un mode d’organisation complexe des situations pouvant survenir dans différentes sphères (familiales, professionnelles, etc…).

Selon Mondada (2017), la question de la temporalité est au cœur de la définition de la multiactivité. Il s’agit ici de prendre en compte le fait que l’interaction peut être composée de temporalités multiples se traduisant par une juxtaposition de plusieurs ressources multimodales.

L’analyse de ce phénomène permet donc de comprendre comment est gérée, coordonnée et organisée la multiactivité, quelles sont les ressources multimodales qui l’organisent, et selon quels types d’organisation temporelle et séquentielle elle se traduit. En effet, les participants peuvent moduler leur engagement dans la multiactivité de différentes manières. Nous pouvons observer des moyens fluides ou abrupts entre les différentes activités. Mondada (2017) propose à ce sujet trois différents régimes d’organisation temporelle de la multiactivité qui sont le régime parallèle, le régime imbriqué et le régime exclusif.

Le régime parallèle correspond à une organisation linéaire, sans discontinuité de deux activités ou plus, simultanément. Le participant mobilise des ressources multimodales complémentaires de manière à juxtaposer et à gérer ses différentes activités. Ce mode de multiactivité a souvent été apparenté à l’exemple de la conduite en parlant (Mondada, 2017). En effet, il n’est pas rare d’observer un conducteur parler durant sa conduite. Ce dernier effectue ces deux activités de manière continue et simultané. Le régime parallèle permet aux participants de ne pas avoir à faire de choix de priorité entre les activités. Ces dernières sont donc insérées les unes aux autres (Raymond & Lerner, 2014). En revanche, il n’est pas toujours possible de joindre deux activités de cette manière. Il arrive que les circonstances ou les ressources à disposition ne permettent pas aux participants de maintenir cette continuité. Ils doivent parfois alterner entre plusieurs activités ce qui crée une modification de l’organisation temporelle.

Deux différents régimes temporels ne suivant pas un déroulement linéaire et continu se distinguent alors. Mondada (2017) parle du mode imbriqué qui correspond à des

micro-régime alterne donc entre suspensions et reprises des activités de manière successive et rapide.

Il y a donc ici un choix effectué au niveau de la priorité des actions à effectuer. Les participants ne pouvant pas joindre les deux activités sont alors amenés à effectuer des choix de manière à savoir laquelle de leurs activités va être provisoirement suspendue pour en gérer une autre.

Nous pourrions comparer cela au fait de regarder dans différentes directions. Il y aura donc une alternance rapide et coordonnée entre la direction des regards.

Il peut également arriver que les participants ne puissent pas revenir tout de suite à l’activité qu’ils avaient provisoirement suspendue. Mondada (2017) parle alors du régime exclusif qui correspond à une alternance d’activité moins coordonnée que le mode imbriqué. Il arrive en effet que les participants ne puissent pas revenir tout de suite à leur première activité, car la seconde prend trop de temps, ou nécessite une attention trop forte. Les ressources mobilisées sont alors ici concurrentielles et ne permettent pas aux participants de maintenir une organisation temporelle continue. Dans certains cas extrêmes, il peut même arriver que les participants soient amenés à interrompre de manière continue une de leurs activités. On parle alors de l’abandon (Deppermann, Mondada, Raymond & Lerner, Ticca, 2014). Ce phénomène se produit généralement lorsqu’une activité à caractère urgent et demandant un engagement complet et prioritaire survient, et que le participant se retrouve contraint de laisser de côté son activité initiale.

Mondada (2017) propose une série de conventions de transcription permettant de rendre compte des actions non verbales des participants (cela sera défini plus tard dans le document). Sur la base de ses traces, il est alors possible d’observer et d’analyser les différents régimes de multiactivité pouvant se produire. En s’inspirant de l’article de Zogmal (à paraître) « Apprendre en contexte multi-participants », et de son schéma sur le déploiement des ressources multimodales (figure 4), nous avons été en mesure de mettre en place une schématisation de la superposition et de la succession des différentes activités de participants, passant par diverses ressources multimodales. Le tableau suivant représente une représentation simplifiée des différents régimes de la multiactivité.

Les régimes de la multiactivité

C’est sous ce format que nous analyserons par la suite les activités des participants. Il peut également arriver que plusieurs régimes soient présents en même temps. Par exemple, deux activités peuvent être conduites sous le régime parallèle alors que deux autres se produisent en même temps, mais en suivant un régime imbriqué. L’analyse de la multiactivité fait donc également partie de l’analyse interactionnelle et permet de comprendre la complexité des interactions et des activités des individus.

Après avoir passé en revue les différentes composantes de l’analyse interactionnelle ainsi que ses méthodes d’analyse, il convient maintenant de parler de la problématique et des questions de recherche qui animent le présent document. Nous verrons que chacune des questions posées peut être traitée en mobilisant différentes composantes de l’analyse interactionnelle.

Dans le document L’analyse interactionnelle comme levier de compréhension du caractère complexe et invisible du travail : le cas de l’éducation de la petite enfance (Page 27-31)