LA FACE CACHÉE DE LA PROSTITUTION

3 RÉSULTATS DU VOLET ADOLESCENTES ET FEMMES

3.1 Définitions de la prostitution .1 Recension des écrits

Au cours des trente dernières années, la prostitution s’est définie comme objet d’étude à travers diverses approches théoriques et différentes disciplines.

Conséquemment, les écrits scientifiques utilisent différents vocables dans l'étude de la "prostitution", chacun pouvant traduire des postures épistémologiques, voire idéologiques différentes. Outre le terme même de la prostitution, les termes les plus utilisés parmi les études recensées dans le cadre de la présente recherche renvoient au travail du sexe (sex work), au commerce du sexe (sex trade, transactional sex), à l'industrie du sexe (sex industry), au traffic du sexe (sex trafficking), aux comportements sexuels risqués (sexual risk behavior), au sexe de survie (survival sex), et à l'exploitation sexuelle (sexual exploitation).

3.1.2 Volet qualitatif

Au début du premier entretien qualitatif mené avec les femmes, nous leur avons demandé comment elles définissaient la prostitution. Les réponses à cette question traduisaient de nombreux malaises liés à la notion même de prostitution, sauf pour une femme (Claude) qui affirmait que la prostitution « est un métier comme un autre quand tu ne sais pas faire autre chose ».

En tentant de définir la notion de « prostitution », les femmes avaient tendance à situer les différents types de prostitution sur un continuum, certains types étant plus acceptables et d’autres moins acceptables. Les réponses qui étaient exprimées spontanément tendaient à réserver le mot « prostitution » à la prostitution de rue et, pour reprendre les mots de certaines femmes, à l’image de la « guidoune » qui attend ses clients sur le coin de la rue. D’autres affirmaient que tant qu’il n’y avait pas d’échanges sexuels « complets », elles ne considéraient pas les activités comme de la prostitution à proprement parler. Le discours des femmes se teintait

d’hésitations et de malaises lorsqu’elles tentaient de définir d’autres types de prostitution tels que la danse nue ou les activités qui se déroulaient dans les salons de massage érotiques. Dans ce cas, il devenait moins clair qu’il s’agissait de prostitution et les femmes considéraient souvent ces types d’activités comme étant plus acceptables. Par exemple, une femme définissait son type de prostitution de

« respectable » en ajoutant ne pas aimer le mot « prostitution. D’autres ne s’associaient pas du tout au terme « prostitution », même si elles reconnaissaient que leurs comportements constituaient une forme de prostitution. D’autre part, des femmes qui se sont impliquées dans plusieurs types de prostitution, et qui ont principalement été escortes, parlaient de la prostitution à mots couverts et utilisaient d'autres terminologies comme « l'industrie du sexe », le « travail du sexe » ou le « marchandage » du corps. Ces extraits montrent l’ambivalence des femmes face à l’emploi et à la signification du terme « prostitution » :

Moi j’aime pas ça... ah... j'aime pas le mot, en fait. Je pense que... (rires) ben c'est ce qu'on nous a inculqué dans la société que la prostitution c'était mal, une pute ou une garce ou une fille de joie ou des affaires de même. Je pense que c'est plus vu péjoratif... tandis que le travail du sexe c'est un travail, que ce soit dans les bars érotiques on voit ça quand même bien là. […] Faque, je pense que c'est plus une perception… mais moi je pense que ... je le sais plus! .

Ben je te dirais que avant que je sois dans ce milieu-là, tu sais dans ma tête la prostitution c'était les filles sur le coin de la rue, genre! (rires) Tu sais, moi dans ma tête, c'était ça, tu sais. Mais moi, on dirait que dans ma tête danser nue pis la prostitution, c'était deux choses différentes. Dans ma tête, faut qu'il y ait un acte complet. Avec le temps, j'ai parlé beaucoup avec mes intervenantes pis je le sais, c'est quand même... ce que j'ai fait c'est quand même de la prostitution.

Lorsqu’elles élaboraient sur leurs propres définitions de la prostitution, une trame de fond commune se précisait. Malgré les malaises associés à la notion même de la prostitution, la plupart des femmes définissaient la prostitution comme le fait d'échanger des services sexuels contre « quelque chose » en retour. Quelques-unes spécifiaient qu'il s’agissait de « charger » les clients pour des services sexuels, mais plusieurs ajoutaient que l'échange de services sexuels pouvait aussi se faire dans l’optique de se procurer des biens ou des services (transport, drogue, nourriture, logis), pour combler des besoins affectifs (combler un vide, avoir un sentiment d’appartenance, se sentir aimée) ou pour acheter la paix ou le silence :

Ben pour moi honnêtement la prostitution ça peut avoir rapport à de l'argent, de la nourriture ou des biens comme payer un loyer, payer des bills de téléphone... tout à rapport vraiment à une transaction entre sexe pis une faveur... que ce soit faveur

d'argent, de nourriture ou peu importe de drogue aussi là. Pour moi c'est vraiment ça. C'est un échange contre un échange. Pour moi c'est ça que ça veut dire (Julie).

Cette conceptualisation de la prostitution pouvait renvoyer à un contexte coercitif au sein duquel les femmes sont forcées de se livrer à des activités sexuelles contre leur gré, mais aussi à un contexte où les femmes sont consentantes à échanger des services sexuels afin de combler des besoins de toutes sortes (ex. : drogues, logement), même dans un contexte conjugal.

Enfin, cinq femmes ont défini la prostitution en faisant spontanément allusion à ses conséquences. Une femme mentionnait que pour elle, la prostitution, c'est

« dégradant » et une autre associait la prostitution à la « déchéance totale ». Une autre rapportait que le mot « prostitution » signifiait pour elle « une femme qui est perdue ». Deux autres femmes allaient plus loin en spécifiant que la prostitution c'est bien plus que de vendre son corps, mais c'est aussi de vendre son âme : Ben, c'est vendre son corps. Je pense que c’est pas juste son corps là, je pense c'est vendre son âme au Diable, carrément. C'est pas, il y a rien de bénéfique là-dedans là. Il y a personne qui s'en sort indemne. D'après moi c'est ça là.

Pour plusieurs femmes, leur définition de la prostitution a évolué pendant leur parcours, certaines après s’être informées sur le sujet et d’autres après en avoir discuté avec les intervenants des organismes qu’elles ont fréquentés. Notamment, deux femmes ont fait le constat que la prostitution, constitue, ou peut constituer une forme « d’exploitation sexuelle ». L’une de ces femmes précisait par exemple que l'exploitation sexuelle renvoie à un contexte où les activités sexuelles sont forcées, souvent par un proxénète, alors que la prostitution implique la notion de consentement et concerne nécessairement que les femmes âgées de plus de 18 ans.

Synthèse

Devant les malaises que provoque le mot « prostitution », il importe d'être particulièrement sensible dans le choix des mots employés dans le contexte de l'intervention auprès de ces femmes, et notamment dans les mots utilisés dans la promotion des programmes et des services. Assurément, bon nombre de femmes seraient réfractaires à fréquenter des programmes et des services associés au stigma de la prostitution.

Dans le document La face cachée de la prostitution : une étude des conséquences de la prostitution sur le développement et le bien-être des filles et des femmes (Page 45-48)