Épistémologies émancipatrices

Dans le document Le rapport à la vérité dans l'éducation (Page 37-40)

La force de la critique de l’hégémonisme épistémologique sous l’angle de l’ignorance ne s’exprime pas seulement dans ce qu’elle dénonce, mais aussi dans les alternatives qu’elle crée : « épistémologie sociale », « épistémologie de la résistance », « épistémologies libératrices », « épistémologies du Sud »,

« épistémologie du lien ». Ce qui relie ces alternatives peut être formulé à partir de la théorie de Roberto Frega (2013). Il s’agit de l’exigence de

passer d’une conception logique et scientifique de l’épistémologie comme étude des formes de justification de la connaissance existante, à une conception de l’épistémologie comme étude des modes de production de la connaissance et de l’ignorance, ainsi que des dynamiques sociales de formation des capacités cogni-tives et affeccogni-tives qui sont impliquées dans la production de la connaissance.

Ensuite, il s’agit d’accéder à une conception élargie de la connaissance comme se référant non seulement à la représentation d’états de fait, mais également à la connaissance que les agents ont d’eux-mêmes, des autres, et du monde social.

(Frega, 2013, p. 980)

Autrement dit, des approches qui permettent « de faire la place pour l’expression de toutes les voix (à toutes les voies) » (Coutellec, 2013, p. 147).

Ces épistémologies incarnent une manière de produire de la connaissance à partir des interactions sociales, des groupes d’appartenance ou encore des institutions par lesquelles chacune et chacun d’entre nous a été socialement construit.

Florence Piron (2017), éthicienne et anthropologue, propose l’épistémol-ogie du lien pour répondre à la violence séparatrice du positivisme. Le régime positiviste, écrit-elle, porte en lui

5. Appel à communication du colloque « Injustices épistémiques : comme les comprendre, comment les réduire ? », Namur, 7-8 février 2019. https://gt21-savoirs.sciencesconf.org/

une injonction puissante de séparation entre l’esprit et le corps, les sentiments et la pensée, l’engagement et la connaissance, ainsi que la science et la société, qui peut être vécue comme une violence et un appel à l’indifférence à autrui. […]

l’épistémologie du lien tente de préserver et de rendre visibles, dans un texte de sciences sociales, tous les liens humains qui rendent possible la création d’un savoir. (p. 33)

Inspirée par l’épistémologie de la « reliance » proposée par Edgar Morin (1995), Piron (2017) conçoit l’épistémologie du lien comme la valorisation, en particulier, d’une «  conscience des injustices cognitives matérielles et épistémologiques » (p. 46) provoquées par des processus d’ignorance/d’in-différence vis-à-vis des connaissances qui ne bénéficient pas du privilège épistémologique de la science néolibérale. Selon elle, tout processus de création d’un savoir est traversé par des «  couches signifiantes  », comme par exemple des souvenirs de moments particuliers, des rencontres ou des discussions plus ou moins repérables dans le temps et l’espace, des textes qui les figent et les archivent en « données », des interlocuteurs ou interlocu-trices qui interpellent, une sensibilité à des configurations cognitives variées, etc. Et toutes ces couches sont constituées de « liens entre des humains qui se parlent, s’écoutent, essaient de se comprendre » (Piron, 2017, p. 54).

Sans ces liens, [écrit Piron], et sans ma capacité proprement humaine d’imaginer la possibilité d’un autre monde que celui dans lequel je suis, je serais incapable d’écrire et de produire de la connaissance. Une épistémologie du lien non seu-lement rejette la mise à distance comme condition violente de scientificité d’un savoir, mais elle intègre dans le fil de l’écriture scientifique la condition de proxi-mité sans laquelle aucun savoir authentiquement humain ne peut être créé. (pp.

54-55)

L’étude de l’ignorance est également un outil précieux pour les

« épistémologies libératrices » (Tuana & Sullivan, 2006, p. vii). À travers ses travaux sur le corps des femmes par exemple, Tuana (2006) répertorie les différents types d’ignorance en montrant comment ils sont produits et elle invite à analyser les mouvements de résistance pour « comprendre comment identifier, critiquer et transformer l’ignorance » (p. 1).

Je clos ce panorama en évoquant un sociologue portugais remarquable, Boaventura de Sousa Santos 6. Sa réflexion citée en exergue sur la justice cognitive mondiale comme condition de la justice mondiale est tirée de son ouvrage Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur la science 7. Le fil de ses travaux est une invitation à penser autrement la construction des savoirs, à élargir notre horizon épistémologique. Il écrit :

6. Conférencier invité au XXIe congrès de l’AISLF (Association internationale des sociologues de langue française) à Tunis intitulé La société morale (juillet 2020). https://congres2020.aislf.org/pages/23-st.php 7. Paris : Desclée de Brouwer, coll. Solidarité et société, 2016.

Maryvonne Charmillot

38 Raisons éducatives – n° 24

Premièrement la compréhension du monde va bien au-delà de la compréhension occidentale du monde ; deuxièmement les transformations émancipatoires dans ce monde peuvent suivre des grammaires et des scénarios autres que ceux déve-loppés par la théorie occidentalo-centrique, et cette diversité doit être valorisée.

(2016, p. 346)

Parmi les propositions développées par le sociologue, j’en retiens trois qui me semblent particulièrement intéressantes pour mon propos et plus largement pour traiter les questions proposées par les coordinateurs de ce numéro de Raisons éducatives : la sociologie des absences, la sociologie des émergences, les savoirs prudents. La sociologie des absences est un

procédé transgressif, une sociologie insurgée qui vise à montrer que ce qui n’existe pas est produit activement comme non existant, comme une alternative non cré-dible, comme une alternative qu’on peut exclure, invisible à la réalité hégémo-nique du monde. C’est ce qui produit la contraction du présent, ce qui diminue sa richesse. (Santos, 2011, p. 23)

La sociologie des émergences vise à « accroître symboliquement l’im-portance des connaissances, des pratiques et des acteurs en vue d’identifier les tendances futures, sur lesquelles il est possible d’augmenter la probabil-ité d’espérance contre la probabilprobabil-ité de frustration » (Santos, 2016, p. 269). Il s’agit de « rendre visibles les expériences oubliées ou rendues invisibles par les théories [hégémoniques] du Nord global » (Godrie & Dos Santos, 2017, p. 20). Santos (2016) écrit : « Tandis que la sociologie des absences agrandit le royaume des expériences sociales déjà disponibles, la sociologie des émer-gences agrandit le royaume des expériences sociales possibles » (p. 272).

La troisième proposition est le concept de « savoir prudent », qui renvoie à une « écologie des savoirs », laquelle permet de « dépasser la monoculture du savoir scientifique » (p. 279). Dans cette écologie, les savoirs sont qual-ifiés de prudents car ils portent la conscience de leur incapacité à saisir la totalité de la complexité humaine (Dacheux, 2017). Ce sont des savoirs qui recèlent un potentiel émancipatoire et qui demandent à être mis en dialogue, autrement dit insérés dans des processus transactionnels qui confèrent un pouvoir d’agir. Les recherches mobilisées dans l’acte 3 en fournissent des exemples.

Acte 2 – Épistémologie compréhensive et transaction sociale

L’appel à communication du Groupe de Travail « Diversité des savoirs » de l’AISLF (GT 21) pour le congrès de Tunis 2020, relève que dans les travaux sur l’ignorance, celle-ci « n’est pas simplement ce qui dépasse les limites de la

connaissance, mais le résultat de processus actifs desservant notamment les groupes les plus marginalisés de la population » 8. Une question adjacente à ce constat est par exemple celle posée par les journalistes autrices de la série d’émission Voyage en agnotologie, pays de la science et de l’ignorance : « combien coûte l’ignorance à ceux qui la subissent et combien rapporte-t-elle à ceux qui la propagent ? ». Ce coût peut être financier, dans le cas des résultats scienti-fiques sciemment dissimulés pour servir les lobbies industriels par exemple, mais il peut être aussi social, symbolique et impliquer le champ de la recon-naissance  : quelles voix sont connues, reconnues, méconnues, inconnues, ignorées dans les travaux scientifiques ?

Godrie et Dos Santos (2017) relèvent par ailleurs qu’il leur semble « crucial d’accompagner cette sociologie [de l’ignorance] d’une réflexion sur les méth-odologies de recueil et d’analyse des données les plus propices à la réduc-tion des inégalités épistémiques » (p. 20). Je propose dès lors de présenter trois recherches par entretiens à finalité émancipatoire. La première analyse les transformations de posture de chercheurs et chercheuses, la seconde le cheminement réflexif critique d’enseignantes et d’enseignants à propos de l’intégration scolaire, la troisième les injustices épistémiques relatives aux mesures de privation de liberté à l’égard de filles et garçons mineurs. 9 Les autrices des trois recherches se réfèrent à une épistémologie compréhen-sive faisant référence à des fondements théoriques communs présentés ci-après 10.

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