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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository
Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Vermonden, D. (2008). Dans le sillage des grands navigateurs austronésiens: anthropologie des activités maritimes des Butonais d'Indonésie (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des sciences sociales, politiques et économiques – Sciences sociales, Bruxelles.
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UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES
CENTRE D’ANTHROPOLOGIE CULTURELLE (INSTITUT DE SOCIOLOGIE) ET
FACULTE DES SCIENCES SOCIALES, POLITIQUES ET ECONOMIQUES
Dans le sillage des grands navigateurs austronésiens : anthropologie des activités maritimes des Butonais
d’Indonésie
Université Libre de Bruxelles
00: 373A 9E
Thèse présentée en vue de l’obtention du titre de Docteur en Sciences Sociales - option Anthropologie - sous la direction du Professeur Pierre de Maret, par
Daniel Vermonden
Année académique 2007 - 2008
Reçu le
7 - AOÛT 2008
UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES
CENTRE D'ANTHROPOLOGIE CULTURELLE (INSTITUT DE SOCIOLOGIE) ET
FACULTE DES SCIENCES SOCIALES, POLITIQUES ET ECONOMIQUES
Dans le sillage des grands navigateurs austronésiens : anthropologie des activités maritimes des Butonais
d’Indonésie
Université Libre de Bruxelles
00337949E
Thèse présentée en vue de l’obtention du titre de Docteur en Sciences Sociales - option Anthropologie - sous la direction du Professeur Pierre de Maret, par
Reçu le
7 - AOUT 2008
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A ma mère, qui n’aura pas eu le temps de voir l’issue de mes pérégrinations lointaines.
A mon épouse, Céline, pour sa confiance indéfectible malgré les épreuves.
A tous les inquiets, qu’ils soient désormais rassurés.
Reçu le
7 ,- AOUT 2008
« Mais avez-vous vraimenl expliqué à l’autre ce que vous compreniez vous-même ? Ne l’avez-vous pas laissé deviner la chose essentielle ? »
(Wittgenstein 1961 : 205)
« comment comparerons-no\K
ces expériences ? Quel critérium
établirons-nous pour juger del’identité de l’événement ? »
(Wittgenstein 1961 : 229)
Remerciements
Une thèse est un long parcours, un cheminement qui commence avec un désir d’exploration, suivi de la formulation d’un projet plus ou moins bien délimité et de l’engagement, plein d’entrain, dans ce projet qui, alors, commence à agir progressivement comme s’il devenait un acteur à part entière, s’imposant parfois à son auteur originel qui, lui, doute et court le danger de s’y perdre. Il doit tenter pourtant de s’en sortir en donnant à ce projet une existence concrète sous la forme d’un objet séparé de lui, un texte, aboutissement pour un temps au moins du cheminement, marque d’une étape dans le parcours. Mais ce texte est un être étrange, puisqu’il peut suiprendre son auteur lui-même, comme si ce dernier ne le dominait déjà plus, comme s’il lui échappait déjà.
Ce long parcours de fabrication d’une thè.se est jalonné par une série de rencontres qui participent de différentes manières à l’élaboration du résultat, en partie de manière volontaire mais pas toujours. Voici un compte rendu chronologique de ces rencontres qui ont marqué, d’une manière ou d’une autre, l’élaboration de cet objet.
Tout commence par une série de contacts préliminaires qui stimulent et rendent possible l’engagement dans le projet ; l’enthousiasme et les conseils avisés de Monsieur Christian Pelras du CNRS et spécialiste des Bugis, l’intérêt du Professeur Taufik Abdullah du LIPI (Lembaga Ilmu Pengetahuan Indonesia, le FNRS indonésien) qui a été mon « sponsor » indonésien, et le soutien du Professeur Pierre de Maret de l’Université Libre de Bruxelles qui a accepté de diriger ma thèse.
Mais le désir du projet naît plus tôt, comme s’il s’imposait progressivement à l’individu au fil des lectures et du parcours académique. Je voudrais donc remercier également ici mes professeurs, avec une mention spéciale pour Philippe Jespers. Ils ont su à la fois faire naître ce désir et l’entretenir, en laissant suffisamment de mystère concernant l’anthropologie pour m’inciter à pousser l’exploration plus avant.
Le terrain ethnographique, démarche méthodologique originale au cœur de la recherche anthropologique bien qu’elle continue d’être entourée d’un réel Bou en ce qui concerne les modalités de sa mise en œuvre, s’accompagne nécessairement d’une série de rencontres. Je dois remercier d’abord les membres de l’équipage du Singapore, un voilier de commerce local. Ils ont accepté que je les accompagne pour une navigation de Java à Buton malgré le caractère étonnant et, à vrai dire, un peu incompréhensible de ma demande. Vient ensuite la rencontre avec le dynamique
« Pak » Kasim, notaire et notable de Baubau, qui, avec les membres de sa « maison »,
nous a accueillis et accompagnés, mon épouse et moi-même, dans nos premiers pas
sur l’île et nous a assistés de multiples manières tout au long du séjour à Buton. Je le
remercie aussi pour sa patience et pour les longues conversations qui ont stimulé ma maîtrise croissante de la langue indonésienne. Merci également à René van den Berg, linguiste, pour ses conseils préliminaires concernant la langue cia-cia.
La Ode Dini a accompagné ma découverte progressive de cette langue. Je le remercie pour sa disponibilité, sa patience à répondre à mes innombrables questions, et aussi ses confidences ésotériques et ses invitations à participer à diverses cérémonies chez lui à Baubau et à l’accompagner dans son village de Pogalampa. Ces visites à Pogalampa ont facilité ma transition de la ville au village, d’abord à Tira puis à Bahari. Merci aux habitants de ces trois villages et à ceux des autres villages de la région (Burangasi, Rano, Wabula, Wasuemba, Lande, Sempa-Sempa, La Kaliba, Mambulu, Namboto’owa, Masiri et La Ompo) qui m’ont hébergé, m’ont invité à leur table - si l’on peut dire, pui.sque l’on mange le plus souvent à même le sol -, m’ont consacré un peu de leur temps, de leur savoir, de leur expérience et de leurs souvenirs.
Merci plus particulièrement à toi Hardini, chef de village de Bahari, pour ton accueil, ta confiance immédiate et ton soutien tout au long de mon long séjour, à toi La Serey pour ta disponibilité et le partage des longues soirées dans l’ambiance chaleureuse de la cuisine animée de nos discussions et du partage de ton expertise de la pêche, à ton épouse et tes enfants pour leur présence et leur joie de vivre, à toi Ibrahim et à ton épouse pour m’avoir hébergé pendant tout ce temps et ouvert la voie dans l’exploration de la pêche côtière et hauturière ainsi que de la navigation. Merci à toi Ama Ali pour les innombrables heures passées à répondre à mes questions et à me faire découvrir des aspects importants mais peu visibles du monde local, merci à vous, La Ode Nilo et Wa Ode Ida, pour votre humour et votre bonne humeur, réconfortants dans les moments difficiles, merci aussi aux membres de l’équipage du motoro d’ibrahim avec lequel j’ai découvert la pêche au requin et bien d’autres choses. Merci à La Sanusi à Masiri ainsi qu’à Mahmad et à ses amis réfugiés à La Ompo pour le partage de leur expertise concernant la fabrication des pirogues - je n’en ai toujours pas fabriquée une ici !
D’autres personnes, en Indonésie et parfois aussi après, en Europe, ont participé de diverses manières à la réalisation de mon projet, par leur accueil, leur intérêt et leur curiosité, leurs encouragements ou encore leurs interventions diverses : l’incomparable et pétillante Carole, Fabien, Pierre et Laura, Eliette et Arnaud, Cécile et Deila, Eric, « Son Excellence » Monsieur Darras, Yves Laumonier et Charles Borman. Certaines personnes en Indonésie ont aussi contribué à la réalisation de ce travail sans le savoir, comme les taxinomistes de l’Herbarium de Bogor, ou indirectement comme Monsieur Renon, du BCEOM Indonésie.
Après le terrain a commencé une nouvelle phase mêlant lectures, écriture,
relectures, discussions, présentations et réécritures. Des invitations à intervenir dans
des séminaires et des participations à des colloques ont stimulé ce travail, en m’offrant l’opportunité de présenter différents aspects de mes recherches, de proposer des voies d’analyse et d’en débattre. Il s’agit du séminaire de 1’ « Indonesia Study Group » de l’Australian National University (ANU) à Canberra, du séminaire interdisciplinaire du Musée de Tervuren organisé par Baudouin Janssens et Jacky Maniacky, du « International Symposium on Boat and Ship Archaeology » à Roskilde au Danemark, du 9'"’”' « International Congress of Ethnobiology » à Kent et enfin de la « Journée d’étude Dire le Savoir-Faire » organisée par Frédéric Joullian et Salvatore D’Onofrio au Collège de France (Paris). Certaines de ces interventions ont débouché sur des publications et, pour celles-ci, je remercie les lecteurs de mes brouillons (le plus assidu est sans aucun doute Fernand Fambert), les lecteurs anonymes et/ou les éditeurs (particulièrement Lucy Blue et Serena Heckler) pour leurs commentaires critiques qui m’ont permis d’avancer dans mon analyse. Merci aussi à mes collègues bruxellois Olivier Gosselain et Renaud Zeebroek pour nos discussions et l’invitation à participer au groupe de recherche multidisciplinaire
« Gestes, Objets, Fexiques : Analyse multiscalaire des transmissions culturelles » - je remercie également les autres membres de ce groupe. Merci également à un autre groupe de recherche sur le cheminement historique de la banane et donc forcément intéressé par le monde austronésien, avec une mention particulière pour Edmond De Langhe. A eux et à tous les autres, c’est l’occasion ici de m’excuser pour les trop longues périodes de silence qui étaient avant tout des périodes de doutes sur mon travail.
Les rencontres ne se limitent pas aux rencontres physiques ; elles peuvent aussi avoir lieu par l’entremise de l’écriture. Ces dernières ne sont pas les moins significatives. Elles peuvent tracer des voies, voire ouvrir sur un monde et faire voir des choses restées invisibles jusque-là, de sorte que le monde s’en trouve transformé ; il n’existe désormais plus de la même manière. Les plus marquantes parmi ces rencontres - ou ces lectures, les deux sont synonymes ici - sont sans doute Maurice Merleau-Ponty, Lev Vygotsky, Ludwig Wittgenstein et, pour les vivants, Jean Lave et Etienne Wenger ainsi que James Fox. Sans eux, ce travail n’existerait pas de la même manière.
L’argent n’est pas seulement le nerf de la guerre, il est aussi le nerf de la thèse.
Sans le sou, point de terrain ethnographique, point de participation aux colloques et
point de temps d’écriture. L’argent est sans conteste une composante indispensable de
la fabrication d’une thèse. Plusieurs organisations et institutions m’ont soutenu à
différentes phases d’élaboration de ce travail : la Communauté Française de Belgique
à travers une bourse Action Nord et une Bourse de Voyage, la Fondation de la
Vocation (Belgique), l’Université Libre de Bruxelles à travers une bourse de Meurs-
François et une bourse van Buuren ainsi que le Royal Anthropological Institute (Grande-Bretagne). Il est honnête également de remercier aussi le contribuable belge, soutenant peut-être ma recherche à l’insu de son plein gré (!).
Amorçant la phase finale, j’ai bénéficié des commentaires de mon directeur, Pierre de Maret, d’Olivia Grillo et, de nouveau, du fidèle Fernand Lambert. Par ailleurs, Dominique Vermonden a consacré du temps à dessiner les nasses de pêches tandis que Danièle et Michel Beaumont ont réalisé une dernière relecture en un temps record. Je les en remercie.
Voilà, si ce travail existe, c’est grâce à l’ensemble des personnes, organisations et institutions citées ici et à celles que J’ai peut-être oubliées. Toutes les limites et les erreurs restent évidemment les miennes.
Enfin, une personne cumule les différentes modalités de soutien, à la fois
lectrice, critique, assistante et soutien moral et financier : il s’agit de mon épouse,
Céline. Merci aussi pour avoir accepté de partager ce cheminement avec moi malgré
les épreuves : traverser la moitié de l’Indonésie pour débarquer seule à Buton et
s’engager dans la recherche impossible d’un marin qui est encore en mer, accepter les
difficultés de la vie dans les villages et l’isolement qui en découle, accepter les
longues séparations, passer des jours entiers derrière les photocopieuses des
bibliothèques universitaires de Singapour et de Canberra, subir le manque de
ressources pendant plusieurs années tout en faisant bouillir la marmite,... et, malgré
tout cela, conserver une confiance indéfectible dans ce mari-candidat-anthropologue.
Table des matières
Introduction I
L’émergence et la structuration du projet 4
La démarche méthodologique et la problématique 7
1^’île de Buton : présentation et revue de la littérature 10
Le déroulement de l’enquête ethnographique 13
Première partie : Cadre historique général et cadre théorique 19 Chapitre 1 : Le monde austronésien : approches, hypothèses et débats 21
La linguistique historique 23
L’arbre phylogénétique des langues austronésiennes : présentation et approche critique 23
La reconstruction de proto-termes 27
Déterminer les centres de dispersion 28
La question de la datation 29
L’archéologie 30
Un survol des éléments archéologiques 31
Le modèle de Bellwood : une présentation critique 35
Un modèle alternatif de la préhistoire de la région 39
L’anthropologie physique et la génétique des populations 40
L’anthropologie sociale et culturelle 45
La technologie navale et la navigation 47
Les pirogues comme marqueur de migrations 48
La question du développement de la technologie navale 49
Les modèles de bateaux 50
La propulsion : les types de gréements et le rôle de la pagaie 53 Au-delà de la technologie navale : la navigation et le débat sur le caractère volontaire ou non du
peuplement 57
L’ethnographie des techniques de navigation 57
L’archéologie expérimentale 62
Les simulations informatiques 65
Discussion 66
Les autres contributions de l’ethnographie et de l’anthropologie 67
L’anthropologie comme appui pour les autres disciplines 68
De nouvelles synthèses 70
Les comparaisons ethnologiques ; une redéfinition de Faire comparative et le travail critique
sur les concepts 70
Chapitre 2 : Les approches théoriques et méthodologiques 75
« La nouvelle ethnographie » et les ethnosciences 76
Un débat théorique : universalisme versus relativisme 77
La catégorisation comme processus cognitif universel 78
La position relativiste 79
L’approche phénoménologique 82
Le phénomène de la perception 83
Quelques caractéristiques de la perception 85
L’omniprésence du champ et du sens dans la perception 85
L’attention comme organisation du champ 85
On ne perçoit pas que le visible et le présent 86
La perception est anticipation et mise en concordance 86
L’omniprésence du corps et les caractéristiques du corps propre 87
Le corps propre et le monde comme système 88
La co-naissance du sujet et du monde 89
La phénoménologie comme méthode 90
Vygotsky et la théorie historico-culturelle de la cognition 91
Le courant de l’apprentissage situé 95
Latour, le concept de réseau socio-technique et celui de collectif 96
Conclusion de la première partie 99
Seconde partie : Structuration d’un monde et d’un être-au-monde cia-cia et ses
racines austronésiennes J03
Chapitre 3 : Les lieux 105
Un découpage général binaire: gunu/tai 109
L’opposition gunu/tai comme cadre de référence de l’expression linguistique de la
localisation et du déplacement 110
Mise en perspective 117
Le gunu et les pratiques agricoles 118
Les plantes cultivées et le rythme des cultures 119
Le gunu Wa Moose 120
Le sommet du gunu, la bharuga et le territoire du village 120
Introduction à la fête annuelle riapa 121
La découverte du sommet du gunu 121
L’origine de la 122
fî/tûtora sur les tombes 123
Bhatata. doa. nourriture et kamparanga dans la bharuga
124
La question de la croyance 126
Histoires de ra/î/ 126
Les autres êtres non visibles 128
La cérémonie dans la nouvelle bharuga 129
Le « sommet » de la cérémonie riapa 131
Des contextes multiples mais un même modèle de communauté avec les êtres non visibles 133
Retour dans la hliaruga 135 Les autres cérémonies liées au cycle agricole dans la hharuga 135
Les hharuga ailleurs dans le Sud de Buton 136
La question de l’origine de la hharuga : le rôle du Sultanat et l’horizon austronésien 137
Tai « la mer » et la distinction hoci/kondalo 138
Kahocia et juste au-delà
139
La zone kakitoa 145
Les lieux de la côte (toponymie) 146
Hors de Buton : le large et les autres îles 154
L’orientation et la deixis absolue 155
I^es conséquences cognitives du système de deixis absolu 160
Chapitre 4 : Les rythmes 165
Le découpage du jour (alo) et le déplacement du soleil dans le ciel 166
Le ciel nocturne 170
La découverte du ciel butonais 171
Les récits relatifs aux étoiles et aux astérismes 181
Le passage des saisons et le ciel comme instrument de mesure du temps 189
La carte du ciel cia-cia dans son contexte austronésien 191
Les sources 193
Les usages du ciel nocturne et rinlluence de la latitude 201
Les astres comme repères pour la navigation 203
L’almanach 205
Exploration détaillée des différentes parties du ciel nocturne 207
Pariaina (Antarès) et son voisinage
208
Dans le voisinage d'Altaïret du Dauphin : Pogo et Wata 214
De Pégase à Persée (partie nord du ciel) et du Capricorne à Eridan (partie sud du ciel) 217 Dans la région des Pléiades. d’Aldébaran (avec les Hyades) et d’Orion : Hase/La Pala et
ses voisins 219
Dans les environs du Grand Chien : Katare Milatna et Jare Kantodhe 225
Dans la région de la Croix du Sud et du Centaure 228
Dans le voisinage de l’écliptique, dans la région du Lion, de la Vierge, de la Coupe et de la
Balance 232
Autour de la Grande Ourse 232
Dans la région du Bouvier, de la Couronne boréale, du Serpent et du Serpentaire 234 Les éléments structurels des cartes du ciel et leurs transformations 234
Les récurrences non spécifiques au monde austronésien 235
Les éléments structurels spécifiques au monde austronésien 237
Les transformations à l’oeuvre 240
Le rôle de la précession des équinoxes 242
Le cycle lunaire et le phénomène de la marée 245
Le cycle lunaire 245
Le phénomène de la marée 247
Le compas stellaire, l’orientation et la navigation 255
Des navigations, des bateaux et des vents 255
Une description de route 259
Les méthodes utilisées : cap. estime, pilotage 263
Déterminer et tenir un cap 263
L'estime 267
Repérer la terre 267
Un cas concret : en route vers Bonerate avec Ibrahim 268
Chapitre 5 : Les produits de la mer 271
Présentation succincte des techniques de pêche du Sud de Buton 272
La pêche à pied lors des marées de vives-eaux 273
Transpercer (les poissons et autres produits de la mer) 274
La pêche au poison 279
La pêche au filet 280
La pêche à la nasse 282
Les barrages sur le fond 283
Les agrégaleurs de poisson (roivpo) 284
Et encore quelques techniques de pêche 284
Introduction au débat ethnobiologique 285
Méthodologie 287
Une approche phénoménologique des connaissances relatives aux produits de la mer 288
Ma première sortie de pêche : pêche au filet pikadopai 289
La pêche à la ligne du baliste (pikaulu pogo) 290
Une nouvelle sortie de pêche : pikaulu sur le récif et le rapprochement des sortes de poissons 291 La pêche à pied nocturne sur le réc\i ipidhama) et le « poisson bourse » (papaci/pogo hhea) 291 La pêche de nuit pisosogo : sogo, tarapipi et hharu (marignans et beauelaires) 292 La pêche à la petite nasse kukulu et la relation avec les poissons 294
Les récits cuculano 294
Discussion 296
La classifîcation des produits de la mer en cia-cia et la question de son héritage
austronésien 299
Les royaumes et la question de la division écologique 299
Les autres niveaux non basiques (forme de vie et niveau intermédiaire) et le problème de
l'attribution du rang 302
Le cas de isa « poisson » 303
Les autres candidats au statut de « forme de vie » au sein de l'ensemble kadhadhi i tai (« les
animaux marins ») 305
Les candidats lexicalisés 306
Les catégories « cachées » 308
La question des niveaux (ou des rangs) 309
Les catégories de base : les niveaux générique et spécifique 313
Les herbes de la mer (ka ’awo i lai) 314
Les pierres de la mer (loko i tai) 316 Les animaux de la mer (kadhadhi i tai) autres que les poissons 317
Les crabes 317
Les coquillages 319
Les holothuries (ou concombres de mer) 324
Les autres produits de la mer non poisson 325
Isa, les poissons (y compris les mammifères marins)
329
La logique terminologique 329
Le processus de développement des poissons et la logique terminologique 336
Les autres regroupements au sein de isa 338
L'héritage austronésien du corpus de noms des produits de la mer et la dynamique à l’œuvre 341
Conclusion de la seconde partie 349
Troisième partie : Parcours de pêcheurs et tissage d’une société par l’activité de
pêche 351
Chapitre 6 : Parcours de pêcheurs 353
L’approche de l’apprentissage par les récits et par l’analyse des scènes de pêche 354
Les récits d'apprentissage et les discours associés 354
La participation à la pratique comme processus d'apprentissage 355
Des idées préconçues liées à l’apprentissage. 356
Le cadre des techniques 356
Le courant de l'apprentissage situé et l’apprentissage comme participation à la pratique 357
Les différentes formes de participation à la pratique 357
Les caractéristiques de l’appropriation de la pratique par la participation 367
Découvrir l’activité en y participant. 367
Le contexte de la pratique comme ressource pour l’action 370
Le rôle de l’expert et celui du novice 372
Le travail de l’habitude : le développement de facultés et la constitution d'un stock de
connaissances 373
La participation périphérique habituelle et l’acquisition de nouvelles facultés 373
L’élaboration progressive d'un stock de connaissances 374
La découverte d’une pratique totale et la construction d’un être-au-monde au sein d'une
communauté de pratique 381
Carrières de pêcheurs 388
De l'enfance à l’âge adulte 388
L’enfance : familiarisation avec le monde marin 388
Cheminements féminins 389
Cheminements masculins 389
La pêche commerciale et la dynamique à l'âge adulte 393
L'éventail des possibilités 393
Trajectoires d’individus 395
Chapitre 7 : Pêcher le requin et tisser la société 403
Les données et la logique de présentation 405
Le départ, le pande pale, la maison, le bateau et la transformation du bois 406
Le pale et son créateur, le pande pale 407
Le travail de transformation du bois 408
Les rites de construction de la maison 412
Les rites de construction des bateaux 421
Une mise en perspectives des rites 427
Les achats et les commerçants 433
Les équipages 434
Visite d’un chantier de construction de bateaux 441
Dans le détroit de Buton et en escale à Wawonii 446
La préparation de la palangre flottante 449
La pêche des appâts 450
Le travail de la palangre 451
La controverse 453
Au fil des jours 454
Des rencontres et des relations 459
Les papiers du bateau et les relations avec l’administration 462 La palangre brisée, le partage du risque et l’institution du kapiompit 465
La négociation de la valeur du bateau 466
Le principe de l’emprunt du bateau 468
Le caractère collectif de la responsabilité 469
La médiation des conflits 471
Le kapiompu et les relations au sein de l’équipage 473
Inquiétude, relation au requin et source de la bonne fortune 475
Retour vers Taliabu 480
Chez le bos 482
Le retour au village et le nettoyage du bateau 487
La division des parts chez le propriétaire 488
Conclusion 495
Conclusion générale 497
Le monde butonais ; des documents ethnographiques et linguistiques 499
Une analyse des processus à l’œuvre 504
Du monde butonais au monde austronésien 508 Une solution au débat entre relativistes et universalistes en anthropologie cognitive ?
511
Pour une anthropologie merleau-pontienne 514
Bibliographie 517
Annexes 543
Annexe 1: Les techniques de pêche et leur développement 545 Annexe 2: Modèle de fiche pour les techniques de pêche 689 Annexe 3: Liste des noms cia-cia pour les produits de la mer non poisson 695 Annexe 4: Liste des noms cia-cia pour les poissons (isa) 705 Annexe 5: Expédition de pêche au requin à la palangre flottante (pirawe) 731
Annexe 6: Cérémonie du lamba puse 755
Cartes
Carte 1. L’Indonésie (avec la localisation des principaux lieux mentionnés dans ce
travail)...11
Carte 2. Le Sud de Buton et les îles avoisinantes... 12
Carte 3. La zone linguistique cia-cia...12
Carte 4. Localisation des villages du Sud de Buton mentionnés dans ce travail... 14
Carte 5. Les lieux de la côte dans le Sud de Buton... 150
Carte 6. Localisation des cas austronésiens utilisés dans la comparaison des cartes du ciel... 201
Figures Figure 1. Carte et schéma présentant les principales subdivisions linguistiques au sein de la famille des langues austronésiennes (Source : Tryon, 1995)...24
Figure 2. Arbre phylogénétique des langues du groupe Muna-Buton proposé par van den Berg (2002)... 26
Figure 3. Les différents types de gréements et leurs relations selon Horridge (1986) 53 Figure 4. Schéma de l’hybridation de deux traditions nautiques selon Mahdi (1999) 55 Figure 5. Schémas présentant le fonctionnement du système d’ « etak » (Hutchins, 1995)... 60
Figure 6. Vue du village de Bahari et de la colline Wa Moose depuis la mer...107
Figure 7. Deixis en cia-cia en relation avec le couple tai/gunu... 112
Figure 8. Schéma de la localisation des bateaux dans le port... 117
Figure 9. Configuration des jardins et des cabanes hhobhoru...118
Figure 10. Un jardin sur la colline (gunu) et sa cabane {hhobhoru)... 118
Figure 11. Les responsables du sara en costume lors du repas marquant la fin de la cérémonie riapa (Bahari)... 133
Figure 12. Les zones vernaculaires du récif... 141
Figure 13. Deixis cia-cia au large (hors du cadre gimu/tai)... 156
Figure 14. Position relative de deux bateaux en mer... 157
Figure 15. Direction des différents lieux depuis Bahari... 158
Figure 16. Astres et astérismes vernaculaires à Bahari... 173
Figure 17. Astres et astérismes vernaculaires à Pogalampa... 174
Figure 18. Les constellations internationales... 175
Figure 19. Autour du Seorpion : Poriama et son voisinage (de gauche à droite :
eonstellations internationales, ciel de Bahari et ciel de Pogalampa)...212
Figure 20 : Autour de l’Aigle : Wata et Pogo (constellations internationales à gauche
et astérismes cia-cia à droite)... 215
Figure 21. Gusi « le Pot d’Eau » dans Cassiopée...218
Figure 22. Autour d’Orion et du Taureau ; Hase/Anano Pala et son voisinage (de haut en bas : cas de Bahari, cas de Pogalampa et constellations internationales)...220
Figure 23. Autour du Grand Chien ; Katare Milama et Jare Kantodhe (de gauche à droite : astérisme de Bahari, astérisme de Pogalampa et constellations internationales)...226
Figure 24; Autour de la Croix du sud : Kci’ana pusangkia et les Deux Jeunes Filles. ... 229
Figure 25. Points du compas en cia-cia et positions de lever et de coucher des principaux astérismes et étoiles du ciel vernaculaire...265
Figure 26. Scène de pêche pikawiilu... 358
Figure 27. Le fils cadet de La Serey accompagne son père dans le cadre d’une sortie de pêche pikabhosei...361
Figure 28. Deux enfants mettent en place une nasse katamhuni sur le récif... 362
Figure 29. Assemblage d’une nasse de pêche à Burangasi...363
Figure 30 Scène de fabrication de nasses kukulu à Bahari... 364
Figure 31. La Tasi accompagne son frère aîné pour pêcher pingkawowou...365
Figure 32. Une mère et sa fille pratiquant la pêche pikadhepe à Burangasi...366
Figure 33. Schémas de la porte {ka’anga) des nasses pentagonales... 368
Figure 34. Groupe d’enfants pratiquant la pêche pikacuhhela à l’extrémité du platier. ... 371
Figure 35. Schéma des différentes pièces constituant une nasse pentagonale... 377
Figure 36. Schéma de la pièce du « dos » (torokii) d’une nasse pentagonale identifiant les différents types de lattes qui servent à sa fabrication... 379
Figure 37. Maison en bois surélevée dans le Sud de Buton... 415
Tableaux Tableau 1. Comparaison entre les cadres de référence européen et océanien (micronésien) pour la navigation... 61
Tableau 2. Synthèse synoptique des principaux bateaux reconstruits et des traversées effectuées dans le cadre de l’archéologie expérimentale au sein de Faire austronésienne (y compris les traversées pré- et/ou non austronésiennes)... 63
Tableau 3. Exemples d’utilisation des déictiques cia-cia dans le cadre gunu/tai... 113
Tableau 4. Exemples d’utilisation de formes composées de déictiques cia-cia dans le
cadre gunu/tai... 113
Tableau 5. Usages des déictiques cia-cia depuis la maison de La Serey...114 Tableau 6. Deixis cia-cia dans le cadre de référence gunu/tai... 115 Tableau 7. Les verbes utilisés pour décrire le déplacement d’une pirogue à proximité
du rivage... 116 Tableau 8. Les zones vernaculaires du récif en cia-cia... 142 Tableau 9. Quelques exemples des informations fournies par les pêcheurs concernant
la profondeur à laquelle « vivent » les poissons... 146 Tableau 10. Les lieux de la côte sud de Buton...149 Tableau IL Quelques exemples d’informations fournies par les pêcheurs concernant
la localisation des différentes espèces de poissons...152 Tableau 12. Usages des verbes cia-cia pour différents lieux au sein de l’Archipel.. 158 Tableau 13. Usages des déictiques cia-cia pour différents lieux à Buton et au-delà. 158 Tableau 14. Découpage vernaculaire du jour... 168 Tableau 15. Les termes vernaculaires relatifs à la position du soleil dans le eiel...169 Tableau 16. Identification des astres et astérismes cia-cia... 179 Tableau 17. La modification de la déclinaison de quelques astres de premier plan du
ciel nocturne du fait du processus de précession des équinoxes...242 Tableau 18. La modification de l'ascension droite de quelques astres de premier plan
du ciel nocturne du fait du processus de précession des équinoxes...243 Tableau 19. La marée vernaculaire cia-cia... 251 Tableau 20. Périodisation mensuelle de la marée en cia-cia... 252 Tableau 21. Variations annuelles de la marée... 254 Tableau 22. Quelques types de nuages distingués en cia-cia... 268 Tableau 23. Les candidats au statut de forme de vie... 311 Tableau 24. Distinctions vernaculaires parmi les poulpes...326 Tableau 25. Distinctions des anémones de mer (rengke)... 328 Tableau 26. Correspondance entre les termes cia-cia et les termes reconstruits pour les
produits de la mer... 342 Tableau 27. Présentation succincte des groupes ethno-linguistiques pris en compte
pour la comparaison des termes vernaculaires relatifs aux produits de la mer. 343 Tableau 28. Correspondances entre les noms cia-cia pour les poissons et les noms
dans les langues voisines... 344 Tableau 29. Correspondances croisées pour les noms de poisson... 344 Tableau 30. Les différents types de lattes pour la construction des nasses
pentagonales... 378 Tableau 31. La composition des équipages de quatre inotoro de Bahari... 439 Tableau 32. La composition de l’équipage de deux motoro comprenant des personnes
issues de villages voisins de Bahari... 440
Tableau 33. Liste des achats effectués dans le cadre de l’expédition pirawe et déduits avant le partage des bénéfices...489 Tableau 34. Revenu total et part individuelle pour 25 campagnes de pêche au requin à
Bahari... 493
Tableau 35. Revenu du bateau de La Pende au cours d’une année... 494
Introduction
Le 6 mars 1521, une flottille de trois bâtiments avec à sa tête Fernand de Magellan mouille devant Guam, une des îles Mariannes, un archipel situé à l’est des Philippines. Ces hommes sont les premiers Européens à avoir parcouru d’un bout à l’autre le vaste Océan Pacifique. Cette traversée a duré plus de trois mois et, entre les côtes du sud du continent américain et les îles Mariannes, ils n’ont aperçu que deux îlots non peuplés. Au cours du quart de millénaire qui suit, les expéditions européennes dans le Pacifique se succèdent et conduisent à la « découverte » progressive des différentes îles constellant cet océan. Ainsi, l’Espagnol Alvarro de Mendana « découvre » les îles Salomon en 1567 puis les Marquises et Santa Cruz en 1595. Le Portugais Pedro Fernandez de Quiros « découvre » l’archipel des Nouvelles- Hébrides en 1605. Le Hollandais Abel Tasman « découvre » la Nouvelle-Zélande, Tonga et Fiji en 1642 tandis qu’un autre Hollandais, Jacob Roggeveen, « découvre » l’île de Pâques et Samoa en 1722. L’anglais Wallis « découvre » Tahiti en 1760 et, finalement, le célèbre navigateur anglais James Cook, après avoir parcouru et cartographié le Pacifique au cours de trois expéditions, « découvre » Hawai’i en 1778 - endroit où il trouvera d’ailleurs la mort l’année suivante.
Au cours de ces explorations, il apparaît de plus en plus clairement que les Européens ne sont pas les premiers à naviguer dans le Pacifique puisque les îles qu’ils
« découvrent » sont déjà peuplées. Les « indigènes » qui les habitent facilitent d’ailleurs le travail d’exploration et de cartographie en fournissant aux navigateurs européens des indications précieuses concernant la localisation des différentes îles. De leur côté, les Européens constatent assez rapidement des similarités entre les langues parlées par ces insulaires et pressentent ainsi l’existence d’un lien historique entre ces populations séparées pourtant par de vastes étendues marines. Ainsi, Tupia, F
« indigène » embarqué par Cook à Tahiti sert d’interprète avec les Maoris de Nouvelle-Zélande lors de sa première expédition dans le Pacifique ; leurs langues sont donc inter-compréhensibles. Plus tard, à l’île de Pâques, Cook se rend compte de la proximité linguistique de ses habitants avec ceux des îles de la Société visitées précédemment. Enfin, quand il arrive à Hawai’i, c’est le même constat :
« Burney was the first to call down to lhe men in the nearesl canoë : ‘Whal is the name of your island ?’ To his astonishment he was immediately told. The sailors then iried out words they had used frequently in New Zealand, the Society Islands and Easter Island, such as sweet potatoes, breadfruit, hogs and even different sorts of fish. Therc was little wonder among these Hawaiians that these visitors spoke their language. They had never heard any other language but their own. » (Hough 1995: 376)
Ces premières observations sont à la base de l’identification d’un ensemble
immense qui va de l'île de Madagascar à l’île de Pâques et à Hawai’i en passant pat-
Taiwan, les Philippines et l’Indonésie. Aucune autre famille linguistique n’était plus
répandue à la surface du globe avant l’expansion coloniale européenne. Cet ensemble est d’abord qualifié de « malayo-polynésien » puis d’« au.stronésien »'.
Les recherches ont permis de dépasser la simple constatation de similarités au sein de ce très vaste espace. La mise en évidence de l’ensemble austronésien comme entité historico-culturelle est avant tout l’œuvre des linguistes, sur la base de l’étude comparative des langues parlées au sein de cette zone. La confrontation de ces données avec celles provenant d’autres disciplines comme l’ethnographie, la génétique et l’archéologie a conduit à identifier avec une précision croissante la nature de l’héritage commun et à dessiner de manière détaillée les lignes de son développement historique. Pour les ethnologues, l’identification de cette entité constitue une invitation à dépas.ser les cadres comparatifs classiques - et institutionnels - limités trop souvent à des sous-ensembles au sein de cette large zone.
L’Océanie est ainsi généralement séparée de l’Asie du Sud-est tandis que Madagascar est habituellement rattachée à l’Afrique.
Mon travail s’inscrit dans le sillage de cette entreprise collective, initiée et
■Stimulée par les observations des navigateurs européens au temps des Grandes Découvertes. Pour ma part, j’aborde l’exploration du monde austronésien à partir d’une expérience ethnographique particulière, celle de la communauté linguistique cia-cia" dans le Sud de l’île de Buton\ Cette île, sept fois plus petite que la Belgique, est située au milieu de l’archipel indonésien, et plus précisément à quelques encablures de la pointe sud-est de la grande île de Sulawesi, connue anciennement sous le nom de Célèbes. Au sein de la famille linguistique austronésienne, le cia-cia est classé dans un groupe « Sulawesi » avec une centaine d’autres langues de la région.
Je me suis d’abord attaché à une description fouillée et à une analyse minutieuse des activités maritimes mi.ses en œuvre dans le Sud de Buton (la pêche surtout, mais aussi la navigation et la construction navale). Cela peut paraître fastidieux, mais il m’a paru es.sentiel d’ancrer mon travail dans une documentation ethnographique la plus détaillée possible. Solidement arrimé ainsi dans le concret pour éviter toute dérive, je me suis ensuite appliqué à inscrire les données locales dans le contexte immense de Paire indo-pacifique. Cette perspective comparative me permettra de contribuer à différents débats qui animent les spécialistes du monde austronésien, comme la façon de se repérer en haute mer, les caractéristiques des
' Dès 1706, Hadrianus Relandus inci en évidence la similarité entre la liste de vocabulaire polynésien de Le Maire (la seule disponible à l’époque, collectée un siècle plus tôt), le malais et la langue de Madagascar, devenant ainsi le premier « Austronésianiste » (Ross Clark, comm. pers.)
" Le « c » se prononce entre le « tch » et le « ts ».
’ Prononcer « Boutonne »
cartes du ciel ou les stratégies de pêche. En outre, cette approche à la fois ethnographique et comparative va me conduire, sur un plan beaucoup plus général, à aborder l’analyse des dynamiques à l’œuvre en me focalisant successivement sur l’individu, la communauté et l’activité. J’en arriverai ainsi à discuter à un niveau plus théorique de thématiques qui agitent l’anthropologie actuelle comme la transmission, l’apprentissage ou le développement de l’expertise.
L’émergence et la structuration du projet
Comment suis-je arrivé à choisir ce terrain ethnographique à Buton, cette thématique des activités maritimes et cette problématique de l’étude des processus ? Mon projet de recherche résulte d’une série d’intérêts personnels et d’une suite de hasards et de rencontres.
Dans le long cheminement qui m’a amené à cette thèse, la dimension austronésienne n’était pas présente dès l’origine ; elle constitue au contraire le dernier étage de son élaboration. Sa genè.se remonte à mon entrée à l’Université. A l’occasion d’une première année universitaire dans la fdière « Ingénieur commercial » de la prestigieuse Ecole de Commerce Solvay, je découvre l’existence d’une discipline séduisante, l’anthropologie. Un changement d’orientation et quatre années plus tard, je décroche mon diplôme dans cette discipline. Pourtant, à ce stade de mon parcours académique, je ressens un sentiment d’incomplétude : peut-on réellement affirmer être anthropologue si l’on n’a pas mené un véritable « terrain » ethnographique ? Ainsi, l’idée de combiner la réalisation de ce « rite de passage » avec ma passion pour la voile, la navigation et le monde maritime en général mûrit progressivement et débouche sur le désir de mener ma recherche au sein d’une communauté maritime.
Sur ces entrefaites, je trouve par hasard un livre destiné au grand public et intitulé « Le Dernier Empire de la Voile avec, en couverture, un superbe voilier de commerce (un « pinisi ») toutes voiles dehors. A la lecture de cet ouvrage, je découvre l’existence d’un gigantesque archipel, l’Indonésie, parcouru en tous sens par d’élégants bateaux de transport et de commerce construits en bois. Ce pays m’apparaît alors comme une sorte de paradis pour le navigateur amateur que je suis. Mais le livre remonte à 1977 ; recueillir des informations plus récentes s’impose. Aussi, j’écris à Christian Pelras, ethnologue français et spécialiste des Bugis - une des populations engagées dans ce commerce maritime - afin de lui faire part de mon projet. Il m’adresse une réponse enthousiaste et me reçoit chez lui, à Paris, quelques semaines plus tard. J’apprends ainsi que la motorisation de la flotte est quasiment achevée, bien que la voile reste un moyen de propulsion d’appoint. Il me .suggère alors d’orienter
'' (Jannel et Lontcho 1977)
plutôt mes recherches sur les Madurais ou les Butonais, qui pratiquent la navigation inter-insulaire comme les Bugis mais qui sont beaucoup plus mal connus.
Et c’est ainsi que, six mois plus tard, en 1997, je réalise un premier voyage exploratoire en Indonésie afin d’évaluer la situation du commerce maritime et d’opérer un choix entre Madura et Buton. Je commence par visiter les ports de la côte nord de Java et parcours ensuite le littoral madurais avant de revenir sur l’île de Java pour me rendre au port de Grésik, à quelques kilomètres de la seconde ville du pays, Surabaya. Le port de Grésik est rempli de bateaux de commerce « traditionnels » - par opposition aux cargos modernes en acier qui font escale dans le port voisin de Surabaya. Une demi-douzaine de voiliers d’un type traditionnel et d’une longueur légèrement inférieure à 15 mètres .sont ancrés devant une petite plage un peu à l’écart, tous bien alignés. Ce sont des sortes de « cutter » avec une proue en cul-de-poule et un gréement houari. Je profite du débarquement d’un des marins pour prendre contact et visiter le bord d’un de ces bateaux baptisé le Singapore. Les marins sont butonais et parlent une langue qu’ils appellent le « cia-cia ». Ils pratiquent le transport et le commerce maritime entre l’Est de l’Archipel”’ et l’île de Java sur ces bateaux appelés latnho. Ils prévoient d’appareiller dès le lendemain. L’occasion est presque trop belle.
Je leur demande s’il est possible de les accompagner jusqu’à Buton mais ma requête les laisse perplexes : pourquoi ne pas plutôt embarquer sur un ferry des lignes régulières de la compagnie nationale, la PELNI - Pelayaran Nasional Indonesia - à la fois « plus confortable et plus rapide » argumentent-ils avec raison. Mais ils finissent par accepter et, le soir suivant, mon sac .sur le dos, je profite de l’obscurité pour pénétrer discrètement dans le port afin d’éviter toute formalité administrative et embarque sur le Singapore. Le lendemain à l’aube, nous larguons les amarres, cap sur l’île de Buton en longeant les côtes des Petites Iles de la Sonde : Bali, Lombok, Sumbawa et Llorès (voir Vermonden 1999 pour un récit détaillé de cette navigation).
Quinze jours plus tard, le 9 août 1997, au terme d’une navigation de près de 1000 milles nautiques (environ 1800 kilomètres), la côte sud de l’île de Buton, plongée dans la douce lumière de l’aube, se dessine devant moi. Après avoir franchi le détroit de Masiri, je découvre à tribord la côte vallonnée de l’île de Buton et, à bâbord, les îles de Siompu et de Kadatua. L’eau est calme et limpide sous la coque du bateau.
Quelques heures plus tard, le Singapore jeUe l’ancre dans une baie au milieu d’autres bateaux de commerce avec, devant nous, la ville de Baubau, chef-lieu du district^ de Buton et ancien centre du Sultanat du même nom. L’activité de transport et de commerce maritime est concentrée dans la partie sud de l’île, au sein de la zone linguistique cia-cia. J’y visite rapidement quelques villages et constate que l’activité
' .le désigne par Archipel (avec un « A » maju.scule) l'archipel indonésien.
^ « Kabupalen » en indonésien.
de navigation inter-insulaire y est encore intense. Après l’expérience du voyage à bord du Singapore, ceci conforte mon choix : je mènerai mon terrain ethnographique ici, parmi ces communautés maritimes.
Revenu en Belgique, je soumets une version préliminaire de mon projet à Pierre de Maret qui, de façon inattendue, fait le lien avec son propre intérêt pour l’histoire des bananes. En effet, grâce au travail d’Edmond De Langhe avec lequel il collabore, il semble que le centre de diffusion originel de la banane se trouve dans cette zone archipélagique du sud-est asiatique et ils ont établi une série de parallèles entre sa diffusion et celle des langues austronésiennes (De Langhe et de Maret 1999).
C’est ainsi que s’ajoute la perspective austronésienne à mon projet d’ethnographie des activités maritimes à Buton. Si la combinaison d’une dimension très locale et technique avec une dimension plus globale et historique est un élément majeur et très original de ma démarche, elle en a aussi décuplé la difficulté.
Au moment de partir sur le terrain, la manière de combiner cette double perspective est encore floue. Trois ans plus tard, au terme d’une enquête ethnographique de 24 mois à Buton et de séjours de recherches bibliographiques dans les meilleures bibliothèques universitaires de la région (National University of Singapore et Australian National University), je me retrouve dans un bureau du Centre d’Anthropologie Culturelle à l’Université Libre à Bruxelles avec, d’une part, des cahiers de notes ethnographiques, des dizaines de fiches relatives aux techniques de pêche, des listes de mots vernaculaires pour les produits de la mer et les astres avec leur identification ainsi que des dizaines d’heures de vidéos et, d’autre part, une imposante bibliographie concernant le monde austronésien. A ce stade, mon questionnement est double ; comment exploiter au mieux les « données » résultant de la démarche ethnographique et comment combiner l’approche ethnographique et la dimension austronésienne.
Commençons par la première interrogation. Au retour du terrain d’enquête, tout ethnographe se pose nécessairement la question de l’écriture ethnographique. 11 s’agit d’être suffisamment créatif pour trouver une logique de présentation originale des données. En effet, la .solution monographique sous la forme du classement des données dans des tiroirs préconçus (e.g. religion, politique, économique) est désormais tombée en désuétude, et ceci au plus grand bénéfice de la di.scipline.
L’expérimentation en matière d’écriture ethnographique n’est d’ailleurs pas récente. 11 suffit de mentionner ici - à propos déjà des mers australes - l’originalité d’une des oeuvres fondatrices de la discipline, « Les Argonautes du Pacifique Occidental » de Malinowski, structurée selon la « kula », une activité cérémonielle d’échanges inter
insulaires. Parallèlement, et peut-être plus fondamentalement, se pose la question de
l’exploitation optimale de la méthode de l’observation participante ou, en d’autres
termes, la question de la transformation de l’expérience vécue en connaissance. En effet, dans les mois qui ont suivi mon retour de Buton, l’idée que l’élément principal du terrain n’était pas forcément dans les données elles-mêmes s’est progressivement installée jusqu’à se transformer en une solide conviction. S’il s’agissait uniquement de « récolter des données », pourquoi déployer tant d’efforts, pourquoi participer aux activités locales, pourquoi apprendre la langue vernaculaire ? Il me semblait plutôt que l’intérêt de l’observation participante résidait dans la transformation du monde perçu qui accompagne le déroulement de l’enquête.
L’autre questionnement qui continuait de me préoccuper concernait l’intégration de la dimension austronésienne : comment utiliser l’ethnographie pour reconstruire le passé austronésien ? Dans la lignée des approches diffusionni.stes. J’ai exploré dans un premier temps la piste de l’approche comparative de la fabrication des pirogues monoxyles avec pour ambition la reconstmction de séquences de développement et leur distribution. Je me suis rapidement rendu compte du caractère illusoire d’un tel projet - qui m’apparaît même un peu naïf aujourd’hui. Il s’agissait dès lors de trouver d’autres manières de construire un dialogue entre une expérience ethnographique localisée et son vaste contexte austronésien.
Habité par ces deux questions méthodologiques, j’ai cherché des solutions en me lançant dans une vaste exploration théorique, sans me limiter au cadre strict de ma discipline originelle. Au départ, mes références étaient plutôt classiques, principalement la technologie culturelle et l’anthropologie cognitive. L’anthropologie étant une discipline aux frontières floues et poreuses, j’ai regardé sans craintes du côté des disciplines voisines ; sociologie, ergonomie, philosophie et psychologie. Ce détour m’a fourni les outils et les orientations nécessaires pour élaborer des réponses aux questions qui m’obsédaient. Comme on va le voir, la combinaison entre cette longue quête théorique et cette minutieuse enquête ethnographique me permet de contribuer à la fois au travail de reconstruction du monde austronésien mais aussi, je crois, au développement théorique et méthodologique de l’anthropologie en général et de l’anthropologie cognitive en particulier.
La démarche méthodologique et la problématique
A mes yeux, l’intérêt majeur de l’approche ethnographique réside dans l’accès
privilégié qu’elle offre à l’exploration des différents processus à l’œuvre au sein de
communautés. Dans ce travail, je m’intéresse plus particulièrement au processus
d’apprentissage et à celui du développement d’activités. Concernant l’apprentissage,
la méthode ethnographique permet de ne pas se limiter au discours des acteurs en
s’intéressant plus directement au déroulement des pratiques elles-mêmes dans leur
contexte réeP. De plus, au-delà de l’observation, la participation fournit un accès supplémentaire au processus à l’œuvre. En effet, en s'établissant dans une communauté, l’ethnographe se plonge dans un monde nouveau. En partageant la vie locale et en s’appropriant la langue vernaculaire, le chercheur se transforme et s’installe progressivement dans le monde local. Il s’agit alors de suivre la voie ouverte par la phénoménologie afin d’exploiter cette métamorphose vécue et ressentie pour la convertir en connaissance. Cette approche méthodologique exploite pleinement la spécifité de la démarche ethnographique et permet d’articuler deux dynamiques distinctes mais complémentaires ; le processus d’apprentissage au fil des générations d’une part et le processus de développement historique sur le long terme d’autre part.
Concernant le développement d’activités, l’enquête ethnographique se singularise par un accès à l’ensemble des aspects de l’activité telle qu’elle se présente concrètement à l’observateur sur le terrain. L’analyse que je propose ici ne consiste pas à classer les éléments qui apparaissent au fil de l’observation dans des catégories préconçues mais plutôt, dans le sillage de Bruno Latour, à construire un récit afin de faire apparaître le réseau socio-technique lié à l’activité sans craindre de transgresser nos frontières conceptuelles habituelles (technique / société, économie / politique / religion, etc.).
Ainsi, dans ce travail, je mets en évidence et j’analyse de manière minutieuse les différents processus à l’œuvre liés aux activités de pêche dans le cadre d’une communauté côtière du Sud de Buton : transformation progressive du monde perçu, dynamiques au sein des communautés de pratique et mise en place d’une nouvelle activité de pêche. L’examen de l’ensemble de ces processus et de leur enchevêtrement au sein d’une même communauté constitue une première originalité de ma démarche.
Celle-ci est enrichie, tout au long de cette thèse, par la mise en perspective du cas butonais dans son contexte d’émergence historique, le monde austronésien.
L’approche comparative permet d’identifier, au niveau du monde local, les éléments qui relèvent de cet héritage. Cela conduit à donner du relief ou, si l’on préfère, une épaisseur au présent ethnographique : à travers les récurrences se dessinent progressivement les contours de l’héritage historique sur le long terme. Sans cette confrontation synoptique, ce legs passe inaperçu. Par cette mise en perspective, je contribue aussi au mouvement de reconfiguration des frontières comparatives évoqué plus haut, en reliant les mondes du Sud-est asiatique insulaire et de l’Océanie.
En retour, cette étude participe de plusieurs manières au travail de reconstruction de l’ensemble austronésien. Premièrement, elle apporte une série de données inédites (ethnographiques et linguistiques) concernant une région restée peu documentée. Par ailleurs, ces données concernent un domaine particulièrement
’’ Dans le sens de « non articinel ».