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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository
Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Anyenyola-Welo, I. (1975). Le prophétisme africain et son développement au Zaïre: cas de l'Eglise kimbanguiste et de la Communauté apostolique: essai d'analyse sociologique de leur évolution dans la sous-région de Lubumbashi (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des sciences sociales, politiques et économiques, Bruxelles.
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UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES
Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Economiques Section des Sciences Sociales
LE PROPHETISME AFRICAIN ET
SON DEVELOPPEMENT AU ZAÏRE
Cas de l’Eglise kimbanguiste et de la Communauté apostolique Essai d’analyse sociologique de leur évolution
dans
la sous-région de Lubumbashi.
TOME I
Directeur : Monsieur ie Professeur Eric FOLLET
Dissertation présentée pour l’obtention du grade de Docteur en Sciences Sociaies
par
ANYENYOLA - WELO
Année académique 1974-1975.
UNIVERSITE LIBRE Æ BRUXELLES
Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Economiques Section des Sciences Sociales
LE PROPHETISME AFRICAIN ET SON DEVELOPPEMENT AU ZAÏRE
Cas de l^Eglise kimbanguiste et de la Communauté apostolique Essai d^analyse seciologique de leur évolution dans la
sous-région de Luburabashi.
Directeur : Monsieur le Professeur Eric FOLLET Dissertation présentée pour l’obtention
du grade de Docteur en Sciences Sociales par
ANÏENYOLA-- WELO Année académique 1974-1975•
I
%
AVANT - PROPOS
Au seuil de cette étude, nous nous devons de >émDigner notre profonde gratitude a Monsieur le Professeur Eric POLLET, Directeur de notre thèse. Il nous a suivi de très près tou*;, au long de l’élaboration de ce travail. Nous le remercions de tout coeur.
Nous remercions aussi Monsieur le Professeur Luc de HEUSCH, membre de notre jury. Grâce à ses conseils avisés, à ses encouragements et à son soutien moral, nous avons pu mener à bien t’eûtes nos recherches.
Nos remerciements vont également à Madame A. DORSINFANG, à Messieurs J. MORSA et J. P. HARROY, tous Professeurs et membres de notre jury, qui nous ont assuré de leur aide et d’un soutien constant dans la rédaction de la présente dissertation.
Néus avons contracté une lourde dette au Conseil Exécutif National et à son Chef, le Citoyen MOBUTU SESE SEKO, Président de la République du Zaïre, aux autorités académiques du Campus universitaire de Lubumbashi et aux responsables belges de 1’Administration Générale de la Coopération au Développement pour leur soutien tant moral
que matériel.
Enfin, nous remercions très sincèrement tous ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à l’élaboration de ce travail.
Nos pensées vont particulièrement à tous les dirigeants, tant régionaux que nationaux, des mouvements religieux étudiés, qui se sont prêtés à toutes nos investigations.
Il serait ingrat si nous ne^^S^iSÇèîQPJ pas, pour finir, toute notre famille pour de nombreux sacrifices consentis tout au
l*ng dr nos recherches, pour ses encouragements et pour son soutien constant.
Bruxelles, septembre 1974*
r O r ri A
^ ù O t J
II
TABLE DES MTIEIIES
Fages
INTRODUCTION 1
Problématique du sujet 1
Objet de l’étude 5
Sources de documentation 11
Méthodes et techniques d’approche 14
Subdivision du travail 17
PARTIE I ; HISTORIQUE. 18
Chapitre I : Origine et extension des
mouvements 18
& 1 - Le Kimbanguisme 18
& 2 - L’ "Apostolic Church of
Africa" 46
Chapitre II ; Introduction et implantation
des mouvements à Elisabethville 54 NOTE INTRODUCTIVE : Le contexte
socio-politique du Katanga 54
& 1 - Le Kijubanguisme 64
& 2 - L’ "Ipostolic Church of
Africa" 73
C ONCLUSIONS PARTlELLES. 78
PARTIE II : ENQUETE. 81
NOTE INTRODUCTIVE : La structure administra
tive et démographique de Lubumbashi 81
Chapitre I ; Organisation des mouvements 84
& 1 - Structure démographique 85 1. Nombre des fidèles
recensés 85
2. Catégories sociales des
fidèles 93
3. Répartition géographique
des fidèles 103
& 2 - Spiritualité et rituel 109
1. Doctrine 109
2. Syncrétisme religieux 118
3. Clergé 134
4. Modes de propagation 180 5. Motifs de conversion 182 8e. 3 - Activités non religieuses
et dynamisme 199
1. E.J.C.S.K. 201
a. Activités administratives 210 b. Ressources matérielles 214 c. Relations extérieures 215
2. C.A.A.ZA. 217
a. Activités administratives 221 b. Ressources matérielles 222 c. Relations extérieures 223
Chapitre II ; Conflits internes et scissions 226
& 1 - E.J.C.S.K. 228
& 2 - C.A.A.ZA. 236
CONCLUSIONS GENERALES 242
BIBLIOGRAPHIE 255
IV
ANNEXES I - Aires d’extension des mouvements au Zaïre.
II - Liste provisoire des mouvements religieux africains recensés à Lubumbashi en
1967-68 et en 1971-72.
III - Extrait de la Constitution zaïroise relatif à l’exercice des cultes.
IV - Statuts des mouvements étudiés.
V - Organigramme sous-régional de l’E.J.C.S.K.
VI - Autobiographies de principaux dirigeants des mouvements étudiés.
VII - Prières quotidiennes et catéchisme kimbanguistes.
VIII - Chants religieux des mouvements.
IX - Quelques photos-souvenirs (hors texte).
+ + +
+
V.
LISTE . DES ABEE7IATI0NS
ABâKO : Alliance des Bakongo (ex-Association des Bakongo pour l’unification, la conservation et l’expansion de la langue kikongo).
A.G.P. : Agence congolaise de Presse.
Art. : Article.
ATCAR : Association des Tshokwe du Congo, de l’Angola et de la Rhodésie.
A. ZA.P.: Agence Zaïre Presse.
BALUBaKAT ; Association des Baluba du Katanga.
B. G. K. ; Bas-Congo au Ka tanga (Cherait de fer du)
B. E. K. : Bureau national ce l’Enseignement Kimbanguiste C. a.A.ZA. s Communauté Apostclique .Africaine au Zaïre.
C.E.P.S.E. (ex-C.E.P.S.I.) : Centre d’Exécution des Programmes Sociaux et Economiques.
C.E.P.S.I. : Centre d’Etude ces Problèmes Sociaux Indigènes.
Cf. ; Confer (comparez, rapprochez) cit. J Cité
CONAKAT : Confédération ces Associations tribales du Katanga.
COURAE ; Courrier d’Afrique.
C.R.I.S.P. ; Centre de Recherche et d’information Socio-Politique.
C. S. K. : Comité Spécial du Katanga.
E. J.G.S.K. : Eglise de Jésus-Christ sur la terre par le prophète Simon KE''iBAJi’GU.
F. : Féminin Fe.: Femme
FEDEKA : Fédération de? Associations des Ressortissants (de la province) du Xasaï.
Fi ; Fille Ga : Garçon
GECAMINES : Générale des Carrières et Mines du Zaïre.
Ho ; Homme
K.D.L. i Kinshasa-Dilolo- Lubumbashi (Chemins de fer) Loc. ; Loco (à l’endroit)
h. : Masculin
Op. i Opene (dans l’ouvrage)
VI
• 99 / 9 99
U. Col. ; Union pour la colonisation.
U. J. K. : Union de la Jeunesse Kimbanguiste.
U.M.H.K. : Union Minière du Haut-Katanga.
++
++ + ++
VII.
LISTE DES NOUVELLES APPELLATIONS.
Appellations anciennes Albert (Gonunune)
Albertville Bakwanga Banningville Banzyville Baudouinville Camp Major Massart Camp Saint Eloi Camp Saint Guillaume Camp Simonet
Centre extra-coutumier Commune
Congo
Coquilhatville Costermansville District
Elisabethville
Appellations nouvelles (l) Kamalondo (Zone de)
Kalemie Mbuji - mayi Bandundu
Mobay - Mbongo Moba
Camp Major Vangu Camp Lupopo Camp Kawaya Camp Mutorabo Cité
Zone Zaïre Mbandakq Bukavu Sous-régton Lubumbashl
(l) Sources : "Dans le cadre de l’authenticité, nouvell,es appellations en République du Zaïre", voir courrier Africain du C.R.I.S.P., Bruxelles, T.A., n°® 133 - 134, du 20 mars 1972, 37 pages ; Ordonnances-lois n° 66-564 du 3 octobre 1966 et n° 71-006 du
20 o29obcèobre 1971, in Moniteur congolais n® 22 du 1er décembre 1966, p. 815 et in Moniteur zaïrois n° 2 du 15 janvier 1972, pp. 39-42.
l/lll
Jadotville Likasi
Katanga Shaba
Kenya ( G onanune )
Xongo central (ex-Bas-Congo)
Nyashi (Zone) Bas-Zaïre
Lac Léopold II Lac Maindombe
Léopoldville Kinshasa
Luluabourg Kananga
Nouvelle Anvers Mankanza
Paulis Isiro
Police Gendarmerie
Ponthierville Ubundu
Port-Francqui Port Ilebo
Province
Province Orientale
Région Haut-Zaïre
Secteur ou Chefferie Collectivité locale
Sentery Lubao
Stanley-Pool Pool Malebo
S tanleyville Tabacongo
Kisangani Tabazaïre
Territoire Zone
Thysville
Union Minière du Hau1>-Katanga
Mbanza-Ngungu
Générale des Carrières et Mines du Zaïre
Village Localité
Journaïuc et Périodiaues (6 mars 1972) 1. Quotidiens.
Le Courrier d’Afrique Elima
La Dépêche
L’Essor du Zaïre (ex-Essor du Congo)
Mwanga Taïfa
L’Etoile Nyoto
• • • •
• • / • • •
U .
Le Progrès Le Renouveau
La Tribune Africaine
Salongo Monano Elombe
2. Périodiques
Agence Congolaise de Presse
Présence (ex-Présence congolaise) La Renaissance
La Voix du Shaba (ex- La Voix du Ka tanga) Zaïre
Agence Zaïre Presse Epanza
Tabalayi
Ukweli Zaïre
++
++++
X*
LISTE DES TABLEAUX
_________________________ Pages
I. Statistiques démographiques (Nationaux) de
1972 pour la sous-région de Lubumbashi. 83 II. Statistiques démographiques (Etrangers) de
1972 pour la sous-région de Lubumbashi. 84 III. Effectifs de l^E.J.C.S.K. pour la sous-
région de Lubumbashi de 1969 à 1973 diaprés
les archives du mouvement. 88
IV. Effectifs de la G.A.A.ZA. pour la sous-région de Lubumbashi entre 1971 et 1972 d’après les
archives du mouvement. 90
V. Catégories sociales des lümbanguistes. 96 VI. Catégories sociales des "Bapostolo". 100 VII. Répartition des Kimbanguistes dans la
sous-région de Lubumbashi en 1972 d’après
les archives du mouvement. 103
VIII. Répartition des Kimbanguistes dans la sous-région de Lubumbashi en 1972 d’après
notre recensement de juin 1972. 104 IX. Répartition des "Bapostolo" dans la
sous-région de Lubumbashi en 1972 d’après
notre recensement de juin 1972. 107 X. Cadre des références et des réinterprétations
des éléments religieux adoptés dans les
mouvements étudiés. 128
XI. Religions antérieures des Kimbanguistes
"échantillonnés" 137
XII. Religions antérieures des "Bapostolo"
"échantillonnés" 155
\
XJJI- Motifri de converoion exprimés par écrit par les Kimhrmguistes ."échantillonnés".
XIV. Ibtifs de conversion exprimés oralement par les Kimbanguistes "échantillonnés".
XV. Motiffde conversion exprimés par écrit par les "Bapostolo" "échantillonnés".
irVI. Motifs de conversio.n exprimés verbalement par les "Bapostolo" "échantillonnés".
X'éll. Statistiques de divorces entre 1%0 et 1970 à, Lubumbashi.
- 1 -
INTRODUGT ION
PRQBLENulTIQUE DU SUJET.
Au cours de l’année académique 1966-67, alors que nous cher
chions un sujet de mémoire de seconde Licence en Sociologie à l’Université Officielle du Congo à Lubumbashi (l), le thème "Prolifération des associa
tions religieuses au Congo" y fit l’objet du séminaire organisé par le professeur Bernard GUY, alors titulaire du cours de Dynamique sociale.
Le problème était brûlant. Et l’on en cherchait déjà des causes. En 1966, en effet, en vue de l’élaboration future d’une Sociologie africaine en général et d’une Sociologie religieuse en particulier, quelques observa
teurs avaient déjà entamé des recherches dans ce domaine.
(l) A la suite de la création, par l’ordonnance présidentielle n° 71-075 du 6 août 1971 modifiée par l’ordonnance-loi n° 72-002 du 12 janvier 1972, de l’Université Nationale du Zaïre, en abrégé U.NA.ZA., les
trois Universités nationales, à savoir l’Université (catholique) de Lovanium, l’Université Officielle du Congo et l’Université Libre du Congo ont été supprimées et remplacées respectivement par les actuels Campus universitaires de Kinshasa, de Lubumbashi et de Kisangani con
trôlés directement par un Rectorat dont le siège est fixé à Kinshasa (Cf. Moniteur zaïrois n° 3, du 1er février 1972, pp. 7-8, et celui, n° 4, du 15 février 1972, pp. 3-12). En ce qui concerne les nouvelles appellations, voir supra notre liste ad hoc.
En collaboration avec le professeur précité, A. LAiNiZAS, par exemple, publia un essai d^analyse sociologique d’une "église" africaine indépendante implantée à Kinshasa (l). Dans cet article, les auteurs abor
dèrent le problème de l’impact de ce milieu urbain zaïrois sur les attitu
des des fidèles de l’église considérée et le problème de la scission opé
rée au sein de l’église. Plus tard encore, le phénomène fut clairement exposé, en même temps que sa signification et son origine furent élucidées en partie (2). Toutefois, on se contentait encore, faute de données com
plètes et diversifiées, de descriptions assez sommaires.
En 1966, nous avons donc commencé à nous intéresser aux pro
blèmes religieux. Mais le terrain était sûrement vaste et complexe. C’est pourquoi, nous avons dû nous poser au préalable un certain nombre des
questions ; Quelle église africaine faut-il étudier ? Comment et où l’étu
dier au Congo (Zaïre) ?
Deux éléments nous aidèrent cependant à y répondre. Primo, la renommée dont jouissaient partout au Zaïre les fidèles de l’Eglise aposto
lique ("Apostolic Church of Africa"), dont les manifestations cultuelles sabbatiques attiraient plus d’un curieux, et celle des Kimbanguistes (fidèles de l’Eglise kimbanguiste dont il sera question plus loin) dont les écoles attiraient, chaque a'nnée, une foule de garçons et de filles.
Secundo, le fait qu’habitant la ville de Lubumbashi,
(1) Voir Genève-Afrique. vol. V, n° 2, 1966, pp. 189-216 ; le titre de l’article est "Les fidèles d’une église au Congo". Il s’agit des
"Apôtres", fidèles de l’"Apostolic Church of .âfrica", dont il sera également question plus loin. Par église il convient d’entendre ici, dans son sens large, une communauté de croyants.
(2) Dans le cadre général du Zaïre, Bernard GUY fut le premier à le faire concrètement dans son article intitulé "Diversité des nouvelles
églises congolaises", Paris, Cahiers d’Etudes Africaines, vol. X, n° 38, 1970, pp. 203-227.
-
3
-où aucune recherche, dans Qe domaine, n'avait jamais été entreorise, nous aurions éprouvé peu de diificultes à atteindre nos éventuels enquêtés et à nouer avec eux des contacts fréquents et durables. Le choix du sujet et du champ d^investigation pour notre mémoire était définitivement fait.
En 1967, ce fut le début de nos recherches. Au fur et à mesure que nos observations s'intensifiaient et se concrétisaient, nous parvenions à discerner les divers problèmes que posait, sur le terrain- choisi, l’organisation des grouoes socJ.aux à étudier. Le problème de
"leadership" attira particulièrement notre attention, et il fut analysé dans notre mémoire (l).
C’était une étude générale relative au type et à l’ordi-e hiérarchique de l'autorité exercée au sein des églises africaines
indépendantes bien connues à l’époque (notamment le Kitawala, l’African Apostolic Ghurch et le Kinbariguisme). néanmoins, dans
le cadre fort limité du mémoire, nous n’avons pu aborder d’une manière apjrofondie de sérieux problèmes qui s’y posaient. Ce n’était donc
lour nous qu’un point de départ pour des recherches ultérieures.
En 1963, année au cours de laquelle nous terminions nos études universitaires, nous avons fait à Lubumbashi une constatation importante, qui devait nous permettre, dans la suite, de mieux préciser notre sujet d’étude. La voici : même les dirigeants de ces églises africaines ne vivaient pas et ne vivent toujours pas isolément, à l’instar du clergé catholique par exemple, dans des endroits spécifi
ques (paroisses, couvents, etc.), mais ils côtoient Journellement en ville, où ils habitent, d’autres citadins appartenant ou non à d’autres religions. A tel point qu’il n’y a pratiquement pas de barrières entre eux et d’autres citadins. Ainsi les uns et les autres vivent côte à côte, dépendent du même pouvoir temporel (Etat zaïrois) et doivent remplir les mêmes obligations civiques dans une seule et même société.
(1) ANYEWYULa (J. 0.), "ueadership dans les mouvements prophétiques de la ville de Lubumbashi", Mémoire de Licence en Sociologie, Lubumbashi, CEPSI. n° 83, décembre 1966, pp. 23-34.
- 4 -
Dès lors, on comorend aisoment combien ces adeptes sont constamment exposés aussi bien aux forces internes, émanant de leur in
teraction, qu’aux forces externes exercées sur eux par la société globale (Zaïre ou Lubumbashi) en mutation constante, parce qu’influencée en quel
que sorte par des pays "développés", dont elle subit constamment des pressions économiques et politiques. Ils sont donc condamnés à subir les inflexions et les pressions incessantes de la société dans laquelle ils sont intégrés. C’est la démonstration même du postulat sociologique selon lequel "la vie des sociétés religieuses comme leurs structures dé
pend des mouvements de la société profane, parce qu’elle subit les in
flexions qui résultent du régime légal" (l).
Ainsi nous avons pu constater à Lubumbashi que les événe
ments du Congo (Zaïre) des années 1959-o5 avaient influé sur l’organisa
tion des églises africaines indépendantes, en favorisant en leur sein des dissensions entre leurs fidèles des familles, des régions et des options politiques différentes (2). Par exemple, en raison de la guerre Lulua-Baluba au Kasaï (1959-60) et de la sécession katangaise
(1960-63), de nombreux "apôtres" Lulua se séparèrent de leurs confrères Baluba ou plusieurs "apôtres et Kimbanguistes du Kasaï de leiars con
frères du Katanga (Shaba), et fondèrent des nouvelles associations reli
gieuses. Il y avait donc dans cette ville, pendant cette période d’in
stabilité politique du Congo, un important éclatement des églises afri
caines existantes et l’apparition de nombreuses associations religieuses, dissidentes et autonomes.
Cette constatation nous a incité à nous poser des questions suivantes : Ces multiples groupements sont-ils religieux ? (3). Où, quand et comment sont-ils nés ? Comment s’organisent-ils actuellement à Lubumbashi ? Pourquoi y a-t-il tant de tensions et de scissions en leur sein ? Quels rapports y a-t-il enfin entre eux et l’Etat, d’une
(1) LEBRaS (Gabriel), in Traité de Sociolofrie de Georges GURVITGH, Paris, P.U.F., tome 2, 3èrae édition, 196o, p. 85.
(2) Il est à noter que le Zaïre a accédé à son indépendance le 30 juin I960.
(3) Ici, nous considérons la religion comme "lien spécial établi entre l’homme et son Créateur". D’où notre question de savoir si les membres de ces groupements entretiennent, de façon organisée, des des rapports particuliers avec Dieu.
-
5
-part, et les religions chrétiennes et autres d’autre part ? Par là nous avons posé successivement les problèmes de leur nature, de leur genèse, de leur niveau d’évolution et celui des conséquences de cette dernière dans le milieu considéré. Telle est en somme la problématique■de notre sujet. Et la présente étude constitue justement une modeste contribution à la recherche des réponses à ces questions.
OBJET DE L’ETUDE.
Notre objectif consistera à étudier l’évolution sociologique de deux "prophétismes" africains, en l’occurrence l’"Eglise de Jésus- Christ sur la terre par le prophète Simon Kimbangu", en abrégé E.J.C.S.K., et la "Communauté Apostolique Africaine au Zaïre" ou C.A.a.ZA., à
Lubumbashi, chef-lieu de la région zaïroise du Shaba. Cette évolution ne pourra être comprise que par une analyse des facteurs qui en ont été à la base. C’est pourquoi, notre analyse de la genèse de ces "prophé
tismes" s’avérera indispensable. C’est seulement par un examen atten
tif de leurs milieux d’origine et de l’époque à laquelle ils sont nés que l’on pourra bien les comprendre. Il sera intéressant à ce titre de préciser quel a été le rôle de la colonisation dans l’origine et l’extension de ces 'ohénomènes.
Ayant à décrire une évolution, nous essayerons d’en établir les différentes phases, en même temps qu’il nous faudra expliquer pour
quoi une telle évolution s’est produite. Pour le cas qui nous occupe, nous remonterons à la période précoloniale en vue d’y chercher tous les éléments d’explication possibles. Ensuite, nous nous attarderons un peu sur la période coloniale, en raison de son importance capitale, pour aboutir à l’actuelle période post-coloniale. Enfin, nous limite
rons cette évolution à Lubumbashi dans le cadre de l’évolution générale du Zaïre. Là, nous examinerons le plus près possible la structure et le fonctionnement de ces "prophétismes", ainsi que les problèmes qu’ils s’efforcent de résoudre actuellement. Ainsi allons-nous examiner, par exemple, leur rôle substitutif à celui des familles de leurs membres dans le cadre de leurs efforts constants de cohésion et d’entraide face au relâchement progressif de la solidarité coutumière.
I
Il est bon de souligner au passage que nous n’entendons pas étudier ces "mouvements" à Lubumbashi comme des groupes isolés, mais plutôt comme des cellules sous-régionales. De mime, et nous avons eu l’occasion de le faire remarquer plus haut, nous étudions leurs fidèles en tant qu’originaires de diverses régions, influencés par de multiples liens socio-culturels et intégrés dans des ensembles urbains, ne vivant donc pas isolés du monde profane. Nous les étudions donc, dans cette ville, comme des "mouvements" importés au même titre que les religions chrétiennes, c’est-à-dire en dehors de leurs milieux d’origine.
La précision s’impose par ailleurs en ce qui concerne la signification des termes "prophétisme", "mouvement" et "développement".
Pour nous, le prophétisme peut se définir simplement comme une manifestation religieuse caractérisée par une intervention d’un
"Messager divin" (le prophète) qui annonce un ordre nouveau. Un mouve
ment prophétique peut donc se définir, dans cette optique, comme un courant religieiuc amorcé par ce personnage providentiel par suite des visions ou des songes. Une fois la révélation divine comprise et ac
ceptée par ses adeptes, il se forme généralement un groupe religieux ayant pour but de faire connaître au monde la ou les vérités révélées au pro
phète. C’est dire que le terme mouvement signifie ici à la fois courant et groupe, selon que l’on se place au niveau idéologique et sociologique.
Tout au long de ce travail, nous l’utiliserons surtout dans son dernier sens. Nous l’avons préféré à tout autre terme de nature à nous faire dévier ou à nous tenter de porter un quelconque jugement de valeur.
En employant enfin le mot développement, nous envisageons seulement l’évolution ou la dynamique des phénomènes étudiés. On notera aussi que le terme dynamique implique les énergies et les forces émanant des individus ou de leur interaction, ainsi que la sormne et la fusion de ces forces en un principe actif en lutte contre un état statique.
En outre, aucun groupe n’existe dans un vide social ; c’est pourquoi, tout groupe social est soumis aux influences ou forces tant internes qu’externes qui affectent toutes ses activités et dont la somme.
la fusion et l’intégration constituent ce qu’on appelle la dynamique interne et externe du groupe.
Les deux mouvements se retrouvent presque partout au Zaïre, à la campagne comme en ville. Ce sont en soiæie des phénomènes sociaux nationaux. Ils peuvent être considérés, ainsi que l’a bien indiqué Kartial SlhDA, coiiime "des groupements religieux... relevant plus parti
culièrement du messianisme ou du prophétisme africain, nés de et dans la situation coloniale" (l).
A oresent, une question pertinente surgit et mérite bien sûr une réponse : Puisqu’il s’agit de l’étude du prophétisme africain au Zaïre, pourquoi étudier seulement deux mnuvements prophétiques.
alors qu’actuellement il en existe plusieurs dans ce pays ? (2).
Si on remonte plus loin dans l’histoire religieuse du Zaïre, il y a lieu de distinguer trois phases correspondant aux pério
des précoloniale, coloniale et post-coloniale, xivant 1901, c’est-à-dire avant la colonisation belge, on signale uniquement au Bas-Congo ou
plus exactement dans 1 ’ancien royaume kongo J.es mouvements prophotiques autochtones de KASSOLâ Francisco en lô32, de l'iAFÜTA Fumaria en 1703 et celui de KliiPA VITA, alias Dona Béatrice, fondé en 1704 et bien connu sous la dénomination "Àntonisme" (3)> D’autres mouvements semblables
(1) SINDA (M.), Le messianisme congolais et ses incidences politiques depuis son apparition jusqu’à l’éoogue de l’indépendance! 1921-1961.
Thèse, Paris, 1961, ronéotypée, p. 4»
(2) Le nombre exact de ces mouvements au Zaïre n’est pas encore connu.
(3) Les deux premiers ne furent que des messages prophétiques. Le troi
sième est présenté comme le plus important et le plus agissant par plusieurs auteurs qui l’ont analysé. Pour bien saisir son
importance, consulter entre autres MBHLMAÎW (W.), Les messianismes révolutionnaires du Tiers-honde. Paris, Ed. Gallimard, 1968,
pp. 78-81 ; et SINDA (M. ), Le messianisme congolais et ses inciden
ces politiques. Paris, Payot, 1972, pp. 20-58. Par ailleurs, il va de soi que nous écartons de cette catégorie tout mouvement à caractère "magique" ou "fétichiste", tels que le "KYOKil" et 1’"EPIKILIPIXILI", nés respectivement au Bas-Congo en 1872 et au Kasaï en 1904.
auraient existé ailleurs, pendant cette période, mais aucun écrit n’en a témoigné jusqu’à présent (l).
Pendant la colonisation belge (lé08-1960), trois princi
paux prophétismes africains apparurent au Congo (Zaïre) : le Kimbanguisme, appelé aujourd’hui "Eglise de Jésus-Christ sur la terre par le prophète Simon Kirabangu", en 1921, le "Kitawala" en 1925, et l’"Apostolic Church of Africa "(devenue, en 1972, "Communauté Apostolique Africaine au Zaïre) en 1953- Le premier évoluait dans la partie occidentale du pays, le second dans la partie orientale et le troisième au Katanga (Shaba) et au Kasaï.
Le Kitawala est une adaptation africaine de la Watch-Tower (Tour de garde) d’origine américaine, dont les adeptes sont connus sous le nom de Témoins de Jéhovah. Ceux-ci annoncent un nouveau salut du monde par le retour du Christ sur la terre et par l’installation d’un nouveau gouvernement théocratique, résiUtat du renversement de l’organi
sation actuelle de la société humaine dominée par l’esprit du mal.
Le movu'ement Kitawala est venu de l’Afrique australe et introduit au Katanga en 1925. Il devait, à cause de la grande crise éco
nomique des années ?0 et de la seconde guerre mondiale, se répandre au Katanga. ï'iais ce qui favorisa surtout sa diffusion au Kivu, en Province Orientale (Haut-Zaïre), en Equateur où il se confondait souvent avec le Kimbanguisme, ;e furent de nombreuses relégations des membres expulsés du Katanga.
(l) La conférence de Berlin eut lieu du 15 novembre 1884 au 26 février 188^. Elle réunit les Etats-Unis, l’Angleterre, la Russie, l’Allema
gne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, l’Espagne, la Suède-Norvège et la Belgique. Et son A.cte final favorisa la création de l’"Etat Indépendant du Congo" (E. I. C.), confia la direction de celui-ci au Souverain belge et fit de l’Afrique centrale le domaine économique caumun de toutes les nations signataires. La période dite "Léopol- dienne" (1885-1908) se caractérisa particulièrement dans le Bas-Congo, çutre par l’intensification de l’évangélisation chrétienne surtout
îatholique, par une politique systématique d’exploitation ; la récolte de la résine ou du caoutchouc, d’énormes concessions foncières, la chasse aux éléphants pour la fourniture d’ivoire et la construction de
la voie ferrée Matadi-Kinshasa, précédée du système de portage des biens d’explorateurs blancs en furent les champs d’application imr- portants.
Si, en raison de la proximité de la Rhodésie du Nord
(Zambie actuelle) où il était alors toléré, le mouvement a pu revêtir un caractère plus religieux que politique, dans l’Est du Congo, il a pris, par contre, au-delà de sa mission de libération religieuse des âmes, une tournure politique et s’est orienté vers l’émancipation économique et politique des individus. Aussi devait-il se heurter aux autorités colo
niales belges et être interdit (l).
En outre, depuis les années 50, il a dû perdre sa force et son efficacité. Actuellement, il revêt un caractère segmentaire, régres
sif et fermé, à cause d’une part de son manque d’organisation générale (au niveau national), et de l’autre, de sa doctrine apocalyptique, héritée de la Watch-Touer et contraire à l’autorité temporelle établie (2). C’est pourquoi, nous n’avons retenu comme objet de recherche que l’E.J.C.S.K.
et la C.A.A.ZA. ci-dessus mentionnées, en raison aussi de leur ancien
neté, de leur importance et de leur vitalité. De plus, leur différence de structure et de fonctionnement prête bien à une intéressante étude comparée.
Quant aux mouvements dérivés, los ujis étaient fondés avant I960, tandis que les autres après, mais exclusivement entre I960 et 1971 (3)- Nous décrirons seulement la geiièse de ceux des mouvements re
tenus pour notre étude.
Dans les milieux ruraux, les mouvements que nous étudions semblent rencontrer, au Zaïre, des groupes homogènes, plus ou moins cohérents, tandis que dans les milieux urbains ils évoluent dans l’hété
rogénéité de valeurs et de personnes. Dans ces derniers milieux soiamis (1) Pour plus d’informations, voir notamment Kaufüiann (R.), Millénarisme
et acculturation, U.L.B., 1964, pp. 79-108.
(2) A, ce propos, voir notre article "Le mouvement Kitawala en République du Zaïre"..., Lubumbashi, CEPSE. n^s 96-97, 1972, p. 23.
(3) Comme il est devenu aujourd’hui une habitude de diviser l’histoire économico-politique post-coloniale du Zaïre en deux phases (1960-65 et 1965 à nos jours), nous pouvons diviser celle des mouvements reli
gieux zaïrois en trois phases : 1960-1965, 1965-1971 et 1971 à nos jours. En effet, par l’ordonnance-loi 11° 71-012 du 31 décembre 1971, le Président de la République a réglementé l’exercice des cultes au Zaïre, en agréant les uns et en imposant la réunification des autres
(voir Moniteur zaïrois du 15 janvier 1972, pp. 17-19).
à d’importantes et constantes influences extérieures à cause des techni
ques modernes dont ils disposent (journaux, radio notamment), ces mouve
ments revêtent de formes nouvelles, s’organisent suivant le style nouveau et se heurtent à de problèmes nouveaux, générateurs de tensions de toutes sortes. Mais, sans se détacher totalement de valeurs anciennes, ils ont repris certaines d’entre elles, les ont remodelées et en ont fait de va
leurs nouvelles. Cela a suscité à coup sûr notre grand intérêt d’étudier ces mouvements dans un milieu urbain de plus en plus mouvant, le centre industriel de Lubumbashi.
C’est la seconde ville du Zaïre, après Kinshasa la capitale, à cause de son étendue. Elle est née en 1910. Le processus d’urbanisa
tion et d’industrialisation s’y manifeste dans toute son ampleur, ainsi que dans toute la sous-région du Haut-Shaba où elle est située ; car les conditions du milieu - pauvreté du sol, climat sec, incroyable richesse du sous-sol - le favorisent tout particulièrement. Sa naissance fut moti
vée par l’industrialisation, par le travail donc (l).
Actuellement, la sous-région de Lubumbashi compte sept entités administratives, à savoir six Zones de Lubumbashi, Kamalondo (ex-Albert), Kenya ou Nyashi, Katuba, Kampemba et Ruashi, plus une Zone annexe (2).
En outre, sa population totale est estimée, pour l’année 1973, à environ 40Û.000 âmes, dont 346.000 nationaux et 54-000 étrangers (3).
A l’instar de tous les autres centres urbains du Zaïre, Lubumbashi aoparaît comme une société ambivalente : urbain par sa morpho
logie, il est encore partiellement rural dans son contenu humain. En effet, il a été et est encore aujourd’hui le lieu d’une fréquente immigration
occasionnelle d’origine rurale, voire même interurbaine ; d’autant plus qu’il était né sous l’impulsion des besoins directs de l’industrialisation.
(1) Pour plus de détails, cons’ulter surtout CORMET (R.J.), Llisabethville.
1911-1961. Bruxelles, Cuypers, 1961, pp. 43 et suivantes.
(2) âu Zaïre actuellement, par Zone on entend l’ancienne appellation territoire ou commune. C’est de cette dernière qu’il s’agit ici.
(3) Source : Administration Générale de la sous-région de Lubumbashi.
Rapport annuel de 1973 du Service des Statistiques.
Ceci dit J il nous faut indiqn ir maintenant comment nous nous sommes do
cumenté.
SOURCES DE DOCUlÆHÎ.iTION.
Il y en a eu deux sortes ; les sources écrites et les enquêtes sur le terrain.
Pour ce qui est des documents écrits, on se rappelera qu’avant notre mémoire de Licence aucune étude générale sur le proohétisme africain à Luburabashi ni celle de son organisation n’avaient été faites. On avait surtout considéré le phénomène, dans l’ensem.ble du Shaba, dans la perspecti
ve des réactions à la situation coloniale ou à ses prolongements. Toute
fois, dans le cadre géographique du Zaïre, du Eas-Zaïre, et dans celui des villes de Kinshasa et de Kananga, il existe une littérature abondante (l).
Celle consacrée à 1’E.J.C.S.K. ou au Kimbanguisme en général est la plus riche (plus de 600 titres) ; elle remonte à 1921. Tandis que la C.A.a.ZA.
n’a fait l’objet d’une première étude au Zaïre qu’en 1966. Jusqu’à pré
sent, on neut retenir, en dehors de notre étude précitée, les travaux déjà mentionnés de Bernard GUï et de à. LaNZAS consacrés, en 1966, aux
"Apôtres"de Kinshasa, et celui plus Important et récent (1971) de H. E.
i'-'EIMEl relatif aux Kimbanguistes et aux "Apôtres'' de la ville de Kananga.
Ce qui est plus important, disons-nous, c’est la littérature consacrée au Kimbanguisme. Celle-ci peut être répartie en trois grands groupes correspondant aux périodes de 1921-1950, 1950-1960 et de I960 à nos jours.
Les témoignages des missionnaires catholiques et protestants constituent la première approche du phénomène. Ces travaux ont été effectués dans le but de servir les évangélisateurs et l’administration coloniale, et sont souvent teintés des préjugés bien établis envers le mouvement. Ceux du Père F. JOûOGRE, par exemple, ont permis aux missionnaires et aux colons des régions touchées par le Kimbanguisme de saisir le caractère politique du mouvement et le danger qu’il présentait pour la poursuite de l’oeuvre
(l) Il convient de noter que depuis 1967 nous avons pu consulter cette littérature d’abord dans les Bibliothèques des Campus universitaires de Lubumbashi et de Kinshasa (1967-1969), et ensuite en Belgique lors de notre stage de perfectionnement (l9o9-71 et 1973-74).
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européenne d’évangélisation et de colonisation (l). Cet esprit a caracté
risé surtout la période de 1921-1950.
Un autre courant plus scientilique s’est efforcé de présenter assez fidèlement certaines données réelles se rapportant au Kimbanguisme ou au messianisrae kongo, dans une aire débordant le cadre géographique zaïrois.
Ce courant trouve son représentant en la personne de Georges B./1LÀNDIER qui, durant la décennie 1950-1960, à travers de nombreux articles et un important ouvrage (2), a réalisé des études comparées des phénomènes messianiques de la République populaire du Congo et du Zaïre, et des éléments culturels des Bakongo et des Rang du Gabon.
Plus important encore est le nouveau courant des Zaïrois dési
reux de revaloriser l’oeuvre d’un compatriote, et partant de sauvegarder l’héritage culturel ancestral. Thèses de doctorat, mémoires de licence, articles de revues et de journaux se situent dans ce cadre depuis I960 (3).
Tous ces travaux ont abordé les différents aspects (historique, politique.. .) de la vie du mouvement.
Riais hélas .’ Il y a encore beaucoup à faire. Et nous acceptons bien l’avis de A. GEUNS : "la doctrine kimbanguiste, son message et ses caractéristiques sont encore mal connus" (4). Selon cet auteur, plusieurs raisons peuvent le justifier. "D’abord, le message de Kimbangu lui-même ne nous est parvenu que par l’intermédiaire d’observateurs, partiaux ou même indirects, mais aucun document de sa propre main, s’il en exista, ne nous est connu. Ensuite, la doctrine actuelle de l’Eglise kimbanguiste nous est toujours présentée de manière équivoque, surtout à cause d’une institutiona
lisation a outrance et de l’absence, très sensible, d’une élaboration et
(1) Voir entre autres "Un faux prophète au Congo", Bi-uxelles, La Voix du Rédempteur, août 1921, pp. 249-250.
(2) Il s’agit notamment de la Sociologie actuelle de l’Afrique noire....
Paris, 3 éditions de 1955, 1963 et 1971.
(3) Citons parmi tant d’autres l’intéressante thèse de doctorat du Kimban
guiste zaïrois M’VUENDI (F.), Le Kimbanguisme de sa fondation à nos jours. 1921-1971. Paris, 1971, inédite.
(4) GLUNS (a), "Bibliographie commentée du Prophétisme kongo", Bruxelles, CEDAI*'. Cahier 7, série 5, 1973, p. 3-
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d’une expression proprement kimbanguiste et africaine. Bref, dans la plupart des cas, l’Information disponible dem.euro fragmentaire et peu cri
tique, et le manque d’études sjnithatiques sérieuses se fait fortement sentir, même au moment où la période charismatique cède la place à celle de l’institutionalisation cléricale" (l). Gela est aussi vrai pour la C.A.â.ZA. qui présente un terrain fécond, mais encore moins défriché.
Dans ce travail, disons-le tout de suite, nous n’aurons pas la prétention ni l’ambition de combler toutes ces lacunes. Nous nous ef
forcerons, par contre, d’en combler une partie avec de nouveaux matériaux glanés sur le terrain.
Les enquêtes que nous avons menées principalement à Lubumbashi, notre champ d’investigation, constitue une étape que l’on peut qualifier d’expérimentale. Elle a duré deux ans (1971-1973^. Car, compte tenu du caractère mouvant du Zaïre en général et de nombi-euses mutations que ce pays a connues au cours de sept dernières années, il nous a fallu vérifier assez longtemps, sur le terrain, les hypothèses de travail élaborées sur la base des sources écrites ci-dessus indiquées. D’autant plus que les mouvements étudiés, on le verra bien, n’ont cessé de subir fatalement eux aussi d’importantes modifications internes.
Pour ce faire, nous avons dû contacter fréquemment, soit indi
viduellement, soit en groupe, plusieurs fidèles à domicile, aux bureaux, aux lieux des prières hebdoinadaires et des fêtes liturgiques annuelles, en vue de les recenser d-abord et de recueillir ensuite auprès d’eux toutes les informations écrites et orales sur l’histoire, la structure et le fonctionnement de leurs mouvements. Ainsi il nous a été donné, malgré leur méfiance du début, de déterminer leur nombre (2), de fouiller leurs archives, d’assister chaque semaine aux réunions administratives de leurs Comités directeurs, aux guérisons de malades, aux cérémonies de baptême, de mariage et d’enterrement, et de participer avec eux aux offices reli
gieux sabbatiques et dominicaux.
(1) GEUuS (a.), art. cit., p. 3.
(2) Il convient de noter que notre recensement de 1971-72 n’a été qu’une première étape dans la recherche des données statistiques plus com
plètes. D’ores et déjà nous projetons d’autres recensements non seulement dans la sous-région de Lubumbashi, mais aussi dans le reste de la région du Shaba.
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Pour y arriver cependant, il nous a fallu surmonter un certain nombre de difficultés. Le problème de recensement des fidèles et celui des renseignements démographiques des pouvoirs publics ont été des plus importants. Malheureusement, nous n’avons pu les résoudre que partiel
lement.
En effet, nous avons bien constaté quo toutes les statistiques existantes concernant les mouvements en particulier et les populations urbaines en général étaient caractérisées par leur médiocrité et surtout par leur manqiae d’exactitude. C’est pourquoi, une grande prudence s’est imposée dans leur traitement comme dans leur interprétation, ainsi que dans l’utilisation des méthodes et des techniques d’approche.
METHODES ET TECHNIQUES D’APPROCHE.
Bien que la référence à la période coloniale soit une des conditions nécessaires pour la compréhension du phénomène prophétique dans les pays africains anciennement colonisés, la plupart des auteurs qui l’ont étudié ont, pour ainsi dire, réduit la religion à un simple mouvement social. Autrement dit, ils ont considéré le prophétisme afri
cain comme un mouvement avant tout révolutiormaire ou politique, de con
testation ou de réaction au fait colonial (l). De ce fait, ils ont négli
gé l’essentiel, c’est-à-dire l’aspect religieux du phénomène, ou tout au moins ils n’y ont pas accordé toute l’attention voulue.
Sans toutefois négliger ni minimiser son aspect politique, nous essayerons surtout de découvrir sa nature profonde. Pour ce faire, nous utiliserons la méthode sociologique qui "vise à décrire et à expliquer le phénomène concret avec toutes ses manifestations et en tenant compte de toutes ses implications". Comme il s’agit particulièrement ici de son évolution, nous utiliserons aussi l’approche "dynamiste" qui, selon G.
BALAiiDIER, "propose la lecture du présent à la lumière du passé et entend saisir la dynamique des structures tout autant que le système des rela
tions qui les constituent, c’est-à-dire prendre en considération les
(l) Entre autres G. BilLAHDIER in La sociologie actuelle de l’Afrique noire. Paris, PUF, 1955.
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incompatibilités, les contradictions, les tensions et les mouvements inhérents à toute société" (l).
En abordant l’étude de la dynamique des groupes sociaux du point de vue sociologique, nous ne pourrions échapper à l’utilisation, non exclusive d’ailleurs, de la démarche historique qui nous permettrait, d’une part, de respecter le caractère total du fait social et de dégager les différents déterminismes socio-historiques susceptibles d’illustrer les orientations des mouvements analysés d’autre part. Par ailleurs, lorsque nous tentons d’analyser ces phénomènes sociaux sous leur double aspect, interne et externe, nous admettons volontiers que la saisie des énergies et des forces dérivant des membres ou de leur interaction dépen
drait non seulement de l’examen de cette interaction des membres formant le "tout" (leur mouvement religieux), mais aussi de celui des rapports entre le "tout" lui-même avec le monde extériemq c’est-à-dire avec le reste de la société globale (Lubumbashi), dont il fait partie.
Pour ce qui est de la démarche historique elle-même, il con
vient de faire remarquer que les témoignages, recueillis au cours de nos recherches bibliographiques, ont été vérifiés, donc critiqués à plusieurs reprises. La confrontation de ces écrits avec ceux des mouvements a été faite dans le même ordre d’idées. Cette méthode a été cependant complétée par la technique d’autobiographie des principaux dirigeants des mouvements.
Outre celle-ci, nous avons utilisé les techniques d’interview libre sur base d’un aide-memoire préétabli et remis constamment à jour, de photographie ou d’imagé, d’enregistrement sonore et d’observation directe avec prise de potes (2).
(1) BALaNDIER (g.). Anthropologie politique. Paris, P.U.F., 1967, p. 23, ou en détail dans son article "Réflexions sur une anthropologie de la modernité", Paris, Cahiers internationaux de Sociologie, vol. LI, juillet - décejabre 1971, pp. 179-211.
(2) Nous avons pi- utiliser facilement ces techniques et arriver aux résultats satisfai?.a;its, grâce à notre parfaite connaissance non seulement du
français*, langue officielle au Zaïre, mais aussi et surtout du ki-swa- hili, langue véhiculaire de Lubumbashi.
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àinsi, pour déterminer le nombre et les catégories sociales des membres de chaque mouvement, nous avons d’une part mené une enquête- pilote à l’aide d’un simple questionnaire portant sur l’identité complète de chaque membre (l). Cinq variables ont été finalement retenues, à savoir le sexe, l’âge, l’origine familiale, le niveau d’études et la profession, auxquelles il fallait ajouter le facteur "résidence". Et c’est suivant celles-ci que les membres recensés de chaque mouvement ont été classés.
Pour chaque Zone urbaine, deux listes ont été donc dressées par sexe et suivant les quatre autres variables susmentionnées.
D’autre part, afin de découvrir les divers motifs de conversion des membres des mouvements lors des enquêtes proprement dites, nous avons tiré au hasard un échantillon général après avoir mis de coté, au niveau de chaque Zone d’abord et puis à celui de l’ensemble des Zones ou de la Sous-Région de Lubumbashi, des membres de chaque mouvement ayant les mêmes caractéristiques, c’est-à-dire le même sexe, le même âge, la même origine familiale, le même niveau d’études et la même profession. La simple question "Comment vous êtes-vous fait membre de votre église actuelle ?"
a été d’abord posée par écrit à chaque membre échantillonné, qui pouvait y repondre lui-même ou par personne interposée (c’était le cas des parents pour les enfants à bas âge). Et puis, les intéressés ont été tous inter
viewés, ce qui nous a permis de confronter par après leurs réponses écrites et orales, et d’en dégager pour chaque cas les motifs réels de conversion.
De plus, au cours des manifestations cultuelles (2), nous avons pu prendre des photographies des lieux "sacrés" des mouvements et celles de leurs membres à divers moments de leurs actions. Ce qui a facilité
(1) Ce questionnaire avait été rédigé en français et en Ki-swahili, ce qui nous a permis d’atteindre toutes les catégories sociales des membres ^ dés mouvements, même ceux qui ne savaient ni lire ni écrire, et aux- • quels on pouvait, au préalable, en communiquer verbalement le contenu.
(2) Le culte signifie ici office religieux ou hommage qu’on rend à Dieu.
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largement une description plus objective des phénomènes. L’enregistrement sonore de tous leurs chants religieux nous a aidé à constituer un im
portant recueil des cantiques pour chaque mouvement. Enfin, par la technique d’observation directe des activités administratives et reli
gieuses, lors des réunions hebdomadaires des comités exécutifs des mou
vements et de leurs offices sabbatiques ou dominicaux par exemple, nous avons pu nous rendre personnellement conpte de leur importance.
SUBDIVISION DU TRAVAIL.
Ce qui précède oriente d’ores et déjà la subdivision de notre étude. La première partie sera historique ; elle portera sur une descri
ption et sur une analyse de l’origine des mouvements, de leur extension, de leur introduction et implantation à Elisabethville (Lubumbashi), au Katanga (Shaba). La seconde partie sera plutôt socio-religieuse : elle traitera de l’organisation actuelle des mouvements et des problèmes suscités par leur évolution dans le milieu considéré. En guise de con
clusion, nous retracerons, d’une part, les grands traits de la situation actuelle des mouvements et nous indiquerons leur perspective d’avenir d’autre part.
Enfin, nous entendons, par cette otude, présenter des points de repère, quelques notes qui puissent servir à tous ceux qui s’adonneront un jour à des recherches olus approfondies dans ce domaine. C’est dire que ce travail n’est pas exhaustif en soi. D’où ses conclusions encore provisoires et méritant d’autres apports.
18 -•
PARTIE I ; HISTORIQUE.
Bien qu’apparemment proches dans leur nature, chacun des mouve
ments considérés possède son visage propre modelé par son histoire. Ils sont nés, on le verra, à des divers moments et dans des pays soumis à des régi
mes politiques non moins différents. Nous voulons donc parler du Zaïre, anciennement colonie belge (I9ü8-1960), et de la Rhodésie, jadis colonie anglaise (1923-1965 )> ayant actuellem.ent un gouvernement autonome dirigé par des Blancs (l). ainsi, il importe de les replacer dans leur contexte historique, avant d’analyser leur situation actuelle dans le m.ilieu choisi.
+
+ +
GHAI^ITRE I î ORIGINE ET EXTENSION DES MQUVEICNTS.
& 1. Le__ KINiBANGUISNiE.
Le Mukongo nommé KI^iBANGU, ce qui signifie en kikongo "celui qui révèle ce qui est caché", naquit, en l8<->9, dans le village N’Kamba, au Bas-Congo. Notons qu’il existe encore des contradictions sur la date de naissance de ce personnage i le Père VAN WING, par exemple, l’a située tantôt en 1881, tantôt en 1839 (2), tandis que Georges BALANDIER a avancé la date de 1889 (3). Se.''en nos informateurs, notamment LUNTADILA NDAL.A- ZA-FWA, Secrétaire Général de l’E.J.G.S.K. (Eglise de Jésus-Christ sur la terre par le prophète Simon KltlBaNGU), c"est cette dernière date qui se rap
proche sans doute le plus de la réalité historique, malgré l’absence de sa consignation officielle (4).
(1) Pour faciliter la compréhension du texte, nous utiliserons tout au long de cette partie les appellations en vigueur pendant les périodes con
sidérées.
(2) VAN WING (J.), "Le Kimbanguisme vu par un témoin", Bruxelles, Zaïre, vol. XII, n° 6, 1958, p. 566.
(3) BALANDIER (G.), La Sociologie actuelle de l’Afrique noire. Paris, P.U.F., 3è édition, 1971,' p,'427.
(4) Voir son cours d’histoire de religion destiné aux élèves de l’Ensei- ' gnement secondaire kimbangulste, syllabus, p. 1.
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Ses parents, tous cultivateurs, ne se seraient jamais convertis au christianisme (l). Ils disparurent tour à tour et laissèrent le petit KIliBA.i'lGU, qui fut finalement élevé par sa tante maternelle KINZEMBO (2).
Celle-ci mourut à Borna, au Bas-Congo, en 1927.
KltiBAiÆU naquit donc dans la période précoloniale, et grandit dans une société en cours de colonisation.
Sa biographie demeure jusqu’à présent fort incomplète et, comme le laissent entendre très souvent les Kimbanguistes eux-mêmes, pleine de mystères. C’est dire en définitive qu’on connaît très peu de choses sur sa vie et encore moins sur celle de ses parents. Pour la période précédant la fondation de son mouvement, on insiste surtout sur le caractère assez mouvementé de sa jeunesse : orphelin, il est très maladif, mais singulier
tant par son intelligence que par son comportement. On rapporte encore que, baptisé en 1915 sous le prénom de Simon à la British Missionary Society
(B.M.S.) de Ngombe-Lutete, située à une douzaine de kilomètres de iM’Kamba, il y fait ses quatre années d’études élémentaires qui lui permettront d’exer
cer dans sa région les fonction^ de prédicateur au service de ses éducateurs protestants. Il demeure cependant cultivateur et exerce occasionnellement certains travaux de menuiserie à N’Kamba. Marié a MV/ILU Marie en 1913, il devient père de trois fils bien connus actuellement : KISOLOKELE né en 1914, DIALUNÜAhA en 1916 et DIANCIENDA en 1918.
En ce qui concerne les controverses sur la vie de KIMBANCU, notons entre autres celle qui est relative au titre de catéchiste qui lui fut peut-être attribué avant la naissance de son mouvement. En effet, le Père VAN WINC écrit à ce propos : "Quoique intelligent et doué d’un remar
quable talent oratoire, il (KIMBANCU) n’accéda pas au grade de pasteur.
Il évangélisa plusieurs villages à titre de catéchiste" (3)» De son coté, (1) Cf. le Catéchisme kimbanguiste (texte français), N’Kamba-Jérusalem,
Impriki, 197C, chapitre I, n° 8, p. 22 (voir Annexe VII).
(2) Tel est ausfii l’avis du Père VAN WINC in "Le Kimbanguisme vu par un témoin"..., p. 566.
(3) Ibidem, art. cit., p. 566.
Jeanne i''lAQlR;T-TOi^iBU écrit ; "Simon Kimbangu avait ardemment souhaité de
venir catéchiste de la mission protestante de Lutete. A son grand dépit, l’autorisation lui en avait été refusée à plusieurs reprises ; il ne lisait pas assez couram.ment" (l).
Dans l’introduction de son article sur la vie du prophète Simon KliîBANCjU, Damaso FECI analyse brièvement la situation générale du Congo, dans les années 1920, sous le titra "Une colonie en état de malaise" (2).
Cet auteur présente le cadre politico-administratif de la colonie belge depuis 1908. Nous en retiendrons seulement l’essentiel.
Mais auparavant, le Docteur R. VAN SACEGHEM parle d’une vraie
"famine" qui sévit en plusieurs endroits de la colonie (3). Il dénonce en outre le manque de raain-d’oeuvre, de cadres européens, la crise des trans
ports et l’embouteillage des ports. La maladie du sommeil entraîne, parti
culièrement chez les autochtones, une mortalité croissante depuis 1900.
En 1905, l’administration de l’Etat Indépendant du Congo décide de regrou
per les villages dans les endroits plus sains, éloignés des abris naturels des mouches tsé-tsé (vallées humides et marécageuses). C’est la source de nombreux fléaux : affaiblissement de l’autorité traditionnelle par suite des palabres et des luttes intestines entre familles opposées mais regrou
pées, et plus tard, par la politique coloniale d’organisation des chefferies indigènes, désagrégation même des familles, sans oublier le dépeuplement progressif des villages. Le Père VAN WING en a donné une image concrète (4) Celle-ci peut se résumer coiTime suit ; manque d’autorité, désarroi, insécu
rité, inquiétude et peur régnaient partout à la campagne, voire même en ville (notamment à Kinshasa dans les années 1920).
(1) MAQUET - TOIiBU (J.), Le siècle marche. Bruxelles, Office de publicité, 1936, p. 190.
(2) FECI (D.), "Vie privée et vie publique de Simon Kimbangu selon la lit
térature coloniale et missionnaire belge", Bruxelles, CEDAF. 1972, p. 1.
(3) Dr. V/iN SACEGHEM (R.), "La crise d’alimentation au Congo et le moyen d’y remédier", Brirxelles, Revue Congo. n° 5, 1924, pp. 549-552.
(4) VAN WING (J.), Etudes Bakongo, Louvain, Desclée de Brouwer, 2ème édition 1959, pp. 131-133.
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Voici un extrait du rapport colonial sur les causes de la dépo
pulation du Congo belge en 1920-21 ; "A côté de la maladie du sommeil due à l’infection de la mouche tsé-tsé, des infections pulmonaires aiguës et des dysenteries qui ont toujours existé chez les hoirs du Congo, l’Européen en a introduit d’autres, inconnues du Noir du centre africain avant sa libé
ration de l’esclavage ; ce sont la tuberculose, la méningite célébré-spinale, les fièvres typhoïdes, sans parler de l’influenza. Il eût été impossible
(...), vu les circonstances de guerre, d’empêcher la grippe d’envahir le Congo. Elle y a pénétré par plusieurs côtés à la fois, semant la mort dans de fortes proportions. Les fièvres typhoïdes n’ont jusqu’ici pris des proportions inquiétantes qu’au Katanga et récemment au Bas-Congo 5 elles constituent un nouveau facteur de mortalité pour les Congolais. La syphilis, dont notre occupation a certainement favorisé grandement la dif
fusion, est une autre cause diminuant la natalité et augmentant la mortalité infantile" (l).
ûe plus, l’adultère et la débauche, sévèrement sanctionnés dans presque toutes les sociétés africaines précoloniales, voyaient leur peine assouplie par suite de changement de code pénal, spécialement dans des centres urbains habités par des Africains. Le banditisme s’y développait également à un rythme inquiétant. On en verra une image concrète, quand nous décrirons plus loin la situation générale de Kinshasa en 1920-21.
A propos du cadre politico-administratif du Congo belge évoqué plus haut, Damaso FEGÏ écrit : "C’est au Congo et plus précisément à Borna que siège le Gouvernement local, contrôlé de la Belgique par le Ministre des Colonies, flanqué d’un Conseil colonial comprenant 14 Conseillers.
Il est dirigé par un Gouverneur Général, assisté notamment par un Vice- Gouverneur Général et par le Secrétaire Général, le Directeur de la Justice et le Commandant de la Force publique (...). Le Congo est partagé, à cette époque (en 1921), en quatre provinces ; le Congo-Kasaï, l’Equateur, la Province Orientale et le Ka tanga. Chaque province est dirigée par un Vice- Gouverneur Général. Elle comprend des districts (...) et chaque district se subdivise en territoires (...). Le Congo-Kasaï (...) est la province où
(1) Voir Bulletin officiel du Congo belge, 1920, pp. 652 - 658.
surgit Klmtarigin sme. Le Chef-lieu en est Léopoldville, les cinq dis
tricts étant s le Bas-Congo, le Moyen-Congo, le Kwango, le Kasaï et le Sankuru. La vie de Simon Kimbangu et ses activités prophétiques se dé
rouleront dans les deux districts du Bas et du Moyen-Congo. Le chef-lieu du itoyen-Congo était Kinshasa (...). Le Bas-Congo est le district d’ori
gine de Kimbangu | il comprend cinq territoires, à savoir ; Borna (qui est en même temps siège du Gouvernement central et chef-lieu du district du Bas-Congo), Matadi, Mayumbe, Cataractes Sud, Cataractes Nord (...).
C’est dans le territoire des Cataractes Sud, dans le petit village de N’Kamba, que Simon Ki.mbangu commencera sa vie prophétique" (l).
Quant à la situation socio-économique du Congo belge en géné
ral et du Bas-Congo en particulier, l’après-guerre marqua, dans les an
nées 1920, une crise iirimédiate d’approvisionnement qu’on appela "crise d’alimentation", aiguisée par la "crise de la monnaie métallique" (2).
Selon KODI - MUZÛNG "avant le mois d’avril de l’année 1920, les Africains travaillant dans les plantations palmistes des Colons européens dans cette région (Bas-Congo), recevaient entre 0,75 et 0,95 francs belge de l’épo
que pour un kilograniîne des noix de palme. En avril de la même année, le prix du kilograiraiis remonta à 1,50 F. pour descendre, vers la fin de l’an
née, à 0,20 et 0,30 F. Cette crise affecta aussi de milliers de gens qui travaillaient aux difféients chantiers de la construction du chemin de fer Matadi-Kinshasci' (3).
Sur le plan religieux, le christianisme s’implante dans les milieux coutumiers kongo envahis par diverses croyances religieuses dont les plus importantes sont le culte des esprits-ancêtres, la croyance à la sorcellerie et à l’antisorcellerie. Le pasteur anglais William Holman BENTLEY fonde, en 1884, la mission de Wathen, la B.h.S. (Baptist Mis- sionary Society), à Ngombe-Lutete, au Bas-Congo. Il introduit dans cette
(1) FECI (D.), art. cit., pp. 5-6.
(2) Voir Revue Congo . vol. II, n° 3, août 1921, p. 452.
(3) KODI - MUZONG, "Garveyism and Kimbanguism... ", The Pan-ilfricanist.
n° 3, december 1971, p. 2.
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région encore "païenne" une conception et une vie religieuse nouvelles ; lecture intense et libre interprétation de la Bible qui constitue le livre de vie et de conduite, prières et chants nouveaux, la magnanimité divine, la puissance de l’Esprit-Saint, la rupture avec le passé coutumier mal
sain, le sens aigu du péché, l’aspiration à la pureté et le jugement der
nier.
L’on a évoqué, par-ci par-là, les éléments caractéristiques de l’Eglise baptiste ; primo, le baptême par immersion (administré uniquement aux adultes) comme "conversion", à la fois rupture avec le passé et enga
gement personnel et responsable dans la vie chrétienne ; secundo, la valeur centrale de l’Esprit, qui parle dans l’Ecriture (Bible), mais aussi en toute liberté, dans le coeur de tout fidèle ; tertio enfin, une conception démocratique de l’Eglise, relevant d’une part du fait que "si chaque mem
bre de l’Eglise est un croyant baptisé, le Saint-Esprit agit en lui, car il n’est pas le monopole des seuls ecclésiastiques", et d’autre part du fait que le pastorat est considéré comme un service susceptible d’être exercé par n’importe quel chrétien (l). Autant d’éléments qui ont pu péné
trer et marquer l’âme du fondateur du Kimbanguisme, élevé dans la foi baptiste.
L’Eglise catholique romaine, représentée dans cette région par diverses congrégations V utes belges se partagera, peu après, le terrain d’évangélisation avec les protestants. Ce sont les Pères de Scheut qui s’établiront à Borna en 1888, les Jésuites à Kisantu en 1892 et les Ré- demptoristes à Matadi en 1899 (2).
(1) SOMliERVILLE (R.), "La foi et l’organisation des Eglises baptistes".
Comme des Flambeaux, n*’ 8, I960, pp. 27 - 32 ; cité par FEGI (D.), art. cit., pp. 12-13.
(2) Il est à noter que le catholicisme fut introduit dans l’ancien royaume Kongo au XVI ème siècle par des Portugais (Voir entre autres CUVELIER (J.) et Jadis (L.), "L’ancien royaume Congo d’après les archives romai
nes, 1518 - I64O", Bruxelles, 1954 (Extraits, pp. 14 - 62). Mais son action fut éphémère et superficielle jusqu’au XVIII ème siècle.
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"En 1918, dit-on, au moment où sévit au Congo belge une ter
rible épidémie de grippe, Simon KIMBAÎÆU a sa première vision à N^Kamba.
Il entend une voix qui lui parle ; "Je suis le Christ, mes serviteurs sont infidèles, je t^ai choisi pour témoigner et convertir tes frères...".
Tout effrayé, il refuse cette mission divine en répondant qu’il est inca
pable d’assumer une si lourde responsabilité. Son refus persistera pendant trois ans environ.
"En 1920, en effet, il s’enfuit à Kinshasa, où il travaille comme pointeur, pendant trois mois sans être paye au>: Huileries du Congo belge, une des grandes compagnies anglaises de la place. Au bout de trois mois, il quitte Kinshasa pour regagner N’Kamba, après avoir oeuvré pendant quelques jours, sans toujours être payé, à SONA-BATa,.au Bas-Congo, à la Compagnie du chemin de fer (l).
Pour ce qui est de Kinshasa qui avait accueilli Simon KIPlBAÏiGU en 1920-21, un auteur souligne ; "N’Dolo-Kinshasa, à l’origine, n’était qu’un simple gîte d’étape créé, à une dizaine de Icilomètres de Léopoldville (N’Dolo-Kinshasa et Léopoldville d’alors étant des parties intégrantes de l’actuelle ville de Kinshasa, capitale du Zaïre), pour faciliter les rela
tions avec Brazzaville (capitale du Congo français). Vers 1900 elle ne comptait qu’une vingtaine d’Européens. Dans les années suivantes, elle connut line évolution très rapide ; en 1919, les Blancs étaient 500 et, en 1921, 700 environ. Les Noirs, en 1921, ôtaient à peu près 20.000. La pé^
riode de 1919-20 fut le véritable âge d^or pom- les industries et le com
merce 5 les Britanniques surtout profitèrent de la prospérité pour bâtir à un rythme accéléré de nouvelles usines et industries, pour ouvrir des
chantiers et des firmes qui poussaient un peu partout de manière anarchique en dépit des efforts de planification tentés par l’Administration ; en 1920, les trois quarts des terrains de Kinshasa étalent occupés par des étrangers. La cité Indigène appelée "village belge" était séparée du
(l) LUNTADILa, op. clt., pp. 1-2 5 ou encore MARTIN (M.L.), "l’Eglise de Jésus-Christ sur la terre par le prophète Simon Kimbangu", Congo-Afri
que. n° 39, novembre 1969, p. 443.