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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository

Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Schueren, E. V. D. (1993). Les déserts de l'âme: approches sociologiques de la retraite spirituelle dans la France du XVIIe siècle (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres, Bruxelles.

Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/212769/1/727863e5-9880-41a5-b95d-ae188a8a55c7.txt

(English version below)

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(2)

U N I V E R S I T E L I B R E DE B R U X E L L E S Facult é de Philosophie et Lettres

LES DESERTS DE L'AME

APPROCHES SOCIOLOGIQUES DE LA RETRAITE SPIRITUELLE DANS LA FRANCE DU XVIIe SIECLE

V O L U M E I

Eric VAN der SCHUEREN

A N N E E ACADEMIQUE 1992 - 1993

Dissertation originale présentée sous la direction de

Monsieur le Professeur

Raymond TROUSSON

en vue de l'obtention du grade de

Docteur en Philosophie et Lettres

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LES DESERTS DE L'AME

APPROCHES SOCIOLOGIQUES DE LA RETRAITE SPIRITUELLE DANS LA FRANCE DU XVIIe SIECLE

V O L U M E I

673.802 V.1

Eric VAN der SCHUEREN

A N N E E ACADEMIQUE 1992 - 1993

Dissertation originale présentée sous la direction de

Monsieur le Professeur

Raymond TROUSSON

en vue de l'obtention du grade de

Docteur en Philosophie et Lettres

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Avant de pénétrer dans les cellules austères de la dévotion et de porter l'aventure dans les labyrinthes ombreux de la mélancolie, je tiens à exprimer, avec un plaisir très sincère, ce que le présent travail doit au concours des personnes et des institutions sans lesquelles il n'aurait pu aboutir. Qu'il me soit dès lors permis de remercier tout particulièrement Monsieur le Professeur Raymond Trousson qui a accepté de diriger cette recherche et gui m'a encouragé et assisté de ses conseils tout au long de sa réalisation à laquelle il a collaboré avec une patience souvent éprou­

vée. Déjà, comme étudiant, j'avais pu apprécier combien son exemple était une leçon d'humanisme dans le savoir mais aussi dans la qualité des relations humaines. De même, je tiens à lui exprimer toute ma gratitude pour la confiance qu'il m'a témoignée en soutenant cette entreprise auprès du Fonds National de la Recherche Scientifique. Ma reconnaissance va tout naturellement à cette institution et à son Secrétaire Général, Madame Simoen, gui m'ont offert, par les mandats d'aspirant, les conditions les plus favorables pour mener à bien ce travail. Par l'octroi d'une Bourse de voyage, la Communauté Française de Belgique a pourvu à mes déplacements en France pendant ces trois années de recherches.

Plusieurs institutions scientifiques et leur personnel m'ont permis de mener à bien ces recherches, entouré avec efficacité et compétence : la Bibliothèque Royale Albert 1er, la Bibliothèque de 1'Université Libre de Bruxelles et les Archives Générales du Royaume ; la Bibliothèque de l'Arse­

nal et son conservateur. Monsieur Jean­Claude Garreta, ainsi que la Biblio­

thèque Nationale, à Paris ; la Bibliothèque Municipale et Universitaire de Strasbourg ; de même, la Bibliothèque Municipale de Reims et son conserva­

teur. Madame Claudine Belayche ; enfin Madame Bernadette Molitor, conser­

vateur de la B.I.U.M. de Paris.

Madame Claudette Sarlet et Monsieur Alain Viala ont eu l'extrême gentillesse de manifester de l'intérêt pour ces recherches et n'ont pas hésité à me faire profiter de leurs connaissances approfondies sur le présent sujet. Quant à Monsieur Pierre Naudin, il m'a gracieusement commu­

niqué sa thèse d'Etat qu'il avait défendue en 1989 dans un domaine et sur un sujet afférents à ceux de ce travail. Qu'ils veuillent trouver ici le témoignage de ma reconnaissance sincère.

Il est une personne auprès de qui j'ai contracté une grande dette, tant intellectuelle qu'humaine : c'est Monsieur Bernard Beugnot qui m'a honoré de sa confiance. Les attentions et la bienveillance dont il a fait preuve dans les derniers mois de ce travail ont puissamment aidé à sa réalisation. Comment lui dire le prix que j'ai attaché à ses encourage­

ments, à son intérêt et à ses aides, soutenus et pertinents ?

(5)

Mes remerciements vont encore à toutes celles et à tous ceux gui m'ont

entouré de leur affection ou de leur amitié. Mes parents, Claire Stevens,

gui s'est chargée, avec une patience éprouvée à de multiples reprises, de

revoir le tapuscrit, et Gérard Dumoulin : à tous deux, gui n'ont ménagé ni

leur temps ni leur appui indéfectible pour me supporter, je ne puis gue

leur offrir en dédicace ce travail. Mon frère et Madeleine De Coster,

auprès de gui j'ai toujours trouvé assistance et tendresse. Ingrid et

Philippe Dumoulin, gui furent les hôtes fraternels de mes escapades stras-

bourgeoises. Françoise Moulin, gui aura été l'hôtesse attentionnée des

séjours parisiens. Mes amis, Denis Laurent, François Delor, Marc D'Hoore et

Marc Mayné, pour avoir été les tenants du coeur et de la raison ; et Paul

Van Langenhoven, gui a accepté bien plus gue revoir les textes latins cités

dans cette étude.

(6)

T A B L E D E S H B L T I E R E S

V O L D M E I

INTRODUCTICXi A UNE SOCIOLOGIE DE LA CDLTORE EN FRANCE AD ZVIIe SIECLE 7

Pour un modèle de sociologie culturelle : épistémologie et méthodologie 9

Le corpus et sa légitimité 31 Le corpus et ses temporalités 38

Ire PARTIE ; LA OOOR ET LA RETRAITE. LES HOMMES ET LES LIEUX DE L'ASCESE 42

Chaplt:re I : L a foniiat:ion de l'habitus curial S2

L'école de la reproduction de l'héritage social 5 4 Le soldat ou les austérités du métier 58

La rhétorique. Corps et âme 68

Les déréalités ou l'isolement de l'éloquence 8 4

L'école du formalisme oratoire et de l'ascèse civile 9 2 Les enfances de la civilité 9 4

L'institution de la cour 1 0 2

La civilité ou la discipline de cour 1 1 4 La révérence selon Courtin et Bellegarde ou le privilège des sources 1 1 6

Uniformité et universalité de la contrainte 1 2 3

Les heures réglées du roi ou la contrainte partagée 1 2 9

L'ascèse de cour ou la clef comportementale de l'habitus curial 133

(7)

Montaigne en sa Librairie ou le courtisan à distance familière 156 Les frontières de la dévotion 170

L'historiographie chrétienne ou les politiques de la croyance 172 Du déterminisme de Dieu aux mystificités "modernes" 177

Du brouillage sociologique à la cohésion dévote 187 Les couvents : les conversions mêlées 194

Les "Constitutions" de Port-Royal : le consensus social 200 La retraite des Grands :

l'écart social et l'outrance de la réussite religieuse 203

La conversion : le symbolique du refus et l'économie du salut 2337 L'ermite et les limites du refus 247

Rancé et Saint-Simon :

l'ascétisme aristocratique et 1'aristocratisme ascétique 274 La discipline religieuse et la discipline curiale 293

Louis. Le roi, le saint. 306

La civilisation de la dévotion française et son témoin ambigu ;

La Bruyère 325

(8)

INTR<»UCTICTf A UNE SOCIOLOGIE DK lA COLTORK EN FRANCE AU XVIIe STRrx.g

(9)

guère possible.

Theodor W. ADORNO.

(10)

- 9 -

Pour un modèle de sociologie culturelle t épistémoloqie et méthodologie.

Par son modèle théorique, la recherche ici proposée est afférente à plusieurs théories ou "constructions" de la société, sociologiques (Pierre Bourdieu et Norbert Elias) ou historiques (Fernand Braudel et la nébuleuse de ses successeurs). Au-delà de possibles divergences entre elles, plus souvent apparentes ou nominales que cruciales ou conceptuelles, il existe une communauté dans la démarche, dans la finalité et dans l'organisation théorique et empirique de la recherche. Cette communauté de principes et de visées tient dans un accord épistémologigue.

En sociologie, Pierre Bourdieu marque, devant les recours aux antago- nismes simplificateurs, un effort soutenu d'intégration des approches et des connaissances des enquêtes sociales qui l'ont précédées. Pour exemple, les théories et les démonstrations de Karl Marx et celles de Max Weber ne sont pas récupérées (ni démantelées) dans le cadre d'une oppostion réduc- trice entre le premier, qui aurait orienté le déplacement de l'analyse sociale vers un économisme étriqué, tel qu'il fut illustré par des cher- cheurs marxistes (1) , et le second qui serait une fois pour toutes l'ana- lyste du religieux (2) . Bien loin de subsumer le concret, l'économique, sous l'abstrait, sous le spirituel, Max Weber a généralisé l'étude écono- mique de la réalité sociale dès lors qu'il a caractérisé l'Eglise "comme détentrice du monopole de la manipulation des biens de salut", et plus encore à partir du moment où il a examiné "les déterminations économiques

(au sens le plus large) sur des terrains où règne l'idéologie du "désinté- ressement" , comme l'art ou la religion". A la suite de Max Weber, Pierre Bourdieu a retenu l'appréhension marxiste de la société en termes d'écono- mie, tout en l'exploitant dans un sens qui excède la réalité concrète. En d'autres termes, face à l'évacuation pour Karl Marx de "la vérité subjec- tive du monde social" pour n'en retenir que "la vérité objective", Pierre

(1) Voir la notice d'Etienne BALIBAR, "Economie politique", dans

Georges LABICR et Gérard BENSUSSAN, Dictionnaire critique du marxisme, 1985, pp. 368-377 (plus particulièrement les pp.

370-372). Cette notice est accompagnée d'une longue bibliographie gui permet d'approfondir la question.

(2) Surtout en ce gui concerne son ouvrage L'éthique protestante et

l'esprit du capitalisme, 1964.

(11)

Weber, à savoir que, après s'en être donné les moyens conceptuels et

méthodologiques, il a montré que, tout autant que la réalité objective, la

"représentation subjective du monde social [... ] fait partie de la vérité complète de ce monde" (3) .

Par le contrôle et l'auto-réflexion, au principe de 1'épistémologie, le modèle théorique ne peut se confondre avec un appareil technique qui, programmé définitivement, ne produirait dès lors que des résultats faux pour ne pas dire fous à l'instar d'une machine déconnectée du réel et tournant à vide dans le tout des évidences ou des mensonges. Par ailleurs, un modèle théorique qui a réponse à tout, qui interprète infailliblement tout (presque de manière mécanique), provoque immancmablement le soupçon parmi les tenants de l'observation, qui se dotent au préalable de quelques réflexions consensuelles sur l'objectivité subjective ou la subjectivité objective de leur pratique (4) . Mais, de même qu'il serait absurde de rejeter a priori un modèle qui aurait le tort d'être (trop) performant, de même une théorie ne peut être tenue pour fausse ou faussaire si sa mise en pratique butte sur des points d'arrêts. Non seulement c'est dans l'expé- rience de ses limites que la théorie sera en mesure de poser aux autres modèles qui lui sont plus ou moins proches les questions quL importent réellement et de reposer ces questions à elle-même dans son épistémologie, ainsi que dans la construction d'elle-même et de son objet d'enquête ; mais aussi, elle signale, par la nature de ses échecs qui ne sont pas compara- bles à ceux des modèles qui évacuent la vigilance épistémoloqique, combien, au contraire de ces derniers, elle est dotée des moyens révêlant et empê- chant l'intrusion subreptrice de notions préconstruites ou de résultats qui falsifient de manière adéguate, c'est-à-dire imperceptible, les conclusions de 1'enquête.

Renoncer à se donner les moyens (le questionnement épistémologique et sa théorie) revient à transformer l'enquête en une approche qui se refuse- rait de cerner et de résoudre scientifiquement l'imposition des prénotions

(3) (4)

Pierre BOURDIEU, Questions de sociologie, 1984, p. 25.

Pour exemple, Michel LEIRIS, L'Afrique fantôme. 1988, p. 264.

(12)

- 11 -

de l'enquêteur et de son objet (surtout lorsqu'il s'agit d'un objet qui

"parle").

En définitive, toute "expérience bien construite a pour effet d'in- tensifier la dialectique de la raison et de l'expérience, mais à condition seulement que l'on sache penser adéquatement les résultats, même négatifs, qu'elle produit et s'interroger sur les raisons qui font que les faits ont raison de dire non. [...] Le constat d'échec est aussi décisif qu'une confirmation, mais à condition seulement qu'il coïncide avec la reconstruction du corps systématique des propositions théoriques dans lequel il prend un sens positif" (5) .

Cette dialectique rigoureuse entre la théorie et l'observation a partie liée avec la finalité de l'épistémologie comme corrélation entre la pro- batio et 1'ars inveniendi, étant entendu que cette dernière déborde la probatio : en ceci, pour reprendre les mots du philosophe des sciences, Norman Campbell, qu'il "est tout à fait exceptionnel qu'une nouvelle loi soit découverte ou suggérée par l'expérimentation, l'observation et l'excimen des résultats ; la plupart des progrès dans la formulation des lois nouvelles résultent de l'invention de théories capables d'expliquer les lois anciennes" (6) .

Dans un Art moyen. publié en 1965, Pierre Bourdieu et ses collabora- teurs ont organisé un modèle d'approche dans le cadre réfléchi d'une

"anthropologie totale". S'il s'agit d'une étape décisive dans l'organisa- tion du modèle d'investigation sociologique, cet appel à une "anthropologie totale" est aussi à situer dans l'évolution des sciences humaines puisqu'il ne s'insère pas sans prendre une large part de son sens. Il affronte sans doute le modèle lévi-straussien qui tend à dominer dans les fractions scientifiques plus ou moins marginales du champ universitaire, telle l'E.P.H.E.S.S., dont les promoteurs vont assurer une dizaine d'années plus

(5) Pierre BOURDIEU, Jean-Claude CHRMBOREDOV et Jean-Claude

PASSERON, Le métier de sociologue. Préalables épistémoloaicrues, 1983, pp. 86-87. Cette réflexion est étayée notamment par les travaux de Léon Brunschvicg, les étapes de la philosophie mathématique, et de Bertrand Russel, Mvsticism and Loaic, and others Essavs.

(6) Norman CAMPBELL, What is Science ?, p. 88, cité et traduit par

Pierre Bourdieu et alii, ibid.. p. 87 (je souligne).

(13)

l'Université française, à commencer par l'Institut et le Collège de France.

Héritier de la Nouvelle Ethnologie et ancien membre du Collège de Sociologie (24) , Lévi-Strauss avait choisi, pour caractériser sa

"science", le terme d'"anthropologie", qui serait le vivier du

structuralisme, et qui était "ainsi constitué, grâce à la référence à Saussure et à la linguistique, en science royale" (25) . Ethnologue par l'orientation de ses premiers travaux, Pierre Bourdieu précise cependant ;

"pour ma part, tout en travaillant à mettre en oeuvre le mode de pensée structural ou relationnel dans la sociologie, j'ai résisté de toutes mes forces aux formes mondaines du structuralisme. Et, j'étais d'autant moins porté à l'indulgence pour les transpositions mécani- ques de Saussure ou Jakobson en anthropologie ou en sémiologie qui se sont pratiquées dans les années 1960, que mon travail philosophique m'avait conduit très tôt à lire de près Saussure : j'ai fait en

1958-59 un cours sur Durkheim et Saussure dans lequel j'essayais de dégager les limites des tentatives pour produire des 'théories pures'" (26) .

La polémique accompagnerait le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Par ses objections à Lévi-Strauss, il étalerait, à plusieurs moments, les

notions d'habitus, de sens pratique et de stratégie. Dès qu'il poserait leur définition, les répéterait, ou les compléterait, l'objection à Lévi- Strauss serait, implicite ou non, toujours présente (27) :

Par habitus et sens pratique, Pierre Bourdieu explicite : "Les condi- tionnements associés à une classe particulière de conditions d'exis- tence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c'est-à-dire en tant que principes généra- teurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée cons- ciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre, obiectivement 'réglées' et 'régulières' sans être en

(24) Voir Denis HOLLIER, Le Collège de Sociologie, 1979, et Jean JAMIN, "Un sacré collège ou les apprentis sorciers de la

sociologie", 1980, pp. 5-30 (à toutes fins utiles précisons que Jean Jamin appartient à la Nouvelle Ethnologie, comme son maître Michel Leiris et comme Lévi-Strauss).

(25) Pierre BOURDIEU, Choses dites. 1987, p. 16.

(26) Id^

(27) Ibid.. pp. 20 et 31.

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rien le produit de l'obéissance à des règles, et, étant tout cela collectivement orchestrées sans être le produit de l'action organi- satrice d'un chef d'orchestre" (28) .

Avec le concept de stratégie, le démarquage que réalise Pierre Bour- dieu par rapport aux notions lévi-straussiennes de règles et de

non-conscience, est le même : "La notion de stratégie est l'instrument d'une rupture avec le point de vue obiectiviste et avec l'action sans agent que suppose le structuralisme (en recourant par exemple à la notion d' inconscient ). Mais on peut refuser de voir dans la stratégie le produit d'un programme inconscient sans en faire le produit d'un calcul conscient et rationnel. Elle est le produit du sens pratique comme sens du jeu, d'un jeu social particulier, historiquement défini, qui s'acç[uiert dès l'enfance en participant aux activités sociales

[...]. Le bon joueur, gui est en quelque sorte le jeu fait homme, fait à chaque instant ce qui est à faire, ce que demande et exige le jeu.

Cela suppose une invention permanente, indispensable pour s'adapter à des situations indéfiniment variées, jamais parfaitement identiques.

Ce que n'assure pas l'obéissance mécanique à la régie explicite, codifiée (quand elle existe)" (29) . Tout au contraire, Claude Lévi- Strauss a lié le concept de règles à une "statique sociale", dans laquelle s'organisent les structures de la communication (30) .

A travers les doublets conscient/inconscient ou objectif/subjectif ou encore le concept de règle, Pierre Bourdieu situe son projet par delà le modèle lévi-straussien en même temps qu'il en fait la critique. La rupture

(ou le dépassement) par rapport au structuralisme, était amorcée dès lors que, pour Pierre Bourdieu, l'analyse sociologique était fondée à ne pas tenir les agents sociaux, qu'il distingue des sujets, pour de "simples épiphénomènes" :

"Les agents sociaux, dans les sociétés archaïques comme dans les nôtres, ne sont pas [...] des automates réglés comme des horloges, selon des lois mécaniques qui leur échappent" (31) .

Les règles débarrassent à bon compte l'analyse du point de vue des agents socialisés et semblent en assurer l'objectivité. En opposant aux règles

(32) , les stratégies qui ne relèvent pas "d'une sorte de calcul

(28) Pierre BOURDIEU, Le sens pratique, 1980, p. 88 (je souligne).

(29) Pierre BOURDIEU, Choses dites, op. cit., p. 79.

(30) Claude LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, 1990 [Ire éd.

1958], p. 352.

(31) Pierre BOURDIEU, Choses dites, op. cit., p. 19.

(32) Ibid., pp. 76-77. Voir aussi Norbert ELIAS, Ou 'est-ce que la

Bocioloaie ?, op. cit., p. 27.

(15)

avoir rompu, par le principe de non-conscience, "avec les prénotions inhérentes au discours conscient des agents", de réintroduire "le vécu subjectif des acteurs" (34) , Pierre Bourdieu rassemble les enjeux de son travail. Amené encore récemment à le caractériser, il le définit comme constructivist structuralism ou structuralist constructivism "en prenant le mot structuralisme en un sens très différent de celui que lui donne la tradition saussurienne".

"Par structuralisme ou structuraliste, je veux dire qu'il existe, dans le monde social lui-même, et pas seulement dans les systèmes symboliques, langage, mythe, etc., des structures objectives indé- pendantes de la conscience et de la volonté des agents, qui sont capables d'orienter ou de contraindre leurs pratiques ou leurs représentations. Par constructivisme, je veux dire qu'il y a une genèse sociale d'une part des schèmes de perception, de pensée et d'action qui sont constitutifs de ce que j'appelle habitue, et d'autre part des structures sociales, et en particulier de ce que j'appelle des chêunps et des groupes, notamment de ce c[u'on nomme d'ordinaire des classes sociales" (35) .

En des termes plus brefs, sa démarche "doit rendre compte de deux dimen- sions inséparables du social : la construction sociale de la réalité par les agents et l'existence de structures sociales objectives" (36) . Pierre Bourdieu a contribué à désamorcer le modèle structuraliste lévi-straussien, avec les notions d'habitus et de stratégies qui permettent de penser la relation des sujets sociaux avec les déterminations sociales autrement que dans l'alternative de la liberté et de la nécessité, dans celle d'indivi- duel et de collectif, dans celle de l'interne et de l'externe, ou encore dans celle de conscience ou d'inconscience (37) .

L'un des premiers historiens à avoir salué le travail d'ethnologue et de linguiste de Lévi-Strauss fut Fernand Braudel (38) . Il en fit mention à

(33) Pierre BOURDIEU, Choses dites, op. cit., p. 20.

(34) Alain ACCARDO et Philippe CORCUFF, La sociologie de Bourdieu.

1989, p. 177.

(35) Pierre BOURDIEU, Choses dites, op. cit., p. 147.

(36) Alain ACCARDO et Philippe CORCUFF, La sociologie de Bourdieu, op. cit., p. 177.

(37) Voir Pierre BOURDIEU, Choses dites, op. cit., p. 78.

(38) Comme Braudel, Lévi-Strauss figura, parmi les "Brésiliens",

(Suite)

(16)

- 15 -

plusieurs reprises, notamment dans la rubric[ue des Annales. "Débats et combats". L'historien y pointait des faits d'une importance variable, depuis l'approche scientifique de la communication (39) à l'uniformisation de la terminologie des différentes disciplines, par le recours, entre autres, au terme de structure, en vue d'une interdisciplinarité fondée sur l'homogénéité taxinomique. D'une science à l'autre, les spécialistes semblaient irréversiblement appelés à user d'un même code. Toujours dans

"Débats et combats", quelques années plus tard, Roland Barthes balisait les cadres de l'échange interdisciplinaire en des limites dont la radicalité péremptoire doit beaucoup à la lutte pour l'hégémonie du structuralisme dans la sphère des sciences humaines et pour la reconnaissance de ses détenteurs dans le chéunp universitaire. Emaillé de métaphores autocrati- ques, son discours performatif tend à forcer les possibles d'une lutte à la légitimité. Les trois termes d'une rivalité, plus que d'un débat ouaté académique, sont la sociologie, l'ethnologie et l'histoire.

Le voeu d'"une sociologie totale" relève du "mythe interdisciplinaire"

qui semble ne devoir pas dépasser le rang d'"une association de disciplines particulières". Dès lors, faisant oublier "les vieux cadres de recherche", "la prééminence absolue de l'ethnologie - et derrière elle, de la linguistique - [...] nous engage à accepter la possiblité d'un remaniement quelque peu tyrannique de nos sciences : il ne nous suffira plus de croire de loin à une collaboration pacifi- que de nos recherches ; il nous faudra de plus en plus prendre parti sur les deux 'règnes' gui sont appelés, semble-t-il, à rester en présence : celui de l'anthropologie et celui de l'histoire" (40) .

Le prophêtisme de cette analyse est induit de la position ambiguë de

Barthes dans l'institution universitaire. Cette prose est caractéristique d'une personne ou d'un groupe de personnes qui sont en quête de la domina- tion intellectuelle et dont les positions de départ ne correspondent pas à

(Suite)

c'est-à-dire ces professeurs de français gui, dans les années 1930, allèrent enseigner ou poursuivre leurs recherches à 1'Université de Sao Paulo, Jean-François SIRINELLI, Génération intellectuelle. Khâaneux et normaliens dans l'entre - deux - guerres. 1988, p. 550.

(39) Fernand BRAUDEL, Ecrits sur l'histoire, 1984, p. 69.

(40) Roland BARTHES, "Les sciences humaines et l'oeuvre de

Lévi-Strauss", 1964, pp. 1085-1086.

(17)

qu'elles sont instituées dans le champ intellectuel français (41) , c'est- à-dire par le schéma gidien et sartrien, d'une personnalité, arrivée au sommet de la consécration, et d'une revue, sans concurrent, schéma que concrétisera, dans les années soixante, Claude Lévi-Strauss avec sa revue l'Homme, qui s'oppose à Sartre et aux Temps Modernes, déclinants. Quoique loin d'être explicite, la radicalité de l'analyse induit 1'inconciliabilité première de la sociologie avec les deux autres disciplines, l'ethnologie dont Barthes se fait le publiciste auprès des historiens, et l'histoire qui lui ouvre sa revue la plus novatrice. Par cécité conjecturelle dans la rencontre de deux écoles nouvelles et, sur le fond théorique, par la

confusion de l'éviction de l'événement au profit de la structure, avec les notions afférentes au concept annaliste de la longue durée, Fernand Braudel intégrait autant l'extension, voulue par Lévi-Strauss, du "sens du langage aux structures élémentaires de la parenté, aux mythes, au cérémonial, aux échanges économiques" que les termes nouveaux du lexique structuraliste

(42) sans y déceler la contradiction conceptuelle avec les principes de la Nouvelle Histoire. Celles-ci devaient être relevées notamment par Robert Castel, François Furet et les collaborateurs de la revue Esprit dans les collectifs qu'ils consacrèrent, en 1963 et 1967, à mettre en question le structuralisme - identifié à Barthes, Foucault et Lévi-Strauss -, aussi bien dans son modèle de recherche que dans son idéologie sous-jacente.

Cependant, il faut noter que la critique portée à l'endroit de Claude Lévi-Strauss mit dix ans à passer du champ intellectuel au chéimp universi- taire. Ce déphasage est spécifique du réseau français. Dès le début des années cinquante, Maurice Merleau-Ponty et, plus encore, Claude Lefort portèrent la critic[ue sur l'anti-historicisme du modèle lévi-straussien.

Les enjeux étaient certes scientifiques, ou, plus exactement, philosophi- ques, mais, avant tout, ils étaient institutionnels dans la mesure où Merleau-Ponty comme Lefort avait été attentif au fait qu'autour de la pensée de Claude Lévi-Strauss, se mettait en place une formation

(41) (42)

Anna BOSCHETTI, Sartre et "Les Temps Modernes" : une entreprise intellectuelle, 1985, pp. 273-274.

Fernand BRAUDEL, Ecrits sur l'histoire, op. cit., pp. 108 et 70.

(18)

- 17 -

intellectuelle capable de concurrencer et de périmer l'écrasante domination du modèle sartrien sur le champ intellectuel français (43) .

Dans un long compte rendu du livre de Lucien Sebag, Marxisme et struc- turalisme, Robert Castel émettait des réserves et levait des ambiguïtés en ce qui concerne les visées effectives, tant méthodologiques qu'idéo-

logiques, du structuralisme. L'analyse de ce sociologue se ressent d'une ductilité prégnante, Robert Castel étant pris, à travers le structuralisme et le marxisme, entre deux contraintes : son compte rendu paraissait dans une revue. Critique, contrôlée par Roland Barthes et Michel Foucault ; de surcroit, même si depuis le rapport Kroutchev la pression avait diminué, la critique portée à 1'encontre du marxisme se ressentait de la violation du tabou (44) . L'une des propositions avancées par Robert Castel démontre cependant que le structuralisme tend à ne pas se donner les moyens du

"retour à l'historicité" auquel il n'a cessé de prétendre pour vider le débat de tout argument. Ce retour, en définitive, apparaît, par "l''auto- nomisation' de [s]a méthode en idéologie", comme un détour inutile (45) .~

Reprenant les distinctions théoriques saussuriennes, François Furet, en 1967, jaugeait la distance qui séparait le nouveau dogme ethnologique et l'histoire :

"synchronie et diachronie ne peuvent être saisies d'un seul regard.

[...] Il faut donc des ethnologues structuralistes pour l'ordre, des historiens pour le désordre. Ce partage des tâches, pourtant, n'a d'équité qu'apparente. L'étude des structures conserve un double privilège, chronologique et logique. Chronologique, puisc[ue c'est par

leur description qu'il faut commencer. L'activité structuraliste a de ce fait une entière autonomie ; la réciproque n'est pas vraie : le travail de l'historien est dépendant, ornemental, relégué de toute

façon à un lointain avenir. Et logique : car à l'inverse des struc- tures, l'histoire pulvérise la norme dans l'événement ; elle se rationalise à grand-peine" (46) .

(43) Anna BOSCHETTI, Sartre et "Les Temps Modernes", op. cit., pp.

299-305.

(44) Ibid., pp. 197-198.

(45) Roger CASTEL, "Méthode structurale et idéologies

structuralistes. Lucien Sebag, Marxisme et structuralisme".

1964, pp. 972-973.

(46) François FURET, "Les intellectuels français et le

structuralisme", 1967, p. 8b.

(19)

système de règles immuables par la variété, ont été souvent mis en avant par les critiques du structuralisme, même si ces positions ne sont pas sans relever du malentendu ou du détournement de sens (47) . Bien qu'il manie un dialectisme marxiste sommaire dans sa médiation de l'émergence du structu- ralisme liée à l'institution d'une société techniciste, Henri Lefèbvre l'a clairement relevé dans une longue analyse qui situe le débat dans la

continuité historique de l'opposition de la pensée éléate et de l'héracli- tisme. Pour les structuralistes, l'histoire "se réduit aux modalités tempo- relles de l'action de ces lois universelles et immuables. Plutôt que vérité et réalité, elle est [...) la suite des troubles et apparences qui dissi- mulent cette action" (48) .

Sans entrer dans l'historique des positions des intellectuels et de leurs évolutions dans les années 1960-1970, le structuralisme a très rapidement pris place dans le débat où se confrontaient les idéologies. Il semblait être la réponse non idéologique à toutes les idéologies et, par là, semblait les faire tomber en désuétude. Ainsi concevrait-il le marxisme et son concept d'historicité "comme une idéologie périmée" (49) , ignorant de la sorte qu'une idéologie n'est supplantée ou n'est dite caduque ou obsolète que par une autre idéologie, qui fait office de nouvel ordre de référence (50) •

(47) Marc GABORIAU, "Anthropologie structurale et histoire", 1963, pp. 579-595. En fait ce qu'il y a lieu de noter, c'est

premièrement la scission préjudiciable entre ce qui relève de l'analyse structurale et ce qui relève de l'histoire, de l'interne et de l'externe ; c'est ensuite l'assignation de la sociologie à l'analyse du présent en dehors de tout phénomène évolutif, c'est-à-dire historique : césure et détournement des objectifs de la sociologie, que repète Lévi-Strauss dans le même numéro d'Esprit, d'où est issue la mise au point de Gaboriau, p.

638.

(48) Henri LEFEBVRE, "Claude Lévi-Strauss et le nouvel éléatisme"

(I), 1966, p. 29.

(49) Ibid., p. 27.

(50) Karl MANNHEIM, Ideoloav and Utooia. An Introduction to the

Socioloav of Knowledge, 1940. Déjà en 1888, Friedrich ENGELS

avait appréhendé le procès idéologique en ces termes, dans

Ludwia Feuerbach und der Ausaana der klassischen deutschen

Philosophie, dans Karl MARX et Friedrich ENGELS, Werke, 1962,

vol. XXI, pp. 259-307.

(20)

- 19 -

C'est donc, comme le soupçonnait déjà Robert Castel, que le structu- ralisme s'est développé dans son émergence contre les autres modèles cognitifs et philosophiques, comme une idéologie. Deux indices confortent cette analyse : le dévoiement du structuralisme en un terrorisme termino- logique qui ne doit rien à une fécondité de concepts et qui opère comme un élément discriminant, au sein des chercheurs, dans sa maîtrise et sa

manipulation ; le paradoxe qui lie politiquement le structuralisme à la gauche française, même si Lévi-Strauss s'est, depuis 1939, refusé à émettre un avis en dehors de la sphère scientifique. Cette liaison explique les motivations des collaborateurs de la revue Esprit - dont sont bien connues les options chrétiennes de gauche - à rapporter le structuralisme à ses fondements idéologiques qu'il occulte et qui, dès lors, entretiennent la confusion idéologique derrière l'évidence conceptuelle. Son directeur, Jean-Marie Domenach, écrivait en introduction au numéro Structuralisme.

Idéologie et méthode :

"ce n'est pas seulement la capacité humaine d'intervention, la praxis^

qui est niée, mais la possibilité même de l'événement. Les systèmes se construisent, ou sont construits, contre ce qui arrive. L'histoire est sentie comme destructive, traumatisante. [...] les structuralistes - ne serait-ce que par l'entraînement de leur démonstration, par leur

"passion" de l'organisation conceptuelle - privilégient l'ordre aux dépens du changement et c'est la tendance commune à tous les positi- vismes" (51) .

L'attachement aux permanences, aux structures, se retrouve dans le compor- tement institutionnel de leur propagandiste. Pensant l'organisation de l'anthropologie, dans son organisation universitaire comme dans son origi- nalité de part sa position en confluence avec la psychologie sociale, la sociologie et les sciences politiques, Lévi-Strauss lui souhaite la "for- mule de l'institut", bien qu'il précise que "[c]'est le sort des jeunes sciences de s'inscrire difficilement dans les cadres établis" (52) . Par ailleurs, pour ne prendre que ce point de sa biographie c[u'il a su et continue encore à contrôler très soigneusement, il répondait, lors de son élection à l'Académie française en 1973, à la revue Lire qui s'enquérait de

(51) (52)

Jean-Marie DOMENACH, "Le système et la personne", 1967, p. 778.

Claude LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, op. cit., p.

420.

(21)

"respect pour ce qui dure à travers le temps" :

"C'est incontestablement la marque de mon respect pour les institu- tions, pour ce qui est durable. [...] c'était pour moi une sorte de devoir de participer au maintien d'un système de valeurs et d'une institution plongeant assez loin dans l'histoire" (53) .

Malgré quelques divergences, notamment le fait d'être issu de la khâgne rive droite, Lévi-Strauss a pleinement réalisé le cursus honorum le plus prestigieux du scientifique français, auquel puisse aspirer un jeune khâgneux, socialement bien doté, en passant de Condorcet au quai Conty, avec la station consacrante du Collège de France. Ce modèle de parcours institutionnel et de consécration de la pensée est déjà en place dès les années 1920 et corporisé par des personnalités connme Henri Bergson, Emile Picard, Joseph Bêdier, etc. (54) .

La négation de l'histoire et l'habitus du scientifique, construit en apothéose de l'institution, se fondent donc sur la durée et la permanence.

En même temps, le structuralisme dénie aux modèles concurrents toute évolution ainsi qu'à lui-même, d'où son végètement théorique et sa rapide sclérose terminologique, d'où aussi l'appétit de ses tenants pour les vieilles pierres du Collège de France et de l'Institut.

Dans ses derniers travaux, surtout dans les grandes synthèses, telle la Grammaire des civilisations (55) , Fernand Braudel maintiendrait la référence ouverte aux travaux de Lévi-Strauss. Même si ce premier réfère la littérature à un arrière-fond de concrétudes et de mentalités, qu'il

exemplifie à travers la vie quotidienne, aux croyances, au manger, au boire, etc, l'historien reprend la distinction saussurienne de la langue et de la parole, lorsqu'il énonce l'unité brisée de la civilisation européenne par chaque littérature nationale. Non seulement toute nation possède sa langue, voire ses langues, mais en sus, chacune d'elles, par les individus qui la parlent et la constituent en textes, émiette cette unité nationale

(53) Cité par Josué HARARI, "Tristes théories", 1989, p. 173.

(54) Jean-François SIRINELLI, Génération intellectuelle, op. cit., pp. 125-126.

(55) Fernand BRAUDEL, Grammaire des civilisations, 1987, pp. 435-436.

(22)

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en discours particuliers. Sans doute est-ce, dans le renvoi implicite aux dichotomies de la langue et de la parole, l'une des raisons de la faiblesse de l'analyse braudélienne des phénomènes symboliques, qui ne dialectise pas leur production rapportée conjointement à "un milieu social" et "une

expérience personnelle".

Dans le champ des théories nouvelles, la sociologie paraissait bien solitaire face à l'alliance de l'ethnologie et de l'histoire, même si cette alliance se doit moins à la communauté des axiomes théoriques qu'à celle des enjeux institutionnels dans l'ordre du savoir et des positions à occuper en son sein.

Plus particulièrement, Marc Bloch, Lucien Febvre ou Fernand Braudel n'apparaissent pas ou pratiquement pas dans les ouvrages principaux de Pierre Bourdieu : à peine comme référence sur la question de l'adoubement pour le premier, dans la Noblesse d'Etat, ou comme grand savant consacré, parmi d'autres, pour le troisième, dans 1' Homo academicus. Si la relation de polémique entre Pierre Bourdieu et Lévi-Strauss peut être légitimement perçue, celle qui tiendrait dans un rapport, à déterminer, Pierre Bourdieu et Fernand Braudel reste hypothétique ou, pour le moins, reposerait sur peu d'indices (prises de position, polémiques, ...) si, pour Fernand Braudel, la critique de sciences sociales n'avait connu plusieurs récidives.

Institutionnalisée par la Vie Section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, la Nouvelle Histoire lançait en même temps l'idée d'une "histoire totale" : c'est-à-dire qu'elle manifestait "l'ambition d'avoir, sur un objet ou sur un problème donné, une perspective plus complète, une des- cription plus exhaustive, une explication plus globale que les sciences sociales dont elle utilise les apports conceptuels et méthodologiques"

(56) ; en termes de stratégie académique, elle s'autorisait à tenir les autres sciences humaines pour des auxilaires qu'elle avait exclues de prétentions hégémoniques semblables en relevant de façon générale leurs

(56) François FURET, L'atelier de l'histoire, 1982, p. 11. On

trouvera une présentation claire de 1'évolution de 1'histoire par rapport aux autres disciplines dans Marc BLOCH, Apologie

pour l'histoire ou métier d'historien, 1974, pp. 26-29.

(23)

certaines sciences, en l'occurrence les sciences sociales (58) . L'Ecole des Annales n'avait donc pas attendu l'institutionnalisation, la notoriété internationale, la médiatisation pour transformer cette hégémonie écrasante sur les disciplines historiques en une ambition qui devait globaliser

l'ensemble des sciences sociales sous son égide.

A plusieurs reprises, Fernand Braudel en a appelé, pour ne reprendre que cet exemple, à l'économie, mieux à l'économiste. Ainsi, dans la ques- tion des périodes ou des lieux d'inertie que devrait aborder plus souvent l'histoire, trop encline à ne considérer que les avancées ou les progrès, il lui déléguait la tâche de fournir les matériaux scientifiques qui permettraient à l'historien de formuler les réponses et, du moins, de repenser la question ou l'affiner en toute rigueur.

"A lui [l'économiste] de nous dire [...] comment il faudrait les formuler au mieux, ou alors qu'il nous montre en quoi ce sont là de faux problèmes, sans intérêt". L'historien s'expose cependant à ce que son auxiliaire pressenti lui retourne la question. "Un économiste que j'interrogeais récemment me répondait que pour l'étude de ces freinages, de ces viscosités, de ces résistances, il comptait surtout sur les historiens" (59) . Non que, du point de vue justifié (60) de l'historien, il n'y ait une pertinence à soumettre son interrogation à l'économiste, les réponses ont souvent fait défaut. "Les monogra- phies c[ui donnent des courbes de production, des taux de profit, des taux d'épargne, qui dressent des bilans sérieux d'entreprises, ne serait-ce qu'une estimation approchée de l'usine du capital fixe sont rarissimes. J'ai cherché en vain, auprès de collègues et d'amis, des renseignements plus précis dans ces divers domaines. Mais pour de maigres succès" (61) .

(57) C'est le fond de plusieurs articles de Fernand BRAUDEL, datant

des années 1950-1960 et rassemblés dans Ecrits sur l'histoire.

OP. cit.

(58) Ce type d'oblitérations justifie l'interrogation que Philippe STEINER propose, sur les options de Fernand Braudel, dans

"L'impasse sur Max Weber", dans Lire Braudel, 1988, pp. 133-156, en même temps qu'il la justifie a posteriori sur base des acquis de Braudel en ce qui concerne 1'explication socio-historique du capitalisme, plus satisfaisante que celle de Weber.

(59) Fernand BRAUDEL, Ecrits sur l'histoire, op. cit.. pp. 127-128.

(60) "N'y a-t-il pas là, au contraire, des éléments économiquement

discernables et mesurables souvent, ne serait-ce que dans la durée ?", id.

(61) Fernand BRAUDEL, La dynamique du capitalisme, 1988, p. 120.

(24)

- 23 -

Ce n'est pas là l'un des moins connus des revers (62) d'une relation d'auxiliaire à auxilié. Et ce à plus forte raison si, au contraire du structuralisme ou du marxisme qui ont innervé, en un bloc plus ou moins cohérent et homogène, diverses disciplines des sciences humaines, la

Nouvelle Histoire s'est conçue plus comme une communauté de principes, dans sa méthodologie et ses sujets par rapport aux autres sciences, que comme un modèle théorique (63) pur qui aurait servi à contrôler les disciplines afférentes dans leurs postulats ainsi que dans la construction de leurs modèles et de leurs objets de recherche.

Plutôt qu'une hégémonie, la division et la répartition des tâches, ainsi programmées, ne sont pas sans expliquer l'éclatement (64) de la nébuleuse des Annales.

Dès leur reprise en main par Febvre et Bloch, les Annales tendent surtout à former "un réseau intégré non par une communauté de pré- supposés méthodologiques, philosophiques ou idéologiques mais par une complémentarité d'intérêts et une similarité d'attitudes fondées, l'une et l'autre, sur le refus de toute doctrine convaincue de

disposer des solutions préfabriquées, et sur l'adhésion à l'idée d'un monde social intrinsèquement problématique, où rien ne va de soi et dont aucun élément, aucun aspect ne saurait être compris sans qu'on fasse de son présent et de son passé l'objet d'une recherche". A partir de 1946, les "Annales cessent de postuler [. .. ] une histoire unifiée, unidirectionnelle, uniforme" (65) .

(62) Il est par contre spécieux de s'en servir comme argument pour

justifier les lacunes, les inaboutissements ou même les échecs d'une enquête, qui, pour la plupart, sont internes aux postulats méthodologiques de la Nouvelle Histoire, comme le laisse

supposer l'esquisse bibliographique, certes déjà datées, de Pierre GOUBERT, à propos des retards dans les études historiques sur le XVIIe siècle français, dans Louis XIV et vingt millions de Français, 1966, pp. 251-252.

(63) Fernand BRAUDEL, Ecrits sur l'histoire, op. cit., p. 81,

dénonçait le danger du modèle pur en histoire, "du modèle pour le modèle", en visant explicitement les historiens marxistes.

(64) Frédéric DOSSE, "Les héritiers divisés", dans Lire Braudel, op.

cit., p. 167 ; "Entre l'anthropologie historique de J. Le Goff, la démographie d'A. Burgière, les recherches sur le goût et la sexualité de J.-L. Flandrin, le prophétisme du croisé P. Chaunu et l'histoire conceptuelle de F. Furet, il y a plus que des nuances. On peut même ressentir un certain parfum d'éclatement au sein même de l'école. De la même manière, la référence à la bannière des Annales ne révèle pas une identité idéologique".

(65) Krzysztof POMIAN, "L'heure des Annales. La terre - les hommes -

(Suite)

(25)

La totalisation progranunée par Pierre Bourdieu et par Fernand Braudel, ne relève pas d'une même finalité : la première s'attache à se donner les moyens de dépasser l'opposition aporétique de la subjectivité et de l'ob- jectivité, la seconde vise à une globalisation raisonnée des sources susceptibles de construire son enquête. Mais l'une comme l'autre "pense"

ses disciplines d'appoint. Pour ne retenir que l'exemple de la mesure des faits, l'exemple de la statistique pour Bourdieu, l'exemple de l'économie pour Braudel, domine le même souci de ne pas diffracter la recherche, de ne pas désaxer les enjeux propres, de ne pas la diluer dans un agglomérat de pratiques, certes légitimes et fondées, mais susceptibles d'hétérogénéité.

D'autant que l'une comme l'autre sont en butte à des pratiques d'hétéro- nomisation. De la même manière que l'histoire, comme discipline scientifi- que - la redondance n'est pas gratuite -, a toujours dû s'affirmer contre les stratégies de contrôle par toutes sortes de pouvoirs, la sociologie est contrainte au même défi, comme l'atteste l'exemple du sondage.

Le sondage est la pratique la plus acceptée, la plus connue par les pouvoirs qui par ailleurs développent toujours une méfiance à l'endroit des sciences sociales. Est-ce pour cette raison que pour réaliser des encjuêtes sociologic[ues ils préfèrent s'adresser à des entreprises privées plutôt qu'aux institutions universitaires compétentes ? En tout cas, cette

attitude révèle de leur part un mécanisme de commanditaire qui neutralise les enjeux d'une enquête par les "pressions de la commande" et les "séduc- tions de la demande", et une "attente profonde d'une science sur commande et sur mesure, d'une science sans ces hypothèses qui sont volontiers perçues comme des présupposés, voire des préjugés" ; ces hypothèses, au contraire, ont pour fonction de déconstruire les attentes des commandi- taires friands de "réponses rapides, simples et chiffrées", donc de ces réponses qui ont les apparences fausses de la rigueur mathématique et le bon goût de conforter les évidences reçues (66) .

(Suite)

le monde", dans Pierre NORA (dir.). Les lieux de mémoire, vol.

II, La nation, t. 1, 1986, pp. 385-386.

(66) Pierre BOURDIEU, Choses dites, op. cit., pp. 217-218. Sur

1'autonomie problématique de la sociologie par rapport au marché

des "choses" sociologiques, voir Norbert ELIAS, Qu'est-ce que la

sociologie ?, 1991, pp. 48-51.

(26)

- 25 -

Lors de sa dernière conférence à l'Université Johns Hopkins, en 1976, sur le Temps du monde, Fernand Braudel montrait par l'exemple l'autonomie de l'histoire face aux pressions politiques, d'autant plus vives qu'il abordait en terre américaine la question du capitalisme. En même temps, perçait la frustration que l'objectivité de son analyse et de ses conclu- sions se heurterait à un bloc d'enjeux où elles ne pouvaient être prises en compte. Il avait, avec son indulgence et sa pertinence accoutumées, mis en évidence combien, historiquement, il n'était pas nécessaire d'être capita- liste pour s'inscrire dans une économie de marché. Face à la fatalité du capitalisme ou de son opposite, le socialisme, - fatalité prétendument économique alors qu'elle est tout autre -, il affirmait :

"Ce que je regrette pour ma part, non en tant qu'historien, mais en tant qu'homme de mon temps, c'est que, dans le monde capitaliste comme dans le monde socialiste, on refuse de distinguer capitalisme et économie de marché. A ceux qui, en Occident, s'attaquent aux méfaits du capitalisme, les hommes politiques et les économistes répondent que c'est là le moindre mal, l'envers obligatoire de la libre entreprise et de l'économie de marché. Je n'en crois rien. A ceux qui, selon un mouvement sensible en U.R.S.S., s'inquiètent de la lourdeur de l'économie socialiste et voudraient lui ménager plus de

"spontanéité" [...], la réponse est que c'est là le moindre mal, l'envers obligé de la destruction du fléau capitaliste" (67) . Si une telle assertion n'était pas sans rencontrer des résistances dues à la division politique de la planète, elle ne l'est pas moins aujourd'hui, en 1992, sans qu'il soit nécessaire d'être l'un des responsables en charge des pays frères qui ont fait faux bond et de la C.E.I. Contre le mensonge politique selon lequel toute économie de marché est capitaliste, tenu autant par les capitalistes que par les socialistes, l'histoire économique dévoile que, dans les siècles passés, il en était autrement et elle n'a pour elle que le tort politique, où elle couvre sa conscience et découvre son autonomie, d'avoir raison et de n'être pas entendue par qui de droit.

L'historiographie a, par le passé, toujours été une histoire sociale et politique (68) . Sans forcer dans la caricature et l'a-dialectisme, les

(67) Fernand BRAUDEL, La dynamique du capitalisme, op. cit., pp.

118-119.

(68) L'histoire multiplie, comme narration de ce gui amène (et le

(Suite)

(27)

société occidentale. De l'histoire des princes à celle des grands commis bourgeois de l'Etat, il y a, pour "huiler" la transition, l'invention bourgeoise du suffrage censitaire ; de l'histoire événementielle et indi- viduante à l'histoire des masses et déterministe, correspond l'introduction du suffrage universel. Il est heureux de constater que les deux formes de suffrages ont constamment été précédées par les innovations de l'historio- graphie, que ce soit celles dues à Voltaire ou celles qui sont tributaires des travaux de Marx, et qui attestent l'autonomie de l'histoire dans ses

fractions les plus novatrices, dont les historiens novateurs du XXe siècle ont subi la nécessité de la reconnaître. Mais cette mise en perspective a

le désavantage d'occulter les tensions, au premier chef desquelles figure celle qui oppose l'histoire des masses à l'idéologie bourgeoise, qui lui est incompatible par son primat de la liberté individuelle.

Le concept d'habitus est entendu par Norbert Elias, comme par Pierre Bourdieu, au sens d'économie psychique résultant de l'intériorisation des déterminismes qui pèsent sur l'individu pris dans un complexe d'interdé- pendances au sein des structures sociales, économiques et psychologiques.

Cette intériorisation organise de façon particulière ces déterminations et, à ce titre, elle est créatrice de spécificité. De par le réseau des interdépendances, qui lui confère une amplitude pluridimensionnelle, l'habitus implique, dans sa préhension, une saisie générale de la société que ne postulerait pas sa réduction et son adéquation à un type précis de pratiques, par exemple celles de la parole. Ainsi, Pierre Bourdieu ne

conçoit-il "l'habitus linguistique" qu'"à condition de ne pas oublier qu'il n'est qu'une dimension de l'habitus comme système de schèmes générateurs de pratiques et de schèmes de perception des pratiques, et de se garder

d'autonomiser la production de paroles par rapport à la production de choix esthétiques, ou de gestes, ou de toute autre pratique possible" (69)

Similairement, dans sa critique de l'histoire des idées et son analyse des modifications des formations sociales où il débusque les phénomènes de

fSuite;

justifie) l'état présent de la société, les enjeux sociaux et politiques d'explication et de domination, voir François CHATELET, La naissance de l'histoire, 1962.

(69) Pierre BOURDIEU, Questions de sociologie, op. cit., p. 135.

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- 27 -

curialisation et d'aristocratisation aux XVIe et XVIIe siècles, Norbert Elias invite à globaliser l'analyse : "ce qui se transforme dans le pro- cessus de 1 'aristocratisation et de la curialisation, ce ne sont pas les idées, mais l'habitus de l'homme" (70) .

C'est alors que l'habitus a pleinement partie liée avec l'histoire parce qu'il est en même temps "produit par l'histoire", mais aussi "prin- cipe d'invention", il est dans l'histoire en même temps qu'il en "est relativement arraché" ; "les dispositions sont durables, ce qui entraîne toutes sortes d'effets d'hysteresis (de retard, de décalage, dont l'exemple par excellence est Don Quichotte)" (71) . Cette durabilité, cette

permanence dans les habitudes (72) des hommes, Norbert Elias l'a également pointée dans son enquête sur le procès de civilisation»

"L'ancien code du savoir-vivre ne se modifie que progressivement»

Mais le contrôle social se fait plus sévère. Ce qui change, c'est la manière et le mécanisme par lesquels la société modèle les réactions affectives. Il faut croire qu'au cours du Moyen Age, en dépit de toutes les différences régionales et sociales, les normes des bonnes et des mauvaises manières n'ont pas subi de modifications décisives.

[. . . ] Le code social ne se fixe que modérément dans les habitudes permanentes des hommes. Ce sont les bouleversements sociaux, la refonte des relations humaines qui finissent par entraîner des changements" (73) .

(70) Norbert ELIAS, La société de cour, op. cit., p. 278.

(71) Pierre BOURDIEV, Questions de sociologie, op. cit., p. 135 ;

1'hystérésis est un "terme emprunté à la physique, désignant un effet gui se prolonge après que sa cause a cessé d'agir" ; il s'agit donc d'une "forme d'inertie", Alain ACCARDO et Philippe CORCUFF, La sociologie de Bourdieu, op. cit., p. 70.

(72) La notion d'habitudes "est considérée spontanément comme

répétitive, mécanique, automatique, plutôt reproductive que productive" et, dans sa confusion avec l'habitus, elle amènerait à réduire la part générative de ce dernier, Pierre BOORDIEO, Questions de sociologie, op. cit., p. 134. Si elle apparaît en ce cas précis chez Elias, elle ne doit rien ni à une

contradiction conceptuelle ni à un déni de fait (de fait d'analyse) de cette part génératrice de l'habitus. Il faut au contraire restituer 1'apparition de cette notion dans le corps de l'enquête de Norbert Elias qui, à cet instant, explique l'émergence formidable et structurée du contrôle social.

(73) Norbert ELIAS, La civilisation des moeurs, 1973, p. 117,

(29)

distance par rapport à l'histoire. Il en découle, s'en arrache et elle le rattrape dans leurs évolutions en congruence.

Comme les historiens des Annales, Norbert Elias réagissait, en posant sa démarche sociologique, à "trois faiblesses fondamentales" de l'histoire telle qu'elle était pratiquée : "l'approche historienne des phénomènes"

supposait "généralement un caractère unique aux événements", postulait "que la liberté de l'individu est fondatrice de toutes ses décisions et ac-

tions", enfin elle rapportait "les évolutions majeures d'un temps aux libres intentions et aux actes volontaires de ceux qui ont pouvoir et

puissance". En "étudiant avec rigueur les déterminations qui pèsent sur les destinées personnelles", ou, plus particulièrement dans la Société de cour, en détrônant le roi pour mieux étudier son fonctionnement dans le "réseau de contraintes" où il se trouve inclus, Elias fondait, sur ce principe spécifique, son enquête sociologique (74) . En même temps, il aménageait de la sorte un espace épistémologique et méthodologique où se retrouveraient les historiens de la Nouvelle Histoire. Et, si, par le titre de son en- quête, Norbert Elias a pu donner l'illusion de se tenir à une histoire de l'élite, cette objection disparaît pourvu que son entreprise soit comprise dans la double acception que Norbert Elias assigne â l'expression de

"société de cour" : "la cour est à considérer comme une société" ; "la société de cour est entendue au sens d'une société dotée d'une cour (royale ou princière et organisée tout entière à partir d'elle" (75) .

Il est de première importance, dans une analyse qui vise à saisir le repli sur soi dans une société et dans une époque données, de définir son rapport aux notions parasitantes d'"individu". Les travaux de Norbert Elias y aident de manière définitive. En même temps que dans son Procès de la civilisation, il étudiait, sur la longue durée, l'apparition de l'homo clausus. "autonome, extérieur et antérieur au monde social" (76) , et les

(74) Roger CHARTIER, "Formation sociale et économie psychique : la

société de cour dans le procès de civilisation", dans Norbert ELIAS, La société de cour, 1965, pp. I-II.

(75) Ibid.. p. III.

(76) Roger CHARTIER, "Conscience de soi et lien social", dans Norbert

ELIAS, La société des individus, 1991, p. 19.

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résista pas longtemps à ces secousses nouvelles et sou- vent répétées, et il fut bientôt affect é du délire des ivre-.. Sa femme le fit contenir par plusieurs hommes;

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