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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository

Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Michaux, M. (1997). Entre politique et littérature: les écrivains belges du réel (1850-1880) (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres, Bruxelles.

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en vue de l’obtention du grade de Docteur en philosophie et lettres Section de Philologie romane Directeur: Paul ARON

ENTRE POLITIQUE ET LITTERATURE:

LES ECRIVAINS BELGES DU REEL (1850-1880)

( Tome II )

Marianne MICHAUX

Université libre de Bruxelles

1997-1998

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en vue de l’obtention du grade de Docteur en philosophie et lettres Section de Philologie romane Directeur: Paul ARON

ENTRE POLITIQUE ET LITTERATURE:

LES ECRIVAINS BELGES DU REEL (1850-1880)

( Tome n )

Marianne MICHAUX

Université libre de Bruxelles

1997-1998

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IV. Le champ littéraire; structure, stratégies

C’est la reconstitution du champ littéraire, et l’examen de ses rapports avec le champ du pouvoir et le champ intellectuel, qui mettra en lumière les rapports du littéraire et du politique dans cette deuxième moitié du 19 e siècle. Elle nous permettra aussi de préciser la position particulière qu’y occupait le groupe réaliste. Mais avant d’établir la structure de l’espace littéraire, il nous faut rappeler quelle était, de manière générale, la situation matérielle de

l’écrivain belge, responsable de certaines prises de position et de certaines stratégies des auteurs.

1. Situation de l’écrivain

Après 1850, la situation matérielle des écrivains ne s’est guère améliorée, malgré les espoirs qu’avaient fait naître la suppression de la contrefaçon et la mise en application de la convention littéraire franco-belge de 1852. Cet état de chose est essentiellement dû à l’état du marché littéraire dans les années qui suivent.

A. I/édition

Après 1852, en effet, l’édition belge, et l’industrie de la typographie, sont entrées dans une phase de récession due à l’effondrement du marché de la contrefaçon*. La situation de l’industrie typographique se trouve dans les années soixante, dans une situation fort difficile, si pas

dramatique, comme en témoigne l’intervention à la Chambre du député ex-progressiste Jamar, lui-même initialement éditeur;

“En 1854, à l’époque de la convention, nos exportations s’élevaient à 2.800.000 francs par an. En 1861, le chiffre a été réduit à 1.300.000” (...) Je suis, autant que l’honorable député de Charleroi, l’ennemi déclaré de l’intervention du gouvernement dans l’industrie sous quelque forme que ce soit, protection, prime ou subside. Mais je dis que nous rencontrons ici la seule raison qui puisse légitimer cette intervention; un grand intérêt moral et

national” ^.

' H. LIEBRECHTS, Histoire du livre et de l’imprimerie des origines à nos jours. Bruxelles, Musée du livre, 1934, p. 106.

^Annales parlementaires. Chambre 1862-1863. Séance du 24 février 1863, p. 409.

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Entraînant la disparition des grands cartels, l’abolition de la contrefaçon permet néanmoins à des maisons de proportions plus modestes de se maintenir et à d’autres éditeurs, comme Lacroix ou Lebègue, d’émerger. Certains, plus imprimeurs qu’éditeurs, se spécialisent dans des domaines particuliers ( Hayez, par exemple, est l’éditeur attitré de l’Académie; Weissenbruch, l’imprimeur du roi, est chargé des publications officielles) ou vivent en partie des adjudications des

administrations publiques. Mais ces “spécialisations” sont en réalité des monopoles de fait et comme tels, restent précaires . Cependant, “Si les imprimeurs de Bruxelles travaillent principalement pour l’administration, la finance et le commerce, ce n’est pas à dire qu’ils ne travaillent point pour l’édition. Bruxelles n’est pas un grand centre de librairie, mais on y imprime cependant beaucoup de livres. La plupart des imprimeries

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importantes en ont constamment sur le métier, et plusieurs en font une spécialité” .

Les “créneaux” nouveaux qui s’offrent au marché du livre, et aux petits libraires et imprimeurs belges, sont de deux ordres: jusqu’en 1870 (et même au-delà), les éditeurs et les libraires belges mettent à profit le régime de censure qui pèse sur l’édition du Second Empire et publient des brochures politiques hostiles au régime de Napoléon III. Pour la même raison, le marché des livres érotiques est florissant sur le sol belge^. La traduction d’oeuvres étrangères, dont le liégeois Desoer semble s’être fait une spécialité, peut apparaître aussi comme une spécificité nationale ^. Enfin, il ne faudrait pas oublier que certains continuent à contrefaire ou reproduire, illégalement cette fois, les ouvrages français .

Plusieurs de ces libraires possèdent en outre un cabinet de lecture payant, dont on peut penser qu’il leur permettait d’évaluer de manière constante les goûts de leurs clients potentiels . A côté de leurs activités “para-littéraires”, ils vendent les dernières nouveautés parisiennes^. Or,

l’édition française a brillamment su assurer sa reconversion, en investissant dans le marché de

^ J. LAURENT et M. PERQUY, La typographie à Bruxelles. Bruxelles, O. Scheppens, 1904, p.

131-140.

‘’ldem, p. 143.

^ J. BARTIER, “Au temps de Léopold 1er; Bruxelles, centre littéraire international”, op. cit., p.

31-32 et R. FAYT, Auguste Poulet-Malassis à Bruxelles fseptembre 1863-mai 187U. Bruxelles, Les libraires momentanément réunis, 1993, p. 5.

^ J. STIENNON, “Une dynastie d’éditeurs-imprimeurs: les Desoer”, in Extrait de la Vie wallonne, t. 24, no 251, 1950, p. 26.

’ J. CAMBY, Victor Hugo en Belgique. Paris, Droz, 1935, p. 61.

^ J. SACRE, Les mystères des bandes noires. Bruxelles, Sacré, 1866, p. 63.

^ Le libraire Rozez, installé sous le local de la Société de la Grande-Harmonie, imprimait des brochures contre le Second Empire mais s’était fait aussi une autre spécialité: “ le père Rozez tenait “la nouveauté”, le livre fraîchement arrivé de Paris”. C. LEMONNIER, La vie belge.

Paris, Charpentier, 1905, p. 36.

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grande production et en offrant au public des éditions populaires à bas prix...*° La concurrence pour les auteurs belges dont les livres apparaissent dans les vitrines à côté des derniers romans français, est donc bien rude' '.

L’édition (ou plutôt la librairie) n’est en effet pas complètement fermée aux auteurs belges:

plusieurs éditeurs possèdent des collections consacrées à la littérature nationale dans lesquelles ils publient des ouvrages le plus souvent historiques, et quelquefois, des romans. Aussi,

succédant à “La Belgique littéraire” et à “La bibliothèque nationale” de la période précédente , fleurissent épisodiquement des “Collection des écrivains nationaux”'^, des “Bibliothèque élégante”, des “Bibliothèque belge”'"'et des “Bibliothèque belge illustrée”'^. De manière

générale, ces collections semblent plus destinées aux bibliophiles - éditions illustrées, richesse de la présentation- qu’à la grande consommation'^.

Cet investissement dans la production nationale ne va pas sans arrière-pensée: certains éditeurs escomptent apparemment quelques profits de cette orientation, assurée par la mise en place, après 1850, d’un nouveau système administratif d’aide aux lettres. La maison Schnée, par exemple, essaya d’obtenir des aides substantielles du gouvernement, pour favoriser ce qu’elle considérait comme une entreprise nationale'^. De même, le mouvement de création des

'"Histoire de l’édition en France, dir. H.J. MARTIN et R. CHARTIER, t. 3, Le temps des éditeurs, Promodis, 1985, p. 181.

' ' Leclercq en appellera à la constitution d’un “cordon sanitaire moral” afin que les livres de la grande production française ne pénètrent pas en Belgique. Cff. PITTORE, “Le commerce littéraire”, Uylenspiegel. 22 août 1858.

12 Ces deux collections avaient été créées par Jamar, avant 1850. Mais il était apparemment difficile de lancer des collections d’oeuvres belges car “le marché était trop étroit et le nombre insuffisanf’. P. KAUCH, Alexandre Jamar. Quatrième gouverneur de la Banque Nationale de Belgique 1821-1888. Extrait de Banque Nationale de Belgique. Revue du personnel, no 11, novembre 1954, p. 4.

Lancée par la Revue trimestrielle en 1858. Cfr. RT, t. 19, 1858, p. 398.

Mise en oeuvre par l’éditeur montais, Hector Manceaux, en 1880.Cfr. RB, t. 35, p. 204.

Lancée par Parent en 1882. Il y publie Marguerite Van De Wiele. Cfr. JGLB, 15 janvier 1882.

La “bibliothèque élégante, historique et scientifique” de Muquardt présente cette

caractéristique. Elle publie les oeuvres de Greyson, Prins, Lemonnier, Caroline Gravière... Cfr.

“Bibliogaphie”, RB, t. 30, 1878, p. 443.

“A la suite de la convention conclue entre la Belgique et la France pour assurer la propriété littéraire, un mouvement d’hésitation s’est produit dans la librairie belge, et pour un moment les plus hardis ont pu croire son avenir compromis. Mais, cette première émotion passée, on a considéré la situation avec plus de calme, on a entrevu pour les Belles-Lettres belges un avenir qui jusqu’alors avait été presque impossible, et il s’est formé une association à la tête de laquelle j’ai eu l’hoimeur de me placer (suit l’énumération des livres d’auteurs belges publiés par

Schnée). Mais vous comprendrez aisément. Monsieur le Ministre (...) qu’il y a des sacrifices à

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bibliothèques populaires s’accompagna-t-il d’un appui éditorial puisque certaines maisons proposèrent de constituer pour ces nouvelles institutions des fonds à bas prix . On peut supposer que la mise au catalogue d’auteurs belges ne relevait pas de la pure philanthropie, l’Etat pouvant éventuellement remédier aux carences du marché.

A l’exception notable de deux éditeurs, Lacroix et Lebègue, aucune de ces petites maisons d’édition ne prit apparemment le relais des grandes maisons dont la prospérité avait été assurée par la contrefaçon. Si le cas d’Albert Lacroix est à présent bien connu'^, Lebègue par contre est moins souvent cité parmi les éditeurs belges qui ont compté entre 1850 et 1880. Tous deux cependant participent simultanément aux activités du champ éditorial belge et du champ français, quoique dans des domaines bien différents, et tirent profit de ce double jeu.

Albert Lacroix est sans doute l’éditeur qui a su tirer le mieux parti de sa situation périphérique par rapport à la France: publiant les “Misérables” de Victor Hugo en 1862, qui assura sa

réputation, il incarnait le pôle éditorial du républicanisme français et du radicalisme belge.

D’autres “coups”, comme la publication du Maudit de l’abbé Michon, confirmèrent ce succès.

Pourtant, rares sont les écrivains réalistes qui ont pu bénéficier du prestige que leur assurait ou aurait assuré un tel éditeur (prestige symbolique qui n’allait pas sans avantages matériels,

Lacroix payant très bien). Emile Leclercq en bénéficia personnellement à plusieurs occasions, la stratégie radicale semblant d’un certain rapport sur ce plan-là , au point qu’il considérait Lacroix comme son éditeur attitré, ce qui était très loin de la vérité . Pour les autres auteurs réalistes, aucun à notre connaissance ne jouit du même privilège. Par contre, des intellectuels

faire, et je suis convaincu que dans votre haute sollicitude pour tout ce qui concerne les Beaux- Arts et la littérature, vous serez disposé à seconder, dans une mesure raisonnable, les efforts et les travaux de la phalange nouvelle qui se forme pour entrer dans la carrière ardue où tant de belles intelligences avaient été s’étioler et s’éteindre (...)”. La demande de souscription et d’encouragement sera refusée, aux motifs qu’il s’agit d’une entreprise purement commerciale et que les livres cités ne sont pas eeux que le gouvernement a l’habitude d’encourager.V. Lettre du

14 septembre 1857, AGR, Enseignement supérieur, ancien fonds, no 280.

En 1862, la maison Méline, Cans et cie a envoyé à tous les bourgmestres du Royaume le catalogue d’un fonds de bibliothèque populaire, dont l’acquisition pouvait se faire moyennant paiement différé, en même temps qu’elle faisait parvenir aux administrations communales une circulaire qui déerivait l’organisation et le règlement qui devaient régir une telle bibliothèque.

Cette proposition resta sans suite mais l’année suivante, les éditeurs Lacroix, Tarlier et Parent firent la même démarche. Cfr. BLE, 1865-1866, pp. 108-109.

Sur Lacroix, voir essentiellement les contributions de Les éditeurs belges de Victor Hugo et le banquet des “Misérables”. Bruxelles, Crédit communal, 1986.

Entre 1864 et 1869, Leclercq publia 5 livres chez Lacroix.

JACQUES, “Notre littérature”, La Chronique. 16 mars 1871.

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dominants tels Potvin, Paul Voituron, Charles Le Hardy de Beaulieu... eurent régulièrement l’honneur d’être édités par ses soins, pour des ouvrages autres que des ouvrages de fiction toutefois

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Avec Lebègue, on est sur un autre terrain. Ancien contrefacteur d’origine française, éditeur de Dumas, Alphonse-Nicolas Lebègue s’associe avec un libraire, Prosper Brouwet et fonde en 1858 un journal, L’Office de Publicité, qui lui permet de faire de la publicité directement ou

indirectement pour les livres de sa maison d’édition (en distribuant par exemple des livres de son fonds sous forme de prime aux abonnés du journal ). Profitant de ses relations personnelles avec Proudhon et Xavier de Montépin, Lebègue les met à son catalogue, de même qu’une multitude d’auteurs populaires français, dont il donne aussi la primeur sous forme de feuilletons dans l’Office^'*. Dans cette production française, s’insèrent les noms de bon nombre d’auteurs belges, Louis Hymans et Georges Vautier en premier, mais aussi ceux de Leclercq, Greyson, Violette...On peut dire que pratiquement tous les auteurs réalistes ont été un jour ou l’autre édités par Lebègue, ce qui est assez étonnant dans la mesure où son journal avait une réputation de doctrinarisme bien affirmée. L’hétérogénéité des amitiés de Lebègue montre que, très probablement, c’est le genre de question dont il ne s’embarrassait pas. Dans son cas, la

production des écrivains nationaux se trouvait dans les mains expertes d’un véritable éditeur qui jouissait d’une audience en France et qui entretenait avec ses ex-compatriotes d’excellentes

relations. Reste à savoir, évidemment, si Lebègue payait correctement les auteurs belges qu’il publiait, ce qui est sans doute moins sûr...

Il faudra attendre la fin des années septante pour voir surgir une réelle initiative éditoriale originale, celle de Gilon, que nous avons déjà évoquée. Le premier, il a lancé des livres d’auteurs nationaux à bon marché. Par ailleurs, le déclin de Lacroix laissait la place à un autre éditeur, Henri Kistemaeckers, l’éditeur des naturalistes et l’héritier symbolique de Lacroix.

Nous concluerons en disant que, sauf exception, la restructuration du champ de l’édition après 1850 a entraîné chez les éditeurs des stratégies, qui sous leur apparente spécialisation, étaient en

Potvin a publié chez Lacroix (auparaveint, il avait publié de nombreux ouvrages chez l’oncle de celui-ci. Van Meenen): Le chant de l’indépendance (1860), Jacques d’Artevelde (1860), Albert et Isabelle (1861), T .es Gueux (1869), Nos premiers siècles littéraires (1870)...

L’Office de Publicité 1854-1954. pp. 9-12. Notons qu’Albert Lacroix pratiquait la même politique publicitaire dans le journal qu’il patronnait. Le Bulletin du dimanche.

Voir infra.

Sur H. Kistemaeckers, C. BAUDET, Grandeur et misère d’un éditeur belge: Henry

Kistemaeckers 11851-19341. Archives du futur, Labor, 1986.

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fait très diversifiées. Mêlant à 1’ activité d’éditeur celle de libraire, d’annonceur ou d’imprimeur, ces stratégies apparaissent plus commerciales que symboliques et ne laissent que très peu de place à la production locale, d’une rentabilité faible, sauf à paraître en édition de luxe. Pourtant, le champ de l’édition est manifestement entré lui aussi pendant cette période dans un processus d’autonomisation. La création de la première association d’éditeurs, le Cercle de la librairie, en

1883, en constitue un jalon .

B. Des écrivains sans éditeur

Les témoignages -abondants- des écrivains convergent pour évoquer la situation la plus difficile qui soit: les éditeurs, quand ils publiaient des auteurs belges, ce qui n’était pas très courant, ne les rémunéraient pas. Ceux-ci étaient contraints de faire paraître leurs oeuvres à compte d’auteur, dans le pire des cas, ou par souscription dans le meilleur. A la difficulté de se faire éditer s’ajoutait encore celle d’obtenir une rémunération et l’impossibilité corrélative pour les auteurs de vivre de leur production littéraire. L’intervention de l’Etat, qui pouvait fournir une

“aide à l’impression”, apparaissait dans bien des cas comme décisive.

A nouveau, nous nous en remettrons à Leclercq, qui est certainement de tous les auteurs celui qui s’est le plus exprimé, généralement par voie de presse, sur les conditions déplorables dans lesquelles il était contraint d’exercer son métier. A une jeune fille (Marguerite Van De Wiele?) qui lui demandait “des conseils” pour se faire éditer, Leclercq répond:

“ Vous avez raison d’avoir confiance en moi. Si je pouvais vous aider, je vous aiderais; mais mon impuissance est égale à la vôtre. Et pourtant j’ai publié 25 volumes de romans. J’écris depuis 20 ans, je suis connu, je suis attaché à un journal qui jouit de la faveur publique et dont l’influence est énorme. Tout cela n’empêche pas que j’ai sur ma table de travail le manuscrit d’un roman, depuis 6 mois, et que je ne sais pas quand il sera publié.

J’ai donné chez Muquardt la matière d’un volume de critique d’art et d’esthétique: nous le publions de compte à demi. Si je n’y mets pas de mon argent, je croirai avoir fait une bonne affaire. (...) Je continue à travailler parce que cela m’amuse et parce que j’aime le travail. Si ce n’était le plaisir platonique, il y a longtemps, bien longtemps que j’aurais envoyé la littérature à tous les diables (...).”

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Cercle de la librairie belge. 25 e anniversaire 1883-1908. Bruxelles, Maison du livre, s. d., p.

65. Line des premières déclarations d’autonomie du Cercle de la librairie aura lieu à l’occasion de la manifestation Gilon: les représentants du Cercle refusent de participer à la manifestation en raison de son caractère politique trop prononcé (voir supra).

E. LECLERCQ, “La littérature nationale”, La Chronique. 27 juin 1876; en 1866, Leclercq

avait envoyé aux journaux, dont l’Etoile, une circulaire dans laquelle il se plaignait de l’absence

d’éditeurs en Belgique. Cfr. “Revue de la semaine”. Etoile Belge. 25 février 1866.

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L’état du marché des lettres est d’ailleurs tellement lamentable qu’Emile Greyson, dont la situation n’était pas la plus tragique, comparativement à celle d’autres confrères, en vient à envisager l’existence d’un livre sans éditeur. Ecrivant à Joseph Dulieu pour qu’il l’aide à publier un recueil de nouvelles. Les tourments (d’ailleurs jamais paru!), Greyson lui demande son appui auprès du département de l’Intérieur: “ Dites-moi franchement si une démarche de ma part, dans ce cas, aurait quelque chance de succès; et, si non, les tourments comporteront un tourmenté de plus, mais n’en existeront pas moins; seulement ils n’auront pas les honneurs de l’impression...” .

On comprend d’autant mieux de ce qui précède, que l’insertion des oeuvres des auteurs réalistes sous forme de longues nouvelles ou de feuilletons dans la Revue trimestrielle et la Revue de Belgique pouvait revêtir une grande importance, puisqu’elle représentait un des seuls moyens pour eux de faire connaître leur prose au public.

Pourtant, quelques auteurs semblent parvenir à tirer un profit matériel de leurs écrits, surtout lorsqu’il ne s’agit pas de littérature au sens strict. La Patria Belgica. par exemple, dirigée par Van Bemmel lui permet de faire partiellement l’acquisition d’une maison . Louis Hymans, qui produit lui aussi avec succès des oeuvres de vulgarisation qui flattent le “goût belge” du public^', se vantera à de multiples reprises de n’avoir jamais connu les méeomptes de l’insueeès . Ils sont 1’ exception et leur position dominante dans le champ, que nous examinerons plus loin, n’est pas étrangère à cette situation.

C. Autres instances d’émergence

En dépit - ou à cause- des carences du monde éditorial, d’autres opportunités de publication étaient offertes aux auteurs. Il s’agissait essentiellement de la (pré-) publication de leurs oeuvres sous forme de feuilletons dans des revues à caractère littéraire, comme la Revue trimestrielle et la Revue de Belgique, ou dans les journaux de la grande presse.

9R Sur Dulieu et le système d’aide aux lettres, voir supra.

Bibliothèque Royale, Manuscrits, Correspondance, vol. E-G, II 6432.

“Je fais à M. Schweitzer, pour ma maison, un premier paiement de 8000 francs que m’avance M. Bruylant sur les bénéfices de Patria Belgica”. E. VAN BEMMEL, Journal, 31 mai 1875, ML.

Voir infra.

L. HYMANS, Notes et souvenirs. Bruxelles, Lebègue, 1876, p.230.

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1. La Revue trimestrielle et la Revue de Belgique: essai de typologie

Ces deux revues à caractère politico-littéraire, dont l’une succède à l’autre en 1869, apparaissent rétrospectivement comme les plus importantes de la période 1850-1880. Elles semblent avoir joué pleinement ce rôle de “substitut éditorial”, qu’assument et qu’assumeront les revues face aux carences du monde de l’édition en Belgique^^.

Elles n’ont pas fait, à notre cormaissance, l’objet d’études globales. On admet généralement que la Revue trimestrielle est d’obédience progressiste^"*. La Revue de Belgique est, quant à elle, plus ou moins désignée comme l’héritière de la première Revue de Belgique de 1848, sans que cette filiation des titres n’ait fait l’objet d’une analyse plus complète. Loin de vouloir nous substituer dans cette tâche, aux historiens, nous essayerons non de retracer l’histoire interne de ces revues, mais de caractériser la problématique à laquelle elles ont été confrontées, tant sur le plan littéraire que sur le plan politique, problématique qui a vraisemblablement conditionné pour une grande partie leur contenu .

1. Un relais éditorial

Le mode de publication de ces feuilletons, sous forme de longs épisodes de 30 ou 40 pages, n’a pas été sans influencer le genre des oeuvres pratiqué par les auteurs. La nouvelle romanesque est sans conteste très répandue parmi eux parce qu’elle leur permet sans doute de “faire passer”

plus facilement leur prose dans ces deux revues. En général, les romans ne font pas l’objet de prépublication et paraissent directement sous forme de volume, sauf dans des cas assez rares, comme La servante de Caroline Gravière ou Thérèse Monique, un roman de Camille Lemonnier, publié intégralement dans la Revue de Belgique.

Il est évident que certains auteurs sont de véritables “abonnés”^^ : Leclercq, Greyson, Gravière, Lemonnier représentent le plus grand nombre de parutions. Il s’agit d’auteurs

Sur ce rôle, P.ARON, “Les revues politico-culturelles, lieux de contact dans la société belge francophone du XXe siècle”, in G. KURGAN, Laboratoires et réseaux de diffusion des idées en Belgique, op. cit., pp. 95-108.

^"* E. GUBIN, Bruxelles au XIX e siècle.... op. cit., p. 258.

Voir ANNEXE 10.

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“maison”, qui font tout (Leclercq, Greyson, Gravière) ou partie (Lemonnier) de leur carrière littéraire dans les pages de la “Revue”. A côté d’eux, des écrivains “occasionnels” signent une ou deux nouvelles. Leurs noms sont cependant assez significatifs d’un phénomène relativement fréquent de la vie littéraire de l’époque: des gens qui n’ont pas la vocation d’être ou de devenir auteurs professionnels, prennent la plume pour écrire un roman ou une nouvelle réaliste. Citons les noms de Louis Roseau (Watteau), Henri Samuel, Eugène Goblet d’Alviella et Joseph Bor^iface (Louis Defré).

Nombre de ces nouvelles feront toutefois l’objet de publications ultérieures, ce qui confirme le rôle que jouent ces revues en tant qu’instances d’émergence. Les feuilletons parus dans la presse, comparativement, sont d’une rentabilité éditoriale moindre.

Ces romans ou ces nouvelles seront peu nombreux à être publiés chez Albert Lacroix, éditeur privilégié du monde radical belge. S’il est donc vrai que la Revue Trimestrielle ou la Revue de Belgique permettaient aux auteurs de se faire connaître et éditer, il serait faux d’affirmer que leur rôle allait beaucoup plus loin que la simple émergence: il n’existait pas vraiment de “circuit”

éditorial qui eût assuré aux romanciers belges de véritables possibilités de consécration.

La publication de ces oeuvres, qui permettait aux auteurs de manifester leur engagement progressiste, dans des revues imprégnées par l’idéologie d’un groupe politique, n’a-t-elle pas entraîné chez eux une forme de censure ou d’auto-censure? Structures politico-littéraires par excellence, la Revue trimestrielle et la Revue de Belgique n’offraient pas en effet aux écrivains toutes les garanties de liberté dans l’exercice de leur art.

2. Une structure politico-littéraire

Considérer simplement la Revue trimestrielle et la Revue de Belgique comme les vecteurs privilégiés du message progressiste serait nier les tensions dont elles sont porteuses, tant sur le plan politique que sur le plan littéraire. Comme toutes les institutions culturelles libérales, elles sont en effet soumises à une dichotomie entre les tendances progressistes et les tendances doctrinaires en leur sein. L’élément littéraire de ces revues est largement surdéterminé par l’élément politique, avec lequel il doit compter. En outre, ces deux éléments dépendent eux- mêmes d’un impératif économique, représenté par le nombre des abonnés.

Sur le plan politique, la Revue trimestrielle avoue sa fidélité au principe du libre-examen. Sur

le plan littéraire, elle rejette officiellement la doctrine de “l’art pour l’art”, perçue comme la

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cause de l’échec des recueils littéraires qui l’ont précédée . Après deux ans d’existence, elle se

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vante de posséder 80 collaborateurs et de représenter “non seulement le mouvement littéraire, mais toute la vie intellectuelle de notre pays” , tout en réitérant sa fidélité au principe du libre- examen . Lorsqu’en 1857, la Revue doit faire face à des attaques qui la mettent en cause en tant que revue littéraire, elle réaffirme pourtant ce caractère, mais aussi, conjointement, sa fidélité à l’art social qui commande une appréhension plus large de ce que l’on entend par “littérature”^^.

L’élément littéraire y est défini dans un rapport de subordination par rapport au politique, dépendance qui ne fera d’ailleurs que s’aggraver lorsque la Revue de Belgique lui succédera.

Si la couleur de la Revue trimestrielle est progressiste, elle n’est cependant pas à l’abri de pressions doctrinaires: en 1855, Théodore Verhaegen, recteur de l’ULB et doctrinaire, fait peser des “menaces” au sujet de la publication d’une notice sur Frère-Orban , écrite par un

collaborateur de la revue, Félix Delhasse. Plus encore, selon Charles Potvin, la Revue trimestrielle, ouverte à toutes les tendances du libéralisme, ne pouvait en servir réellement aucune"*'. C’est à l’attachement de Van Bemmel au libre-examen qu’il attribue en partie l’échec de la revue:

“Il avait voulu pratiquer le libre-examen et voilà qu’il devenait gênant. Les premières oppositions ne tardèrent pas à amener l’indifférence et l’abandon. Sans servir un parti, une revue littéraire ne peut que végéter en

Belgique”'*^.

La Revue trimestrielle est une oeuvre collective sous la direction d’un seul homme, Eugène Van Bemmel, son directeur et son fondateur'*^. Au départ associé avec Henri Samuel qui possède

VAN BEMMEL, “préface”. Revue trimestrielle, t. 5, 1855, pp. I-IV.

Revue trimestrielle, t. 9, 1856, p. 373.

“Aucun recueil, croyons-nous, n’a été aussi complet sur ce rapport, aucun, en Belgique, n’a abordé un aussi grand nombre de ces questions sociales, économiques, philosophiques,

historiques et littéraires que fait surgir notre époque et que féconde le libre examen entendu selon l’esprit de la Constitution belge”. Idem.

“La revue trimestrielle n’a été créée que pour favoriser le développement de la littérature en Belgique. Mais, par littérature, il est évident que nous ne pouvons entendre ici une vraie forme, un art n’ayemt pour objet que l’art même. C’est le développement intellectuel que nous avons en vue, le progrès des idées dans sa manifestation la plus vive et la plus spontanée”. “Préface”, Revue trimestrielle, t. 13. 1857. p.2.

E. VAN BEMMEL, Journal. Ml, 29 décembre 1875. La notice a cependant été publiée ( F.

DELHASSE, “Hommes politiques de la Belgique. M. Frère-Orban”, Revue trimestrielle, t. 9 1856, p. 221).

C. POTVIN, Eugène Van Bemmel. Bruxelles, Hayez, 1882, p. 33.

Idem, p. 34.

Idem, p. 29.

(15)

une imprimerie, Van Bemmel va bientôt diriger seul la Revue, à la suite d’une brouille avec son collaborateur, que sanctionne un changement d’éditeur'*'^. A défaut de capital économique, il semble avoir investi dans la Revue un capital social fort important"*^ . Le profit économique ne semble pas avoir été son but: toujours selon Potvin, Van Bemmel n’était pas un Buloz : “Il ne visait qu’à couvrir les frais d’une publication utile à notre littérature”"*®.

Le comité directeur de la Revue de Belgique qui succède à la Revue trimestrielle, se compose en 1870 de Potvin, Pierre Tempels, Van Meenen et un certain Marichal"*’, qui contestant

l’autorité de Potvin sur les articles soumis au comité, démissionnera . Potvin apparaît alors comme l’homme de la situation: non seulement il s’occupe de l’administration de la Revue, mais il en assure la direction idéologique, pouvoir que lui reconnaît d’ailleurs Tempels, peu après la démission de Marichal"*^. Aussi, le caractère au départ collectif de la direction de la Revue de Belgique cède-t-il le pas au modèle plus individualiste instauré par Van Bemmel pour la Revue trimestrielle. Cet aspect “individuel” des directions ne doit pas cependant nous faire oublier que la Revue Trimestrielle, comme la Revue de Belgique, est avant tout le support et l’émanation d’un réseau, nous l’avons vu.

Ce comité initial est presque totalement remplacé par une nouvelle constellation composée de Potvin, Eugène de Laveleye, Goblet d’Alviella, Jules Stécher, Charles Waelbroeck®®, et Van Bemmel, qui reprend ses fonctions de directeur en 1873®'.

"*"* E. VAN BEMMEL, Journal. ML, 15 juillet 1858 . Le nouvel imprimeur de la revue est Charlès Lelong.

"*® C. POTVIN, Eugène Van Bemmel. op. cit., p. 23.

"*® Idem , p. 24.

Il s’agit sans doute d’Henri Marichal, écrivain, journaliste, directeur du Bulletin du Dimanche, conseiller communal et bibliothécaire de la Ligue de l’enseignement. Cff. à son sujet, J.P.

DELHANGE, “Un réformateur social; Henri Marichal secrétaire communal de la ville d’Ath 1816-1897”, Cercle archéologique d’Ath. Feuilles d’informations, no 11, juillet 1969, pp. 150- 159.

"** “Le comité de cinq membres dont nous faisons partie l’un et l’autre, devait selon moi, s’occuper de l’administration , solliciter le travail de nos amis communs, le publier d’après Tordre de mérite, d’opportunité, toutes questions qui devaient être examinées et résolues aimablement par tous et non par un seul”. Lettre d’H. MARICHAL à C. Potvin, 3 février 1870, Dossier C. POTVfN. Bibliothèque Royale, Manuscrits, III 435.

"*^ “Je pense (...) que Potvin doit être,sous ce rapport, le tribunal de 2e instance devant les camarades réunis”. Lettre de P. TEMPELS, s.d.. Idem.

Charles Waelbroeck est professeur à Gand. De Laveleye et Stécher enseignent à l’Université de Liège. E.Goblet d’Alviella est conseiller provincial du Brabant.

®‘ E. VAN BEMMEL, Journal. M.L.,11 octobre 1873.

(16)

La préface-prospectus de la Revue de Belgique inscrit d’emblée la revue dans le courant progressiste qui englobe, pour l’auteur, tous les domaines, de l’enseignement aux sciences en passant par le roman: “Progressiste dans la science avec les Plateau, les Houzeau, les Dupont;

progressiste dans la famille et dans l’Etat, avec nos publicistes, avec nos économistes, avec nos romanciers, avec nos poètes” . Elle place la Revue dans la filiation de la première Revue de Belgique de 1848, qualifiée de “démocrate” (Potvin, nous l’avons vu, mais aussi Van Bemmel^^

y ont fait tous deux leurs débuts de publicistes). Elle rend également hommage à l’oeuvre accomplie par la Revue trimestrielle.

Cette profession de foi initiale va devoir subir des aménagements. Sur le plan politique, il existe en effet une certaine tension, au sein de la Revue de Belgique, entre la fraction progressiste et la fraction doctrinaire de la rédaction, la “ligne” étant le maintien d’un statu quo, motivé lui- même par des considérations d’ordre économique et politique.

“Une revue exclusivement radicale ne pourrait vivre”^'*, affirme en 1873, l’économiste Eugène De Laveleye à Eugène Goblet d’Alviella, directeur comme lui de la Revue de Belgique.

Analysant la situation politique du moment, il préconise au sein de la Revue l’union des deux groupes; “Vous apporterez le concours du groupe avancé, moi celui du groupe modéré, et ce n’est pas trop des deux pour faire vivre la Revue. Donc nous devons les réunir (...)”^*. L’année suivante, il fera encore part à Goblet d’Alviella de son désir de ne pas froisser les abonnés doctrinaires^^.

La question des articles collectifs est révélatrice du problème que pose à la Revue la

divergence d’opinion des rédacteurs^^. On tranche donc en faveur d’une individualisation des textes: “ C’est en raison de cette difficulté manifeste que nous avons, Potvin et moi, renoncé à toute manifestation collective d’opinion (...)”

Revue de Belgique, t. 1, 1869, p. 8.

Van Bemmel y a publié en 1846 sa première “critique” (t. 2, p. 272).

52 53

Lettre du 7 décembre 1873 à E. Goblet d’Alviella, Correspondance E. De Laveleye.Archives de l’Académie, no 12243.

Lettre du 12 décembre 1873 à E. Goblet d’Alviella, idem.

Lettre du 6 décembre 1874 à E. Goblet d’Alviella, idem.

“Je ne pourrais admettre qu’on demande actuellement le suffrage universel en Belgique - Van Bemmel n’admettrait pas que la Revue prît la couleur protestante de mon point de vue. Vous avez vu dans la discussion un écrivain ayant admis mes idées désavoué ensuite par la rédaction”.

Idem.

^®Ibid.

(17)

Outre l’antagonisme progressiste/doctrinaire, la Revue de Belgique est également porteuse d’un certain nombre de tensions qui opposent l’élément “littéraire” à l’élément “politique” de la rédaction. Lorsque Van Bemmel assure l’intérim de la direction de la Revue, laissé vacant par Goblet d’Alviella, il est confronté à la “politique littéraire” des autres directeurs, probablement fort différente de celle qu’il avait voulu mener lui-même au sein de la Revue trime.strielle.

Récriminant contre la composition de la rédaction. Van Bemmel, dans une lettre à Potvin, se plaint de la tournure politique qu’ont pris les articles, au détriment de l’élément littéraire:

“ (...)Par parenthèse, ces 2000 abonnés prouvent que les questions religioso-politiques préoccupent plus que la littérature. D’ailleurs c’est vous qui avez fait choix de Goblet, de Waelbroeck et d’Emile de Laveleye, qui n’entendent rien à la littérature. Stécher ne vient jamais et ne s’en occupe pas”*’.

Il semble bien que la déflation de l’élément poétique dans les textes publiés par la Revue de Belgique soit due en partie à la volonté de Van Bemmel de tenir éloignées les productions sans intérêt qui lui auraient été imposées par Goblet d’Alviella ou De Laveleye, pour préserver la qualité littéraire de l’ensemble:

“ Si la Muse est exilée de la Revue, c’est simplement (mais vous le savez bien), pour nous préserver d’un tas de vers que De Laveleye ou Goblet voulaient y fourrer en faveur des services rendus comme souscriptions,

abonnements, etc. Ils n’ont pas le sens de ces choses-là, et trouvent que ce qui est en vers est de la poésie. Vous en auriez vu de belles si Je n’avais imaginé ce moyen héroïque.

Révélatrice d’un troc, où un gain de type politique se matérialise sous une forme symbolique, la complaisanee des dirigeants de la Revue de Belgique à l’égard de leurs amis libéraux ne semble pas avoir été fort loin eependant. Par contre, ces problèmes mettent en lumière les eontraintes qui pesaient sur les comités de rédaction. Celles-ci se manifesteront aussi par l’exercice d’un contrôle direct sur les oeuvres littéraires.

3. Comment Jean d’Ardenne ne devint pas romancier

Jouissant du privilège de substitut éditorial, il était prévisible que la Revue trimestrielle et la Revue de Belgique ( mais aussi leur eoncurrente catholique, la Revue générale ) essaient de définir les normes de la produetion littéraire en leur sein.

Lettre de Van Bemmel à Potvin, 11 mars 1876, Dossier Van Bemmel (legs de l’Académie royale), ML.

Lettre du 7 décembre 1875, Idem.

(18)

Sans doute agissaient-elles ainsi par crainte de froisser des abonnés qui appartenaient tant au radicalisme qu’au doctrinarisme: ceux-ci sont mis à rude épreuve lorsque le jeune Lucien Solvay, encore sur les bancs de l’Université, envoie à la Revue de Belgique, par l’intermédiaire de son professeur Meix Veydt, une étude sur un poète galant du 18e siècle, Etienne Pavillon , auteur d’un poème au titre évocateur: “ La métamorphose du eu d’iris en astre” . L’article, publié^' sans que le comité de rédaction n’en ait eu connaissance, suscita a posteriori les foudres de celui-ci:

“Quand la Revue parut, ce fut un beau scandale. La grave “Revue de Belgique” était déshonorée: qu’allaient dire les vieux abonnés? Les bonzes du parti doctrinaire exprimèrent à mon professeur toute leur indignation, ce qui ne fit que rendre sa Joie plus vive; le bon Gaulois qu’il était ne pouvait gâcher son bonheur d’avoir fait rougir d’aussi graves autorités. Il se moqua d’eux et l’orage se calma”*^.

Mais le comité qui dirige la revue ( “pas précisément des types gais”^^, selon L. Solvay) semble aussi exercer une censure sur les oeuvres de fiction, comme en témoigne une longue lettre de Van Meenen adressée à Charles Potvin^'*, dans laquelle il lui expose ses griefs vis-à-vis d’un roman ou d’une nouvelle, envoyée à la rédaction par un certain “Jean des Ardennes” (sic) dans lequel on reconnaîtra sans peine Léon Dommartin, dit Jean d’Ardenne, journaliste à la Chronique et ami de Rops^^.

Le roman relatait, semble-t-il, les mésaventures d’une jeune femme, Marie, vivant avec un ouvrier, partisan du mariage libre. Elle le quitte, abandonne ensuite son enfant et se prostitue, pour être finalement séduite à la suite d’un pari par un noble, encore étudiant.

Le ton très violent de la lettre, est à la mesure de la parfaite indignation de son rédacteur. On y trouve, une fois de plus, l’expression de la concurrence exacerbée que les romans français

exercent envers la production belge: “ Si j’avais un conseil à donner à ce jeune homme, je lui dirais: si vous n’avez rien de mieux dans le ventre, taisez-vous. Nous avons assez de mauvais romans français sans que nous nous amusions ici à en faire de médiocres pastiches”^^.

Dans la Revue de Belgique, le 15 avril 1872.

®^L. SOLVAY, Une vie de journaliste, op. cit, p. 32.

Idem.

^ Lettre du 14 janvier 1870, Dossier C. POTVIN. op. cit.

Sur L. Dommartin (1839-1919), journaliste, fondateur du Bilboquet, rédacteur au Gaulois (Paris), à la Chronique et à T.’Artiste, directeur général au ministère des Sciences et des Arts, L.

BERTELSON, Dictionnaire des journalistes-écrivains de Belgique. Bruxelles, section bruxelloise de l’assemblée générale de la presse belge, 1960.

Dossier C.POTVIN, op. cit.

(19)

C’est surtout l’absence de moralité du livre, dans lequel il voit vme apologie du mariage libre^’, qui choque Van Meenen. L’appartenance de ce roman “immoral” au genre réaliste est aussi dénoncée: “Mais c’est du réalisme! mais il est bon de présenter à la société le tableau de ces turpitudes!

Vraiment! hé bien! alors, allons puiser nos inspirations à la cour d’assises et au tribunal de la police correctionnelle, lisons assidûment la Gazette des tribunaux , allons fouiller dans la vie des coureurs et des coureuses de rue

(...)Franchement, c’est écoeurant! Où allons-nous, mon Dieu? où allons-nous?”®*.

La sanction est sans appel: la Revue de Belgique, à laquelle il ne convient pas, ne publiera pas le roman. La condamnation émise par Van Meenen touche d’ailleurs à l’ensemble de la production romanesque, lorsqu’il assure qu’il vaut mieux se passer complètement de littérature^^

plutôt que de se “tramer dans la fange des plus sales romanciers parisiens”’®. Les romans d’Emile Leclercq et d’Emile Greyson sont a contrario fortement valorisés .

Sans y voir nécessairement un rapport direct de cause à effet, il est quand même curieux de constater que Léon Dommartin n’a jamais publié ce roman, ni aucun autre d’ailleurs. Il fait toute sa carrière de “littérateur” comme Journaliste, avec quelques incursions dans le domaine du récit de voyage, qui constitue pour certains écrivains de l’époque un substitut romanesque.

La rivale de la Revue de Belgique, la catholique Revue générale, n’est pas non plus à l’abri de ce type de contraintes hétéronomes. On peut s’en rendre compte à l’examen du rapport qu’elle publie sur les oeuvres en concours envoyés à la Revue en 1877 et qui dénote une volonté de régenter le roman, jusque dans la narration et l’écriture elles-mêmes. En essayant de l’infléchir dans un sens particulier, elle adopte une démarche fort proche de celle de la Revue de Belgique.

avec laquelle elle dénonce la concurrence du roman français face à la production belge .

“Passons à l’ouvrière, Marie, l’héroïne du drame inconnu. Hé bien! c’est une jolie personne qui d’abord passe sans difficulté dans la chambre de Monsieur Robert, fait ménage avec lui, a un enfant de lui et puis un beau jour le plante là, sans motif sérieux et va dans la chambre d’un autre Monsieur (...)”. Idem.

Idem.

“(...)taisons-nous, pour l’amour de Dieu, taisons-nous, et ne faisons pas de littérature belge”.

Idem.

Idem.

” “Je mets le Fils de la voisine de Leclercq, (ill.), le Fils Dambert de Greyson à mille coudées au-dessus de cette ignoble production de M. Jean des Ardennes”. Idem.

P. DE HAULEVILLE,”Résultat du concours ouvert par la Revue générale”. Revue Générale.

1877, t. 2,p. 821.

“T.e chevalier de Germaine se ressent davantage de l’influence des romanciers français”, dit, à

propos du deuxième prix, P. De Hauleville. idem, p. 823.

(20)

Tout le rapport de la Revue générale s’articule autour de la justification de Toctroi du

deuxième prix au Chevalier de Germaine de Mme la vicomtesse de Blistain, alors que le premier prix est allé à La tante Véronique de Mme Lagrange, dont Prosper de Hauleville vante le mérite moral élevé, malgré le manque d’intérêt de l’intrigue^'^.

Commentant les actions du héros du premier roman, il souligne l’oisiveté du personnage et propose une alternative à sa conduite: “Il aime les sciences et les arts, mais trop platoniquement.

Pourquoi ne parle-t-il pas dans l’intérêt de son pays, ou n’écrit-il pas pour éclairer ses

concitoyens et pour défendre sa foi et ses oeuvres?”^^. Lorsqu’il compare les deux romeins en concurrence, il reconnaît au Chevalier “le charme du sujet”et le “dialogue plus piquant des acteurs”; mais c’est “la vigueur de la pensée” de l’autre roman qui rend “attrayant le simple récit de la vie ordinaire d’une pauvre fille de province” et finit par emporter sa préférence.

Ce hiatus entre la production romanesque réelle des auteurs et le comité de rédaction d’une revue est sans doute à mettre sur le compte du décalage qui existait entre un agent du champ littéraire et un agent du champ politique dans la perception de ce que pouvait être l’enjeu symbolique d’une oeuvre. Il n’empêche qu’en raison de la position hégémonique qu’occupaient la Revue de Belgique et la Revue générale dans le champ des revues, il se révélait

particulièrement dangereux pour les auteurs. Ceux-ci n’avaient plus guère d’autre choix que de s’adapter ou de renoncer, précocement, à leur carrière de romancier.

En proie à des contraintes extérieures, qui soumettaient la littérature aux impératifs légitimés de l’art social, les écrivains n’allaient pas trouver dans la grande presse un accueil beaucoup plus favorable.

2. Le rôle de la presse: les concours, le feuilleton

Si la presse est régulièrement accusée de négligence critique, elle entend participer à sa manière à la promotion d’une littérature nationale en utilisant un moyen d’émergence consacré, le concours, véritable institution du champ belge, et un moyen importé de France, le feuilleton.

“Autant l’intérêt fait défaut dans “l’intrigue” générale de ce récit, autant il grandit dans le portrait de l’héroïne, qui est une véritable oeuvre d’art. La vérité, la simplicité, le naturel, la noblesse, la morale, la religion, en un mot tous les sentiments les plus élevés de la nature humaine s’y réfléchissent de manière éclatante (...)”. Idem, p. 823.

Idem, p. 824.

76 TU-J

(21)

qui lui est étroitement associé. Le concours lancé dans la presse est en effet souvent récompensé par une publication sous cette forme.

La plupart des grands journaux belges publient des feuilletons et certains auteurs réalistes /

profitent de l’hospitalité de leurs colonnes. Emile Leclercq fera paraître des nouvelles dans L’Indépendance et un récit dans L’Observateur (il s’agit de Le dernier troubadour en janvier 60);

Emile Greyson donne son premier récit, Fiamma Colonna. au Nord ; Herman Pergameni et Adolphe Prins réserveront, nous l’avons vu, leurs productions à La Discussion, un journal radical’^.

L’Office de Publicité est, avec L’Etoile belge, un des plus grands pourvoyeurs de feuilletons (mais le caractère commercial du journal, qui publie avant tout des auteurs “maison” dont les romans paraissent ensuite chez Lebègue ou sont vendus dans sa librairie, fausse

immanquablement l’analyse). La place accordée au feuilleton dans les colonnes de L’Office est très importante puisqu’elle excède souvent le bas de page au profit de “suppléments littéraires”.

En 1862, le feuilleton se présente d’une façon indépendante sous la forme d’une partie

détachable. Pour l’Office, ce supplément constitue un argument de vente: sans équivalent dans le monde de la presse, il place le journal hors de toute concurrence “littéraire” . Malgré une éclipse en 1867, où le long feuilleton de type romanesque est remplacé par des nouvelles ou des

“articles de variété” , le concours romanesque est relancé l’année suivante : désormais, la priorité sera donnée aux romans indigènes sur les romans français.

Il s’agit toutefois d’un voeu pieux car L’Office accorde la préférence aux auteurs populaires français, comme Edmond About, Hector Malot et Xavier de Montépin. Ce dernier, ami personnel

81 82

de Lebègue qui l’édite , est dès son premier numéro , le feuilletoniste favori du journal.

En dépit de cette préférence, Lebègue s’efforce de publier des auteurs belges , lancés si possible par concours*"* : on trouve dans son journal les noms de Henriette Langlet*^, de la

77

Cette liste reste, bien entendu, ouverte.

“A nos lecteurs”. Office de publicité. 6 juillet 1862.

70

Office de Publicité. 6 janvier 1867. Les nouvelles ou les articles publiés étaient payés 25 francs.

“A nos lecteurs”. Office de Publicité. 2 août 1868.

*' Sur X. de Montépin, voir par exemple, A.M. THIESSE, Le roman du quotidien, lecteurs et lectures populaires à la Belle Epoque. Le chemin vert, Paris, 1984, pp. 197-198.

X. DE MONTEPIN, “La maison rose”. Office de Publicité. 1er août 1858.

“Notre grand désir est de nous attacher autant que possible la collaboration d’écrivains

nationaux afin de donner à notre journal un cachet belge, et de ne pas refléter plus ou moins une

pâle copie des feuilles étrangères”. Office de Publicité. 5 décembre 1858.

(22)

86 87

vicomtesse de Lerchy , de Louis Hymans (qui est aussi journaliste à LOffice^ et même de Charles De Coster . T/Office a également contribué à “lancer” un jeune auteur, Georges Vautier , qui fera une carrière parisienne. On peut certainement voir dans la promotion de Vautier, seul auteur dont le journal assure véritablement l’émergence, la réalisation d’un compromis symbolique entre le désir de publier des auteurs indigènes et celui d’assurer aux livres de la maison Lebègue une honorable carrière commerciale, à grands renforts de réclame dans les colonnes du journal. Vautier écrivait des récits dans un style sans doute plus proche de ceux de Gustave Droz ou de Paul De Kock que d’Emile Leclercq. Ceux-ci s’intégraient donc sans hiatus dans la production française mise en avant p

2

ir le journal.

L’examen des feuilletons de l’Etoile belge est plus instructif quant au statut de ce type de production dans le champ littéraire belge. L ’Etoile apporte en effet dans le domaine de la presse plusieurs innovations: son prix, particulèrement bas par rapport à celui de ses concurrents car le journal ne coûtait que six francs et son slogan, “un feuilleton par jour”. Elle s’efforcera de le

respecter assez scrupuleusement, sauf cas exceptionnels où l’actualité brûlante mobilise la totalité des colormes du journal, comme pendant la guerre de 1870. Aussi bénéficie-t-elle rapidement d’un certain succès.

Le 1er janvier 1857, L’Etoile lance aussi le premier concours littéraire dans la presse.

De même que pour L’Office, les feuilletons du journal dessinent, au fil des noms et des années, le panorama et l’évolution du roman populaire français , avec peut-être une certaine prédilection pour ce qu’on appelait le “roman de moeurs”, dont Mme Ancelot, grande

pourvoyeuse des feuilletons de L’Etoile, est certainement la principale représentante^'. Malgré

84

Le 30 janvier 1859, l’Office lance un concours pour “le meilleur roman de moeurs”, se réservant bien entendu, la propriété des droits de l’auteur pendant deux ans...

85

I.a vallée de Soref et Odille Rouvère.

Ce pseudonyme recouvre en réalité l’identité de Mathilde Dandely. Sur cet auteur, voir infra.

André Bailly

88

Contes vrais et Histoire d’une abeille.

Sur G. Vautier (1842-1911), docteur en droit, disciple d’Altmeyer, collaborateur à la Revue trimestrielle, à la Chronique, à L’Echo du Parlement, à L’Office de publicité, à La Revue des Deux Mondes , qui renonça pourtant à une carrière littéraire prometteuse au profit du

journalisme, G. WGEUW, op. cit., pp. 76-79.11 a publié dans L’Office. Les dernières amours et La grève des femmes.

^°Voir ANNEXE 11.

Sur l’étiquette “roman de moeurs”, qui recouvre grosso modo la deuxième phase d’expansion

du roman populaire après 1850, et qui s’apparente à une dérive “mièvre” de la littérature

(23)

ce goût pour le roman populaire, L’Etoile reste soucieuse d’un certain niveau “littéraire”, en intégrant à maintes reprises les productions d’Erckmann-Chatrian^^, de Louis Ulbach^^ et de Léopold Stapleaux^"*. La part des écrivains anglo-saxons ou d’oeuvres traduites ou délibérément

“imitées” de l’anglais est très importante et a tendance à s’élever au cours des ans: on peut certainement y voir une tentative de réaction gallophobe contre 1’ “immoralisme”, maintes fois invoqué par les critiques belges, des romans français.

Un certain choix présidait donc à l’achat ou à l’élaboration des feuilletons, marqué par la préférence pour le roman “sage” ou moral, dépourvu, pour ce qui concerne le roman français, d’intentions politiques et de tentations frénétiques, qu’on pouvait mettre entre toutes les mains.

L’Etoile ne donnait pas dans le sensationnel^^. Les concurrents du concours de 1857 étaient d’ailleurs tenus, par règlement, de respecter la morale et la religion^^.

C’est dans cette production que vont s’intégrer les feuilletons dûs à des belges. Si la

proportion des auteurs indigènes est très élevée en 1858, armée qui suit le lancement du concours de L’Etoile, elle a nettement tendance à s’amenuiser au cours du temps, pour tomber presque à néant dans les armées septante. Parmi les noms récurrents, on retrouve Henriette Langlet, lauréate du concours de 1857, Emile Greyson, Henri Conscience, Caroline Gravière et Elise Vautier, collaboratrice occasiormelle de la Revue de Belgique et rédactrice à l’Echo du Parlement. Emile

générale, Y. OLlVlER-MARTfN, Histoire du roman populaire de 1840 à 1890. Paris, Albin Michel, 1979, p. 91. Sirr Mme Ancelot, idem, pp. 128 et s.

Nous aurons encore l’occasion de revenir sur le cas d’Erckmann-Chatrian: sous ce

pseudonyme, se cachait en fait un duo d’auteurs très populaires, rationalistes et républicains, qui, à l’égal de Jules Verne, drainaient, vers la fin des armées 60, un nombre fort important de

lecteurs issus de la petite bourgeoisie. Cfr. M. LYONS, Le triomphe du livre. Une hi.stoire sociologique de la lecture dans la France du 19e siècle. Promodis, Edition du cercle de la librairie, 1987, pp. 166-168.

go

Sur L. Ulbach, voir supra.

^'^Le cas de L. Stapleaux (1831-1891) est particulier, puisqu’il s’agit d’un auteur belge d’origine qui a fait sa carrière à Paris comme feuilletoniste et auteur de théâtre, tout en continuant à fournir les scènes belges en revues, vaudevilles etc... Après la chute du second Empire, il publia des pamphlets anti-bonapartistes chez Lebègue. Cfr. Biographie nationale, t. 23, pp. 609-612.

^ Cependant, il existait certainement une différence de degré de tolérance entre ce que l’on jugeait acceptable de la part d’auteurs français et ce que l’on autorisait d’auteurs anglo-

saxons.Un auteur comme Wilkie Collins, par exemple, ne faisait pas précisément dans la

dentelle: “Collin’s novels defme the excitement, attraction, and fascination with sensation fiction which had such a great impact on the reading public of the 1860s”. Sur Wilkie Collins (1824-

1889), romancier anglais à succès des armées 60, ami de Dickens, 1. NADEL et W. E.

FREDEMAN, Dictionarv of literary biographv. t. 18, A. Bruccoli Clark book, p. 62.

Etoile belge. 1er janvier 1857.

(24)

Leclercq ne publiera dans l’Etoile qu’un seul feuilleton, Constance , en 1859. Augustin Maurage aura droit à une seule publication sans doute due au fait qu’il collabore à L’Etoile à titre de journaliste. Lemonnier et Marie Joly n’y feront paraître qu’une courte nouvelle.

Louis Hymans, rédacteur en chef de l’Etoile à partir de 1857, est sans doute le feuilletoniste le plus heureux de cette pléiade, puisque son roman publié dans ce journal, La famile Buvard, obtint un succès qui ne sera plus jamais renouvelé . Décrivant les manoeuvres d’un petit- bourgeois arriviste pour “parvenir”, le feuilleton d’Hymans suscita surtout l’enthousiasme de ses contemporains par la description de milieux et de décors bien belges, chose encore rare à la fin des années cinquante. Lemonnier, alors enfant, fut un lecteur assidu de La famille Buvard, dont il écrivit un démarquage d’écolier, La famille Bisbrouille. Il témoigna de l’enthousiasme que ce roman suscita à l’époque:

“ Je n’ai pas oublié l’odeur de papier humide et d’encre fraîche qui me grisait quand, après avoir guetté impatiemment l’arrivée du journal, j’allais au jardin dévorer le feuilleton. Je n’ai jamais relu La famille Buvard, et peut-être ne suis-je pas le seul; mais certainement je dus être séduit par un air de pays où déjà je me retrouvais chez

.,,98

moi.

Comme le montre Lemormier, le succès du feuilleton belge reposait en partie sur l’existence d’un certain attrait pour les productions locales. Celui-ci dessinait peut-être la configuration d’un horizon d’attente, pressenti par Faure alors directeur de l’Etoile^^, de la part d’un public de lecteurs intéressés par ce qui concernait leur propre nation, et ce dès le début des années cinquante. Tout semblait donc mis en place pour que la production réaliste, nationale et

“morale”, soit bien accueillie par la presse.

Selon son biographe, L. Stécher, c’est ce feuilleton qui aurait contribué au succès de l’Etoile, cfr. L. STECHER, Notice sur T.puis Hymans. Bruxelles, Hayez, 1886, p. 71.

C. LEMONNIER, Une vie d’écrivain, op. cit., p. 27.

“Faure m’avait dit souvent, dans ses longs entretiens, qu’il y avait un immense avantage pour l’Etoile à publier en feuilleton des romans inédits, dus à la plume d’écrivains belges, et donnant au lecteur une peinture fidèle des moeurs nationales”. L. HYMANS, Notes et souvenirs, op. cit., 242.

**^°Pusieurs éléments malheureusement fort disparates indiquent qu’il y a bien, dans cette

deuxième moitié du 19 e siècle, un goût “belge” qui se dessine: on évoquera, par exemple, la

désaffection progressive des abonnés de la Nation, le journal de Potvin et Labarre, due en partie

au fait que le journal est plus tourné vers l’actualité française et internationale que vers les

problèmes spécifiquement belges; certains succès d’édition, comme par exemple la Patria

Belgica de Van Bemmel et Potvin, ou L’histoire populaire du règne de Léopold 1er de Hymans,

plaident en faveur de cette nouvelle “orientation” du goût en Belgique.

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Comment expliquer alors la prééminence des feuilletonistes français sur les auteurs belges?

Les bas tarifs (de 500 à 600 francs par an, selon Emile Leclercq) auxquels les journaux belges pouvaient s’abonner aux romans dont la Société des gens de lettres de Paris détenait les droits, sont responsables de cette préférence. Ce système, évoqué par Camille Lemonnier dans L’Artiste*°', avait déjà été critiqué par Emile Leclercq à de nombreuses reprises. Dans l’exaspération que suscita chez lui cette prédilection, Leclercq ira même jusqu’à pasticher les rebondissements absurdes du feuilleton français dans les colonnes de La Chronique .

L’examen des feuilletons de L’Etoile nous pousse à souligner l’injustice dont il fait preuve : le frénétique n’était apparemment pas dans le goût belge et les journaux, si l’on extrapole à

l’ensemble de la presse les résultats de l’examen de L’Etoile, ne s’en sont apparemment pas fait les propagateurs.

Malgré tout, les journaux étaient submergés de manuscrits envoyés par les aspirants-écrivains belges, sans doute fascinés par le modèle français des feuilletonistes à succès, bâtissant de véritables fortunes littéraires"^'*. Il est probable que les directeurs de journaux étaient dans l’impossibilité de “faire le tri”, par manque de temps, et de rémunérer les feuilletonistes, faute d’argent'®^. Hymans argue du fait, évidemment impossible à vérifier, de la qualité médiocre des

“Il n’est pas rare que dix journaux publient en même temps des feuilletons de Gaboriau, de Ponson du Terrail ou de Montépin. Or, les droits de ces dix journaux font une somme qui paierait dans une certaine mesure le travail de l’écrivain”. C. LEMONNIER, “Le denier de la littérature”, L’Artiste. 16 décembre 1877.

La Chronique. 7 décembre 1869; “La littérature nationale”, La Chronique. 27 juin 1876.

Il s’agit des “Nuits blanches” publié sous le pseudonyme - qu’on croirait tiré d’un feuilleton parisien- de Raoul de Montaigle. La Chronique. 5 janvier 1869.

“Si mon correspondant savait de combien de manuscrits envoyés à l’essai les bureaux d’un journal aussi répandu que l’Etoile sont journellement encombrés, il eût certainement hésité à

m’envoyer le sien. S’il nous fallait les lire tous, notre temps n’y suffirait pas”. L. Hymans,

“Revue de la semaine”. Etoile belge. 28 octobre 1866.

Les journaux belges “payaient” beaucoup moins bien que les périodiques français à la même

époque: ainsi, le proscrit Thoré-Bürger, par exemple, se plaint amèrement des tarifs pratiqués par

L’Indépendance, qui offrait aux journalistes une rémunération inférieure de moitié à celle à

laquelle il aurait pu s’attendre à Paris (Cfr. Thoré-Bürger peint par lui-même. Lettres et notes

intimes publiées par Paul Cottin. Paris, Nouvelle revue rétrospective, s.d., pp. 176-177). Selon

Emile Leclercq (“La littérature nationale”, op. cit.), les écrivains belges étaient contraints de

doimer leur feuilleton pour rien aux journaux. L. Hymans, au contraire, prétend qu’il a rémunéré

certains feuilletonistes belges de l’Etoile. Vu l’impécuniosité des journaux belges - soulignée

aussi par J. Bartier (J. BARTIER, Odilon Delimal. un journaliste franc-tireur au temps de la

première internationale, op. cit., p. 41)-, on est plutôt tenté de croire Leclercq, même s’il est

possible qu’occasiormellement des écrivains belges aient été rémunérés pour leur feuilleton.

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feuilletons qu’il refusait pour confirmer a contrario la “qualité” de sa propre production...: “ J’ajoute, pour l’édification des grincheux, que jamais aucun journal ne m’a refusé l’insertion d’aucune oeuvre, pas plus que, directeur de journal moi-même, je n’ai jamais refusé de publier aucun récit, pourvu qu’il fût présentable.”'®^

On est en droit de le croire. Mais l’inexistence effective de véritables débouchés pour le feuilleton belge rendait évidemment difficile, voire impossible, la tâche des auteurs qui, ne pouvant ni vivre de leur plume, ni apprécier réellement l’impact de leur production sur le public, et ne pouvant “corriger le tir”, entraient sans doute assez vite dans un cercle vicieux où, à

l’isolement économique, se joignait une exclusion symbolique. Bien qu’il existât en faveur du roman-feuilleton belge un préjugé favorable et qu’un public, sans doute acquis au “roman de moeurs”, était prêt à l’apprécier, on peut comprendre que les directeurs de journaux aient préféré investir dans des valeurs sûres, susceptibles de leur assurer à bon marché le succès de leur périodique, en fidélisant des lecteurs déjà habitués par la contrefaçon aux oeuvres de grande production de la littérature française.

Alors que tout laissait présager une attitude favorable du public envers le feuilleton belge et que les écrivains nationaux se montraient prolifiques, c’est une voie qui fut en réalité peu exploitée par les directeurs de journaux, de toute évidence par facilité et par souci d’économie.

D. Activité, pluriactivité

Malgré l’existence d’instances d’émergence de substitution, les revues et la grande presse, les écrivains se trouvaient dans l’impossibilité de vivre du produit de leurs ouvrages. Ils étaient condamnés à une “double carrière”, ce qui était encore un euphémisme au vu, pour certains, de l’accumulation et de la superposition de leurs activités'®^.

La littérature “pure” apparaît toujours dans leur cas comme une activité “seconde” à laquelle ils se consacrent pendant leurs heures de loisir ou celles dérobées au sommeil . Une exception

'®®L. HYMANS, Notes et souvenirs, op. cit., pp. 230-231.

’®’ Cette pluriactivité peut s’expliquer en partie par le fait que, dans cette deuxième partie du 19e siècle, certaines professions “intellectuelles” sont très mal rémunérées, particulièrement dans l’administration: c’est ce que Eliane Gubin a appelé “la misère en col blanc”.

1 Oft

“Je n’ai malheureusement, à aucune époque, pu écrire de livres que dans les moments que je

dérobais au sommeil”, affirme Louis Hymans dans ses souvenirs. L. HYMANS, Notes et

souvenirs, op. cit., p. 230.

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