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Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Drumm, T. (2014). Si c'est vrai, qu'est-ce que ça change ?: William James : fabrique des savoirs, fabrique philosophique (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres – Philosophie et Sciences des religions, Bruxelles.
Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/209258/11/0e56c300-8df1-42b0-b07a-d435a5d0bc1b.txt
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UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES
FACULTÉ DE PHILOSOPHIE ET LETTRES
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WILLIAM JAMES : FABRIQUE DES SAVOIRS. FABRIQUE PHILOSOPHIQUE
Thierry
DrummThèse présentée en vue de l’obtention
du grade académique de Docteur en
Philosophie, sous la direction
d’Isabelle
Stengers,Professeure à
l’Université Libre de Bruxelles.
Co-promoteur : Didier
Debaise,Professeur à l’Université Libre de
Bruxelles.
Année académique 2013-2014
UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES
FACULTÉ DE PHILOSOPHIE ET LETTRES
ULB
S
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est
vrai
,
qu
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est
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ce
que
ça
change
?
WILLIAM JAMES : FABRIQUE DES SAVOIRS, FABRIQUE PHILOSOPHIQUE
Thierry
DrummThèse présentée en vue de l’obtention
du grade académique de Docteur en
Philosophie, sous la direction
d’Isabelle
Stengers,Professeure à
l’Université Libre de Bruxelles.
Co-promoteur : Didier
Debaise,Professeur à l’Université Libre de
Bruxelles.
Remerciements
Je souhaite avant tout remercier Isabelle Stengers, la remercier mille fois ! Grâce à elle, le travail en compagnie de James n’a cessé d’être une expérience réellement importante. Quelle que soit la réussite de ce que j’aurai tenté, je sens, en jetant un œil à mes premiers essais pour penser avec James, l’écart extraordinaire qui a eu lieu. C’est à elle que je le dois !
Je remercie vivement l’ensemble des membres de mon jury. Je ne saurais dire à quel point je suis honoré que Benoît Timmermans, David Lapoujade, Didier Debaise et Vinciane Despret aient accepté d’en faire partie.
Il me tient à cœur de remercier le GECo (Groupe d’Etudes Constructivistes, à l'Université Libre de Bruxelles), j’y ai tant appris ! Les deux séances à l’occasion desquelles j’ai présenté mon travail en cours ont été pour moi extrêmement importantes et - j’y comptais bien - merveilleusement déroutantes. Merci spécialement à Benedikte Zitouni, Benoît Timmermans, Claude de Jonckheere, David Jamar, Didier Debaise, Graziella Vella, Emilie Hache, Fabrizio Terranova, Fleur Courtois-L’Heureux, Katrin Solhdju, Lucienne Strivay, Marcelle Stroobants, Marion Jacot-Descombes, Maryam Kolly-Foroush, Nathalie Trussart, Nicolas Prignot, Serge Gutwirth, Vinciane Despret.
Un très grand merci (renouvelé) à David Jamar et Emilie Hache ; nous nous sommes régulièrement retrouvés pendant un an pour préparer l’atelier « S’adresser : écologie des êtres », qui a pris part au dispositif du colloque « Gestes spéculatifs » organisé par Didier Debaise et Isabelle Stengers à Cerisy en juillet 2013. Les réunions avec David et Emilie ont clairement infecté le travail concernant ma thèse ! - L’ensemble du colloque, et les communications qui y eurent lieu, ont eu une très grande importance pour moi.
Dorothea Heinz a lu une première version du passage relatif à la fabulation, et ses remarques m’ont été précieuses.
Résumé
La tentative menée ici consiste à s’adresser au travail de William James (1842-1910) afin d’y chercher des moyens pour répondre à un problème qui nous concerne intensément : celui du décret séparant la connaissance et le changement. James nous rend en effet sensibles à la manière dont les conceptions habituelles avaient constamment maintenu un point de vue qui interdisait en principe qu’une idée puisse faire une différence. Il nous permet également de sentir à quel point ces conceptions ne peuvent qu’être profondément désespérantes. Cinq moments vont se succéder. Dans un premier temps, il s’agira, avec James, de nous connecter à la situation déconnectée, de saisir cette situation dans les dispositifs mêmes qui y creusent un gouffre séparant « la pensée » d’une « réalité » qui lui semble étrangère. Cette « saisie » s’efforce de remédier à l’anesthésie face à des conceptions qui produisent le désespoir et l'indifférence (« Se connecter / Situer »). Dès lors qu’est, au moins partiellement, levée la sidération qu’entraînent les versions rationalistes des connaissances, il devient possible de ré-épaissir ce que James appelle les « trois départements » de l’intelligence, ces modes d’expériences qui nourrissent les pratiques concrètes de connaissance. Pour commencer, c’est « agir » qui n’apparaît plus comme une incongruité quand il est question de connaître. La quête de certitudes indifférentes n’est pas tenable : connaître requiert la culture d’une confiance active et collective capable de rendre vraies des idées non-garanties (« Faire confiance / Agir »). Ensuite, c’est à propos des sensations que l’on s’aperçoit combien rien ne justifie de les vider de toute activité et de toute capacité. Cinq contraintes jamesiennes {épaissir, particulariser, pluraliser, relativiser,
machiner) sont convoquées pour explorer les possibilités ouvertes à cet égard par un
Notice
Les références au texte anglais renvoient à The Works of William James, Frederick H. Burkhardt, Fredson Bowers et Ignas K. Skrupskelis (éd.), 17 vol., Cambridge (Massachusetts) et Londres, Harvard University Press, 1975-1988. Elles indiquent le titre de chaque volume, précédé, selon le cas, du titre de la section (article, chapitre, partie) dans laquelle se situe la citation ou le passage mentionnés.
Essays, Commenta, and Reviews Essaya in Philosophy
Essays in Psychology
Essays in Psychical Research Essays in Radical Empiricism Essays in Religion and Morality Manuscript Essays and Notes Manuscript Lectures
The Meaning of Truth A Pluralistic Universe Pragmatism
The Principles of Psychology Psychology: Briefer Course Some Problems of Philosophy Talks to Teachers on Psychology The Variettes of Reügious Expérience The Will to Believe
Exceptional Mental States renvoie à : Eugene Taylor, William James on Exceptional Mental States. The 1896 Lowell Lectures, Amherst, The University of Massachusetts Press, 1894.
Perry (suivi du numéro du volume en chiffres romains) renvoie à ; Ralph Barton Perry, The Thought and Character of William James, 2 vol., Boston, Little Brown Company, 1935.
Malgré d’excellentes traductions accessibles en français\ j’ai pris le parti de traduire moi-même les passages de James cités, tant pour garder la fraîcheur du contact avec les mots originaux de l’auteur que par souci de cohérence et de simplicité. Les autres sources en langue étrangère sont citées à partir des traductions françaises quand ces dernières existent et quand j’ai pu les consulter - autrement, la traduction est la mienne. Hormis les oeuvres de James susmentionnées, les références complètes de chaque ouvrage cité sont données lors de la première occurrence. Les abréviations usuelles sont ensuite employées.
Les publications de James se caractérisent par une passionnante agitation : conférences, assemblages d’articles formant un livre, livre partiellement décomposé et recomposé, répété dans un autre livre où le fragment joue différemment, remplit une nouvelle fonction... Ces transitions, répétitions, transformations rendent, de façon très intéressante, peu pertinente l’idée de rattacher, par le biais des notes, les idées ou citations jamesiennes à l’ensemble des passages de l’œuvre concernés. J’ai choisi d’opérer les connexions systématiquement en direction des livres plutôt qu’en direction des articles, des lettres ou des manuscrits, quand articles, lettres et manuscrits ne m’ont pas paru présenter de différence significative. De même, le Briefer Course (1892) constituant une commande adressée à James en vue de fournir une version abrégée des Principles of Psychology (1890), je me réfère à ces derniers seulement, sauf quand le premier fait apparaître une différence qui compte pour mon propos.
Ouverture
Introduction
Porter à conséquence
Au détour d’une page de notes manuscrites écrites très tôt par James, apparaît un fragment de phrase qui sonne comme un cri ou comme un coup de tonnerre ; « à moins que nous ne trouvions une façon de concilier les notions de vérité et de changement, nous devons admettre qu’il n’y a aucune vérité nulle part. Ce cri vibre non seulement d’un son particulier qui entre en résonance avec la généralité du propos jamesien, il connecte aussi les propositions pragmatiques avec des enjeux propres à notre époque et qui constituent un défi brûlant. Il semble possible de dire que les traditions philosophiques et scientifiques occidentales avaient, comme le suggère le cri jamesien, toujours fermement dissocié le vrai et le changeant (même quand l’enjeu consistait, comme chez Comte ou Hegel, à tâcher d’obtenir leur abouchement). Mais ce choix entraînait la double conséquence de rendre les actes de connaissance incompréhensibles et les changements absurdes. SI le terme de « vérité » est rattaché à des idées dont on prétend qu’elles définissent éternellement et immuablement la nature fondamentale de ce qu’on appellera la « réalité », on confère alors à ces idées le pouvoir de se situer radicalement hors pratique et de se formuler sans tenir aucun compte de leurs conséquences bonnes ou mauvaises (et bonnes ou mauvaises pour qui ?). On s’octroie par ailleurs le redoutable pouvoir de faire le tri parmi ceux et celles qui reconnaissent la « réalité » et ceux et celles qui vivent dans l’illusion.
On peut alors se féliciter que le terme de « vérité » ait aujourd'hui quelque chose de désuet^, mais cela ne saurait suffire. Tant qu’est maintenue l’option philosophique qui attribue à la connaissance objective le pouvoir de dévoiler, comme malgré elle, une « réalité » toujours déjà commune à tout l’univers, les conséquences restent inchangées. Chacun, chacune devrait, sauf ignorance ou mauvaise foi, reconnaître « la réalité ». Il y a
^ « [Note on Empiricism] 1876-1877 », in Manuscript Essays and Notes, p. 160. Dans ce passage, James signale qu'une telle conciliation est immédiatement réalisée par qui conçoit qu'une idée, jadis acceptée, aujourd'hui rejetée, puisse néanmoins s'être trouvée dans ia direction conduisant à l'idée maintenant tenue pour vraie. Je propose toutefois d'entendre le cri Jamesien plus généralement, comme traduisant un problème crucial auquel sa propre philosophie apportera une réponse beaucoup plus originale et intéressante que celle qu'il se contente d'évoquer dans ce passage. Ce cri communique d'abord avec une question ouverte (c'est-à-dire qui met à l'aventure) soulevée à l'encontre du relativisme sceptique et réductionniste pour lequel les idées se réduisent aux conditions historiques qui les ont produites et qui suffisent à les expliquer (ibid.). Malgré l'écart entre la signification que Je prête donc ici à ces quelques mots et celle que James leur prête dans le contexte du passage d'où ils sont extraits (l'exposé d'un problème historique auquel certains philosophes ont apporté une réponse qui ne m'intéresse pas ici). J'ai choisi d'en conserver la référence car elle marque ce moment, dans ma lecture, où s'est saisi de moi le problème Jamesien dont J'allais suivre le fil.
Ouverture
dès lors toujours malaise, et la situation appelle plus que jamais l’effort de penser. Encore une fois : le terme de « vérité » n’est plus, aujourd'hui, toujours brandi dans le cadre de scénographies guerrières, mais combien de fois s’y substitue le sentiment désolé que « c’est pourtant ainsi ». Nous ne voulons plus (toujours) imposer « nos vérités » aux « autres », mais il semble que ces vérités n’en restent pas moins « la réalité ».
Je dirais volontiers, avec Paola Marrati, qu’« [i]l ne s’agit certes pas de prendre acte, bien tardivement, de ce que les choses du monde d’ici-bas changent, mais de la tâche bien plus difficile, et à maints égards encore inachevée, d’analyser les présupposés implicites autant qu’explicites du privilège plurimillénaire accordé au stable et à l’éternel, et d’en évaluer les conséquences dans le domaine de l’action autant que dans celui de la pensée. »"^ Je proposerai seulement, avec William James, de faire un pas plus loin encore, et de nous demander à quoi positivement nous engage le pari de ne pas faire du changement, des pratiques, des inventions et des fabrications autant d’étrangetés du point de vue de la connaissance. James s’est laissé affecter (peut-être plus que quiconque à son époque) par le sentiment du désastre accompagnant la version statique, celle qui laisse les pratiques de connaissance osciller entre la soumission lasse et la joie sombre de comprendre. A l’intérieur de cette situation, et face au désespoir qu’elle entraîne, il aura tenté de se donner les moyens permettant de continuer à vivre et à penser. Cette situation me semble en grande partie encore (peut-être plus que jamais) la nôtre, comme en témoignent les multiples tentatives plus récentes - des « politiques féministes de reconstruction des savoirs »® aux « science studies » - pour penser les connaissances dans des registres qui ne nous confrontent pas à la stupeur d’un choix paralysant : le vrai ou l’événement. J’ai donc tenté de m’adresser à la spéculation jamesienne afin d’y puiser des ressources permettant de nourrir ces traditions multiples qui s’efforcent aujourd'hui de priver les savoirs de leurs efficacités destructrices sans les transformer en jeux gratuits dépourvus de conséquences.
L’opération à laquelle James nous invite répond, à l’égard de cette situation, à une double exigence. D’abord, celle de ne pas ajouter de la violence à la violence. On ajouterait semble-t-il de la violence à la violence s’il s’agissait de briser tout lien avec des traditions qui conféraient aux savoirs et aux pensées importance et valeur®. Ensuite, celle de ne jamais se donner la facilité, littéralement « criminelle »^, de séparer les connaissances des pratiques et
^ Paola Marrati, « James, Bergson et un univers en devenir », in Stéphane Madeirieux (éd.), Bergson et James, cent ans après, Paris, Presses universitaires de France, 2011, coll. « Science, histoire et société », p. 124.
^ Voir Maria Puig de la Bellacasa, Politiques féministes et construction des savoirs. « Penser nous devons ! », Paris, L'Harmattan, 2012, coll. « Ouverture philosophique ».
Ouverture
des devenirs qui leur sont propres. En rapport à cette double exigence liante, « relativiste », le pragmatisme jamesien formule cette proposition : une expérience devient vraie à l’occasion d’événements qui lui confèrent des caractéristiques particulières (qu’on peut dans un premier temps décrire comme « satisfaisantes »). Cette expérience devient vraie^, d’une manière analogue (mais qui lui est propre et qui est multiple) à la manière dont un arbre pousse, une rivière coule, une voiture roule, et la lune monte puis disparaît à l’horizon. « Connaître est un processus tout à fait naturel comme n’importe quel autre. James est probablement le premier philosophe à avoir radicalement et sans limite associé vérité et changement (ou plutôt vrai et changeant), à s’être efforcé de comprendre ce à quoi engage ce « devenir-vrai » des expériences, en quel sens ce « devenir-vrai » peut augmenter l’intérêt et l’importance d’une expérience, et nous conduire ailleurs. Je me suis donc efforcé ici de suivre le fil, ou plutôt certains fils, associés à cette mise en aventure risquée. Il ne s’agit pas, encore une fois, d’en donner un spectacle sans engagement mais bien de parvenir à nourrir les politiques des savoirs alternatives. Autrement dit, j’ai tâché de cheminer selon une série de trajets au sein des expériences philosophiques de James (elles-mêmes déjà passablement et joyeusement emmêlées) en m’efforçant de ne jamais me rendre insensible aux situations concrètes qui font s’élever le cri. Je crois que cet effort pour résister à l’anesthésie peut se dire aussi comme un refus de la « pureté », si par « pureté » on entendait la possibilité d’isoler une opération philosophique des mondes à l’intérieur desquels elle déploie son efficace spécifique. « Je ne connais aucun "pur" pragmatiste, si
pureté signifie ici, comme il le semble, la négation de tout caractère concret de la pensée
pragmatiste. »^°
Une chose doit sans doute être précisée dès maintenant. Le « changement » qui m’intéresse ici renvoie d’une part (en « amont ») à des opérations pratiques dont la réussite va permettre de qualifier, sur le mode de l’événement, une expérience de « vraie » : il renvoie d’autre part (en « aval ») à la question qui concerne ce qu’un tel événement rend possible. Si rien n’est changé, alors l’idée n’a littéralement aucune vérité, et même aucune espèce de signification. Les efforts pour en fabriquer la conception ont été vains. Elle ne
porte pas à conséquence. Autrement dit, du point de vue pragmatique, l’association de la
« vérité » et du « changement » (des termes que l’opération elle-même devrait bien vite conduire à remplacer par leurs multiples équivalents actifs et concrets) revêt ces deux sens
® « Lecture VI: Pragmatism's Conception of Truth », in Pragmatism, p. 97.
® « Chap. VI: A Word More About Truth, I », in The Meaning of Truth, p. 84. Voir aussi ibid., p. 81 : Les processus de connaissance « appartiennent entièrement à l'expérience ; et nous n'avons besoin, pour les décrire, d'aucune autre catégorie que celles que nous employons pour décrire d'autres processus naturels. »
Ouverture
inséparables : connaître suppose des pratiques, et connaître « vraiment », c’est nécessairement « faire des vagues ». Il faut nous attacher à l'exploration des tenants et des aboutissants de cette proposition même. Dès maintenant on peut dire qu’il s’agit « d’un problème très délicat, qui envoie de subtiles radicelles dans toutes sortes de fissures »^^
Manières de faire
De nombreuses études ont récemment splendidement redonné vie à la philosophie jamesienne^^. Le travail qui suit hérite non seulement de ces lectures qui nous ont rendu James passionnant et nécessaire, il hérite également (ou espère pan/enir à hériter) du besoin qui les nourrit de réactiver James, de nous adresser à lui en tant qu’il nous fait penser. Ayant été saisi, dans ma lecture de James, par le problème relatif à l’association du vrai et du changeant, du vrai et de l’événement, du vrai et du « faire », je ne pouvais qu’être à mon tour particulièrement sensible à la nécessité de faire de ce philosophe une ressource vivante. James a donné un nom à la transformation inverse, analogue à celle qui change le carrosse en citrouille : philologie. La « philologie » ne s’entend pas ici au sens technique, mais au sens littéral : amour du « logos », qui change les opérations philosophiques en textes séparés de leurs significations, c’est-à-dire de leurs effets’^ De ce point de vue, les écrits sur un auteur (la littérature « secondaire ») ne sont nullement accessoires, ils sont même en un sens ce qui est le plus important. Ce sont ces écrits qui nous l’attachent et fabriquent des intérêts variés et importants (historique, politique, technique, philosophique...). Comment le travail d’un philosophe aurait-il un sens si ce sens n’était pas
« Lecture VI: Pragmatism's Conception of Truth », in Pragmatism, p. 95. James s'exprime ici à propos de la conception pragmatiste de la vérité. Ce qu'il en dit dans cette citation me semble donc pouvoir se dire encore de cette radicelle plus spéciale, elle-même multiple, dont j'aimerais suivre le cheminement.
Je pense, parmi d'autres mais crucialement, au livre de David Lapoujade, William James. Empirisme et pragmatisme (Paris, Presses universitaires de France, 1997, coll. « Philosophies »), qui constitua un événement et tissa des liens indispensables entre les enjeux actuels de la philosophie et le pragmatisme jamesien.
Ouverture
multiplement repris, rapporté, rencontré, ou plutôt si ce sens ne se fabriquait pas dans ces diverses reprises, rapports, rencontres ?
Mon travail est donc un essai qui s’efforce à son tour de nous rendre James présent, sur un mode particulier, un mode qui ne constitue donc aucune manière privilégiée de faire. Il s’agit d’un mode « philosophique », un mode que James caractérise comme « tentative pour faire fonctionner une certaine construction. « Faire fonctionner » désigne précisément l’attention technique aux effets obtenus, à la différence que telle conception fait ou peut faire. La « construction » est ici celle de James lui-même, mais j’en reprends surtout des parties ou des aspects, et la construction peut encore être prise par de tout autres aspects et de tout autres bouts. Se saisir de cette construction par certains bouts, c’est nécessairement soi-même construire. J’ai accentué certains aspects de la construction jamesienne, j’en ai prolongé d’autres. Prolongements et accentuations ne doivent rien à la « liberté » du commentateur mais tout aux tentatives délicates pour faire fonctionner une construction en rapport à un problème particulier dont je crois qu’il nous concerne aujourd'hui. Une telle construction ne m’en apparaît pas moins comme un portrait, si l’on tient compte du fait qu’un portrait, tout en allant vers la cohérence qui permet de parler de ressemblance, se fait « à partir de » l’« original ». Le portrait est forcément un départ, même un départ vers une ressemblance, qui sera forcément particulière. En ce sens, « partir de » James, ce n’est ni le quitter ni le dépasser, mais au contraire tâcher de le rendre présent, d’inventer une ressemblance inédite et significative. A cause de ce choix particulier de penser avec James, à partir de lui, sur un mode à la fois philosophique et actuel, mon travail s’est constamment nourri de nombreuses autres références, fréquemment contemporaines (Donna Haraway, Bruno Latour, Isabelle Stengers...). Ces pensées sont celles dans lesquelles j’ai trouvé une aide pour construire cette ressemblance particulière qui contribue, c’est mon espoir, à nous rendre James présent.
Prises dans leur succession linéaire, les différentes parties de ce travail suivent un trajet qui pourrait être caractérisé comme une opération de « guérison ». La situation de James, qui me semble en grande partie encore la nôtre, présentait de nombreux dualismes qui finissaient tous par rendre les connaissances non seulement difficilement compréhensibles mais aussi profondément désespérantes : elles nous mettaient constamment en présence d’une réalité indifférente à laquelle il s’agissait d’adapter nos pensées. Il faut alors paradoxalement nous reconnecter à cette situation déconnectée pour trouver des moyens de nous saisir de ce qui en elle menaçait jusqu’à nos vies et nos pensées (première partie). Dès lors que mesure est prise des conséquences désastreuses qu'entraînait un rationalisme séparant sujet et objet, pensée et monde, il devient possible
Ouverture
Se coNNEaER/Situer L'air DU TEMPS
I. Se connecter / Situer
L’air du temps
Connaissances sans situation
Nous sommes en 1955 dans le film de Nicholas Ray, La fureur de vivre {Rebel
Without a Cause). C’est la rentrée des classes et, pour leur première journée, les étudiants
sont emmenés au planétarium pour y entendre un savant parler des étoiles et de l’univers. Le discours s’accompagne d’une musique vaguement mystérieuse et inquiétante, propre à communiquer semble-t-il le frisson de l’immense et du sacré, et il s’achève sur l’évocation et la mise en scène de ce qui est présenté comme l’irrévocable destin cosmique de notre monde : sa destruction. La conclusion est vite tirée : « L’homme » n’est rien dans un univers qui continuera son existence sans lui. « [...] la science prédit la mort et la tragédie comme fin future de toute chose ou système de choses qui se sont développés dans le cosmos »’®. Ce propos, sans être général, n’est pas rarement entendu du côté de sciences « dures », que mobilise l’association entre vérité et désillusion^®. James en donne à son tour un exemple qu’il vaut la peine de citer, tant son étrange familiarité à nos oreilles montre combien nous appartenons toujours pour partie à la même époque.
« Vous connaissez tous l’image du dernier état de l'univers que la science évolutionniste prévoit. Je ne peux la formuler mieux que dans les termes de M. Balfour : "Les énergies de notre système vont décliner, la gloire du soleil s’estompera et la terre, sans mouvement ni vie, ne supportera plus la race qui a momentanément dérangé sa solitude. L’homme s’enfoncera dans le gouffre et toutes ses pensées périront. La conscience malheureuse qui dans cet obscur recoin aura un bref instant brisé le silence satisfait de l’univers, sera en paix. La matière ne se connaîtra plus elle-même. Les "monuments impérissables", les "faits immortels", la mort même, ainsi que l’amour plus fort que la mort, seront comme s’ils n’avaient jamais existé. Et tout ce qui est ne sera ni meilleur ni pire pour toute cette dépense de travail, de génie, de
« Lecture III: Some Metaphysical Problems Pragmatically Considered », in Pragmatism, p. 53.
Seconnecter/Situer L'airdutemps
dévotion, de souffrance que l’homme aura fournie au travers d’innombrables générations."
Mais prenons si possible un petit peu de recul par rapport à l’impression de profondeur que nous avons curieusement appris à associer aux révélations nihilistes et aux menaces d’inévitable mort collective^®, et revenons très vite à des questions techniques, revenons au dispositif qui, dans le film de Ray, confère à ce discours une grande part de son effet. Ce qui est frappant, c’est moins cette fois la conflagration globale de l’univers que la conflagration locale que produit cette situation dans laquelle se chevauchent un dispositif extrêmement complexe et sophistiqué (le planétarium - dispositif redoublant celui du film comme sa caricature inversée) et un discours s’adressant à quiconque et décrivant comme fondamentale cette réalité en effet indifférente aux pratiques mêmes qui permettent la connaissance^®. Malgré la masse désormais importante des travaux rangés sous la rubrique des « sciences studies », cette situation semble toujours la nôtre, où la vérité d’une proposition est toujours présentée comme séparable en droit des conditions qui la permettent et des conséquences qu’elle entraîne, où vérité et changement font toujours route à part. Du point de vue que permet la séparation du vrai et du faire, la « vérité » dont le spectacle est donné aux étudiants dans l’enceinte du planétarium n’est pas seulement celle du peuple américain à l’ère de l’armement nucléaire, elle n’est pas seulement celle d’Occidentaux que le silence éternel des espaces infinis effraie, elle n’est pas seulement celle de scientifiques parvenant à des résultats spécifiques, elle est celle, évidente, qui concerne l’ensemble du « genre humain », n’importe quel humain. La connaissance semble pouvoir se formuler indépendamment de toute situation.
Situations de la connaissance
C’est précisément ce régime spécial de véridiction qui inaugure à certains égards et par contraste, et plus encore par résistance, la recherche pragmatique développée par
« Lecture III: Sortie Metaphysical Problems Pragmatically Considered », in Pragmatism, p. 54. Le livre d'Arthur James Balfour cité est : The Fondations ofBelief, Londres, Longmans and Green, 1895, p. 30.
Voir « Chap. VI: A Word More About Truth, Il », in The Meaning ofTruth, p. 87.
Seconnecter/Situer L'air DU TEMPS
William James. Celui-ci a toujours voulu penser la situation spéciale de son époque et penser en rapport à cette situation. En écrivant Le Pragmatisme (1907), James cherche à saisir aussi bien qu’à susciter un « air du temps » particuliér, quelque chose qu’il sent frémir tout autour de lui^°, qui balaie les verdicts nihilistes, et qu’il veut relayer et propulser au sein de la philosophie. « La conception est dans l’air et doit être discutée patiemment. Il s’agit, pour James, d’un véritable changement d’époque, aux origines indétectables, un flot irrésistible^^ porteur de significations nouvelles, et dont la nature n’a ni à être justifiée par « embrochage » logique^^ ni à être « poignardée » décisivement^'*, mais dont les conséquences doivent être explorées et intensifiées par fabrication philosophique. James écrit en pensant au philosophe amateur qui ne veut pas se contenter d’une macédoine d’idées : « dans quelle situation se trouve-t-il, en cet an de grâce 1906 ? Ce sont le « dilemme actuel de la philosophie et la « situation actuelle de la philosophie qui l’intéressent. James est peu concerné par une image de la pensée qui la présente comme la découverte d’une vérité éternelle indifférente à ceux et celles qui éventuellement la pensent ou préfèrent s’en détourner. La pensée est une intervention qui doit être aux prises avec l’époque^®.
Voir « Chap. XV; A Dialogue », in The Meaning ofTruth, p. 159, ainsi que les premières lignes de « Un monde d'expérience pure » (« A World of Pure Expérience », in Essays in Radical Empiricism, p. 21). Voir également « The Expérience of Activity », in Essays in Radical Empiricism, p. 80 ; « une certaine gestation semble être dans l'atmosphère ». Au début de Un univers pluraliste, James écrit : « Ceux d'entre nous qui sont sexagénaires ont assisté dans leurs propres personnes à l'une de ces mutations graduelles du climat intellectuel, dues à d'innombrables influences, qui font que la pensée d'une génération passée semble aussi éloignée à ses successeurs que si elle était l'expression d'une race d'hommes différente. » (« Lecture I: The Types of Philosophie Thinking », in A Pluralistic Universe, p. 18.)
« Chap. III: Humanism and Truth », in The Meaning ofTruth, p. 44.
Ibid., p. 39 ; « Humanism and Truth Once More », in Essays in Radical Empiricism, p. 128. ” « Humanism and Truth Once More », in Essays In Radical Empiricism, p. 127.
« Chap. III: Humanism and Truth », in The Meaning ofTruth, p. 39 ; « Humanism and Truth Once More », in Essays in Radical Empiricism, p. 127.
“ « Lecture I: The Présent Dilemma in Philosophy », in Pragmatlsm, p. 15.
Titre de la première conférence de Pragmatlsm : « Lecture I: The Presend Dilemma in Philosophy », in Pragmatlsm, p. 9-26.
5ous-titre de A Pluralisme Universe : « Conférences Hibbert à Manchester College sur la situation actuelle de la philosophie ».
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S’il est dès lors possible de nous intéresser à la capacité des opérations jamesiennes à nous sortir de nos propres ornières, c’est précisément pour autant que notre situation communique toujours (partiellement) avec celle du tournant du XX® siècle. D’un point de vue pragmatique toutefois, et si penser suppose un « faire », les situations (notre époque, celle de James), et leur communication, ne sauraient se comprendre comme des « faits » objectifs indifférents à ceux et celles qu’ils concernent. Autrement dit, la situation à laquelle il est ainsi donné présence implique comme l’un de ses ingrédients la question même qui s’y adresse. On ne saurait décrire l’opération jamesienne de diagnostic comme indifférente du point de vue de la vérité possible de ce qui s’y dit, comme si James avait mieux compris que d’autres une réalité « objective », même propre à son temps. L’opération est elle-même complexe et nourrie de pratiques, elle conduit notamment à accumuler des milliers de mots qui contribuent de manière traçable à instaurer un rapport à cette situation et qui nourrissent la confiance^® qui permet de dire ce qui, en partie, la caractérise. Saut logique ? Cercle vicieux ? Peut-être faut-il accepter ici de suspendre un temps le veto logique a priori, pour expérimenter franchement les promesses associées à des manières de penser ne séparant plus le vrai et l’événement, la connaissance et ce qu’elle rend possible. « Il est grand temps, disait James, d’encourager l’usage d’un peu d’imagination en philosophie. »^°
Wahl, Vers le concret. Etudes d'histoire de la philosophie contemporaine. William James, Whitehead, Gabriel Marcel, Paris, Vrin, 2004 [1932], coll. « Bibliothèque d'histoire de ia philosophie », p. 87-88 : James « juge que pour la clarté même de l'esprit, les pensées doivent être méditées et vécues Jusqu'au bout ; que toute théorie doit trouver un défenseur ». Voir également « Préfacé », in The Wilito Believe, p. 7.
” Il faut remarquer (j’y reviendrai) que l'exigence consistant à demander des garanties caractérise précisément ces pratiques de connaissance (James les appelle rationalistes) mobilisées par la conviction, en rien davantage garantie, que pour connaître il faut d'abord désespérer.
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Ne pas rester indifférent
Activer un contraste particulier
Afin de trouver des manières de nous adresser à ce qui, dans notre situation, entrave les possibilités pratiques de penser (et non la « liberté » de penser), j’ai choisi de relayer un contraste particulier. James s’est efforcé de se rendre sensible et de nous rendre sensibles aux conséquences de ce contraste qu’il désigne parfois en utilisant les expressions d’« univers-bloc » et de « monde-tas-de-sable Choisir ce contraste n’est pas le présenter comme universel ou unique, mais témoigner de ce qu’il a participé avec une efficacité remarquable au démembrement de nos pratiques de connaissances. Ce choix traduit encore la conviction selon laquelle nous sommes toujours puissamment en situation de livrer nos mondes à des conceptions entraînant ce type de conséquences. J’espère parvenir à montrer que ces conceptions ont en commun de rendre impossible toute association forte du vrai et du conséquent, ce qui a pour effet d’empêcher toute caractérisation des processus de connaissance comme des pratiques spécifiques, et de changer l’expérience du « vrai » en célle d’une découverte s’imposant dès lors - sauf illusion, ignorance ou mauvaise foi - à tous universellement.
Je reprends ici les expressions « univers-bloc » et « monde-tas-de-sable » en leur donnant un relief qu’elles n’ont pas dans les écrits de James, au sens où celui-ci ne les emploie que ponctuellement. Par ailleurs, ces expressions (particulièrement la première) ne renvoient pas à des doctrines philosophiques précises (James parle d’univers-bloc aussi bien pour le matérialisme déterministe que pour l’idéalisme absolutiste). Pourtant, c’est une erreur que de penser que James propose un usage flou de ces concepts. En réalité, le flou apparent tient au fait que ces expressions désignent des conséquences qui peuvent être
identiquement produites par des conceptions différentes, conceptions qui à ce titre ont donc
la même signification pragmatique (même si d’autres conséquences encore associées à ces mêmes conceptions justifient que des significations distinctes leurs soient par ailleurs attribuées). Pour cette raison, je vais brièvement parler de conceptions auxquelles James s’est intéressé pour autant qu’elles donnent lieu à ces conséquences (l’univers-bloc ou le monde-tas-de-sable), et ce malgré l’inactualité partielle de ces conceptions pour nous
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aujourd'hui. Cette opération dépasse en effet le seul intérêt historique, si elle permet de nous familiariser avec des conséquences qui peuvent aussi bien être le fruit (peu comestible) des conceptions qui aujourd'hui agissent sur nous et sur nos mondes.
La terre brûlée
James s’est donc adressé à la conception de l’univers-bloc en la rattachant, en tant que conséquence identique, à des constructions philosophiques et scientifiques disparates. L’expression « univers-bloc » désigne un effet, qui conduit à ne reconnaître de sens et d’existence aux expériences (ou à certaines expériences) qu’en référence à un tout supposé les englober. C’est aussi bien la métaphysique idéaliste de Royce ou que celle de Bradley qui supportaient par exemple cette vision d’un Tout universel dont les parties recevaient tout leur sens. On peut parler d’univers-bloc quand nos manières de vivre et de penser supposent l’image d’un Tout dont les expériences concrètes et particulières tiennent leur existence et leur sens.
Encore une fois, les spéculations mises en oeuvre par des philosophes comme Bradley ou Royce peuvent sembler assez éloignées de celles qui aujourd’hui évoquent la constitution d’univers-blocs. Pourtant, du point de vue du mouvement d’universalisation qui les caractérise, nos univers-blocs présentent bien plus qu’une analogie avec les effets des spéculations de haute volée d’un Royce ou d’un Bradley. La pratique philosophique de Bradley^^ semble à James particulièrement frappante et instructive, en ce qu’elle ne se donne pas la facilité de tenir, l’expérience immédiate pour incomplète, justifiant dès lors l’intervention d’intellections « purement mentales » dont tous les frais de fonctionnement sont défrayés à l’avance par ce postulat d’incomplétude. Pour James, c’est à Bergson qu’il faut comparer Bradley^^ du point de vue des exigences initiales qu’il se donne : l’expérience est une « multiplicité-dans-l’unité » complète et positive ne requérant l’intervention d’aucune transcendance idéale. Néanmoins, Bradley rompt avec tout empirisme pour des raisons qui selon James ne peuvent renvoyer qu’à une fidélité « religieuse ». Le terme « religieux » n’a ici bien sûr aucune connotation technique au sens d’une relation à un dieu : il traduit la fidélité à des principes pour lesquels n’a pas été attestée la manière dont ils pourraient constituer, pour la spéculation, une exigence qui lui soit propre. Ces principes, ici, pour
Voir notamment Francis H. Bradley, Appearance and Reality. A Metaphysical Essay, Oxford, The Ciarendon Press, 1897, et Emiie Duprat, « La métaphysique de Bradiey », Revue philosophique de la France et de l'étranger, 1926, p. 31-69, ainsi que Timothy L S. Sprigge, James and Bradley. American Truth and British Reality, Chicago, Open Court Publishing Company, 1993.
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James, sont ceux du rationalisme, au sens où celui-ci rapporte toute pensée véritable à une logique impérative méprisant de donner ses raisons^**. Toute l’opération bradleyenne consiste à faire remarquer que la traduction conceptuelle de l’expérience entraîne une plongée dans l’universel et par là même un décrochage avec l’ici et maintenant dont nous avons l’expérience. Nos expériences d’une part, mais aussi notre logique elle-même d’autre part, se faussent alors tout simplement compagnie. Bradley invoque alors la nécessité inconditionnelle d’un approfondissement de ces mêmes constructions logiques abstraites dans l’espoir de parvenir in extremis à une intégration conceptuelle totale donnant accès à une connaissance absolue, sans qu’on puisse véritablement présumer ce que cela pourrait vouloir dire^®. Nous vivons pour l’instant dans cet entre-deux où notre expérience, à la lumière de la logique, n’a plus de sens que confus, et où la connaissance « suprarelationnelle » n’est pas atteinte, la seule option pour Bradley étant alors celle d’une fuite en avant que l’on peut assez littéralement comparer à une politique de la terre brûlée®®.
Je n’irai pas plus avant dans la description technique des opérations qui conduisent Bradley à rapporter toute pensée véritable à son inscription sur une échelle la rapprochant d’une saisie intellectuelle du Tout. Je remarquerai dès à présent que le reproche de James n’a rien à voir avec le caractère abstrait des connaissances invoquées. Il porte uniquement sur la supposition gratuite (et c’est ce que signalait plus haut l’adjectif « religieux ») selon laquelle ces abstractions instaurent un ordre de réalité supérieur et distinct, lieu exclusif de la « pensée ». Autrement dit, une bonne part de ce qui fait problème est déjà jouée dès l’instant où l’abstraction est conçue comme une représentation introduisant une rupture irrationnelle vis-à-vis d’une « réalité » représentée (je reviendrai sur ce point).
Du point de vue rationaliste, la « vérité objective [...] sera ce que nous devons penser, inconditionnellement. » (« Lecture II: What Pragmatism Means », in Pragmatism, p. 38.)
“ Voir « The Thing and Its Relations, Il », in Essays in Radical Empiricism, p. 48-49 et « Chap. IV: Percept and Concept », in Some Problems of Philosophy, p. 52-53. James y expose ce mouvement de la pensée bradleyenne.
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Une conception comme celle de Bradley peut paraître bien éloignée de celles en rapport auxquelles aujourd'hui nous vivons et pensons. On peut pourtant se rendre attentif à certaines opérations qui leur sont identiques et qui les rendent parfaitement comparables. Je dirai qu’il y a univers-bloc et terre brûlée chaque fois qu’une notion générale ou universelle est posée comme appartenant à un niveau de réalité supérieur. « Supérieur » signifie que ce niveau de réalité est décrit d’une part comme autonome par rapports aux procédures empiriques qui le constituent et d’autre part comme enveloppant l’intégralité du sens des expériences qui entrent sous son chef^^. Il me semblerait même, à cet égard, intéressant de prolonger l’opération de caractérisation jamesienne en parlant d’univers-blocs plus ou moins grands, certains prétendant véritablement s’étendre à Tout^®, d’autres ne tissant des liens qu’avec certains types d’expériences. On pourrait dire en ce sens qu’il y a des univers-blocs de toutes natures et de toutes tailles, qui semblent parfaitement actifs du point de vue des effets qu’ils entraînent dans nos vies, du point de vue de ce qu’ils changent pour nous.
James en donne un exemple simple et frappant.
« Il est toujours possible de traiter son pays de naissance, la maison de ses pères, le lit dans lequel notre mère est morte, non, notre mère elle-même au besoin, sur un plan de parfaite égalité avec tout autre spécimen d’autant de genres respectifs. On éclaire ainsi le monde d’une lumière claire et glaciale d’où toute brume d’affection, toute lumière marécageuse de sentimentalité sont absentes. L’action directe et immédiate devient facile alors - témoin la carrière d’un Napoléon ou d’un Bismarck. Mais la question demeure toujours, "Les brumes et les vapeurs ne va/enf-elles pas la peine d’être conservées ?"
Cette mère est une femme, ce pays est une étendue : les figures de Napoléon et de Bismarck qui hantent la phrase de James n’établissent pas par hasard une connexion entre l’uniformisation de l’expérience à laquelle conduisent les tentatives mobilisées par la
” Ce serait une erreur d'en conclure que James critique les abstractions, la spéculation, la métaphysique. James nous amène à concevoir l'abstraction comme une expérience spécifique, fruit d'un travail spéculatif exigeant, et qui s'ajoute à nos autres expériences (« Chap. III: Humanism and Truth », in The Meaning ofTruth, p. 41, p. 45, et « Chap. VIII: The Pragmatist Account of Truth and its Misunderstanders », in The Meaning of Truth, p. 102), le point étant qu'elle fonctionne vis-à-vis d'elles d'une façon qui lui est propre, sans en donner le sens « véritable » ni les remplacer.
Le travail de Bradley en donne un exemple.
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constitution d’univers-blocs, et la conquête de cette même expérience dont toutes les particularités ont été par-là « brûlées Les réalités particulières ne sont que des exemples ou des accidents correspondant à des formes essentielles qui doivent avoir pour support une réalité objective idéale définissant l’être tel qu’il est en lui-même par-delà les apparences fortuites qu’il revêt dans nos vies. Ce dont l’idéalisme rationaliste ou absolutiste nous prive en projetant sa lumière glacée sur le monde, c’est non seulement d’un rapport à ce que les particularités de l’expérience peuvent avoir de sollicitant, mais également d’une expérience réelle de nos propres émotions, ces dernières apparaissant maintenant comme des vapeurs illusoires, absorbées dans l’émotion totale et sublime d’une réalité supérieure et universelle.
il ne paraît donc pas nécessaire que l’univers-bloc soit véritablement universel, comme dans la vision qui à la fois enflamme et désespère Bradley. Notre époque semble s’être d’une certaine façon lassée de ces visions trop générales, sans renoncer pour autant, bien au contraire, à des explications holistiques « régionales ». Il y a, semble-t-il, comme des monismes locaux, par exemple, en sociologie, lorsqu’une Société ou un Individu sont invoqués, qui permettent de capitaliser les expérimentations pratiques dont on se sert ensuite pour s’adresser aux situations répertoriées dans ce cadre. On se trouve dans un univers-bloc chaque fois qu’une réalité englobante, dont il n’est effectivement jamais fait l’expérience, une réalité soit universelle soit locale, est présentée comme dépositaire du sens et de l’existence des particuliers qui sont répertoriés comme lui appartenant. Dans ces mondes, on peut dire des forces conceptuelles qu’elles acquièrent un pouvoir de domination’’^
Plusieurs pratiques de connaissance, dans le domaine propre à la métaphysique mais aussi dans les récits généraux propres à certains champs scientifiques, semblent donc pouvoir être pragmatiquement décrites (c'est-à-dire du point de vue des procédures techniques, rhétoriques, conceptuelles) comme donnant consistance à des univers-blocs. Il ne s’agit pas de présenter ces univers-blocs comme illusoires, idéologiques ou erronés. En tant qu’effets dérivant de certaines pratiques philosophiques et scientifiques, les univers- blocs se vérifient sinon complètement, du moins partiellement, et sont concrètement
^ Il y a en ce sens un réductionnisme « idéaliste » non moins efficace que le réductionnisme matérialiste, et que James décrit comme un « abstractionnisme vicieux » « réduisant la richesse originale du phénomène aux suggestions nues du nom pris abstraitement, le traitant comme un cas de "rien que" [nothing but] ce concept, et agissant comme si toutes les autres caractéristiques d'entre lesquelles le concept a été abstrait étaient effacées. » (« Chap. XIII: Abstractionism and 'Relativismus' », in The Meaning of Truth, p. 135-136.) Je reviendrai vers la fin de ce travail (p. 270 et suivantes) sur le rapport que James établit entre cet « abstractionnisme vicieux » et l'impérialisme (qu'évoquent ici les figures de Napoléon et Bismarck).
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observables (les carrières de Napoléon ou de Bismarck en donnent un exemple convaincant). Mais conjointement aux univers-blocs, d’autres pratiques de connaissance donnent lieu à une polarité rivale caractérisée par l’expansion des mondes-tas-de-sable.
La terre pulvérisée
Les mondes-tas-de-sable s’étendent en fonction de pratiques de connaissance très contrastées par rapport à celles qui sont à l’œuvre du côté des univers-blocs (et pourtant, rien n’empêche les premières et les secondes de se rejoindre et même se conjuguer à certains égards, j’y reviendrai). Si les univers-blocs peuvent s’accompagner d’un certain bonheur (qui ne les rend pas nécessairement moins inquiétants), d’une certaine ardeur même mélancolique ou malheureuse, de leur côté les mondes-tas-de-sable, tels que James les fait vibrer en tant qu’ils affectent concrètement nos vies, s’accompagnent volontiers d’une certaine rage et d’une joie sombre. On pourra dire, même approximativement et dans un premier temps, qu’il y a « monde-tas-de-sable » chaque fois qu’une expérience est ramenée, quant à son sens et quant à son existence, à un ordre de choses relativement à elle « élémentaire ». Son sens et son existence mêmes sont expliqués comme les produits d’entités relativement plus simples, supposées en constituer la « nature véritable L’expérience « supérieure » est alors « dissoute » par l’intelligence qui en analyse les ingrédients réguliers séparés.
James s’est attaché, particulièrement dans son travail de psychologue, à installer des rapports disjonctifs vis-à-vis de tels mondes. Si l’on se rapporte provisoirement, comme le fait James, à un certain dualisme dans lequel des. expériences dites «physiques» se rattachent à des expériences dites « mentales », on pourra s’intéresser à la façon dont certaines pratiques de connaissance se sont inscrites dans ce cadre pour dissocier littéralement les expériences mentales, « expliquées » en référence à des éléments simples. Ces éléments simples sont d’abord compris comme idées atomiques (supposées « mentales »). Celles-ci seront ensuite elles-mêmes réduites à des éléments cérébraux (donnés pour « physiques »), qui offrent des perspectives de synthèse technoscientifique réductionniste plus prometteuses encore. La psychologie, associée à la physiologie, avait en effet, au XIX® siècle, donné lieu au déploiement de stratégies favorisant des approches mécaniques et réductionnistes qui promettaient de déboucher sur des technologies de l’esprit et un contrôle adéquat des capacités individuelles. Ce programme visait à mettre à disposition un « esprit » « élémentaire » obéissant à des lois mécaniques comparables à
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celles dont Newton avait négocié l’attachement aux mouvements des astres. L’un des points de départ de ce programme se situe dans la théorie lockéenne des idées, qui « cherche à montrer comment tout cela est l’effet résultant de variations dans la combinaison de certains éléments simples de conscience qui restent toujours les mêmes. Ces atomes ou molécules mentaux sont ce que Locke appelait "idées simples". Cette psychologie était engagée dans les protocoles visant l’établissement des servitudes mécaniques auxquelles obéissent ces éléments. Elle a donc ensuite trouvé des occasions multiples de s’allier avec les modèles, de plus en plus élaborés, de physiologie nerveuse et cérébrale. Les formulations, parfois si drôles, donnent cependant le ton, et ne font pas longtemps sourire. « "Ohne
Phosphor, kein Gedanke"'^ était un célèbre cri de guerre des "matérialistes" au moment où,
dans les années 60, l’excitation à ce sujet remplissait l’Allemagne. Le cerveau, comme tout autre organe du corps, contient du phosphore, et bien d’autres substances chimiques encore. Pourquoi le phosphore devrait être choisi comme son essence, personne ne sait. Il serait tout aussi vrai de dire "Ohne Wasser kein Gedanke'"*®, ou "Ohne Kochsalz kein Gedanke"'‘® »‘*^. La pensée, ce qui n’est pas vraiment nouveau, apparaissait comme une sécrétion"®.
Ces élaborations théoriques rendent possible la conception d’individus assimilables à des automates dont certaines expériences, celles qui sont qualifiées de « mentales », peuvent en une seule fois être traitées comme illusoires et inefficaces, totalement déconnectées les unes des autres et du reste des autres expériences, y compris de celles qui sont supposées les produire. Une telle déconnection générale est tout à fait vertigineuse. Toutes ces expériences « mentales » sont au sens propre pulvérisées"®, ou transformées en
« Chap. IX: The Stream of Thought », in The Principles of Psychology, p. 225.
« Sans phosphore, pas de pensée », en allemand dans le texte. Le cri de guerre a d'abord été émis par Jacob Moleschott (1822-1893). Dans le même passage, James évoque l'idée, attribuée à Louis Agassiz (1807-1873), selon laquelle les pêcheurs sont plus intelligents que les fermiers parce qu'ils mangent davantage de poisson.
« Sans eau, pas de pensée », en allemand dans le texte.
« Sans chlorure de sodium, pas de pensée », en allemand dans le texte.
« Chap. III: On Some General Condition of Brain-Activity », in The Principles of Psychology, p. 106-107. ** Ibid., p. 107.
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tas de sable. Si les expériences mentales sont de simples effets inertes, une conclusion - que James crédite Richard Hodgson d’avoir formulée explicitement - doit être tirée.
« Cette conclusion est que les sentiments, ne causant pas d’actions nerveuses, ne peuvent même pas se causer les uns les autres. Pour le sens commun ordinaire, la douleur ressentie n’est, comme telle, pas seulement la cause des larmes et des pleurs extérieurs, mais aussi la cause d’événements intérieurs tels que le chagrin, le remords, le désir ou la pensée inventive. Ainsi la conscience d’une bonne nouvelle est ce qui produit directement le sentiment de joie, la connaissance des prémisses ce qui produit directement la croyance dans les conclusions. Mais selon la théorie de l’automate, chacun des sentiments mentionnés est seulement le corrélât de quelque mouvement nerveux dont la cause gît entièrement dans un mouvement nerveux antérieur. Le premier mouvement nerveux appelle le second ; quel que soit le sentiment qui était attaché au second, il s’est trouvé conséquemment suivre le sentiment qui était attaché au premier. Si, par exemple, bonne nouvelle était la conscience corrélée au premier mouvement, alors la joie s’avérait, dans la conscience, le corrélât du second. Mais pendant tout ce temps, les items de la série nerveuse étaient les seuls en continuité causale ; les items de la série consciente, quelle que soit la rationalité interne de leur séquence, était simplement juxtaposés.
Pratiquer de tels tas de sable n’a jamais enthousiasmé William James, mais y penser simplement devait bientôt lui faire horreur®\ Ces pratiques de connaissance, indépendamment des généralités qui les animent, se paient du prix très cher de la réduction en poussière de toutes les expériences unilatéralement rattachées à des réalités fondamentales®^, par contraste avec lesquelles elles apparaîtront comme « purement subjectives ». Il en est à cet égard de ma joie et de ma tristesse comme de la célébration du lever du soleil par le chant d’un oiseau.
siècle, à certaines conceptions cosmologiques atomistes pour lesquelles les réalités élémentaires sont de nature, non pas « matérielle », mais « mentale ».
« Chap. V: The Automaton-Theory », in The Principles of Psychology, p. 137.
En 1899, James écrit à son ami Cari Stumpf : « la pensée de l'expérimentation psycho-physique, en chœur avec la psychologie des instruments de cuivre et des formules algébriques, me remplit d'horreur. » (Lettre à Cari Stumpf, 10 septembre 1899, in Perry, II, p. 195.)
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« Entre le soleil qui, nous le savons bien, "s’est levé chaque matin" bien avant qu’il y ait des vivants pour qui cet événement importe, et le soleil levant chanté par l’oiseau, la différence entre réalité objective et importance subjective s’abat. Même si, pour ce faire, il faut oublier que la description "objective" du Soleil est indissociable de l’histoire de générations d’astronomes, partout sur la Terre, pour qui cet événement importait également. »“
Alors que les univers-blocs transformaient nos expériences en des ébauches inabouties d’une réalité plus véritable (quoi que cela puisse signifier), les mondes-tas-de- sable les changent en écume ou poussière recouvrant les forces fondamentales. « Cette tragédie et ce naufrage finaux et complets, tiennent à l’essence du matérialisme scientifique tel qu’actuellement compris. Les forces les plus basses et non les plus hautes sont les forces éternelles Alors que l’absolutisme des univers-blocs peut à la rigueur se contenter de jeter un regard désolé sur la misère des actions inabouties et des pensées incomplètes, le réductionnisme des mondes-tas-de-sable s’énonce nécessairement sur le mode du cri de guerre. Cri de guerre non seulement à l’adresse de ceux et celles qui vivent dans une illusion navrante concernant les seules forces qui les font vraiment agir, mais aussi cri de guerre vis- à-vis d’une « nature » dont la raison est en droit d’exiger qu’elle lui rende des comptes sur son fonctionnement. Si l’on s’en tient toujours au cas du déterminisme cérébral, « pouvons- nous, demande James, dire quels faits mécaniques précis couvre l’expression "changement d’habitude" appliquée à un système nerveux ? Il est clair que, sous quelque forme précise et définitive, nous ne le pouvons pas.
Qu’à cela ne tienne, « notre coutume scientifique usuelle d’interpréter les événements moléculaires cachés d’après l’analogie de ceux qui sont massifs et visibles nous permet de concevoir facilement un modèle abstrait et général de processus qui pourraient être ceux qui sont à l’œuvre dans les changements physiques en question. Et dès lors que la possibilité de quelque sorte d’interprétation mécanique est établie, la Science Mécanique, dans son humeur actuelle, n’hésitera pas à imposer sa marque de propriété sur la
Isabelle Stengers, La Vierge et le neutrino. Les scientifiques dans la tourmente, Paris, Les empêcheurs de penser en rond / Le seuil, 2006, p. 182.
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question, se sentant sûre que la découverte de l’explication mécanique exacte du cas n’est qu’une affaire de temps.
Le réductionnisme légitime en principe le droit d’exiger de « la nature » qu’elle nous rende des comptes concernant les ressorts qui la font « vraiment » agir. La nature devient, « comme elle l’a toujours été », cette mécanique dissimulée, qui, bien qu’automatique, n’en exige pas moins, bizarrement, que nous adoptions un comportement adéquat et soyons à la hauteur de ce que cette mécanique nous apprend concernant ce que nous-mêmes sommes vraiment. « Et comme ce serait commode pour le psychologue si, par l’addition de doses variées de cette conscience-cellulaire-séparée, il pouvait traiter la pensée comme une sorte d’étoffe ou de matériau, à mesurer en grande ou petite quantité, à augmenter et soustraire, à ballotter à volonté !
Abduction et réduction
La destruction des relations
J’ai dit plus haut qu’il s’agissait d’activer un contraste particulier. Il est probable que certaines théories, qui se prétendent également hors-pratiques et révélatrices d’une réalité mutilante, s’exprimeront mal en fonction de ce contraste entre « univers-bloc » et « monde- tas-de-sable »®®. Mais un tel contraste devrait lui-même se comprendre comme une tentative d’élaboration pragmatique visant à trouver un biais permettant de se connecter à une situation spécifique, et il n’en appelle qu’à d’autres formulations encore pour le compléter, le diffracter, l’accompagner. Ce contraste semble au moins permettre de commence^ à s’adresser à de telles théories, mais ii serait tout à fait contraire à ia tentative même de faire prise avec une situation particulière que de se croire, muni d’un tel contraste, en possession d’une clé générale de tous les universalismes. Il s’agit toutefois, justement pour éviter toute
Ibid., p. 112.
” « Chap. VI; The Mind-Stuff Theory », in The Principles of Psychology, p. 176-177.
Il n'est d'ailleurs pas certain qu'aucune théorie soit pleinement saisissable de cette façon, à part peut-être quand elles prennent une forme philosophique particulièrement nette et épurée, comme chez Hume (pour les mondes-tas-de-sable) ou chez Bradley (pour les univers-blocs).
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généralité, d’explorer ce dont la prise particulière offerte par ce contraste rend capable, d’apprendre d’elle à quoi elle peut nous rendre attentifs et sensibles.
Les univers-blocs et les mondes-tas-de-sable nous rendent peut-être avant tout sensibles à ce qui est leur effet commun : ils entraînent conjointement l’omission et la destruction de l’expérience des relations®®. Si cette conséquence partagée ne constitue assurément pas le tout de leur « vérité » pragmatique, elle revêt néanmoins une importance cruciale du point de vue de l’espoir jamesien de nous redonner les moyens d’associer vérité et changement. Dans les deux cas, des mondes-poussière et des mondes-blocs, les relations deviennent des expériences secondaires et dérivées, soit relativement à des granulés fondamentaux, soit relativement à des galettes générales. Dans le premier cas, les relations sont dissoutes au profit d’entités stables auxquelles on confère en toute chose le rôle principal (les relations, par exemple, entre nos idées sont les effets d’atomes déconnectés). Dans le second cas, les relations sont conçues comme déductibles en principe à partir de réalités supérieures qui les comprennent (les relations, par exemple, à nos amis sont les effets de lois sociales globales dont elles découlent).
Le monde-tas-de-sable (ou les mondes-tas-de-sable) se constitue par l’effacement des relations, quand bien même il en est toujours fait l’expérience. L’omission des expériences des relations, en tant qu’elle prive les actions de tout ressort, le sens de toute référence, les existences de toute assise, se traduit concrètement par la destruction de ces relations spécifiques, qui ne sont plus cultivées. C’est une politique, pourrait-on dire, de la terre pulvérisée®^
L’univers-bloc (ou les univers-blocs) se constitue par absorption de toutes les relations dans une ou des relations plus générales, dont il n’est pourtant jamais, en tant que telles, fait l’expérience. L’instauration de cette relation générale en tant que ressort des actions, référence du sens et assise des existences se traduit pareillement par la destruction des relations spécifiques qui n’ont plus de teneur propre. On pourrait comparer une telle opération, du point de vue des conséquences pratiques étendues, à une politique de la terre brûlée.
Il me semble ici important d’attirer l’attention sur le fait que les théories des univers- bloc et les théories des mondes-tas-de-sable ne semblent pas être seulement, d’un point de
“ « Presque aucun philosophe n'a admis que la perception puisse nous donner des relations immédiatement. » (« Chap. IX: Causation: The Perceptual View », in Some Problems of Philosophy, p. 110, note 3.)
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vue pragmatique, les images, éventuellement extravagantes, de visions du monde conquérantes et nihilistes, elles constituent au contraire des outils donnant consistance à des univers uniformisés et à des mondes sablonneux, à l’intérieur desquels nos attachements s’évaporent ou tombent en poussière. Univers-blocs et mondes-tas-de-sable sont les effets de ces théories, et non simplement les supposés « contenus » de leurs « discours ». La constitution des univers-blocs et des mondes-tas-de-sable n’a pas pour principal ressort la diffusion de seuls discours propageant la conviction selon laquelle le monde est Un ou poussière®^. Son ressort principal réside plutôt dans son effectuation concrète, dans la « vérification » pragmatique effective que les mondes peuvent (mais jusqu’où ?) être uniformisés ou que les mondes peuvent (mais jusqu’où ?) être réduits en poussière.
S’il est difficile de résister à ces terres brûlées ou pulvérisées, cela semble en outre largement dû à la manière qu’ont les théories qui les entraînent de se présenter comme dévoilant une réalité naturelle déjà-là, une réalité non-constituée. Dans la mesure où cette prétention est acceptée, elle les soustrait à une possible évaluation du point de vue des pratiques qu’elles engagent et des conséquences qu’elles entraînent. Par ailleurs, leur « succès » parfois extrême compromet d’autant les capacités collectives de celles et ceux dont les mondes sont ainsi dévastés, à cultiver pour leur compte un rapport exigeant à la connaissance, c'est-à-dire qui n’associe pas facilement vérité et dévoilement.
La structure de l’univers
A l’égard de cette double opération d’abduction et de réduction, l’un des trajets essentiels qui traversent le travail de James consiste à tenir le pari empiriste, mais à le tenir jusqu’au bout, contre sa trahison par l’empirisme classique, qui avait fini par accepter de nier l’expérience des relations. Tant que ces expériences concrètes, actives, techniques de relations sont niées et omises des comptes rendus, tant qu’elles sont tenues soit pour réductibles à des termes de base, soit pour enveloppées dans des généralités supérieures, il est clairement impossible de comprendre autrement que comme un mystère ou une infirmité de notre part la conjonction, dans nos pratiques de connaissance, de la vérité et du changement. Par contre tenir compte des relations de toutes natures, en tant qu’expériences